Page d'accueil Héliogabale ou l'anarchiste couronné

Héliogabale ou l'anarchiste couronné

5.0 / 5.0
Avez-vous aimé ce livre?
Quelle est la qualité du fichier téléchargé?
Veuillez télécharger le livre pour apprécier sa qualité
Quelle est la qualité des fichiers téléchargés?
Texte intégral révisé suivi d'une biographie d'Antonin Artaud. Entre mythe, histoire et littérature, Artaud s'empare ici de la vie d'Héliogabale d'Émèse, grand prêtre païen adorateur du Soleil et empereur anarchiste en son empire, qui vécut au IIIe siècle d'une Rome intensément déliquescente et fit de son pouvoir "de la poésie réalisée". Extrait: "S'il y a autour du cadavre d'Héliogabale, mort sans tombeau, et égorgé par sa police dans les latrines de son palais, une intense circulation de sang et d'excréments, il y a autour de son berceau une intense circulation de sperme. Héliogabale est né à une époque où tout le monde couchait avec tout le monde; et on ne saura jamais où ni par qui sa mère a été réellement fécondée. Pour un prince syrien comme lui, la filiation se fait par les mères; – et, en fait de mères, il y a autour de ce fils de cocher, nouveau-né, une pléiade de Julies; – et qu'elles exercent ou non sur le trône, toutes ces Julies sont de hautes grues." Pour J.M.G. Le Clézio, "Qui n'a pas lu 'Héliogabale' n'a pas touché le fond même de notre littérature sauvage."
Année:
2018
Editeur::
République des Lettres
Langue:
french
Fichier:
EPUB, 206 KB
Télécharger (epub, 206 KB)

Mots Clefs

 
0 comments
 

To post a review, please sign in or sign up
Vous pouvez laisser un commentaire et partager votre expérience. D'autres lecteurs seront intéressés de connaitre votre opinion sur les livres lus. Qu'un livre vous plaise ou non, si vous partagez honnêtement votre opinion à son sujet, les autres pourront découvrir de nouveaux livres qui pourraient les intéresser.
1

Classé X : Petits secrets des classes prépa

Année:
2015
Langue:
french
Fichier:
EPUB, 375 KB
0 / 0
2

Les paroles des papes qui ont changé le monde

Année:
2018
Langue:
french
Fichier:
EPUB, 198 KB
0 / 0
Antonin Artaud





Héliogabale ou l’anarchiste couronné



La République des Lettres





Dédicace


Je dédie ce livre aux mânes d’Apollonius de Tyane, contempotain du Christ et à tout ce qui peut rester d’Illuminés véridiques dans ce monde qui s’en va ;

Et pour bien marquer son inactualité profonde, son spiritualisme, son inutilité, je le dédie à l’anarchie et à la guerre pour ce monde.

Je le dédie enfin aux Ancêtres, aux Héros dans le sens antique et aux âmes des Grands Morts.





I — Le berceau de sperme


S’il y a autour du cadavre d’Héliogabale, mort sans tombeau, et égorgé par sa police dans les latrines de son palais, une intense circulation de sang et d’excréments, il y a autour de son berceau une intense circulation de sperme. Héliogabale est né à une époque où tout le monde couchait avec tout le monde ; et on ne saura jamais où ni par qui sa mère a été réellement fécondée. Pour un prince syrien comme lui, la filiation se fait par les mères ; — et, en fait de mères, il y a autour de ce fils de cocher, nouveau-né, une pléiade de Julies ; — et qu’elles exercent ou non sur le trône, toutes ces Julies sont de hautes grues.

Leur père à tous, la source féminine de ce fleuve de stupres et d’infamies, devait, avant d’être prêtre, avoir été cocher de fiacre, car on ne comprendrait pas, sans cela, l’acharnement que mit Héliogabale une fois sur le trône à se faire enculer par des cochers.

Toujours est-il que l’Histoire remontant du côté féminin aux origines d’Héliogabale, se butte immanquablement à ce crâne gâteux et nu, à ce fiacre et à cette barbe qui composent dans nos mémoires la figure du vieux Bassianus.

Que cette momie serve un culte, cela ne condamne pas ce culte, mais les rites imbéciles et déchargés, auxquels les contemporains des Julies et de Bassien, et la Syrie d’Héliogabale naissant avaient fini par réduire ce culte.

Mais ce culte mort, et réduit à des ossements de gestes, auquel Bassianus se livrait, il faudra voir comme, dès l’apparition d’Héliogabale enfant sur les marches du temple d; ’Emèse, il reprend, sous les croyances et sous les revêtements, son énergie d’or concentré, de lumière retentissante et réduite, et redevient miraculeusement agissant.

En tout cas, cet aïeul Bassien, s’appuyant sur un lit comme sur des béquilles, fait avec une femme de hasard ces deux filles, Julia Domna et Julia Mœsa. Il les fait et il les réussit. Elles sont belles. Belles et prêtes pour leur double métier d’impératrices et de catins.

Avec qui a-t-il fait ces filles ? L’Histoire, jusqu’à présent, ne le dit pas. Et nous admettrons que ça n’ait point d’importance, obsédés que nous sommes par les quatre têtes en médaille, de Julia Domna, Julia Mœsa, Julia Sœmia et Julia Mammœa. Car, si Bassianus fait deux filles, Julia Domna et Julia Mœsa ; Julia Mœsa à son tour fait deux filles : Julia Sœmia et Julia Mammœa. Et Julia Mœsa, avec pour mari Sextus Varius Marcellus, mais sans doute fécondée par Caracalla ou Geta (fils de Julia Domna, sa sœur) ou par Gessius Marcianus, son beau-frère, l’époux de Julia Mammœa ; ou peut-être par Septime Sévère, son arrière-beau-frère ; enfante Varius Avitus Bassianus, plus tard surnommé Elagabalus, ou fils des sommets, faux Antonin, Sardanapale, et enfin Héliogabale, nom qui semble être l’heureuse contraction grammaticale des plus hautes dénominations du soleil.

On voit d’ici ce bonze gâteux, Bassianus, à Emèse, sur les bords de l’Oronte, avec ses deux filles, Julia Domna et Julia Mœsa. — Ce sont déjà deux fameuses bougresses que ces deux filles issues d’une béquille avec un sexe masculin au bout. Bien que faites à longueur de sperme, et au point le plus éloigné que son sperme atteint les jours où le parricide éjacule, — je dis le parricide et on verra tout à l’heure pourquoi, — elles sont toutes deux bien constituées et massives ; massives, c’est-à-dire remplies de sang, de peau, d’os et d’une certaine matière livide qui passe sous les colorations de leur peau. L’une, grande, et poudrée de plomb, avec, sur le front, le signe de Saturne, Julia Domna, pareille à une statue de l’Injustice, l’Injustice accablante du sort ; — l’autre, petite, maigre, ardente, explosive et violente, et jaune comme une maladie de foie. La première, Julia Domna, est un sexe qui aurait eu de la tête, et la seconde, une tête à qui le sexe ne manqua pas.

L’année où commence cette histoire, l’an 960 et quelques de la dégringolade du Latium ; du développement séparé de ce peuple d’esclaves, de marchands, de pirates, incrusté comme des morpions sur la terre des Etrusques ; qui n’a jamais fait au point de vue spirituel que de sucer le sang des autres ; qui n’a jamais eu d’autre idée que de défendre ses trésors et ses coffres avec des préceptes moraux dessus ; cette année 960 et quelques, qui correspond à l’an 179 du règne de Jésus-christ, Julia Domna, l’aïeule, pouvait avoir dix-huit ans et sa sœur treize, et elles étaient, il faut le dire, en âge de bientôt se marier. Mais Julia Domna ressemblait à une pierre de lune, et Julia Mœsa à du soufre écrasé au soleil.

Qu’elles fussent toutes deux pucelles, je n’en mettrais pas la main au feu, et il faut demander cela à leurs hommes, c’est-à-dire, pour la Pierre de Lune, à Septime Sévère ; et pour le Soufre, à Julius Barbakus Mercurius.

Au point de vue géographique, il y avait toujours cette frange de barbarie autour de ce qu’on a bien voulu appeler l’Empire de Rome, et dans l’Empire de Rome, il faut mettre la Grèce qui a inventé, historiquement, l’idée de la barbarie. Et à ce point de vue, nous sommes, nous, gens d’Occident, les dignes fils de cette mère stupide, puisque pour nous, les civilisés c’est nous-mêmes, et que tout le reste, qui donne la mesure de notre universelle ignorance, s’identifie avec la barbarie.

Pourtant, ce qu’il faut dire, c’est que toutes les idées qui ont permis aux mondes Romain et Grec de ne pas mourir tout de suite, de ne pas sombrer dans une aveugle bestialité, sont justement venues de cette frange barbare ; et l’Orient, loin d’apporter ses maladies et son malaise, a permis de garder le contact avec la Tradition. Les principes ne se trouvent pas, ne s’inventent pas ; ils se gardent, ils se communiquent ; et il est peu d’opérations plus difficiles au monde, que de garder la notion, distincte à la fois et fondue dans l’organisme, d’un principe universel.

Tout cela est pour marquer qu’au point de vue métaphysique, l’Orient a toujours été dans un état de rassurante ébullition ; que ce n’est jamais par lui que les choses se dégradent ; et que le jour où la peau de chagrin des principes se rétrécira gravement chez lui, la figure du monde se rétrécira elle aussi, toutes les choses seront près de leur perte ; et ce jour ne m’a plus l’air d’être loin.

C’est au milieu de cette barbarie métaphysique, de ce débordement sexuel qui, dans le sang même, s’acharne à retrouver le nom de Dieu, que sont nées Julia Domna et Julia Mœsa. Elles sont nées du sperme rituel d’un parricide, Bassianus, que je ne puis voir, moi, autrement que sous la forme d’une momie.

Ce parricide a planté sa queue dans le royaume comprimé d’Emèse, qui n’était tout d’abord pas un royaume, mais un sacerdoce ; — et tout cela, royaume, sacerdoce, prêtres, et prêtre-roi en tête, jure être injecté de matière livide, être fait d’or et descendre tout droit du soleil.

Mais un jour, ce sacerdoce qui maniait des préceptes et qui ânonnait des principes comme on manie au hasard et sans aucune science des épingles ou des soufflets ; ce sacerdoce, qui avait peut-être en lui quelque chose de divin, mais qui ne savait plus où ça se trouvait ; en qui le divin était écrasé, réduit à rien comme le petit royaume d’Emèse entre le Liban, la Palestine, la Cappadoce, Chypre, l’Arabie et la Babylonie, ou comme le plexus solaire est écrasé dans nos organismes d’Occidentaux ; ce sacerdoce vache d’Emèse, vache, c’est-à-dire femme, et femme, c’est-à-dire lâche, malléable, souffleté et esclavagé ; qui n’aurait pas pu conquérir sa royauté visible à la force du poignet, mais qui se trouvait à son aise dans une atmosphère de facilité et d’anarchie, sut profiter de la décomposition du royaume des Séleucides, qui suit à cent soixante ans de distance la décomposition, beaucoup plus importante, de l’empire d’Alexandre le Grand, pour se déclarer indépendant.

De mère en fils, les sacerdotes d’Emèse, qui depuis mille ans et plus sortent des Samsigéramides, se passent le royaume et le sang du soleil. De mère en fils, parce qu’en Syrie, la filiation se fait par les mères : c’est la mère qui sert de père, qui a les attributs sociaux du père ; et qui, au point de vue de la génération elle-même, est considérée comme le primo géniteur. Je dis LE PRIMO GENITEUR.

Cela veut dire que la mère est père, que c’est la mère qui est le père, et le féminin qui engendre le masculin. Et il faut rapprocher cela du sexe masculin de la lune qui empêche ceux qui le vénèrent de devenir jamais cocus.

Toujours est-il qu’en Syrie, et particulièrement chez les Samsigéramides, c’est la fille qui passe le sacerdoce alors que le fils ne passe rien. Mais pour en revenir aux Bassiens, dont Héliogabale est le plus illustre, et dont Bassianus est le fondateur, il y a un terrible hiatus entre la lignée des Bassiens, et celle des Samsigéramides ; et cet hiatus est marqué par une usurpation et par un crime, qui détournent sans l’interrompre la descendance du soleil.

Or, comme chez les Samsigéramides c’est la mère qui est le père, il faut, pour que l’historien romain ait pu l’appeler le « parricide », que Bassianus ait tué sa mère ; mais comme on ne succède pas à une femme, mais à un homme, et que si la femme passe le sacerdoce, c’est tout de même l’homme qui est chargé de le garder, je pense, moi, que Bassianus a dû tuer qui le gardait, et qu’il a tué son vrai père, son père par la nature et son père dans la société. — Il était donc de sang masculin ; il se trouvait du côté masculin du sang solaire ; mais le fait d’avoir rétabli une fois de plus la suprématie du mâle sur la femelle, et du masculin sur le féminin, ne semble guère avoir arrangé les choses, puisque c’est à partir de lui que la dégringolade commence ; et qu’il est difficile de trouver dans l’Histoire un plus parfait assemblage de crimes, de turpitudes, de cruautés, que celui de cette famille, où les hommes ont pris toute la méchanceté et la faiblesse, et les femmes la virilité. On peut dire là-dessus qu’Héliogabale a été fait par les femmes ; qu’il a pensé à travers la volonté de deux femmes ; et que lorsqu’il a voulu penser par lui-même, lorsque l’orgueil du mâle fouetté par l’énergie de ses femmes, de ses mères, qui ont toutes couché avec lui, a voulu se manifester, on sait ce qu’il en est résulté.

Je ne juge pas ce qu’il en est résulté comme l’Histoire peut le juger ; cette anarchie, cette débauche me plaît. Elle me plaît du point de vue de l’Histoire et du point de vue d’Héliogabale ; mais à l’heure où je prends son histoire, Héliogabale n’est pas encore né.

Les rois d’Emèse, ces petits rois-femmes, qui se veulent à la fois homme et femme, — comme le Mégabyse du temple d’Ephèse, qui, homme, se lie la verge pour sacrifier en tant que femme, mais devient la pierre couchée du sacrifice, devant laquelle il sacrifie debout, — ont depuis longtemps remis leur liberté entre les mains de Rome. Du vieux royaume d’Emath, il ne reste plus que ce temple, obscur et volumineux. Le contrôle du négoce, la guerre, la protection matérielle des biens, appartiennent aux soudards de Rome. Pour le reste, chaque Syrien pense ce qu’il lui plaît, et la religion du Soleil demeure bardée de-ci de-là de dévotions à la Lune, avec un mélange de pierres de lune, de poissons, de béliers et de sangliers. Plus des taureaux, des aigles, des éperviers par places ; mais pas de coqs ! Non, il ne semble pas que le coq ait tenu une grande place au milieu de ces rites-là.

Le temple d’Elagabalus à Emèse est depuis plusieurs siècles le centre de tentatives spasmodiques où se mesure la gourmandise d’un dieu. Ce Dieu, Elagabalus, ou Issu de la Montagne, Sommet Rayonnant, vient de très loin. Et peut-être s’appelle-t-il le Désir dans la vieille cosmogonie phénicienne ; — et ce désir, comme Elagabalus lui- même, n’est pas simple, puisqu’il résulte du mélange lent et multiplié des principes qui rayonnaient au fond du Souffle du Chaos. De tous ces principes, le Soleil n’est que la figure réduite, un aspect bon seulement pour des adorateurs fatigués et déchus.

Il faut dire que le Souffle qui était dans le Chaos devint amoureux de ses principes ; et que c’est de ce mouvement en avant, de cette sorte d’idée qui élimine les ténèbres, qu’un désir conscient est né. — Et il y a dans le Soleil lui-même des sources vives, une idée de chaos réduit et complètement éliminé.

Or, ce qui dans le corps humain représente la réalité de ce souffle, ce n’est pas la respiration pulmonaire, qui serait à ce souffle ce que le soleil dans son aspect physique est au principe de la reproduction ; mais cette sorte de faim vitale, changeante, opaque, qui parcourt les nerfs de ses décharges, et entre en lutte avec les principes intelligents de la tête. Et ces principes, à leur tour, rechargent le souffle pulmonaire et lui confèrent tous ses pouvoirs. Nul ne pourra prétendre que les poumons qui redonnent la vie ne soient sous le commandement d’un souffle venu de la tête. Et la tête d’Elagabalus, dieu d’Emèse, a de tout temps beaucoup travaillé.

Mais en 179, lorsque Septime Sévère prend en Syrie le commandement de la 4e Légion Scythique, il ne reste plus de la haute cosmogonie phénicienne colportée par Sanchoniaton, qu’une pierre noire tombée du ciel : ce monolithe, ce bloc en pointe dont Bassianus s’est constitué le gardien, mais qui est en réalité sous la sauvegarde de ses deux filles, ces deux Syriennes voluptueuses : Julia Domna et Julia Mœsa.

Septime Sévère est vieux déjà et fatigué ; les sables du désert ont depuis longtemps brûlé ses semelles et mordu la corne de ses talons. Il a derrière lui deux ou trois veuvage ; mais à peine débarqué, il décide de prendre femme et consulte à cet effet les registres de l’état civil.

Dans ces registres, il trouve la Lune, c’est-à-dire la Pierre de Lune, c’est-à-dire Julia Domna. Or Domna, c’est Diane, Artémis, Ichtar, et c’est aussi Proserpine, la force du féminin noir. Le noir dans la troisième région de la terre. La femme incarnée aux enfers, et qui ne remonte jamais plus haut que les enfers.

Mais Julia Domna a un horoscope qui la destine à être un jour la femme d’un Empereur ; et il décide d’épouser Julia Domna pour son horoscope. Or, la pierre de lune, Julia Domna, l’horoscope, et les oracles hydromantiques devant lesquels se tirent les horoscopes des empereurs, tout cela marche en même temps. Je veux dire qu’en Syrie, la terre vit, et qu’il y a des pierres qui vivent ; et que Julia Domna a lié partie avec tout cela.

Il y a des pierres noires en forme de verge d’homme, et un sexe de femme ciselé dessous. Et ces pierres sont des vertèbres dans des coins précieux de la terre. Et la pierre noire d’Emèse est la plus grosse de ces vertèbres, la plus pure, et la plus parfaite aussi.

Mais il y a des pierres qui vivent, comme des plantes ou des animaux vivent, et comme on peut dire que le Soleil, avec ses taches qui se déplacent, se gonflent et se dégonflent, bavent les unes sur les autres, rebavent et se redéplacent, — et quand elles se gonflent ou se dégonflent, le font avec rythme et de l’intérieur, — comme on peut dire que le soleil vit. Les taches naissent en lui comme un cancer, comme les bubons effervescents d’une peste. Il y a là dedans de la matière pulvérisée et qui se ramasse, — comme des morceaux de soleil concassés mais noirs. Et, mis en poudre, ils occupent moins de place ; et c’est pourtant le même soleil et la même étendue et quantité de soleil, mais éteint par places, et qui rappelle alors le diamant et le charbon. Et tout cela vit ; et l’on peut dire que DES pierres vivent ; et les pierres de la Syrie vivent, comme des miracles de la nature, car ce sont des pierres lancées par le ciel.

Et il y a beaucoup de miracles et de merveilles de la nature sur le sol volcanique de la Syrie. Ce sol qui semble tapissé et pétri entièrement de pierres ponces, mais où les pierres tombées du ciel vivent de leur vie à elles, et sans se confondre avec la pierre ponce. Et il y a de merveilleuses légendes sur les pierres de la Syrie.

Témoin ce texte de Photius, historien byzantin de l’époque de Septime Sévère :

« Sévère était un Romain, et père des Romains, conformément à la loi ; c’est lui-même qui dit qu’il avait vu une pierre où l’on observait les figures diverses de la lune, prenant toutes espèces d’apparences, tantôt celle-ci, tantôt celle-là, grossissant et diminuant selon le cours du soleil, et contenant aussi imprimé le soleil lui-même. »

Il faut dire que ce texte de Photius n’est pas lui-même une œuvre originale, mais qu’il est le démarquage d’un livre perdu, qui, à en juger par le nombre des écrivains qui s’y réfèrent, semble avoir constitué pour les anciens une vraie Bible du Merveilleux : la Vie d’Isidore par Damascius.

Mais la forme la plus passionnante des pierres syriaques se retrouve dans les Bétyles, les Bétyles noirs, ou Pierres de Bel. Le Cône noir d’Emèse est un Bétyle qui garde son feu et s’apprête à le rendre, car les Bétyles sont sortis du feu. Ils sont comme les étincelles carbonisées du feu céleste. Et creuser leur histoire c’est en revenir à la genèse du monde créé :

« Je vis, dit encore Sévère, un Bétyle mû par l’air, tantôt caché dans des couvertures, mais aussi tantôt porté dans les mains d’un serviteur ; le nom de ce serviteur qui avait soin du Bétyle était Eusébios qui me dit qu’il lui était survenu subitement et d’une manière tout à fait imprévue le violent désir de sortir de la ville d’Emèse, presque au beau milieu de la nuit et de s’en aller très loin vers cette montagne où était rivé le vieux et magnifique temple d’Athéna ; qu’il était arrivé très vite au pied de la montagne et qu’il s’était assis là pour se reposer de la fatigue de la route et qu’à cet endroit même il avait vu une boule de feu qui tombait du ciel avec une grande vitesse et un lion énorme qui se tenait près de la boule de feu ; que le lion avait tout aussitôt disparu, mais que lui avait couru à la boule de feu déjà éteinte, qu’il l’avait prise et que c’était ce Bétyle, et que l’ayant emporté, il l’interrogea à quel dieu il appartenait ; et que celui-ci répondit qu’il appartenait à Gennaios (ce Gennaios est adoré par les Hiéropolitains qui lui ont érigé dans le temple de Zeus une statue en forme de lion), qu’il l’avait emporté dans sa maison cette nuit même, ayant parcouru une distance qui n’était pas moindre, disait-il, de deux cent dix stades. Eusébios n’était pas le maître des mouvements du Bétyle, mais il était obligé de le prier, de l’implorer ; et l’autre exauçait ses vœux.

« C’était une boule parfaitement sphérique, d’une couleur blanchâtre ; et son diamètre était long d’une palme. Mais elle devenait à certains moments plus grande et plus petite ; dans d’autres moments, elle prenait une couleur purpurine. Et il nous montra des lettres tracées sur la pierre, teintes de la couleur qu’on appelle le minium (ou cinabre). Puis il fixa le Bétyle dans le mur. C’est par ces lettres que le Bétyle donnait à celui qui l’interrogeait la réponse cherchée. Il émettait des voix comme celles d’un léger sifflement qu’Eusébios nous interprétait. »

Dans un autre passage de son livre, ce même Photius, hanté par le merveilleux de ces pierres, éprouve le besoin de revenir sur leur description, et il s’abrite une fois de plus derrière le témoignage de Sévère :

« Sévère racontait, entre autres choses, pendant son séjour à Alexandrie, qu’il avait vu aussi une pierre héliaque, non pas telle que nous en avons vu, mais qui lançait du plus profond de sa masse des rayons d’or formant un disque semblable au soleil placé au centre de la pierre et qui présentait d’abord à la vue une boule de feu. De cette boule jaillissaient des rayons qui allaient jusqu’à sa circonférence, car toute la pierre avait la forme sphérique. Il avait vu aussi une pierre sélénite, non pas de celles où l’on voit apparaître une petite lune, seulement après l’avoir plongée dans l’eau, et qu’on appelle pour cela hydrosélénite, mais une pierre qui, par un mouvement propre, et inhérent à sa nature, tournait lorsque la lune tournait, et de la manière qu’elle tournait, œuvre vraiment merveilleuse de la nature. »

La petite ville d’Apamée sous Emèse se dresse au pied de l’Anti-Liban, dans un paysage de laves mortes et de poussières d’ossements. Son petit temple du soleil-lune possède un oracle hydromantique, oracle qui ne se trompe jamais.

C’est vers lui qu’on aurait pu voir un jour du monde ancien, dans l’aboi de la lumière solaire, toute la famille d’Héliogabale : Bassianus, l’arrière-grand-père, Julia Domna, la grand’tante, Julia Mœsa, la grand’mère, marcher en troupe comme des pèlerins. Bassianus, jaune à crier, s’avance lentement au pas d’un âne ; et ses filles sont devant lui.

Ils atteignent à midi sonnant, qui est l’heure où l’oracle parle, la seconde enceinte du temple ; et s’approchent du vivier sacré.

La Vie d’Isidore par Damascius contient une description de cet oracle qui valut, dit-on, à Julia Domna, la royauté. Et il faut croire que l’oracle ce jour-là fut particulièrement précis et particulièrement consciencieux, puisque c’est d’après lui que fut tiré l’horoscope qui annonça à Julia Domna qu’elle serait reine un jour. Et l’on sait que, trente ans après, Varius Marcellus, père putatif d’Héliogabale, fait dresser en l’honneur de l’oracle une stèle votive qui contient gravé dans la pierre l’horoscope de Julia Domna, à ce moment-là réalisé.

« Ceux qui venaient honorer la déesse (Aphrodite, sortie des eaux), raconte Juvénal d’après le livre perdu, apportaient des présents en or et en argent, des toiles de lin, de byssus et autres matières précieuses, et, si ces présents étaient acceptés, les étoffes aussi bien que les objets pesants allaient au fond. Si, au contraire, ils étaient repoussés et rejetés, on voyait surnager les étoffes et même tout ce qui était fait d’or, d’argent et de matière assez pesante pour ne pas flotter naturellement.

« Des tablettes de bronze oblongues, percées d’un trou, qui permettait de les enfiler dans une cordelette à la façon des sortilèges étrusques, et portant des réponses banales rédigées en latin archaïque sur un rythme approchant de l’hexamètre, nous ont conservé un spécimen de ces talismans ou sortilèges, sur lesquels vivaient les oracles italiques. »

Parmi les autres miracles et merveilles de la Syrie, dont les historiens rendent témoignage, il y a des apparitions fabuleuses, comme celle d’Apollonius de Tyane devant Antioche ; et celle de cette divinité mystérieuse qui se manifeste devant Emèse peu de temps après la mort d’Héliogabale, comme le raconte Vopiscus dans la Vie de l’Empereur Aurélien.

« Devant Emèse, la cavalerie d’Aurélien avait tourné bride quand une divinité qui ne fut connue que plus tard vint encourager nos soldats. L’Impératrice Zénobie prit la fuite, Aurélien entra dans Emèse en triomphateur et sur-le-champ se rendit au Temple d’Héliogabale, voulant s’acquitter envers les dieux. Là, il aperçut encore, et sous la même forme, la divinité qu’il avait vue dans le combat, encourageant l’effort de ses armes.

« De retour à Rome, il fit bâtir en l’honneur du Soleil un temple dont la dédicace fut faite avec la plus grande magnificence.

.....

« Alors parurent à Rome ces robes couvertes de pierreries que nous voyons dans le Temple du Soleil, ces dragons venus de Perse, ces mitres d’or. »

Mais au-dessus de ces légendes et de ces racontars de la terre, qui, symboliques ou non, et comme tous les symboles, cachent et révèlent en clair, mais d’une manière réversible, les plus précises et les plus indiscutables vérités, il y a les racontars et légendes du ciel. Il y a les Fables Métaphysiques, les Cosmogonies, la Genèse, non pas Biblique, mais Phéacienne, et qui, fausse ou non dans sa rédaction primitive, nous transmet, par le moyen de la stèle de Sanchoniaton, l’esprit profond et les préoccupations limoneuses (je veux dire qui touchent à l’antique limon) des premiers mercantis issus de la couleur rouge, rouge-jaune comme les menstrues. Ces menstrues rouges-jaunes qui sont la couleur et le drapeau des Phéaciens retracent le souvenir de la plus terrible des guerres. Rouge-jaune, l’étendard de la femme, contre blanc-sperme, l’étendard du sexe masculin. Je reviendrai, à propos des principes, sur cette guerre qui oppose sans trêve possible le féminin au masculin. Pour l’instant, je ne veux m’attarder qu’à une guerre de merveilles, d’anomalies naturelles, de spectacles rituels splendides, où l’homme et la femme se mêlent par l’or et par la lune sur le manteau du prêtre officiant.

En Syrie, les temples sont des résonateurs de merveilles réelles, de magie extériorisée. Et un nombre considérable de temples qui ne semblent mis là que pour illustrer cette guerre, ces rites, ces anomalies, rivalisent de splendeur sur toute l’étendue de la Syrie, les uns consacrés au soleil, les autres à la lune, sans que l’on sache jamais très bien qui est la femelle, qui est le mâle, et si c’est le mâle qui a produit la femelle ou inversement. Il y a le temple du soleil à Emèse, qui semble avoir la primauté sur les autres temples du soleil mâle, comme s’il y avait plusieurs soleils dont chacun pris en particulier est le double de tous les autres, et comme la lune est le double femelle d’un dieu unique et masculin ; et le temple du soleil-lune à Apamée tout pavé de pierres de lune ; et celui de la lune à Hiérapolis près d’Emèse qui, extérieurement consacré à la femme, comporte un trône rabougri et diminué pour le mâle, qu’on ne montre plus qu’une fois dans l’année et sous la figure d’Apollon. Apollon, c’est-à-dire le soleil en mouvement et qui court, le soleil libéré d’une partie de lui-même, la plus haute, et considéré dans sa force mouvante, le soleil descendu de son trône, et qui accepte de se mettre à l’œuvre, qui n’est plus roi, puisqu’il n’est pas assis, qu’il n’est pas immobile et qu’il travaille, et qui est devenu le fils du roi, comme le christ est fils de Dieu.

Lucien, auteur grec du XIIe siècle après Jésus-christ, raconte une visite qu’il a faite au temple d’Astarté à Hiérapolis.

Mais on chercherait en vain dans son récit une précision sur les rites qui s’y pratiquent. Rien ne semble l’avoir frappé en dehors d’un pittoresque tout extérieur :

« Le temple renferme des objets précieux, d’antiques offrandes, une foule d’objets merveilleux, des statues vénérées et des dieux toujours présents. En effet, les statues y suent, se meuvent et rendent des oracles. »

Car si les pierres rendent des sons, si elles volent, si elles ont un souffle, une respiration qui leur appartient, les statues aussi ont un souffle qui est sans doute l’esprit du dieu.

« Souvent, dit Lucien, une voix se fait entendre dans le sanctuaire, le temple fermé. Beaucoup l’ont entendue. »

Il faut croire que le temple ouvert, la supercherie devenait impossible. Il y aura toujours des truqueurs à côté des initiés.

« J’ai vu, continue Lucien, le trésor secret du temple, où sont conservées les reliques, les richesses nombreuses : étoffes, objets en or et en argent rangés séparément.

« Le temple contient en outre des cornes d’éléphants, des poteries, des tissus éthiopiens ; dans le vestibule on voit deux énormes phallus. On peut aussi voir dans l’enceinte du temple un petit homme d’airain assis et qui est muni d’un énorme membre.

« L’emplacement même où on a bâti le temple d’Hiérapolis est une colline située au milieu de la ville. Il est entouré de deux murailles. L’une de ces murailles est ancienne, l’autre n’est pas de beaucoup antérieure à notre époque. Les propylées sont d’une étendue d’environ cent brasses (cent soixante mètres). Sous ces propylées sont placés des phallus hauts de trente brasses (quarante-huit mètres). Sur l’un de ces phallus, un homme monte deux fois par an et demeure au haut du phallus pendant sept jours. La raison de cette ascension, la voici : le peuple est persuadé que cet homme, de cet endroit élevé, converse avec les dieux, leur demande la prospérité de toute la Syrie, et que ceux-ci entendent de plus près sa prière. D’autres pensent que cela se pratique en l’honneur de Deucalion et, comme souvenir de ce triste événement, lorsque les hommes fuyaient sur les montagnes par crainte de l’inondation. (Le temple d’Hiérapolis contenait un trou par lequel on disait que l’eau du déluge s’était écoulée.) Pour monter sur le phallus, l’homme passe une grosse chaîne autour du phallus et de son corps, puis il monte au moyen de morceaux de bois qui font saillie sur le phallus et assez larges pour qu’il y pose le pied. A mesure qu’il s’élève, il soulève la chaîne avec lui comme les conducteurs de chars soulèvent les rênes. Si l’on n’a jamais vu cela, on a certainement vu monter à des palmiers soit en Arabie, soit en Egypte ou ailleurs, on comprend alors ce que je veux dire. Parvenu au terme de sa route, notre homme lâche une autre chaîne qu’il porte sur lui et, par le moyen de cette chaîne, qui est fort longue, il tire à lui tout ce dont il a besoin : bois, vêtements, ustensiles. Il s’arrange avec tout cela une demeure, une espèce de nid, s’y assied et y séjourne le temps dont j’ai parlé. La foule qui arrive lui apporte les uns de l’or, les autres de l’argent, d’autres du cuivre ; on dépose ces offrandes devant lui et on se retire en disant chacun son nom.

« Un autre prêtre est là, debout, qui lui répète les noms ; et lorsqu’il les a entendus, il fait une prière pour chacun. En priant, il frappe sur un instrument d’airain qui rend un son bruyant et criard.

« L’homme ne dort point. S’il se laisse aller au sommeil, on dit qu’un scorpion monterait jusqu’à lui et le réveillerait par une piqûre douloureuse. Telle est la punition attachée à son sommeil. Ce qu’on dit là du scorpion est saint et divin.

« Le temple regarde le soleil levant. Par sa forme et sa structure il ressemble aux temples construits en Ionie. »

C’est ici que l’on sent la femme. Si au lieu de nous donner une description extérieure du temple d’Hiérapolis, et jamais sa description n’est plus extérieure que quand il fait mine de violer ses entrailles, de s’introduire dans ses secrets, Lucien avait eu la moindre curiosité pour les principes, il aurait recherché sur les colonnades du temple l’origine extra-humaine des sexes pétrifiés de femelle qui en forment l’ornementation. C’est le principe même de l’architecture d’Ionie.

Mais revenons-en à sa description documentaire.

Cette description a l’avantage de fixer un certain nombre de détails concrets, bien que superficiels, et elle précise ce goût inné du décorum, cet amour des prestiges, vrais ou faux, chez un peuple où le théâtre n’était pas sur la scène, mais dans la vie.

« Une base haute de deux brasses s’élève de terre. C’est sur cette base que le temple est assis. En y entrant on est saisi d’admiration : les portes sont d’or, à l’intérieur l’or brille de toutes parts, il éclate sur toute la voûte. On y sent une odeur suave, pareille à celle dont on dit que l’Arabie est parfumée. Du plus loin qu’on arrive, on respire cette senteur délicieuse, et quand on en sort, elle ne vous quitte pas, elle pénètre profondément les habits et vous en gardez toujours le souvenir. Au dedans, dans une enceinte reculée sont placées les statues de Jupiter et de Junon, auxquelles les habitants de la ville donnent un nom aux consonances prises dans leur langage à eux. Ces deux statues sont d’or et assises : Junon sur des lions, Jupiter sur des taureaux. La statue de Junon tient un sceptre d’une main, de l’autre une quenouille, sa tête couronnée de rayons porte une tour et est ceinte du diadème dont on ne décore d’ordinaire que le front d’Uranie. Ses vêtements sont couverts d’or, de pierres infiniment précieuses, les unes blanches, les autres couleur d’eau, un grand nombre couleur de feu ; ce sont des sardoines onyx, des hyacinthes égyptiennes, des émeraudes que lui apportent les Indiens, les Mèdes, les Arméniens, les Babyloniens.

« La statue porte sur la tête un diamant appelé Lampe. Il jette durant la nuit une lueur si vive que le temple en est éclairé comme par des flambeaux ; dans le jour cette clarté est beaucoup plus faible : la pierre conserve pourtant une partie de ses feux. Il y a encore dans cette statue une autre merveille ; si vous la regardez de face, elle vous regarde, si vous vous éloignez, son regard vous suit. Si une autre personne fait la même expérience d’un autre côté, la statue ne manque pas de faire de même.

« Entre ces deux statues, on en voit une troisième également d’or, mais qui n’a rien de semblable aux deux autres. C’est le Séméion : elle porte sur la tête une colombe d’or.

« Quand on entre dans le temple à gauche, on trouve un trône réservé au Soleil, mais la figure de ce dieu n’y est pas, le Soleil et la Lune sont les deux seules divinités dont ils ne montrent pas les images, ils disent qu’il est inutile de faire des statues de divinités qui se montrent chaque jour dans le ciel. »

Le culte de Baal à Emèse représenté par la vigoureuse verge d’Elagabal, dieu noir, faisait pendant, par ses rites complexes et surchargés, au culte de Tanit-Astarté, la lune, qui, à quelques kilomètres de là, sévissait dans les profondeurs fraîches du temple d’Hiérapolis. C’est là, dans ce temple consacré au vagin de la femme, à son sexe divinisé, qu’un Apollon, transpirant et barbu, était sorti aux principales fêtes et consacrait ses oracles à la voix du grand prêtre en avançant ou en reculant sur les épaules de ses porteurs. Cet Apollon tout en or avec, sous le menton, un implanté de gros crins noirs, arrive à dos d’hommes, soutenu par une bonne douzaine de porteurs titubants et qui parviennent à peine à supporter sa masse. La foule s’incline. L’encens monte, a l’air de fuser par tous les orifices. Au fond du temple, le grand prêtre attend le dieu, — lui-même badigeonné d’insignes, surchargé de pierreries, d’oripeaux, de plumages, droit, frêle, aérien comme un battant de cloche, suant d’or. Dans le silence soudainement tombé, on entend des pas, des voix, des allées et venues de toutes sortes dans les chambres souterraines de l’édifice ; tout cela formant comme des tranches, des étages superposés de chuchotements et de bruits. Sous le sol, le temple descend en spirales vers les profondeurs ; les chambres des rites s’entassent, se succèdent verticale ment ; c’est que le temple est comme un vaste théâtre où tout serait vrai.

Au moment de l’apparition du dieu, du dieu ivre qui fait tituber ses gardes, le temple vibre, en harmonie avec les tourbillons stratifiés des sous-sols, connus et repérés depuis la plus haute antiquité. Dans les chambres des rites, et jusqu’à plusieurs centaines de mètres au-dessous du niveau du sol, les veilleurs se passent le mot, donnent de la voix, heurtent des gongs, font gémir des trompes dont les voûtes se renvoient les échos.

Sur l’aile des cris, sur les nuages roulants de l’encens et des bruits, pareils à des masses mouvantes de fumée, le grand prêtre interroge l’oracle, le sonde, l’invoque à grands cris et rythmiquement. On voit alors le dieu-fou, dont la barbe fait un grand trou noir au milieu de l’or où il est tout entier noyé, on voit le dieu s’agiter, écumer, comme pris de rage ou bouleversé par l’inspiration.

Si l’oracle est favorable, si la réponse de l’oracle est

« oui »,

le dieu pousse ses porteurs en avant.

Si l’oracle est défavorable, si la réponse de l’oracle est

« non »,

le dieu tire ses porteurs en arrière.

Lucien lui-même prétend l’avoir vu un jour, ce dieu, las des questions qu’on lui posait, se libérer de l’étreinte de ses gardes, et s’envoler d’un trait vers le ciel. On voit d’ici la foule, prise d’une sorte de religieuse terreur, se ruer hors du temple, piétiner sur le parvis, se heurter et tourbillonner autour des deux grands phallus hauts comme des pylônes, et momentanément inutilisés, avec leurs quelque cent coudées de haut.

Tout ceci rend à peine compte d’un certain aspect extérieur de la religion d’Astarté, la lune, bizarrement mêlée aux rites d’Apollon, le soleil barbu. Mais il faut insister sur la présence de ces deux pylônes, qui se dressaient l’un derrière l’autre dans l’alignement intérieur du temple. Ces deux pylônes, représentant des phallus, se dressent dans l’axe même du soleil, de façon à former, avec le point où le soleil se lève à une certaine époque de l’année, une sorte de ligne idéale dans laquelle le temple est pris, et qui fait que l’ombre de la première colonne, la colonne la plus rapprochée du temple, se confond exactement avec l’ombre de l’autre.

C’est là le signe d’un intense débordement de sexes, auquel tout ce qui est spécialement religieux dans le royaume, et même ce qui ne l’est pas, n’aurait garde de ne pas se mêler. Mais ce qui est pour les Galles une invite à mutilation est, pour la majeure partie du peuple, une invite à fornication. Pendant que les nouvelles vierges sacrifient sur l’autel de la lune leur virginité fraîchement acquise, leurs saintes mères, sorties pour un jour du gynécée familial, se livrent aux égoutiers du temple, aux gardiens des écluses sacrées, qui, émergeant pour un jour aussi de leurs ténèbres, viennent offrir leur sexe mâle aux rayons du soleil extérieur.

De ces Galles qui jettent leur membre en courant, qui perdent leur sang en abondance sur les autels du dieu pythique, des femmes deviennent amoureuses soudainement. Et les maris, les amants de ces femmes respectent ces amours sacrées.

Ces explosions amoureuses ne durent qu’un temps. Les femmes quittent bientôt les cadavres de ces hommes recouverts de robes féminines, qu’ils ont reçues dans leur course mortelle.

Ceci dit, il faut reconnaître que la Syrie qui brouille les temples, qui a oublié la guerre que la femelle et le mâle se sont faite autrefois dans le chaos, et les guerres que les Pheaci ou Phéniciens, qui ne sont pas des Sémites, ont faites dans d’autres temps aux Sémites, non pas pour une idée de mâle et de femelle, mais de masculin et de féminin, la Syrie qui a réconcilié dans ses temples ces deux principes et leurs multiples incarnations, a tout de même le sentiment d’une certaine magie naturelle : elle croit aux prodiges, et les recherche ; mais, par-dessus tout, elle conserve une idée de la magie qui n’est pas naturelle : elle croit à des zones d’esprit, à des lignes mystiques d’influences, à une sorte de magnétisme errant, et qui prend forme, et qu’elle exprime par des figures sur ses cartes du ciel Barbare, qui n’ont rien à voir avec des cartes d’astronomie.

Une femme, seule de son espèce dans l’Histoire, a été l’incarnation de cette magie et de ces guerres : Julia Domna.

Au confluent du réel et de l’irréel, elle élève ses vues grandioses qu’alimente par en dessous la respiration des pierres parlantes, et à qui le merveilleux sert en même temps de décor et de miroir.

Julia Domna, qui a fait la guerre, qui a allumé et suscité des guerres pour servir ses ambitions de femme et ses idées de domination, est également responsable de cette accumulation de merveilles qui remplissent la Vie d’Apollonius de Tyane écrite par Philostrate ; Apollonius de Tyane, le blanc, qui recharge la spiritualité de la terre avec des signes faits dans les tombeaux.

Je pardonne à Julia Domna son mariage avec cette espèce de fou romain, dénommé Septime Sévère ; et je lui pardonne ses fils, encore plus fous et plus criminels que leur père, pour la Vie d’Apollonius de Tyane écrite sur son ordre, et où je prends tout dans son sens littéral.

D’ailleurs, sans Julia Domna, il n’y aurait pas eu d’Héliogabale, mais je crois que sans cet alliage pédérastique de la royauté et du sacerdoce, où la femme vise à être mâle, et le mâle à se prêter des allures de féminin, la féminité royale de Julia Domna, infusée de merveilleux et d’intelligence, n’aurait jamais pensé à briller sur le trône de l’empire romain. Il y a fallu des circonstances extérieures, et qu’elle soit une maîtresse femme. Tout cela réuni fait un monstre qui pousse un empereur à la guerre, mais qui, une fois écartée de la guerre, suscite des poètes autour d’elle, comme elle susciterait des guérisseurs et des sorciers. Tous ses amants sont des gens qui servent, qui servent à quelque chose, et qui lui servent. Elle mêle le sexe et l’esprit, et jamais l’esprit sans le sexe, mais jamais non plus le sexe dépourvu d’esprit. En Syrie, et encore jeune fille, elle couche à droite et à gauche, mais toujours avec des médecins, des politiques, des poètes. Elle se donne à des gens qui sont dans sa ligne à elle, sans s’occuper de leur ligne à eux. Etre reine d’abord : ses couchages la conduisent à la royauté. Et il faut croire qu’à Septime Sévère elle a dû tenir la dragée haute, en 179, quand il venait prendre en Syrie le commandement de la 4e Légion Scythique, et cela jusqu’à son mariage, un peu plus tard Et même après.

Elle dépense sans compter ; et ne sait pas comme Julia Mœsa ourdir une subtile intrigue, mais elle prépare de grands plans. L’ambition par-dessus tout et la force. L’ambition jusque dans le sang, et même une fois au-dessus du sang. Que ses deux fils s’entre-tuent sous elle, elle laisse le mort pour le vivant, parce que le vivant s’appelle Caracalla, et qu’il règne. Et parce qu’elle domine Caracalla avec sa tête et qu’elle garde le trône, tandis qu’elle l’envoie guerroyer au loin.

Un historien latin, Dion Cassius, raconte que Julia Domna couche avec Caracalla dans le sang de son fils Geta, assassiné par Caracalla. Mais Julia Domna n’a jamais couché qu’avec la royauté, celle du soleil d’abord, dont elle est la fille ; celle de Rome ensuite, qu’elle recouvre comme un cheval couvre une jument.

Pourtant, cette force ne va pas sans mollesse. On s’amuse ferme à la cour de Julia Domna, depuis que sous les auspices de Julia Mœsa, sa sœur, et des filles de celle-ci, elle est parvenue à implanter à Rome les habitudes de la Syrie.

Le sperme coule à flots peut-être, mais c’est un fleuve intelligent, que ce fleuve de sperme qui coule et qui sait qu’il ne se perd pas.

Car la mollesse, ici, n’est que l’écume de la force : une crête qui tremble au vent.

Rien n’abat cette femme extraordinaire. Quand la guerre s’en va, la poésie rentre. Et pendant ce temps, sa sœur est là sous sa coupe, et avec elle ses filles par qui se perpétuera la race du Soleil.

Héliogabale naît à Antioche, en l’an 204, pendant le règne de Caracalla.

Et Caracalla, Mœsa, Domna, Sœmia, la mère d’Héliogabale, alors veuve de Varius Antoninus Macrinus, et Mammœa, mère d’Alexandre Sévère et veuve de Gessius Marcianus, curateur du blé ou des eaux, tout cela couche ensemble, se démène, banquette, et excite autour de soi les transes des fakirs syriens.

Puis arrive au loin près d’un temple de la lune mâle, du dieu Lunus, l’assassinat de Caracalla, tandis qu’il est descendu de cheval et qu’il pisse.

Et Macrin, le nouvel empereur, s’installe sur le trône de Rome, sans jamais plus revenir à Rome, s’imaginant tout gouverner du fond de la Syrie où il se trouve, là-bas, et où il a perpétré l’assassinat de Caracalla.

C’en est peut-être fait alors de la royauté de Julia Domna. Toutefois Macrin la laisse où elle est : il la respecte ; — et Julia Domna n’en revient pas. Cependant elle n’est plus vraiment reine. Elle conserve le titre, les honneurs, l’escorte (la force armée ça compte), et surtout le trésor d’une reine (le trésor c’est le plus important) ; mais elle n’a plus part au gouvernement de l’empire, et elle complote, en douce, pour reprendre ce gouvernement.

Macrin apprend tout cela, et il rappelle en Syrie daredare Julia Domna, Julia Mœsa, Julia Sœmia et Julia Mammœa, et, en plus, le petit Varius Antoninus, de la famille des Bassiens d’Emèse, que nous appellerons Héliogabale, bien qu’il n’en ait pas encore reçu le nom.

La mère d’Héliogabale se trouvait à Rome, au moment où elle le conçut, et par conséquent Caracalla a pu être son père, bien qu’il n’ait eu à l’époque que quatorze ans. Mais pourquoi un Romain de quatorze ans, fils de Syrienne, ne réussirait-il pas à faire un enfant à une Syrienne de dix-huit ans ? Ce n’est pas à Rome qu’Héliogabale est né, mais, par hasard, à Antioche, au cours d’une de ces navettes mystérieuses que la famille des Bassiens faisait de la cour de Rome au temple d’Emèse, en passant par la capitale militaire de la Syrie.

De retour en Syrie, Julia Domna qui a toujours aimé la royauté par-dessus tout, chez qui l’amour au fond n’a pas compté (et la poésie d’Apollonius de Tyane et de quelques autres a toujours été pour elle la forme la plus haute de royauté), Julia Domna qui ne peut supporter d’avoir perdu la couronne, décide de se laisser mourir de faim ; et elle le fait.

Voici réinstallées en Syrie Julia Mœsa et sa portée.

Nous sommes en l’an du Christ 211.

Héliogabale peut avoir sept ans, et depuis deux ans déjà il a été fait prêtre du soleil. Mais autour du petit royaume d’Emath sur lequel règne Héliogabale, il y a la Syrie désertique et blanche, dont il serait tout de même important de savoir ce qu’elle devient.

Au point de vue militaire, elle est calme. Au point de vue physique et géographique, elle est à peu près identique à ce qu’elle est aujourd’hui. Aujourd’hui l’Oronte, qui baignait les murs du temple d’Emèse par une sorte de bras détourné, a cessé de les baigner. Antioche s’appelle Antioche et Emèse s’appelle Homs. Du temple du Soleil, il ne reste plus rien, à croire qu’il a disparu sous terre. Il a vraiment disparu sous terre, puisqu’il est encore là, qu’on a construit une mosquée à un demi-stade à sa droite, en regardant vers le couchant ; mais qu’une simple place pavée recouvre ses fondations fabuleuses, où personne jamais n’a eu l’idée d’aller creuser.

Pour la ville d’Homs, elle pue comme puait Emèse, car l’amour, la viande et la merde, tout s’y fait en plein vent. Et les pâtisseries près des latrines, comme les boucheries rituelles auprès des autres boucheries. Tout cela crie, débonde, fait l’amour, jette le venin et le sperme, comme nous autres nous jetons nos crachats. Dans les ruelles, à grands pas rythmés et semblables à ceux que devaient faire les grandes statues d’Assuérus, des marchands psalmodient dans Homs comme ils psalmodiaient dans Emèse, devant leurs boutiques semblables à de véritables mises à l’encan.

Ils ont ces robes longues que l’on voit dans les Evangiles, et ils se démènent dans les odeurs affreuses, tels des baladins ou des pitres orientaux. Et devant eux, mais en 211, une foule passe, mêlée d’esclaves et d’aristocrates, et au-dessus d’eux, sur les hauteurs de la ville, rayonnent les murailles brûlantes du temple millénaire du Soleil.

Sortis des ruelles marchandes où, parmi les détritus d’aliments, pourrissent de gros rats d’égout, approchons-nous du temple lui-même dont la splendeur secrète a fait rêver une partie de l’antiquité. A un demi-stade du temple, les odeurs cessent, le silence se fait. Un vide gorgé de soleil sépare le temple de la ville basse, car le temple du Soleil à Emèse, comme à peu près tous les temples syriaques, domine sur un monticule surélevé. Ce monticule est fait des entrailles d’autres temples, de débris de palais, et des vestiges d’antiques convulsions terrestres, qui, si on voulait en déterminer l’origine, nous ramèneraient à un Déluge beaucoup plus reculé que celui de Deucalion. Une enceinte basse, de torchis rose, ferme le temple à la crête du monticule, suivie, à une distance de la largeur de la place de la Concorde, d’une seconde enceinte de pierres rares, recouvertes d’un glacis de mica brillant. Ouverte la porte de la seconde enceinte, les bruits sacrés, les bruits intérieurs commencent, et s’offre à l’œil un spectacle déconcertant.

Le temple est là, avec son aigle aux ailes ouvertes, et qui garde le Phallus sacré. De grandes ondes de lueurs argentifères frémissent sur ses parois de marbre, rappelant à l’esprit les cris multiples que, durant le cours des grandes fêtes solaires, semble pousser l’Apollon Pythien. Et, autour du temple, en multitudes, sortant de grandes bouches d’égout noires, les serviteurs rituels défilent, comme nés des sueurs du sol. Car, dans le temple d’Emèse, l’entrée de service est sous la terre, et rien ne doit troubler le vide qui borde le temple au delà de l’enceinte la plus reculée. Un fleuve d’hommes, d’animaux, d’objets, de matériaux, de victuailles, naît en plusieurs coins de la ville marchande, et converge vers les souterrains du temple, créant autour de ses chambres alimentaires comme la trame d’une immense toile d’araignée.

Cet entrecroisement mystérieux d’hommes, de bêtes vivantes ou écorchées, de métaux portés par des sortes de petits cyclopes qui ne verront le jour qu’une fois l’an, d’aliments, d’objets fabriqués, crée à certaines heures du jour un paroxysme, des nœuds de criailleries et de bruits, mais on peut dire qu’il n’arrête jamais.

Sous terre, les bouchers, les convoyeurs, les charretiers, les distributeurs, qui sortent du temple par ses dessous et furettent dans la ville tout le long du jour, pour donner au dieu rapace ses quatre parts quotidiennes d’aliments, se croisent avec les sacrificateurs, ivres de sang, d’encens et d’or fondu, avec les fondeurs, avec les hérauts des heures, avec les marteleurs des métaux, cloués dans leurs chambres basses pendant tous les jours de l’an, et qui n’en sortent qu’au jour fatidique des Jeux Pythiques, appelés aussi Hélia Pythia.

C’est qu’autour des quatre grands repas rituels du dieu solaire, tourne un peuple de prêtres, d’esclaves, de hérauts, de desservants. Et que ces repas eux-mêmes ne sont pas simples, mais qu’à chaque geste, à chaque rite, à chaque manipulation sanglante, à chaque couteau trempé dans un acide et essuyé, à chaque vêtement nouveau que Bassianus enlève ou revêt, à chaque bruit frappé, à chaque mélange brusqué d’or, d’argent, d’amiante ou d’électrum, à chaque gond qu’on roule et qui traverse les souterrains rayonnants avec le bruit de la Roue Cosmique, répond un envol d’idées sombres et torturées, d’idées amoureuses de formes et qui brûlent de se réincarner.

Une masse d’or jetée dans un gouffre alimenté par des cyclopes, à l’instant précis où le Grand Sacrificateur ravage frénétiquement la gorge d’un grand vautour, et en boit le sang, répond à une idée de la transmutation alchimique des sentiments en formes et des formes en sentiments, sur le rite passé par les prêtres égyptiens.

Mais à cette idée du sang versé et de la transmutation matérielle des formes, répond une idée de la purification. Il s’agit d’isoler le gain obtenu de tout sentiment de jouissance immédiate et personnelle pour le prêtre ; et que cet éclat, cette explosion de frénésie rapide puissent retourner, sans surcharge de matière, au principe dont ils sont issus.

De là ces chambres innombrables consacrées à une action ou même à un simple geste, et dont les souterrains du temple, ses entrailles grouillantes, étaient comme farcis. Le rite de l’ablution, le rite de l’abandon, du détournement, du dépouillement ; le rite de la nudité complète et dans tous les sens ; le rite de la force corrosive et du bondissement imprévu du soleil correspondant à l’apparition du sanglier sauvage ; le rite de la rage du loup alpestre et celui de l’obstination du bélier ; le rite de l’émanation des chaleurs tièdes et celui du grand crépitement solaire à l’époque où le principe mâle marque sa victoire sur le serpent ; tous ces rites, à travers dix mille chambres, se répondent journellement, ou de mois en mois, et de couple d’ans en couple d’ans, — ils se répondent d’une robe à un geste, et d’un pas à un jet de sang.

Car, ce qui de la religion du soleil telle qu’elle se pratiquait à Emèse, est passé à l’extérieur, et que le gros du peuple voyait, n’en est que la partie édulcorée et réduite, et dont seuls les prêtres du Dieu Pythique pourraient révéler la torturante et abominable inspiration.

Si un phallus tournant, et vêtu de robes multiples, marque ce que le culte du soleil a de noir, les étages bruyants qui conduisent l’idée du soleil sous la terre, réalisent d’une manière physique, par leurs pièges et leurs charmes coupants, un monde d’idées infiniment sombres, et dont les ordinaires histoires de sexes ne sont que le revêtement.

Ces idées qui fixent le culte du soleil, tel qu’il se pratiquait à Emèse, touchent à la méchanceté cosmique d’un principe, auquel l’erreur, périodiquement commise par les peuples, a été de fournir une détestable issue dans les choses, en le vénérant dans ce qu’il a de noir.

Le triangle renversé que font les cuisses, quand le ventre s’enfonce au milieu d’elles comme un coin, reproduit le cône obscur de l’Erèbe, dans l’espace maléfique duquel les adorateurs du phallus solaire, qui donnent en cela la main aux dévorateurs des menstrues lunaires, introduisent leurs exaltations.

Ce n’est donc pas le coït, mais la mort, et la mort dans la lumière désespérante, dans la chute d’une partie de Dieu, dont toutes ces religions initiatiques révèlent la figure impuissante, impuissante à la fois et méchante, comme un or qui, pour montrer sa souveraineté dans le domaine de la réalisation basse, verrait une partie de lui-même se détacher avec le poids du plomb.

Et tout ceci, qui révèle le caractère affreux d’une religion pourtant monothéiste, prouve que Dieu lui-même ne devient que ce qu’on le fait.

Là où les pyramides d’Egypte, avec leurs triangles maçonnés, sont un appel à la lumière blanche, il faut rêver au centre souterrain du temple d’Emèse, une sorte de filtre triangulaire, un filtre pour le sang humain.

Le sang des sacrifices d’en haut, ne peut se perdre dans les égouts ordinaires ; il ne doit pas, mêlé aux ordinaires déjections humaines : urine, sueur, sperme, crachats ou excréments, retrouver les eaux primitives de la mer. Et il y a, sous le temple d’Emèse, un système d’égouts spéciaux, où le sang de l’homme rejoint le plasma de certains animaux.

Par ces égouts, en forme de vrille ardente, dont le cercle se rétrécit à mesure qu’ils avancent dans les profondeurs du sol, ce sang d’êtres sacrifiés avec les rites voulus va retrouver des coins sacrés de la terre, il touche aux primitifs filons géologiques, aux tressaillements figés du chaos. Ce sang pur, ce sang allégé et subtilisé par les rites, et rendu agréable au dieu d’en bas, asperge les dieux grondants de l’Erèbe, dont le souffle finit de le purifier.

Or, de la pointe de son phallus à l’ultime circuit de ses égouts solaires, le temple, avec les protubérances de ses niches, de ses fontaines, de ses bas-reliefs, de ses pierres vibrantes plantées comme des clous dans les murs, est tout entier compris dans une sorte d’immense cercle, qui répond au cercle spasmodique du ciel.

C’est là, au centre de ce cercle illusoire, et comme au point vivant d’une toile à la minute où l’araignée s’y tient, que se trouve la chambre au filtre semblable à un triangle renversé. Et la pointe creuse du filtre répond en sens inverse à la pointe du phallus d’en haut.

Dans cette chambre close, seul le grand prêtre est descendu à bout de corde, comme un seau dans les profondeurs d’un puits.

On l’y descend une fois l’an, à minuit, dans un accompagnement de rites étranges où le sexe physique de l’homme prend une importance démesurée.

Ce triangle avait sur ses bords une sorte de chemin de ronde fermé par un épais garde-fou. Et, sur ce chemin, ouvraient d’autres chambres, sans issue vers la lumière extérieure, mais où pendant sept jours, dans une période qui correspond aux Saturnales Grecques ou Romaines, s’accomplissaient d’atroces tueries.

J’en reviens maintenant à Héliogabale qui est jeune et qui s’amuse. — De temps en temps on l’habille. On le jette sur les marches du temple, on lui fait accomplir des rites que sa cervelle ne comprend pas.

Il officie avec six cents amulettes qui créent des zones sur son corps. Il tourne autour des autels consacrés aux dieux et aux déesses ; il se pénètre de rythmes, de chants, d’odeurs et d’idées multiples ; — et le jour vient où tout cela se ramasse, où le sang du soleil monte en rosée dans sa tête, et chaque goutte de rosée solaire devient une énergie et une idée.

Il est trop facile de dire que c’est Julia Mœsa, la souris ou le soufre, qui a conduit toute l’intrigue destinée à mettre Héliogabale sur le trône des Césars romains. Tous ceux qui ont réussi dans la vie et qui ont fait parler d’eux, c’est qu’ils avaient, eux aussi, quelque chose ; et ceux qui, comme Héliogabale, sont parvenus à offusquer l’Histoire, c’est qu’ils avaient des qualités qui auraient pu changer le cours de l’Histoire si les circonstances avaient été pour eux.

Julia Mœsa a cette supériorité sur Domna, sa sœur, qu’elle n’a jamais rien cherché pour elle-même, qu’elle n’a jamais confondu ni la royauté romaine, ni la royauté solaire des Bassiens avec sa petite personne, et qu’elle a su se dépersonnaliser.

Renvoyée à Emèse par Macrin, elle y transporte et le trésor de l’empire ramassé par Julia Domna, et le trésor du sacerdoce syriaque qui moisissait quelque part à Antioche ; et elle enferme tout cela à l’intérieur de l’enceinte du temple, considéré par tous comme inviolable et comme sacré.

Souris, elle fait son travail de souris qui tourne sans arrêt autour des choses. Elle dope, elle nourrit par-dessous la gloire d’Héliogabale, elle la nourrit de toutes parts et par tous les moyens possibles. Et elle n’y regarde pas à la qualité de ces moyens.

A ce piédestal qu’elle met sous la statue sacrée du petit prince, la beauté d’Héliogabale a sa part, mais aussi l’intelligence surprenante d’Héliogabale, et son précoce développement.

Héliogabale a eu de bonne heure le sens de l’unité, qui est à la base de tous les mythes et de tous les noms ; et sa décision de s’appeler Elagabalus, et l’acharnement qu’il mit à faire oublier sa famille et son nom, et à s’identifier avec le dieu qui les couvre, est une première preuve de son monothéisme magique, qui n’est pas seulement du verbe, mais de l’action.

Ce monothéisme, ensuite, il l’introduit dans les œuvres. Et c’est ce monothéisme, cette unité de tout qui gêne le caprice et la multiplicité des choses, que j’appelle, moi, de l’anarchie.

Avoir le sens de l’unité profonde des choses, c’est avoir le sens de l’anarchie, — et de l’effort à faire pour réduire les choses en les ramenant à l’unité. Qui a le sens de l’unité a le sens de la multiplicité des choses, de cette poussière d’aspects par lesquels il faut passer pour les réduire et les détruire.

Et Héliogabale, en tant que roi, se trouve à la meilleure place possible pour réduire la multiplicité humaine, et la ramener par le sang, la cruauté, la guerre, jusqu’au sentiment de l’unité.





II — La guerre des principes


A prendre la Syrie d’aujourd’hui, avec ses montagnes, sa mer, son fleuve, ses villes et ses cris, il semble que quelque chose d’essentiel y manque ; mais comme le pus grouillant et plein de vie manque à l’abcès qu’on a vidé. Quelque chose d’affreux, de plein, de dur, et si l’on veut d’abominable, a quitté d’un coup, brutalement, comme une poche d’air se vide, comme le « Fiat » tonnant de Dieu volatilise ses tourbillons, comme une spirale de vapeurs se dissipe dans les rayons du soleil traître, a quitté l’air du ciel et les murailles cariées des villes, quelque chose qu’on ne reverra plus.

Là où, au moment de la mort, la religion d’Ichtus, le Poisson perfide, signe avec des croix son passage sur les parties coupables du corps, la religion d’Elagabalus exalte la dangereuse action du membre sombre, de l’organe de la reproduction.

Entre le cri du Galle qui se châtre et court dans la ville en brandissant son sexe, bien rigide et sectionné droit, et l’aboi de l’oracle qui brame sur le bord des viviers sacrés, naît une harmonie envoûtante et grave, à base de mysticité. Non pas un accord de sons, mais un accord pétrifiant de choses et qui montre qu’en Syrie, un peu avant l’apparition d’Héliogabale et jusqu’à quelques siècles après lui, jusqu’à la crucifixion, sur le fronton du temple de Palmyre, de Valérien, l’Empereur romain, au cadavre badigeonné de rouge, le culte noir ne redoutait pas de montrer ses charmes au soleil mâle, d’en faire le complice de sa triste efficacité.

Qu’est-ce à dire et en quoi consiste finalement cette religion du Soleil à Emèse, pour la diffusion de laquelle Héliogabale, après tout, a donné sa vie.

Ce n’est pas assez que les ruines du désert sentent encore l’homme, qu’un souffle menstruel y coure dans les tourbillons masculins du ciel ; ce n’est pas assez que l’éternel combat de l’homme et de la femme passe par les canaux ravinés des pierres, par les colonnes surchauffées de l’air.

Le stupéfiant colloque magique qui oppose le ciel à la terre et la lune au soleil, et que la religion d’Ichtus, le Poisson, a détruit, s’il ne s’exerce plus dans l’humeur rituelle des fêtes, est à l’origine de notre actuelle inertie.

On peut mépriser à distance la sanglante aspersion des Tauroboles, à laquelle, sur une sorte de ligne mystique, dont le trajet n’a jamais été dépassé, et qui va des Hauts Plateaux de l’Iran à l’enceinte fermée de Rome, se livrent les adeptes du culte de Mithra ; on peut se boucher le nez d’horreur devant l’émanation mêlée de sang, de sperme, de transpiration et de menstrues, jointe à cette intime odeur de chair corrodée et de sexe sale qui monte des sacrifices humains ; on peut crier de dégoût devant le prurit sexuel des femmes, que la vue d’un membre frais arraché jette en amour ; on peut abominer la folie d’un peuple en transe qui, du haut des maisons dans lesquelles les Galles ont jeté leur membre, leur jette sur les épaules des robes de femmes en invoquant ses dieux ; on ne prétendra pas que tous ces rites ne contiennent une somme de spiritualité violente qui dépasse leurs excès sanglants.

Si, dans la religion du christ, le ciel est un Mythe, dans la religion d’Elagabalus à Emèse, le ciel est une réalité, mais une réalité en action comme l’autre et qui réagit sur l’autre dangereusement. Tous ces rites font confluer le ciel, le ciel ou ce qui s’en détache, sur la pierre rituelle, homme ou femme, sous le couteau du sacrificateur.

C’est qu’il y a des dieux dans le ciel, des dieux, c’est-à-dire des forces qui ne demandent qu’à se précipiter.

La force qui recharge les mascarets, qui fait boire la mer à la lune, qui fait monter la lave dans les entrailles des volcans ; la force qui secoue les villes et qui assèche les déserts ; la force imprévisible et rouge qui fait grouiller dans nos têtes les pensées comme autant de crimes, et les crimes comme autant de poux ; la force qui soutient la vie et celle qui fait avorter la vie, sont autant de manifestations solides d’une énergie dont le soleil est l’aspect lourd.

Pour qui remue les dieux des religions antiques, et brouille leurs noms au fond de sa hotte comme avec le crochet d’un chiffonnier ; pour qui s’affole devant la multiplicité des noms ; pour qui, chevauchant d’un pays à l’autre, trouve des similitudes entre les dieux, et les racines d’une étymologie identique dans les noms dont sont faits les dieux ; et qui, après avoir passé en revue tous ces noms, et les indications de leurs forces, et le sens de leurs attributs, crie au polythéisme des anciens, qu’il appelle pour cela Barbares, celui-là est lui-même un Barbare, c’est-à-dire un Européen.

Si les peuples, à mesure que le temps marchait, ont refait les dieux à leur image ; s’ils ont éteint l’idée phosphorescente des dieux, et que, partis des noms dont ils les enserraient, ils se soient révélés impuissants à remonter par les attouchements concentriques des forces, par l’aimantation appliquée et concrète des énergies, jusqu’à la décharge initiale, jusqu’à la révélation du principe que ces dieux veulent manifester, on doit s’en prendre historiquement et fragmentairement à ces peuples, et non aux principes, et encore moins à cette idée supérieure et totale du monde que le Paganisme a voulu nous restituer. Et comme les idées au fond ne sont à juger que dans leur forme, on peut dire que, pris dans le temps, le déroulement innombrable des mythes, auquel répond, dans les souterrains comblés des temples solaires, l’entassement sédimentaire des dieux, ne nous donne pas plus l’idée de la formidable tradition cosmique qui est à l’origine du monde païen que les danses des baladins orientaux et les tours de passe des fakirs qui viennent s’exhiber sur les scènes européennes ne sont aptes à nous rendre l’esprit de libération sans images ou le mystérieux ébranlement d’images venu d’un geste vraiment sacré.

L’esprit sacré est celui qui demeure collé sur les principes avec une force d’identification sombre, qui ressemble à la sexualité, — à la sexualité sur le plan le plus près de nos esprits organiques, de nos esprits obstrués par l’épaisseur de leur chute. Cette chute dont je me demande si elle représente le péché. Car sur le plan où les choses s’élèvent, cette identification s’appelle l’Amour, dont une forme est la charité universelle, et dont l’autre, la plus terrible, devient le sacrifice de l’âme, c’est-à-dire la mort de l’individualité.

Toutes ces luttes de dieu à dieu, et de force à force, les dieux sentant craquer sous leurs doigts les forces qu’ils sont censés diriger ; cette séparation de la force et du dieu, le dieu n’étant plus réduit qu’à une sorte de mot qui tombe, une effigie vouée aux plus hideuses idolâtries ; ce bruit sismique et ce tremblement matériel dans les cieux ; cette façon de clouer le ciel dans le ciel, et la terre sur la terre ; ces maisons et ces territoires du ciel qui passent de main en main et de tête en tête, chacun de nous, ici, dans sa tête, recomposant à son tour ses dieux ; cette occupation provisoire du ciel, ici par un dieu et sa rage, et là par le même dieu transformé ; cette prise de possession des pouvoirs, à laquelle succèdent, comme le battement perpétuel d’un spasme, de bas en haut et de haut en bas, d’autres prises de possession des pouvoirs ; cette respiration des facultés cosmiques, pareilles, sur le plan supérieur, aux facultés ensevelies et grossières qui dorment dans nos individus séparés, — et à chaque faculté un dieu correspond et une force, et nous sommes le ciel sur la terre, et ils sont devenus la terre, la terre dans l’absolu retirée ; — cette instabilité orageuse des cieux que nous appelons le Paganisme, et qui nous frappe parfois en aveugles, qui nous fouaille de ses vérités, c’est nous, c’est notre Europe chrétienne, c’est l’Histoire qui l’a fabriquée.

A le replacer dans le temps, ce déploiement innombrable de dieux que les peuples, dans leur avance historique, répandent successivement dans les cieux, — et souvent le même emplacement du ciel visible est occupé par des effigies de nature contraire, et ces dieux sont homme et femme, et le dieu-femme recouvre l’effigie masculine du dieu qui est le même que lui ; et Ichtar, nom d’origine masculine, finit par signifier la lune, et la lune sur le même point de l’espace et du temps, embarrassée d’un phallus et d’un Κτεις, fait l’amour avec elle-même, et répand sa rosée d’enfants, — à le replacer dans le temps, ce piétinement autour des principes ne touche pas plus à leur validité initiale que les masturbations d’un idiot onaniste ne touchent au principe de la reproduction.

Si les peuples ont fini par considérer les dieux comme des êtres véritablement détachés, s’ils se sont trompés sur la signification de ces dieux, nous devons remarquer que chaque peuple, pris à part, et sur le même point de l’espace et du temps, a toujours essayé d’organiser hiérarchiquement leurs pouvoirs, et que là où un féminin a recouvert un masculin et inversement, dans la tête et dans le cœur du peuple qui déployait au-dessus de lui ces dieux contradictoires par essence, le masculin était le masculin, et le féminin le féminin sans inversion nominale possible ; je veux dire qu’immédiatement, le même nom ne servait jamais à deux formes, si l’on tient à considérer ces formes comme des entités véritablement séparées, mais le même nom était souvent la contraction de deux formes, faites, semble-t-il, pour se dévorer l’une l’autre ; et la Syrie de l’époque d’Héliogabale avait à un point suprême la notion de cette mystérieuse fusibilité.

Ce qui différencie les païens de nous, c’est qu’à l’origine de toutes leurs croyances, il y a un terrible effort pour ne pas penser en hommes, pour garder le contact avec la création entière, c’est-à-dire avec la divinité.

Je sais bien que le plus petit élan d’amour vrai nous rapproche beaucoup plus de Dieu que toute la science que nous pouvons avoir de la création et de ses degrés.

Mais l’Amour qui est une force ne va pas sans la Volonté. On n’aime pas sans la volonté, laquelle passe par la conscience ; — c’est la conscience de la séparation consentie qui nous mène au détachement des choses, qui nous ramène à l’unité de Dieu. On gagne l’amour par la conscience d’abord, et par la force de l’amour après.

Cependant, il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père. Et celui qui jeté sur la terre avec la conscience de l’idiot, après Dieu sait quels travaux et quelles fautes dans d’autres états ou d’autres mondes qui lui ont valu son idiotie ; mais avec juste ce qu’il lui faut de conscience pour aimer, et aimer dans un détachement sans phrase, dans un merveilleux élan spontané ; à qui tout ce qui est le monde échappe, qui de l’amour ne connaît que la flamme, la flamme sans le rayonnement et la multitude du foyer, aura moins que cet autre à côté dont le cerveau rejoint la création entière, et pour qui l’amour est un minutieux et horrible décollement.

Mais — et c’est toujours l’histoire du dé à coudre — il aura tout ce qu’il peut absorber. Il jouira d’un bonheur fermé, mais qui, remplissant toute sa mesure, lui donnera à lui aussi la sensation de l’immensité.

Jusqu’au jour où ce pauvre en esprit sera balayé comme les autres choses. On lui retirera son immensité. On nous jugera tous, grands et petits, après notre paradis de délices, après le bonheur qui n’est pas tout, je veux dire qui n’est pas le Grand Tout, c’est-à-dire Rien. On nous confondra, on nous fondra jusqu’à l’Un, Un Seul, le grand Un cosmique, qui fera bientôt place au Zéro infini de Dieu.

Ceci dit, j’en reviens aux noms contradictoires des dieux. Et j’appelle ces dieux des noms ; je ne les appelle pas des dieux. Je dis que ces noms nommaient des forces, des manières d’être, des modalités de la grande puissance d’être qui se diversifie en principes, en essences, en substances, en éléments. Les religions antiques ont voulu jeter dès l’origine un regard sur le Grand Tout. Elles n’ont pas séparé le ciel de l’homme, l’homme de la création entière, depuis la genèse des éléments. Et l’on peut même dire qu’à l’origine, elles ont vu clair sur la création.

Le catholicisme a fermé la porte, comme le bouddhisme l’avait fermée avant lui. Ils ont volontairement et sciem ment fermé la porte, en nous disant que nous n’avions pas besoin de savoir.

Or, j’estime que nous avons besoin de savoir, et que nous n’avons besoin que de savoir. Si nous pouvions aimer, aimer d’un seul coup, la science serait inutile ; mais nous avons désappris à aimer, sous l’action d’une sorte de loi mortelle qui provient de la pesanteur même et de la richesse de la création. Nous sommes dans la création jusqu’au cou, nous y sommes par tous nos organes : les solides et les subtils. Et il est dur de remonter à Dieu par le chemin échelonné des organes, quand ces organes nous fixent dans le monde où nous sommes et tendent à nous faire croire à son exclusive réalité. L’absolu est une abstraction, et l’abstraction demande une force qui est contraire à notre état d’hommes dégénérés.

Que l’on s’étonne après cela que les païens aient fini par devenir idolâtres, qu’ils soient arrivés à confondre des effigies avec des principes et que le pouvoir d’attraction des principes à la longue leur ait échappé.

Et nous, chrétiens, est-ce que nous ne faisons pas la même chose ? Est-ce que nous n’avons pas, nous aussi, nos effigies, nos totems, nos morceaux de dieu, qui, dans la tête et dans le cœur des individus qui les adorent, arriveront aussi à se fixer en formes, à se séparer en multitudes de dieux.

Une chose nommée est une chose morte, et elle est morte parce qu’elle est séparée. Trop de dévotion à des couronnes d’épines, à des bois de la croix, à des cœurs de Jésus vénérés ici et là, à des Sangs et à des Chrêmes, à des Vierges multiples, enfin, qui noires, blanches, jaunes ou rouges, répondent à autant d’adorations séparées, représentent pour les individus qui s’y livrent, le même danger d’esprit, la même menace de chute dans une irrémédiable idolâtrie, que les altérations de l’énergie créatrice dans le mystère des dieux païens.

Dieu est pensé dans la conscience, non pas la conscience cosmique, mais la conscience des individus, et, pour une conscience qui pense en images et en formes, qui dira jamais quel est l’homme qui n’a pas fini par prendre ses images pour sa pensée ?

Le dogme chrétien est contenu dans le Credo, je le veux bien, mais du Credo à ma conscience individuelle il y a un monde d’interprétations, des bibliothèques de saints, des hérésies, et des conciles. Et seul l’enfer n’a jamais varié.

D’ailleurs, le catholicisme, qui ferme la porte de la connaissance, ouvre celle de la mysticité. Il a rendu secret ce qui doit être secret. Il appelle d’un nom plus dur ce qui est à la base des initiations antiques. Mais le résultat final est le même, en dépit de la différence du vocabulaire et des conceptions.

Toutefois, dans l’amour, il y a la connaissance, et je doute que, brûlés dans leur chair, ravis jusqu’au sommet de leur être, jusqu’au vertige de ce qui n’est plus, les saints chrétiens soient jamais parvenus à dépasser cette coupure effrayante où tout ce qui est se resserre et s’achève dans ce qui n’est pas.

De nouveau, j’en reviens aux dieux, à ces dieux ravageurs et qui se mangent l’un l’autre, comme des crabes dans un panier.

Il est passionnant de constater que plus un culte est vieux, plus il se fait des dieux une image terrible ; et que seul leur côté terrible peut nous faire comprendre les dieux.

C’est que les dieux ne valent que pour la Genèse, et la bataille dans le chaos

Dans la matière, il n’y a pas de dieux. Dans l’équilibre, il n’y a pas de dieux. Les dieux sont nés de la séparation des forces et ils mourront de leur réunion.

Plus ils sont près de la création, plus ils ont des figures affreuses, des figures correspondant aux principes qui sont en eux.

Platon parle de la nature des dieux, il les identifie avec des principes, sans nous permettre pour cela d’y voir plus clair dans ces principes qui sont des forces et dans ces forces qui sont des dieux.

On a posé à Jamblique la question de savoir pourquoi le soleil et la lune qui sont des dieux sont visibles, puisque les dieux n’ont pas de corps.

Et voici ce que Jamblique répond dans le Livre des Mystères :

« Les dieux ne sont point contenus dans les corps, mais leurs vies et leurs actions divines les contiennent ; ils ne sont point tournés vers les corps, mais les corps qu’ils contiennent sont tournés vers la cause divine. »

Ce sont les couches grossières de la population qui ont créé les dieux qu’on nous lance à la tête, et si encore maintenant, pour ne parler que des auteurs que l’on falsifie dans les classes, nous étions capables de comprendre Platon comme il doit être compris, nous pourrions, par le chemin de l’ésotérisme antique, remonter jusqu’à une notion des dieux-principes qu’il ne faut pas confondre avec les figurations anthropomorphes des dieux.

Et voici d’ailleurs toute la question :

Y a-t-il vraiment des principes ? Je veux dire des principes séparés et qui existent derrière les choses ? Ou, en d’autres termes, les dieux de la nomenclature païenne ont-ils une existence moins affirmée et moins valable que les principes qui nous servent à penser ? Et cette question en fait naître une autre : Y a-t-il dans l’esprit de l’homme des facultés vraiment séparées ?

On peut d’ailleurs se demander si un principe est autre chose qu’une simple facilité verbale ; et cela ramène à la question de savoir s’il y a quelque chose en dehors de l’esprit qui pense, et si, dans l’absolu, des principes existent comme des réalités, ou comme des êtres qui divisent leurs énergies.

Dans quelle mesure, et si haut qu’on remonte vers l’origine des choses, des principes, vivant comme des réalités séparées, échappent-ils à un jeu de l’esprit autour des principes ? Et y a-t-il dans l’homme lui-même des sortes de facultés-principes, qui auraient une existence distincte, et pourraient vivre séparées ?

Y a-t-il des moments de l’éternité qui puissent se fixer comme des notes de musique se fixent et se retrouvent par les nombres ? — et ces notes sont séparées ?

Pour les alchimistes, ces moments de l’éternité qui se fixent correspondent à l’apparition de l’étoile dans le creuset.

Cette question me paraît stupide. Car l’absolu n’a besoin de rien. Ni de dieu, ni d’ange, ni d’homme, ni d’esprit, ni de principe, ni de matière, ni de continuité.

Mais si dans la continuité, dans la durée, dans l’espace, dans le ciel d’en haut et l’enfer d’en bas, des principes vivent séparés, ce n’est pas comme des principes qu’ils vivent, mais comme des organismes déterminés. L’énergie créatrice est un mot, mais qui rend possibles les choses en les excitant de son feu-soutien. Et de même que dans le monde créé, il y a toutes les qualités de la matière, tous les aspects de la possibilité, des éléments qui se comptent par nombres, et se mesurent par leur densité, de même le flux créateur qui prend feu au contact des choses, — et chaque coup de feu de la vie sur les choses équivaut à une pensée, — ce flux dans des organismes fermés, et qui vont de notre grossièreté matérielle à la plus improbable subtilité, compose ce que l’on appelle des Etres, et qui ne sont pas autre chose que des souffles dans la durée.

Les principes ne valent que pour l’esprit qui pense, et quand il pense ; mais hors de l’esprit qui pense, un principe se réduit à rien.

On ne pense pas le feu, l’eau, la terre, le ciel, on les reconnaît et on les nomme, puisqu’ils sont ; et sous l’eau, le feu, la terre ou le ciel, sous le mercure, le soufre et le sel, il y a des matières encore plus subtiles que l’esprit ne peut pas nommer, puisqu’il n’a pas appris à les connaître, mais que quelque chose de plus subtil que l’esprit, de beaucoup plus profond que tout ce qui est dans nos têtes, pressent, et pourra reconnaître lorsqu’il aura appris à les nommer. Car si les principes valent pour l’esprit, les choses valent pour les choses ; et il n’y a pas d’arrêt dans la subtilité des choses, pas plus qu’il n’y a d’obstacle à la subtilité de l’esprit.

Au sommet des essences fixées, et qui correspondent aux modalités innombrables de la matière, il y a ce qui, dans la subtilité des essences, dans la violence du feu igné, correspond aux principes générateurs des choses et que l’esprit qui pense peut appeler des principes, mais qui, par rapport à la totalité bouillonnante des êtres, correspondent à des degrés conscients de la Volonté dans l’Energie.

Il n’est pas de principe de la matière subtile, pas de principe du soufre ou du sel, mais au delà du sel, du mercure ou du soufre, des matières encore plus subtiles, qui, jusqu’au sommet de la vibration organique, rendent compte de la diversité de l’esprit par des choses ; et pour qui demande qu’on lui présente ces choses, il n’y a que les nombres qui puissent rendre compte de leur existence séparée.

Je ne suis certes pas pour la dualité Esprit-Matière ; mais entre la thèse qui donne tout à l’esprit et celle qui donne tout à la matière, je dis qu’il n’y a pas de conciliation possible, tant qu’on demeurera dans un monde où l’esprit ne pourra devenir quelque chose que s’il consent à se matérialiser.

La matière n’existe que par l’esprit, et l’esprit que dansla matière. Mais en fin de compte, c’est toujours l’esprit qui conserve la suprématie.

Et à cette question de savoir s’il y a des principes qui puissent rendre compte des choses, il me paraît facile maintenant de répondre qu’il n’y a pas de principes, mais qu’il y a des choses ; et de même qu’il y a des choses solides, et dans les solides de la rareté ; et des rassemblements de matière unique et qui donnent l’idée du parfait, — de même il y a des êtres pour rendre compte de l’Etre qui débouche de l’Unité.

Et tout cela ne vaut que pour ce monde qui gonfle et qui prend des aspérités, et pour l’œil de l’esprit que l’on jette au milieu des choses, — et quand on le jette. Mais il est trop facile de voir que si dans l’esprit il n’y a rien, tout ce qui est, est fonction de l’esprit. Et les choses sont des fonctions de l’esprit. Elles ont une utilité passagère et fonctionnelle ; mais qui ne vaut que pour le créé.

Rien n’existe que comme fonction, et toutes les fonctions se ramènent à une ; — et le foie qui rend la peau jaune, le cerveau qui se syphilise, l’intestin qui chasse l’ordure, le regard qui jette ses feux et qui change la place des feux, se ramènent pour moi, si j’expire, au regret que j’avais de vivre et à mon désir d’en finir.

D’ailleurs, on peut faire la même opération destructrice ou plutôt compressive, et qui élimine les aspects accidentels des choses pour les ramener à l’unité, à propos de n’importe quoi. Et moi, je la fais à propos des Nombres ; car pour celui qui pense par Nombres, cela aussi se ramène à une faculté détachée et qui ne vit que si elle est détachée et à l’instant où on la détache ; mais on n’a pas besoin d’additionner les choses pour se rendre compte de leur durée. Je suis obligé de faire un gros effort d’esprit pour envisager ce qui existe sous le rapport de la quantité ou plutôt de ce qu’on sépare et qui se chiffre, et finit par former un sinistre total. Et qu’on ne dise pas que le Nombre dans le sens où Pythagore l’entend ne se ramène pas à la quantité et qu’il se ramène au contraire à l’absence de quantité. Et que le chiffre écrit dans sa plus haute acception est un symbole de ce qu’on ne peut arriver à chiffrer ou à mesurer.

Je crois avoir déjà imposé à mon esprit des stations assez terribles dans l’absence de quantité, pour posséder au moins une notion de cela. Mais qu’on le chiffre ou non, l’état qui aboutit à la séparation des principes, je veux dire des effigies, obéit à des lois dont les Nombres peuvent donner la révélation.

Les Nombres, c’est-à-dire les degrés de la vibration.

Et si le Nombre 12 rend l’idée de la Nature à son point d’expansion parfaite, d’intégrale maturité, c’est qu’il contient trois fois le cycle entier des choses, que l’on représente par 4 ; 4 étant le chiffre de l’accomplissement dans l’abstrait ou de la croix dans le cercle, et des 4 points ou nœuds de la vibration magnétique par lesquels tout ce qui est doit passer ; et 3 est ce triangle qui aspire trois fois le cercle, le cercle qui contient 4, et le régente par la Triade, qui est le premier module, la première effigie ou la première image de la séparation de l’unité.

Tous ces états ou nœuds, tous ces points, ces degrés de la grande vibration cosmique sont reliés entre eux et ils se commandent.

Mais si 3, pur ou abstrait, demeure fixé dans le principe, 4 tout seul tombe dans le sensible où tourne l’âme, et 12 dans la réalité qu’on piétine, et où il faut se battre pour manger, mais sans manger.

Car si 12 rend possible la guerre, il ne la fait pas encore naître, et 12, c’est la possibilité de la guerre, la tantalisation de la guerre sans guerre, et il y a du 12 dans le cas de Tantale, dans cette peinture de forces stables, mais hostiles, puisque opposables, et qui ne peuvent pas encore se manger.

La guerre des effigies, des représentations ou des principes, avec des mythes sur leur face externe et de la magie effective dessous, est la seule explication qui tienne debout du monde antique. Elle montre en clair la nature de ses préoccupations.

Et cette guerre d’en haut est représentée par de la viande. Elle s’est incarnée au moins une fois dans de la viande ; elle a troublé au moins une fois, une grande et longue fois, le gouvernement des choses humaines, par des luttes inexpiables, et où les hommes qui se battaient savaient pourquoi ils se battaient.

Elle a jeté l’une contre l’autre, non pas deux nations, non pas deux peuples, non pas deux civilisations, mais deux races essentielles, deux images de l’esprit fait chair et qui se bat avec de la chair.

Et cette guerre de l’esprit en hostilité avec lui-même, qui a duré autant que plusieurs civilisations jointes ensemble, comme on peut le voir dans les Pouranas, n’est pas légendaire, mais réelle. Elle a eu lieu. Et tous les principes, chacun avec son énergie et ses forces, se sont mis de la partie. Et par-dessus tout les deux principes auxquels est suspendue la vie cosmique : le masculin et le féminin.

Je ne raconterai pas le schisme d’Irshu, mais c’est lui qui a fait cette guerre, qui a mis l’homme d’un côté, la femme de l’autre ; qui a rendu à des êtres de chair la notion de leur hérédité supérieure ; qui a séparé le soleil de la lune, le feu de l’eau, l’air de la terre, l’argent du cuivre et le ciel des enfers. Car l’idée de la constitution métaphysique de l’homme, d’une hiérarchie idéale et sublime d’états, dans lesquels la mort nous jette pour nous ramener à l’absence d’états, à une sorte d’inconcevable Non-Etre qui n’a rien à voir avec le néant, est basée sur la séparation de l’esprit en deux modes, mâle et femelle, dont il s’agit de savoir lequel est le principe de l’autre, lequel a produit la naissance de l’autre, lequel est mâle, lequel femelle, lequel actif et lequel passif.

Il semble que ces deux principes aient d’abord voulu régler leurs comptes tout seuls et par-dessus les masses d’hommes inconscientes qui se battaient.

Mais la guerre n’est devenue furieuse, n’est devenue vraiment inexpiable et sans merci, que le jour où elle est devenue religieuse, et où les hommes ont pris conscience du désordre des principes qui présidait à leur anarchie.

C’est pour en finir avec cette séparation des principes, pour réduire leur antagonisme essentiel, qu’ils ont pris les armes et se sont rués les uns contre les autres, bien persuadés que seule une réduction de matière charnelle était capable de contrebalancer, dans le ciel, et de provoquer cette fusion, cette mise en place d’essences, qui ne s’obtient qu’avec du sang.

Et cette guerre est tout entière dans la religion du soleil, et on la trouve au degré sanglant mais magique dans la religion du soleil, telle qu’elle se pratiquait à Emèse ; et si elle a fini depuis des siècles de faire s’entrechoquer des guerriers, Héliogabale en suit la trace sur la ligne d’aspersion des Tauroboles, ligne magique qu’il va marquer, en rentrant à Rome, à la fois de cruautés physiques, de théâtre, de poésie et de vrai sang.

Si, au lieu de s’attarder sur ses turpitudes parce que leur description anecdotique flatte leur goût de la crapule et leur amour de la facilité, les historiens avaient vraiment essayé de comprendre Héliogabale, — plus haut que dans sa psychologie personnelle, c’est dans la religion du soleil qu’ils auraient cherché l’origine de ses excès, de ses folies et de sa haute crapule mystique qui a les dieux pour coadjuteurs et pour témoins. Ils auraient par-dessus tout noté ce détail de la tiare solaire, à corne de Scandre, c’est-à-dire de Bélier, qui fait d’Héliogabale le successeur sur terre et le répondant de Ram, et de sa merveilleuse Odyssée Mythologique. Et ils auraient alors compris la raison d’être et l’origine de cet incroyable mélange de cultes : lune, soleil, homme, femme, dont la Syrie est la figure vivante et la frappante géographie.

Que l’on croie ou non à une race de Surhumains Instructeurs venus du pôle au moment du premier effondrement de la terre et qui semblent glisser avec elle et marchent sur les Indes, il faut admettre, dans une période bien antérieure à l’Histoire, l’invasion d’un peuple de race blanche, qui dresse au-dessus de lui des insignes, des rites et d’étranges objets sacrés, en guise d’armes surnaturelles.

Il semble qu’en fin de compte, ce soient les partisans du Blanc, c’est-à-dire du Mâle, qui aient gardé le terrain conquis ; mais en le gardant, ils perdent la notion du principe intouchable et unique qu’ils étaient venus révéler aux autochtones du Pallisthan.

Les Védas semblent porter témoignage de cette altération du principe dans un texte mystérieux :

« SEULS QUELQUES NOIRS, QUELQUES ROUGES ET QUELQUES JAUNES RESTERONT, MAIS LES FILS DE LA LUMIERE BLANCHE ETAIENT PARTIS POUR TOUJOURS. »

Et tandis que les sectateurs du Blanc, ou Hindous, restent maîtres des Indes qu’ils organisent suivant la loi du ciel, et sous le signe du Bélier légué par Ram, les « Pinkshas » ou les « Roux », qui mangent les menstrues de la femme et en ont mis la teinte sur leurs étendards, recherchent là-bas, au loin, une terre qui leur ressemble, et sous le nom de Phéniciens, ils tissent sur les bords de la mer une pourpre inaltérable, qui marque la durée de leurs croyances plus que la force de leur industrie.

Sans une guerre pour les principes, jamais la religion du soleil d’abord hostile à celle de la lune n’aurait risqué de se confondre avec elle jusqu’à lui être inextricablement mêlée. Je ne vois pas que l’Histoire puisse nous dire par quel miracle un peuple issu des Phéniciens, zélateurs de la femme, a pu dresser sur ses terres, et plus haut que tous les autres, un temple au culte du soleil, c’est-à-dire du Masculin.

Toujours est-il qu’Héliogabale, le roi pédéraste et qui se veut femme, est un prêtre du Masculin. Il réalise en lui l’identité des contraires, mais il ne la réalise pas sans mal et sa pédérastie religieuse n’a pas d’autre origine qu’une lutte obstinée et abstraite entre le Masculin et le Féminin.

Mais si, dans tous les pays où l’on cherche à se mettre directement en communication avec les forces séparées de Dieu, il y a des temples pour le soleil, et des temples ennemis pour la lune, et d’autres temples pour le soleil et pour la lune mélangés, jamais, à aucun moment de l’Histoire, et sur un aussi petit espace de terre, que ces luttes ont bouleversé, on ne trouve, comme en Syrie, un pareil rassemblement de temples, où le mâle et la femelle à la fois se dévorent, se mélangent, et séparent leurs facultés.

La vie d’Héliogabale me paraît être l’exemple type de cette sorte de dissociation de principes ; et c’est l’image dressée en pied, et portée au plus haut point de la manie religieuse, de l’aberration et de la folie lucide, l’image de toutes les contradictions humaines, et de la contradiction dans le principe, que j’ai voulu décrire en lui, comme on va le voir dans le chapitre suivant.





III — l’Anarchie


En 217 à Emèse, Héliogabale n’a pas quatorze ans, mais il est déjà parvenu à ce point de beauté parfaite que nous montrent toutes ses statues. Il a les chairs rondes d’une femme, un visage de cire lisse, des yeux tirant sur l’or brûlé. On sent qu’il ne sera jamais très grand, mais il est admirablement proportionné, avec les épaules à l’égyptienne, larges quoique tombantes, des hanches minces, un postérieur qui n’a rien de proéminent. Ses cheveux tournent vers le blond fauve ; sa chair trop blanche est bleue de veines, avec de-ci de-là, dans les replis et dans les ombres, de bizarres lividités.

Ses lèvres avancent légèrement, vues de profil, comme un goulot coupé de bouteille. Il n’est pas encore tel qu’on le voit au Louvre avec, sous le menton, ce duvet qui frisotte comme les poils d’un pubis blond ; et surtout cette bouche ignoble, cette bouche trouée de suceur.

Il est à l’apogée de la beauté d’un éphèbe qui va user de sa beauté.

Mais ce féminin débordant, cette empreinte Vénusiaque qui transparaît même sous les feux, les feux de la tiare solaire qu’il revêt chaque matin, c’est à sa mère qu’il les doit ; à sa mère, la catin, la prostituée, la poule qui n’a jamais su faire autre chose que de se prêter aux sévices du Masculin. Et quand je parle, à propos de Julia Sœmia, des sévices du Masculin, j’entends par là que le rut de Julia Sœmia ne s’en tenait pas à un simple rapprochement d’épidermes, mais que c’est dans une idée rituelle et par principe qu’elle se livrait, non pas aux mâles qui voulaient d’elle, mais à ceux qu’elle choisissait.

« Elle vivait en courtisane, dit Lampride, incapable de résister à son caprice. Et tous jusqu’aux moindres esclaves rougissaient de ses débordements. »

Elle s’identifie avec Vénus, la lune humide, le féminin tiède, mais qui ne descend pas jusqu’au noir. Je ne dis pas d’ailleurs que cette identification rituelle l’ait empêchée une fois ou deux de se livrer à côté du principe.

Toujours est-il que Julia Sœmia est, du point de vue sexuel, ce que l’on appelle une « pièce de choix ». Des quatre Julies, elle est physiquement la plus parfaite. Elle répond à ce canon de la beauté féminine un peu grasse, inventé par Albert Dürer. C’est dire qu’il y a de l’alchimie dans son physique, mille années avant l’alchimie.

Ronde et ferme, telle que nous la montrent ses statues et ses médailles, la peau ambrée, poudrée d’or elle aussi, avec toujours cette brume grisâtre qui fait une ombre sur sa peau.

Son insigne est la violette « Ioneh », la fleur de l’amour et du sexe, parce qu’elle s’effeuille comme un sexe. Et sur son épaule, la colombe « Ionah ».

Comme Domna, elle se donne à qui la sert ; et sait flairer qui lui servira.

Ou plutôt, et c’est ce qu’il y a de remarquable dans son cas, ses amours servent Héliogabale, semblent faites, semblent combinées pour la gloire d’Héliogabale, l’éphèbe qu’elle suivra jusque dans la mort.

Cet amour, Héliogabale le lui rend bien, comme le reconnaît un historien antique, Lampride, qui n’ira pas jusqu’à dire qu’Héliogabale est un bon fils, mais qui donne au contraire à entendre que, dans l’amour d’Héliogabale pour sa mère, il y a de l’inceste, et une pointe d’inversion sexuelle dans celui de Julia Sœmia pour son fils.

« Il fut tellement dévoué à Sœmiamira, sa mère, dit Lampride, qu’il ne fit rien dans la république sans la consulter, tandis qu’elle, vivant en courtisane, s’abandonnait dans le palais à toutes sortes de désordres. Aussi, ses rapports connus avec Antonin Caracallus laissaient naturellement quelques doutes sur les origines de Varius ou Héliogabale. Il en est même qui vont jusqu’à dire que le nom de Varius lui avait été donné par ses condisciples comme étant né d’une courtisane, et, par conséquent, du mélange de plusieurs sangs. »

Dans les amours, dans la facilité et, on peut dire, la veulerie sexuelle de Julia Sœmia, dans ce mélange varié de semences, il y a une volonté et de l’ordre. Il y a même de l’unité, une sorte de mystérieuse logique qui ne va pas sans cruauté.

Cruauté contre elle-même d’abord :

« Mœsa, femme ambitieuse à l’excès et résolue de tout risquer plutôt que de demeurer dans l’obscurité de la condition privée, dès qu’elle fut informée de ces dispositions favorables (celles des soldats envers Héliogabale), se mit en devoir d’en profiter. Elle commença par semer le bruit que le jeune Héliogabale était non seulement parent, mais fils de Caracalla ; et ne craignant point de déshonorer sa fille, elle disait que cet empereur l’avait aimée et qu’elle avait eu pour lui toutes les complaisances. Et ce motif faisait une forte impression sur les soldats. »

Loin de protester, Sœmia se fait la complice de sa mère, elle devient l’alliée de sa mère dans la révélation de son adultère. Elle s’honore de ce qui, pour toute autre femme, serait la preuve de son infamie. Cette infamie, ce déshonneur, elle les revendique : Oui, elle a aimé Caracalla, oui, elle s’est donnée à Caracalla. Elle le crie partout, et précise la date. Et elle offre pour qu’on vérifie cette date tous les repères que l’on voudra. C’était en l’an 203 à Rome, quand elle n’était pas encore veuve, dans le palais de Caracalla, dans la chambre même de Caracalla. Oui, ce guerrier a passé sur elle : il est bien le père d’Héliogabale.

Et pour les soldats qui campent à Emèse et idolâtrent Caracalla, Héliogabale est le roi qu’il faut, il descend bien du dieu équestre. Il est bien le fils d’un guerrier.

Ce guerrier, on le montre aux soldats. Tandis que Sœmia assure sa race, prouve sa haute filiation, Julia Mœsa le porte aux soldats comme une momie, comme un reliquaire, comme aux Saintes-Maries-de-la-Mer, en Provence, on propose aux Bohémiens rassemblés un bras conservé de Marie l’Egyptienne, ou les têtes des deux autres Maries.

***

Il y a autour du temple d’Emèse de mystérieuses allées et venues. Julia Mœsa a chauffé les esprits. Les caves du temple sont bondées d’or réel, de l’or romain amené par Domna à Antioche, et transporté par Mœsa du temple minuscule d’Antioche, qui finit de s’éteindre là-bas à l’extrémité de sa longue rue, au temple d’Emèse, isolé sur son monticule, et qui du matin au soir déborde de cris, de musique, et, par moments, s’illumine comme un brasier.

La circulation souterraine qui alimentait nuit et jour la rapacité du grand dieu solaire, semble avoir passé à la lumière, transpiré au jour extérieur.

Les mouvements de troupes commandés par Macrin dissimulent ce que cette circulation anormale pourrait avoir d’inquiétant pour le maître de l’heure.

Les convois d’or ne cessent d’affluer au temple accompagnés pas une étrange population.

Dans cette population, un homme entre tous se distingue : grand et sombre, aux hanches flexibles, aux pectoraux resplendissants, et qui porte, sous la ceinture, le signe d’une cruauté toute neuve, toute récente, faite sur lui par Julia Sœmia.

Gannys, l’amant de Julia Sœmia, le précepteur d’Héliogabale, vient de subir la castration rituelle. Sous les chairs bronzées de sa face, apparaissent des marbrures subtiles occasionnées par une abondante perte de sang.

Gannys est un homme pieux, un initié du sacerdoce solaire ; être l’amant de la mère du dieu solaire est pour cet initié un grand honneur. Mais c’est pour Sœmia une cruauté calculée que de lui avoir fait sectionner le membre. Dans ce geste, sa jalousie ne parle pas seule, mais le désir de laisser dans l’esprit de Gannys une empreinte ineffaçable.

De plus, Gannys est le précepteur d’Héliogabale. Sœmia a flairé en lui un esprit subtil, une intelligence pratique et sagace, qui se révélera quand il le faudra, qui les servira, elle et son fils, dans les circonstances qui se préparent et pour lesquelles on a besoin d’un vrai homme, vrai par la tête, sinon par la virilité qu’il n’a plus, pour défendre les intérêts d’Elagabalus, le Cône érectile, représenté par un jeune enfant.

Gannys le sérieux, le subtil, est doublé d’un second eunuque qui a lui aussi profité des faveurs de Julia Sœmia et en a été payé par la suppression de son membre. Ce second eunuque, Eutychien, est un pitre veule, une nature amorphe, malléable, et de la plus abjecte féminité. Il est nécessaire à Gannys comme Sancho Pança est nécessaire à don Quichotte, ou Sganarelle à don Juan. Et l’on peut dire que Julia Sœmia s’est donnée à lui par esprit d’équilibre ; et parce qu’elle a senti la versatilité profonde, la nature spasmodique et glissante de l’esprit d’Héliogabale, qui a besoin auprès de lui, pour faire contrepoids au sérieux de Gannys, d’une sorte de farceur attitré.

Dans la logique amoureuse de Julia Sœmia, dans sa maternité absorbante et attentive, on trouve en clair toutes ces notions, cette lucidité prévoyante qui a pensé jusqu’aux plus minimes effets.

Et l’on verra par la suite que sa logique ne l’a pas trompée.

Les amours de Julia Sœmia ont été faites en vue de quelque chose, et ce quelque chose, pour l’instant, est la réussite d’un complot.

A ce complot participent les deux pôles de sa complexité sexuelle :

GANNYS LE SUBTIL

EUTYCHIEN LE GROTESQUE,

comme participent les transbordements d’or clandestin de Julia Mœsa, comme participent les parades journalières d’Héliogabale sur les marches du temple, au bas duquel se croisent en des galopades incessantes des groupes de cavaliers scythes et de mercenaires macédoniens

Tous les jours, Elagabalus monte au temple. Il revêt la tiare solaire qui porte une corne de bélier. Il apparaît écrasé d’amulettes, de pierres vives, d’émaux précieux. Tout cela flambe comme un brasier. Cela est beau, d’une beauté à dérouter des cœurs barbares qui n’ont jamais vu un roi brûler, une statue de chair humaine jeter des feux sans se consumer.

Mœsa, qui connaît la façon de réchauffer les enthousiasmes, fait distribuer l’or solaire à foison et sans compter, mais la nuit venue, elle descend dans les caves étagées du temple surveiller le classement des lingots : elle les étiquète et les ramasse comme un manutentionnaire ou un douanier.

Toute sa vie, Julia Mœsa a donné des preuves de cette prévoyance méticuleuse, d’une intelligence qui voit loin, et sait préparer les choses de loin.

Par exemple, quand, dans une lettre publique et qui est parvenue jusqu’à nous, elle écrit à Héliogabale pour le tancer au sujet de l’argent qu’il dépense, quand elle lui signifie d’avoir à ménager le trésor de famille, qui est de l’argent rassemblé pour la gloire des Bassianides, et non pour lui.

Pour l’instant, le plus pressé est de reconquérir le trône, dont la perte a causé le suicide de Julia Domna, et d’en chasser ce parasite, cet ignoble castor, Macrin, qui est devenu roi de Rome, à la faveur d’un assassinat. Il s’y est installé par le sang, on l’en chassera par le sang, et s’il le faut par la guerre ; les petits assassinats clandestins ne sont pas bons pour Julia Mœsa. Elle ne redoute pas les manœuvres souterraines, elle s’y entend dans le travail de termite, dans les forages de mines, dans les avances par en dessous. Mais il faut que ces manœuvres lui servent, aboutissent à quelque chose de grand. Car celui qui pose la mine sait que tout finira par le feu, par la grande explosion solaire, en plein jour, en pleine matière, dans un grand arrachement de matières, qui efface tous les travaux souterrains.

Il y a donc complot ; et ce complot, Julia Mœsa l’a conçu de f