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la route

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L'apocalypse a eu lieu. Le monde est dévasté, couvert de cendres et de cadavres. Parmi les survivants, un père et son fils errent sur une route, poussant un Caddie rempli d'objets hétéroclites. Dans la pluie, la neige et le froid, ils avancent vers les côtes du Sud, la peur au ventre: des hordes de sauvages cannibales terrorisent ce qui reste de l'humanité. Survivront-ils à leur voyage?
Année:
2013
Editeur::
l'Olivier
Langue:
french
Fichier:
PDF, 872 KB
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1

Le flic qui venait du froid

Langue:
french
Fichier:
PDF, 858 KB
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2

Winter

Année:
1922
Langue:
english
Fichier:
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Ce livre est dédié à John Francis McCarthy

Ce livre est dédié à John Francis McCarthy

Quand il se réveillait dans les bois dans l’obscurité et le froid de la
nuit il tendait la main pour toucher l’enfant qui dormait à son côté.
Les nuits obscures au-delà de l’obscur et les jours chaque jour plus
gris que celui d’avant. Comme l’assaut d’on ne sait quel glaucome
froid assombrissant le monde sous sa taie. A chaque précieuse
respiration sa main se soulevait et retombait doucement. Il repoussa
la bâche en plastique et se souleva dans les vêtements et les
couvertures empuantis et regarda vers l’est en quête d’une lumière
mais il n’y en avait pas. Dans le rêve dont il venait de s’éveiller il
errait dans une caverne où l’enfant le guidait par la main. La lueur de
leur lanterne miroitait sur les parois de calcite mouillées. Ils étaient
là tous deux pareils aux vagabonds de la fable, engloutis et perdus
dans les entrailles d’une bête de granit. De profondes cannelures de
Pierre où l’eau tombait goutte à goutte et chantait. Marquant dans le
silence les minutes de la terre et ses heures et ses jours et les années
sans s’interrompre jamais. Jusqu’à ce qu’ils arrivent dans une vaste
salle de pierre où il y avait un lac noir et antique. Et sur la rive d’en
face une créature qui levait sa gueule ruisselante au-dessus de la
vasque de travertin et regardait fixement dans la lumière avec des
yeux morts blancs et aveugles comme des œufs d’araignée. Elle
balançait la tête au ras de l’eau comme pour capter l’odeur de ce
qu’elle ne pouvait pas voir. Accroupie là, pâle et nue et transparente,
l’ombre de ses os d’albâtre projetée derrière elle sur les rochers. Ses
intestins, son cœur battant. Le cerveau qui puisait dans une cloche
de verre mat. Elle secoua la tête de gauche à droite et de droite à
gauche puis elle émit un gémissement sourd et se tourna et s’éloigna
en titubant et partit à petits bonds silencieux dans l’obscurité.
A la première lueur grise il se leva et laissa le petit dormir et alla
sur la route et s’accroupit; , scrutant le pays vers le sud. Nu, silencieux,
impie. Il pensait qu’on devait être en octobre mais il n’en était pas
certain. Il y avait des années qu’il ne tenait plus de calendrier. Ils
allaient vers le sud. Il n’y aurait pas moyen de survivre un autre hiver
par ici.
Quand il fit assez clair pour se servir des jumelles il inspecta la
vallée au-dessous. Les contours de toute chose s’estompant dans la
pénombre. La cendre molle tournoyant au-dessus du macadam en

tourbillons incontrôlés. Il examinait attentivement ce qu’il pouvait
voir. Les tronçons de route là-bas entre les arbres morts. Cherchant
n’importe quoi qui eût une couleur. N’importe quel mouvement.
N’importe quelle trace de fumée s’élevant d’un feu. Il abaissa les
jumelles et ôta le masque de coton qu’il portait sur son visage et
s’essuya le nez du revers du poignet et reprit son inspection. Puis il
resta simplement assis avec les jumelles à regarder le jour gris cendre
se figer sur les terres alentour. Il ne savait qu’une chose, que l’enfant
était son garant. Il dit : S’il n’est pas la parole de Dieu, Dieu n’a
jamais parlé.
Quand il revint le petit était encore endormi. Il retira la bâche en
plastique bleue sous laquelle il dormait, la plia et l’emporta et la
rangea dans le caddie de supermarché et revint avec leurs assiettes et
des galettes de farine de maïs dans un sac en plastique et une
bouteille en plastique contenant du sirop. Il déplia par terre la petite
toile cirée qui leur servait de table et y disposa le tout et prit le
revolver qu’il portait à la ceinture et le posa sur la toile et resta
simplement assis à regarder le petit dormir. Il avait retiré son
masque pendant la nuit et le masque était enfoui quelque part dans
les couvertures. Il regardait le petit et regardait au loin entre les
arbres vers la route. Ce n’était pas un endroit sûr. On pourrait les
voir depuis la route maintenant qu’il faisait jour. Le petit se tourna
dans les couvertures. Puis il ouvrit les yeux. Salut, Papa, dit-il.
Je suis juste là.
Je sais.
Une heure plus tard ils étaient sur la route. Il poussait le caddie et
tous les deux, le petit et lui, ils portaient des sacs à dos. Dans les sacs
à dos il y avait le strict nécessaire. Au cas où ils seraient contraints
d’abandonner le caddie et de prendre la fuite. Accroché à la barre de
poussée du caddie il y avait un rétroviseur de motocyclette chromé
dont il se servait pour surveiller la route derrière eux. Il remonta le
sac sur ses épaules et balaya du regard la campagne dévastée. La
route était déserte. En bas dans la petite vallée l’immobile serpent
gris d’une rivière. Inerte et exactement dessiné. Le long de la rive un
amoncellement de roseaux morts. Ça va ? dit-il. Le petit opina de la
tête. Puis ils repartirent le long du macadam dans la lumière couleur
métal de fusil, pataugeant dans la cendre, chacun tout l’univers de
l’autre.

Ils franchirent la rivière sur un vieux pont en béton et quelques
kilomètres plus loin ils arrivèrent devant une station-service au bord
de la route. Ils firent halte pour l’examiner. Je crois qu’on devrait
aller voir, dit l’homme. Y jeter un coup d’œil. L’herbe guéable
tombait en poussière sous leurs pieds. Ils traversèrent l’aire de
stationnement à l’asphalte défoncé et trouvèrent la citerne des
pompes. Le bouchon était parti et l’homme se mit à plat ventre sur
les coudes pour flairer le tuyau mais l’odeur d’essence n’était qu’une
rumeur, vague et rancie. Il se releva et regarda le bâtiment. Les
pompes encore debout avec leurs flexibles encore curieusement en
place. Les fenêtres intactes. La porte de l’aire de service était ouverte
et il entra. Debout contre un mur une armoire à outils métallique. Il
inspecta les tiroirs l’un après l’autre mais il n’y avait rien qui pût lui
servir. Des douilles en bon état à section carrée de 12,7 millimètres.
Une clé à cliquet. Il fouilla le garage du regard. Un fut métallique
plein d’ordures. Il entra dans le bureau. De la poussière et de la
cendre partout. Le petit restait dans l’encadrement de la porte. Un
bureau métallique, une caisse enregistreuse. De vieux manuels de
conduite et d’entretien de véhicules, les pages gonflées et trempées.
Le linoléum était taché et gondolé à cause du toit qui fuyait. Il
traversa la pièce et se planta devant le bureau. Puis il souleva le
combiné du téléphone et composa le numéro qui avait été le numéro
de son père en des temps très anciens. Le petit l’observait. Tu fais
quoi ? dit-il.
Trois ou quatre cents mètres plus loin sur la route il s’arrêta et
regarda par-dessus son épaule. On ne réfléchit jamais assez, dit-il. Il
faut qu’on fasse demi-tour. Il poussa le caddie en dehors de la route
et le fit basculer à un endroit où on ne pouvait pas le voir et ils
laissèrent leurs sacs et retournèrent à la station-service. Une fois
dans l’aire de service il traîna dehors le fut en acier et le renversa et
sortit toutes les bouteilles d’huile en plastique d’un litre. Puis ils
s’assirent par terre pour les vider une à une du dépôt qui pouvait
rester au fond, les laissant tête en bas s’égoutter dans une bassine
jusqu’à ce qu’il y ait finalement près d’un demi-litre d’huile de
graissage. Il revissa le bouchon en plastique et essuya la bouteille
avec un chiffon et la garda un moment dans sa main levée. De l’huile
pour leur misérable petite lampe, de quoi éclairer les longs
crépuscules gris, les longues aubes grises. Tu vas pouvoir me lire une
histoire, dit le petit. Hein, Papa ? Oui, dit-il. Bien sûr.

De l’autre côté de la vallée la route passait à travers un brûlis
totalement noir. A perte de vue de chaque côté de la route des troncs
d’arbre carbonisés amputés de leurs branches. La cendre volante se
déplaçant au-dessus de la route et dans le vent le grêle gémissement
des fils morts tombant comme des mains flasques des poteaux
électriques noircis. Une maison incendiée dans une clairière et audelà une étendue grise et nue d’anciens herbages et un remblai de
boue rouge à vif où un chantier routier gisait à l’abandon. Plus loin le
long de la route il y avait des panneaux avec des publicités pour des
motels. Toute chose telle qu’elle avait été jadis mais décolorée et
désagrégée. Ils firent halte en haut de la côte dans le froid et le vent
pour reprendre haleine. Il regardait le petit. Ça va, dit le petit.
L’homme lui posa la main sur l’épaule et d’un signe de tête désigna
l’espace découvert qui s’étendait à leurs pieds. Il sortit les jumelles
du caddie et resta sur la route à scruter la plaine là où la forme d’une
ville apparaissait dans la grisaille comme une esquisse au charbon de
bois tracée sur les terres dévastées. Rien à voir. Aucune fumée. Je
peux regarder ? dit le petit. Oui. Bien sûr. S’appuyant contre le
caddie, le petit ajusta la molette. Qu’est-ce que tu vois ? dit l’homme.
Rien. Le petit abaissa les jumelles. Il pleut. Oui, dit l’homme. Je sais.
Ils laissèrent le caddie dans un ravin avec la bâche par-dessus et
gravirent la pente entre les futs noirs des arbres jusqu’à l’endroit où
il avait aperçu un encorbellement rocheux. Assis à l’abri de la
corniche ils regardaient les nappes de pluie grises balayer la vallée. Il
faisait très froid. Ils se serraient l’un contre l’autre enveloppés
chacun dans une couverture passée par-dessus leurs vestes et au
bout d’un moment la pluie cessa et il n’y eut que le bruit des gouttes
dans les bois.
Ils attendirent une éclaircie pour repartir. Ils redescendirent
jusqu’au caddie et retirèrent la bâche et prirent leurs couvertures et
les affaires dont ils auraient besoin pour la nuit. Ils remontèrent et
établirent leur bivouac sur la terre sèche sous le surplomb et
l’homme s’assit en entourant le petit de ses bras pour tenter de le
réchauffer. Enveloppés dans les couvertures, surveillant l’obscurité
sans nom qui viendrait les emprisonner dans son linceul. La forme
grise de la ville s’effaçait dans la nuit tombante comme une
apparition et il alluma la petite lampe et la posa dans un endroit
abrité du vent. Puis ils retournèrent sur la route et il prit la main du
petit et ils montèrent en haut de la côte là où la route arrivait à la

crête et d’où l’on pouvait voir au sud les terres gagnées par
l’obscurité, debout tous deux en plein vent, enveloppés dans leurs
couvertures, guettant un signe quelconque d’un feu ou d’une lampe.
Il n’y avait rien. La lampe dans les rochers au flanc de la colline était
à peine un point lumineux et au bout d’un moment ils firent demitour. Tout était beaucoup trop mouillé pour allumer un feu. Ils
mangèrent froid leur pauvre repas et s’allongèrent dans leur
couchage, la lampe posée entre eux. Il avait apporté le livre du petit
mais le petit était trop fatigué pour lire. On peut laisser la lampe
allumée jusqu’à ce que je m’endorme ? dit-il.
Oui. Bien sûr.
Il mit longtemps à s’endormir. Au bout d’un moment il se tourna
et regarda l’homme. Dans la faible lueur son visage marqué des stries
noires de la pluie pareil au visage d’un comédien du monde antique.
Je peux te demander quelque chose ? dit-il.
Oui. Evidemment.
Est-ce qu’on va mourir ?
Un jour. Pas maintenant. Et on va toujours vers le sud.
Oui.
Pour avoir chaud.
Oui. D’accord.
D’accord pour quoi ?
Pour rien. Juste D’accord.
Dors maintenant.
D’accord.
Je vais souffler la lampe. D’accord ?
Oui. D’accord.
Et plus tard dans l’obscurité : Je peux te demander quelque chose
?
Oui. Evidemment.
Tu ferais quoi si je mourais ?
Si tu mourais je voudrais mourir aussi.
Pour pouvoir être avec moi ?
Oui. Pour pouvoir être avec toi.
D’accord.
Il était couché et écoutait le bruit des gouttes dans les bois. De la
roche nue, par ici. Le froid et le silence. Les cendres du monde défunt
emportées çà et là dans le vide sur les vents froids et profanes.
Emportées au loin et dispersées et emportées encore plus loin. Toute

chose coupée de son fondement. Sans support dans l’air chargé de
cendre. Soutenue par un souffle, tremblante et brève. Si seulement
mon cœur était de pierre.
Il s’était réveillé avant l’aube et regardait poindre le jour gris.
Lent et presque opaque. Il se leva pendant que le petit dormait et il
mit ses chaussures et enveloppé dans sa couverture il partit entre les
arbres. Il descendit dans une anfractuosité de la paroi rocheuse et là
il s’accroupit et se mit à tousser et il toussa pendant un long moment.
Puis il resta agenouillé dans les cendres. Il leva son visage vers le jour
pâlissant. Il chuchota : Es-tu là ? Vais-je te voir enfin ? As-tu un cou
que je puisse t’étrangler ? As-tu un cœur ? Maudit sois-tu pour
l’éternité as-tu une âme ? Oh Dieu, chuchotait-il. Oh Dieu.
Ils traversèrent la ville à midi le lendemain. Il gardait le revolver à
portée de main sur la bâche pliée en haut du caddie. Il gardait le petit
à son côté, tout près de lui. La ville était en grande partie incendiée.
Aucun signe de vie. Des voitures sous un agglomérat de cendre dans
la rue, toute chose recouverte de cendre et de poussière. Des
empreintes fossiles dans la boue séchée. Dans une entrée un cadavre
desséché qui n’était plus que du cuir. Grimaçant comme pour
insulter le jour. L’homme tira l’enfant contre lui. Rappelle-toi que les
choses que tu te mets dans la tête y sont pour toujours, dit-il. Il
faudra peut-être que t’y penses.
Il y a des choses qu’on oublie, non ?
Oui. On oublie ce qu’on a besoin de se rappeler et on se souvient
de ce qu’il faut oublier.
Il y avait un lac à quinze cents mètres de la ferme de son oncle où
son oncle et lui avaient coutume d’aller à l’automne pour ramasser
du bois de feu. Il s’asseyait à l’arrière de la barque à rames en laissant
sa main traîner dans le sillage froid pendant que son oncle se
penchait sur les avirons. Les pieds du vieil homme dans leurs
souliers de daim noir calés contre les montants. Son chapeau de
paille. Sa pipe de maïs entre les dents et un mince filet de bave qui se
balançait suspendu au fourneau de la pipe. Il tournait la tête pour
prendre un repère sur la rive d’en face, retenant les poignées des
rames, retirant la pipe de sa bouche pour s’essuyer le menton du
revers de la main. La rive était bordée de bouleaux, leurs troncs
d’une pâleur d’os se détachant sur l’arrière-plan plus sombre des
conifères. Le bord du lac n’était qu’un fouillis de souches tordues,
grises et rongées par les intempéries, les ventis d’un ouragan d’il y

avait des années. Les arbres eux-mêmes avaient été depuis
longtemps sciés pour servir de bois de feu et emportés. Son oncle
faisait pivoter la barque et rentrait les rames à l’intérieur et ils
dérivaient sur les fonds sablonneux jusqu’à ce que l’arcasse racle le
sable. Une perche morte traînant le ventre en l’air dans l’eau limpide.
Les feuilles jaunes. Ils laissaient leurs chaussures sur les planches
peintes toutes chaudes et tiraient la barque plus haut sur la plage et
jetaient l’ancre à l’extrémité de sa corde. Une cantine remplie de
ciment avec un anneau au milieu. Pendant qu’ils marchaient le long
de la rive son oncle examinait les souches d’arbre, tirant sur sa pipe,
une corde de chanvre enroulée à son épaule. Il en choisissait une et
ils la retournaient et la tiraient par les racines jusqu’à ce qu’elle flotte
à moitié dans l’eau. Leurs pantalons retroussés jusqu’aux genoux ils
se mouillaient quand même. Ils nouaient la corde à un taquet à
l’arrière de la barque et retraversaient le lac à la rame, traînant la
souche par lentes saccades derrière eux. A ce moment-là, c’était déjà
le soir. Rien que le crissement et le frottement réguliers des tolets. Le
verre sombre du lac et les lumières des fenêtres qui s’allumaient le
long de la rive. Une radio quelque part. Ni l’un ni l’autre n’avaient
prononcé un seul mot. C’était la journée parfaite de son enfance. La
journée sur laquelle modeler les jours.
Dans les jours et les semaines qui suivirent ils marchèrent vers le
sud. Solitaires et fourbus. Une contrée à vif de collines. Des
constructions d’aluminium. Par moments ils apercevaient des
tronçons de l’autoroute en bas, entre les peuplements dénudés de
bois de repousse. Le froid et un froid de plus en plus mordant. Juste
après le col ils s’arrêtèrent dans la montagne et contemplèrent
l’immense gouffre au sud, où le pays avait été consumé par le feu
aussi loin que portait le regard, les formes noircies des rochers
émergeant des bancs de cendre et les tourbillons de cendre soulevés
et soufflés sur le bas pays à travers cette désolation. Le morne soleil
invisible sur sa trajectoire de l’autre côté des ténèbres.
Ils mirent des jours à traverser ce terrain cautérisé. Le petit avait
trouvé des craies et peint des crocs de fauve sur son masque et il
marchait sans se plaindre. Une des roues avant du caddie était en
train de lâcher. Qu’y faire ? Rien. Là où tout était brûlé et réduit en
cendres devant eux il n’était pas question de faire du feu et les nuits
étaient longues et sombres et froides plus que tout ce qu’ils avaient
connu jusqu’à présent. Froides à faire éclater les pierres. A vous ôter

la vie. Il serrait contre lui le petit qui grelottait et il comptait dans le
noir chacune de ses fragiles respirations.
Il se réveilla au bruit d’un lointain grondement de tonnerre et se
redressa. L’indécise lumière tout autour, frissonnante et sans origine,
réfractée dans l’averse de suie à la dérive. Il tira sur eux la bâche et
resta un long moment éveillé, aux aguets. S’ils se faisaient mouiller il
n’y aurait pas de feu auprès duquel se sécher. S’ils se faisaient
mouiller sans doute qu’ils mourraient.
Le noir dans lequel il se réveillait ces nuits-là était aveugle et
impénétrable. Un noir à se crever le tympan à force d’écouter. Il était
souvent obligé de se lever. Pas d’autre bruit que le vent dans les
arbres dépouillés et noircis. Il se levait et titubait dans cette froide
obscurité autiste, les bras tendus devant lui pour trouver son
équilibre tandis que les mécanismes vestibulaires faisaient leurs
calculs dans son crâne. Une vieille histoire. Trouver la station
verticale. Aucune chute qui ne soit précédée d’une inclinaison. Il
entrait à grandes enjambées dans le néant, comptant les pas pour
être sûr de pouvoir revenir. Yeux fermés, bras godillant. Verticale par
rapport à quoi ? Une chose sans nom dans la nuit, filon ou matrice.
Dont ils étaient lui et les étoiles un satellite commun. Comme le
grand pendule dans sa rotonde transcrivant tout au long du jour les
mouvements de l’univers dont on peut dire qu’il ne sait rien et qu’il
doit connaître pourtant.
Il leur fallut deux jours pour franchir cette zone érodée recouverte
de cendre. La route plus loin longeait la crête d’une arête d’où les
bois nus plongeaient de chaque côté dans le vide. Il neige, dit le petit.
Il regardait le ciel. Un seul flocon gris qui descendait, lentement
tamisé. Il le saisit dans sa main et le regarda expirer là, comme la
dernière hostie de la chrétienté.
Ils continuaient, avançant avec peine, serrés tous deux sous la
bâche. Les flocons gris mouillés, tournoyant et tombant, surgis de
rien. De la boue grise au bord de la route. De l’eau noire ruisselant
des congères de cendre détrempées. Plus de feux de joie sur les crêtes
lointaines. Il se dit que les sectes sanguinaires s’étaient sans doute
mutuellement consumées. Personne ne circulait sur cette route. Ni
brigands, ni pillards. Au bout d’un moment ils arrivèrent devant un
garage au bord de la route et ils s’abritèrent sous la voûte du portail
ouvert, regardant dehors les rafales grises de neige fondue déferler
du pays d’en haut.

Ils rassemblèrent quelques vieilles caisses et firent du feu à même
le sol et il trouva des outils et vida le caddie et s’assit pour réparer la
roue. Il retira le boulon et perça la douille avec une chignole et la
rebagua avec un tronçon de tuyau qu’il avait découpé à la bonne
longueur à l’aide d’une scie à métaux. Puis il revissa le tout et remit le
caddie debout et fit le tour du garage en le poussant. Le caddie tenait
plus ou moins droit. Le petit avait observé chacun de ses gestes.
Au matin ils repartirent. Une zone dévastée. Une peau de sanglier
clouée à la porte d’une grange. Minable. Un petit bout de queue. A
l’intérieur de la grange trois corps pendus aux poutres, desséchés et
poussiéreux parmi les vagues rais de lumière. Il pourrait y avoir
quelque chose ici, dit le petit. Il pourrait y avoir un peu de maïs ou
j’sais pas quoi. Partons, dit l’homme.
Ce qui l’inquiétait le plus c’étaient leurs chaussures. Ça et la
nourriture. Toujours la nourriture. Dans un vieux fumoir à pans de
bois ils avaient trouvé un jambon perché dans un coin tout en haut.
Tellement rassis et racorni, comme si on l’avait sorti d’une tombe. Il
y plongea son couteau. A l’intérieur une viande grenat et salée,
savoureuse et nourrissante. Ils en mirent à frire cette nuit-là audessus de leur feu, des tranches épaisses qu’ils firent rissoler avec des
haricots blancs en conserve. Plus tard quand il se réveilla dans le noir
il crut qu’il avait entendu des battements de tam-tams qui venaient
de quelque part dans les sombres collines. Puis le vent tourna et il n’y
eut que le silence.
Dans ses rêves quand sa pâle fiancée venait vers lui elle sortait
d’un dais de feuillage verdoyant. Ses mamelons frottés d’argile
blanche et ses côtes peintes en blanc. Elle portait une robe de gaze et
sa sombre chevelure était maintenue très haut par des peignes
d’ivoire, des peignes d’écaillé. Son sourire, ses yeux baissés. Au matin
il se remit à neiger. Des perles de petits glaçons gris suspendues le
long des fils électriques.
Il se méfiait de tout cela. Il disait que les rêves qui convenaient à
un homme en péril étaient les rêves de danger et que tout le reste
était une invite à la langueur et à la mort. Il dormait peu et il dormait
mal. Il avait rêvé qu’ils marchaient dans un bois en fleurs où des
oiseaux s’envolaient devant eux, l’enfant et lui, et où le ciel était d’un
bleu à faire mal mais il apprenait à se réveiller de ces univers trop
sereins. Allongé là dans l’obscurité tandis que s’évaporait dans sa
bouche l’insolite saveur d’une pêche d’un verger fantôme. Il se disait

que s’il vivait assez longtemps le monde aurait à la fin tout à fait
disparu. Comme le monde mourant qu’habite l’aveugle quand il vient
de perdre la vue, quand toute chose de ce monde s’efface lentement
de la mémoire.
Sur la route en plein jour pas moyen d’échapper aux rêves
éveillés. Il continuait. Il pouvait tout se rappeler d’elle, sauf son
odeur. Assis dans une salle de concert auprès d’elle qui écoutait la
musique, penchée en avant. Les volutes et les torchères dorées et les
hautes colonnes des rideaux repliés de chaque côté de la scène. Elle
lui tenait la main et la gardait sur ses genoux et il sentait le haut de
ses bas à travers la mince étoffe de la robe d’été. Arrête-toi sur cette
image. Maintenant insulte ton froid et tes ténèbres et sois maudit.
Il avait confectionné des brosses avec deux vieux balais qu’il avait
trouvés et les avait fixées au caddie avec du fil de fer pour écarter les
branches de la route devant les roues et il installa le petit dans le
panier en haut du caddie. Il se mit debout sur la barre arrière comme
un meneur de chiens de traîneau et ils dévalaient comme ça les
descentes, guidant le caddie avec leurs corps dans les virages à la
façon des pilotes de bob. Le petit riait. C’était la première fois depuis
longtemps qu’il le voyait rire.
En haut de la côte il y avait un tournant et une bifurcation. Une
ancienne piste qui partait à travers les bois. Ils sortirent de la route et
s’assirent sur un replat, balayant du regard la vallée où les
ondulations de terrain disparaissaient dans le brouillard granuleux.
Un lac là-bas. Froid et gris et lourd au fond de la cuvette dans le
paysage dénudé.
Qu’est-ce que c’est, Papa ?
C’est un barrage.
A quoi ça sert ?
A faire le lac. Avant qu’on construise le barrage il n’y avait qu’une
rivière là-bas. Le barrage utilisait l’eau qui passait à travers pour
faire tourner de grands éventails qu’on appelait des turbines et qui
produisaient de l’électricité.
Pour faire de la lumière.
Oui. Pour faire de la lumière.
On peut aller là-bas pour voir ?
Je crois que c’est trop loin.
Le barrage sera encore là longtemps ?

Je pense. Il est construit en béton. Il sera sans doute là pendant
des centaines d’années. Des milliers, même. Tu crois qu’il pourrait y
avoir des poissons dans le lac ? Non. Il n’y a rien dans le lac.
Jadis, il y avait de cela très longtemps, quelque part tout près d’ici
il avait vu un faucon descendre en piqué le long mur bleu de la
montagne pour plonger sur une volée de grues sauvages et de la
pointe de son bréchet briser celle du milieu et l’emporter pantelante
et désarticulée en bas vers la rivière avec son plumage défait et
hirsute flottant derrière elle dans l’air immobile de l’automne.
L’air granuleux. Ce goût qu’il avait ne vous sortait jamais de la
bouche. Ils restaient debout sans bouger sous la pluie comme des
animaux de ferme. Puis ils repartaient, tenant la bâche au-dessus de
leurs têtes dans le morne crachin. Ils avaient les pieds mouillés et
transis et leurs chaussures partaient en morceaux. A flanc de collines
d’anciennes cultures couchées et mortes. Sur les lignes de crête les
arbres dépouillés noirs et austères sous la pluie.
Et les rêves si riches en couleurs. La mort aurait-elle un autre
moyen de t’appeler ? Rien que de se réveiller dans l’aube froide tout
retombait en cendre instantanément. Comme certaines fresques
antiques ensevelies depuis des siècles quand elles sont exposées
soudain à la lumière du jour.
Le temps se levait et le froid faiblissait et ils arrivèrent enfin dans
le bas pays où la vallée de la rivière s’élargissait, les parcelles
agricoles encore visibles, toute chose morte jusqu’à la racine sur le
sol nu des bas-fonds. Ils allaient bon train sur le macadam. De
hautes maisons à pans de bois. Des toitures métalliques en
préfabriqué. Dans un champ une grange en rondins la pente du toit
recouverte d’une publicité en lettres de trois mètres de haut à demi
effacées : Visitez Rock City.
Des haies au bord de la route il ne restait que des rangées de
ronces noires et tortues. Aucun signe de vie. Il laissa le petit debout
sur la route avec le revolver à la main pendant qu’il grimpait un
ancien escalier de pierre à chaux et qu’il longeait la véranda de la
maison de ferme avec la main en visière pour essayer de voir à
l’intérieur par les fenêtres. Il entra par la cuisine. Des ordures par
terre, du vieux papier journal. De la porcelaine dans un vaisselier,
des tasses suspendues par leurs anses. Il longea le couloir et s’arrêta
à la porte du salon. Il y avait un antique harmonium dans un coin.
Un téléviseur. De pauvres meubles capitonnés et un vieux chiffonnier

en merisier fait à la main. Il grimpa l’escalier et fit le tour des
chambres. Tout était recouvert de cendre. Une chambre d’enfant
avec sur le rebord de la fenêtre un chien empaillé la tête tournée vers
le jardin. Il inspecta les placards. Il défit les lits et récupéra deux
bonnes couvertures de laine et redescendit l’escalier. Dans l’office il y
avait trois bocaux de tomates, des conserves maison. Il souffla sur les
couvercles pour enlever la poussière et les examina. Quelqu’un avant
lui s’en était méfié et finalement il ne leur fit pas confiance non plus
et il sortit avec les couvertures sur l’épaule et ils repartirent le long de
la route.
Dans les faubourgs de la ville ils arrivèrent à un supermarché.
Quelques vieilles voitures dans le parc de stationnement jonché
d’ordures. Ils laissèrent le caddie sur le parking et longèrent les allées
pleines de détritus entre les rayons. Dans la section des produits frais
ils trouvèrent au fond des bacs de vieux haricots d’Espagne et ce qui
semblait avoir été jadis des abricots, depuis longtemps desséchés au
point de n’être plus qu’une effigie ridée d’eux-mêmes. Le petit
suivait. Ils sortirent par la porte de service. Dans l’allée derrière le
magasin plusieurs caddies, tous affreusement rouillés. Ils firent
encore une fois le tour du magasin à la recherche d’un autre caddie
mais il n’y en avait pas. Par terre près de la porte il y avait deux
distributeurs de boissons sans alcool qui avaient été renversés et
forcés avec un pied-de-biche. Des pièces de monnaie partout dans la
cendre. Il s’assit et passa la main dans le mécanisme des
distributeurs éventrés et dans le deuxième distributeur sa main se
referma sur quelque chose de froid. Un cylindre métallique. Il retira
lentement sa main et resta cloué sur place devant un Coca-Cola.
Qu’est-ce que c’est, Papa ?
Quelque chose de bon. Pour toi.
Qu’est-ce que c’est ?
Attends. Assieds-toi.
Il dégagea les courroies du sac à dos du petit et posa le sac par
terre derrière lui et glissa l’ongle de son pouce sous la bague
d’aluminium en haut de la cannette et l’ouvrit. Il approcha ses
narines de la mousse légère qui sortait de la cannette puis il la tendit
au petit. Vas-y, dit-il.
Le petit prit la cannette et but. Ça fait des bulles, dit-il.
Vas-y.

Il leva les yeux sur son père puis il inclina la cannette et but. Il
réfléchit un moment. C’est très bon, dit-il.
Oui, c’est bon.
Prends-en un peu, Papa.
Je veux que tu boives tout.
Prends-en un peu.
Il prit la cannette et but une gorgée et rendit la cannette au petit.
Bois tout, dit-il. Restons ici un moment.
C’est parce que j’en aurai jamais d’autre à boire, hein ?
C’est long jamais.
D’accord, dit le petit.
Au crépuscule le lendemain ils étaient dans la ville. Les longues
rampes de béton des échangeurs de l’autoroute pareilles aux ruines
d’un vaste palais des mirages sur la toile de fond des ténèbres. Il
portait le revolver devant, à la ceinture, en gardant sa parka ouverte.
Partout les morts momifiés. La chair fendue le long des os, les
ligaments desséchés réduits à l’état de lanières et tendus comme du
fil de fer. Leurs visages de drap bouilli ratatinés et rétrécis comme
jadis les trolls des marais, les palissades jaunies de leurs dents. Ils
étaient tous déchaux jusqu’au dernier comme des pèlerins d’un ordre
inférieur car toutes leurs chaussures avaient été depuis longtemps
volées.
Ils continuaient. Il surveillait constamment leurs arrières dans le
rétroviseur. La seule chose qui bougeait dans les rues c’était la cendre
volante. Ils traversèrent le pont de béton très haut au-dessus de la
rivière. Un mouillage au-dessous. De petits bateaux de plaisance à
moitié coulés dans l’eau grise. En aval les hautes cheminées d’usine
vaguement dessinées dans la suie.
Le lendemain à quelques kilomètres au sud de la ville dans un
tournant de la route ils découvrirent une vieille maison à pans de
bois à moitié cachée dans les ronces mortes, avec des cheminées et
des pignons et un mur de pierre. L’homme s’arrêta. Puis il s’engagea
dans l’allée en poussant le caddie.
C’est quoi ici, Papa ?
C’est la maison où j’ai grandi.
Le petit s’était arrêté et regardait la maison. Les lattes à la
peinture écaillée avaient pour la plupart disparu du bas des murs
pour servir de bois de feu, livrant aux regards les poteaux et le

matériel d’isolation. La porte moustiquaire pourrie gisait derrière la
maison sur la terrasse cimentée.
On va entrer là-dedans ?
Pourquoi pas ?
J’ai peur.
Tu ne veux pas voir où j’habitais ?
Non.
Il n’y a rien à craindre.
Il y a peut-être quelqu’un ici.
Je ne crois pas.
Mais suppose que si ?
Il s’était arrêté les yeux levés sur le pignon de sa chambre
d’autrefois. Tu veux attendre ici ?
Non. Tu dis toujours ça.
Je te demande pardon.
Je sais. Mais tu le dis quand même.
Ils se débarrassèrent de leurs sacs à dos et les laissèrent sur la
terrasse et se frayèrent un chemin sur la véranda en repoussant du
pied les détritus et entrèrent dans la cuisine. Le petit ne lâchait pas
sa main. Tout était plus ou moins comme il s’en souvenait. Les pièces
vides. Dans le réduit derrière la salle à manger il y avait un petit lit en
fer sans literie, une table métallique pliante. La même grille en fonte
dans la petite cheminée. Les lambris en pin avaient disparu des
murs, ne laissant que les montants. Il s’était arrêté. Cherchant à
tâtons avec le pouce dans le bois peint du manteau de la cheminée les
trous des punaises auxquelles étaient suspendues les chaussettes
quarante ans auparavant. C’était ici qu’on fêtait Noël quand j’étais
petit. Il se retourna et regarda dehors la cour dévastée.
Un fouillis de lilas morts. La forme d’une haie. Par les froides
nuits d’hiver quand l’électricité était coupée à cause d’une tempête
on s’asseyait ici devant le feu, mes sœurs et moi, pour faire nos
devoirs. Le petit le regardait. Regardait des formes le réclamer qu’il
ne pouvait pas voir. On ferait mieux de partir, Papa, dit-il. Oui, dit
l’homme. Mais il ne partait pas.
Ils passèrent par la salle à manger où la brique réfractaire de
l’âtre était aussi jaune que le jour où on l’avait posée parce que sa
mère ne pouvait pas supporter de la voir noircie. Le parquet avait
gonflé à cause de l’eau de pluie. Dans le séjour un tas d’os d’un petit
animal démembré. Peut-être un chat. Une chope de verre près de la

porte. Le petit s’agrippait à sa main. Ils montèrent l’escalier et
tournèrent et longèrent le couloir. De petits cônes de plâtre humide
par terre. Les lattes de bois du plafond mises à nu. Il s’arrêta sur le
seuil de sa chambre. Un petit local sous les combles. C’était ici que je
dormais autrefois. Mon lit était contre ce mur-là. Dans les nuits par
milliers pour rêver les rêves d’une imagination enfantine, des
mondes luxuriants ou terrifiants mais jamais comme celui qui allait
être. Il ouvrit la porte du placard, s’attendant presque à y trouver ses
affaires d’enfant. Le jour filtrait par la toiture, cru et froid. Gris
comme son cœur.
On devrait partir, Papa. On peut y aller ?
Oui. On peut y aller.
J’ai peur.
Je sais. Je te demande pardon.
J’ai très peur.
Je comprends. On n’aurait pas dû venir.
Trois nuits plus tard dans les contreforts des montagnes à l’est il
se réveilla dans l’obscurité. Il entendait quelque chose approcher. Il
était allongé par terre, les mains de chaque côté du corps. Le sol
tremblait. Ça venait vers eux.
Papa ? dit le petit. Papa ?
Chut. C’est rien.
Qu’est-ce que c’est, Papa ?
Ça se rapprochait, avec un bruit de plus en plus fort. Tout
tremblait. Puis ça passa au-dessous d’eux comme une rame de métro
et ça s’éloigna dans la nuit et disparut. Le petit s’agrippait à lui en
pleurant, sa tête enfouie contre sa poitrine. Chut, ça va maintenant.
J’ai tellement peur.
Je sais. Ça va. C’est fini.
Qu’est-ce que c’était, Papa ?
C’était un tremblement de terre. C’est fini maintenant. Tout va
bien. Chut.
Dans les premières années les routes étaient peuplées de fugitifs
disparaissant sous leurs habits. Portant des masques et des lunettes
de plongée, en guenilles, assis au bord de la route comme des
aéronautes en détresse. Leurs brouettes encombrées de tout un bricà-brac. Remorquant des charrettes ou des caddies. Leurs yeux luisant
dans leurs crânes. Coquilles sans foi de créatures marchant en
titubant sur les levées le long des marais tels des vagabonds sur une

terre en délire. La fragilité de tout enfin révélée. D’anciennes et
troublantes questions se dissolvant dans le néant et dans la nuit.
L’ultime expression d’une chose emporte avec elle la catégorie. Eteint
la lumière et disparaît. Regarde autour de toi. C’est long jamais. Mais
le petit savait ce qu’il savait. Que jamais c’est à peine un instant.
Il était assis dans une maison abandonnée devant une fenêtre
grise dans le jour gris d’une fin d’après-midi et lisait de vieux
journaux pendant que le petit dormait. Ces curieuses nouvelles. Ces
bizarres préoccupations. Le Primrose ferme à huit heures. Il
regardait le petit dormir. En seras-tu capable ? Le moment venu ? En
seras-tu capable ?
Ils étaient accroupis sur la route et mangeaient du riz froid et des
haricots froids qu’ils avaient fait cuire il y avait des jours de cela. Qui
commençaient déjà à fermenter. Pas un endroit où allumer un feu
qui ne serait pas visible. Ils dormaient blottis l’un contre l’autre sous
leurs couettes fétides dans l’obscurité et le froid. Il serrait le petit
contre lui. Si maigre. Mon cœur, disait-il. Mon cœur. Mais il savait
que même s’il était un père aimant les choses pouvaient bien être
comme elle l’avait dit. Que l’enfant était tout ce qu’il y avait entre lui
et la mort.
Tard dans l’année. Il savait à peine quel mois. Il pensait qu’ils
avaient assez de nourriture pour traverser les montagnes mais il n’y
avait pas moyen de le dire. Le col à la ligne de partage des eaux était
à seize cents mètres d’altitude et il allait faire très froid. Il disait qu’il
fallait à tout prix atteindre la côte, pourtant quand il se réveillait la
nuit il savait que ce n’étaient là que des mots vides et sans substance.
Qu’il y avait une bonne chance qu’ils meurent dans les montagnes et
que ce serait fini.
Ils traversèrent les ruines d’une station touristique et prirent la
route du sud. Des forêts incendiées sur des kilomètres au flanc des
pentes et de la neige plus tôt qu’il n’aurait pensé. Aucune empreinte
sur la route, rien de vivant nulle part. Les blocs erratiques noircis par
le feu semblables à des formes d’ours sur les pentes couvertes de bois
dénudés. Il s’était arrêté sur un pont de pierre là où les eaux
boueuses tombaient dans un bief et se muaient lentement en écume
grise. Où il avait autrefois regardé les truites ondoyer dans le
courant, suivant du regard leurs ombres parfaites sur les pierres du
fond. Ils repartirent, le petit peinant dans sa trace. S’appuyant au
caddie, grimpant lentement lacet après lacet. Des feux brûlaient

encore en haut des montagnes et la nuit leur sombre lueur orange
était visible à travers le rideau de suie. Il faisait plus froid mais ils
laissaient leurs feux de bivouac brûler toute la nuit et les laissaient
allumés derrière eux quand ils repartaient au matin. Il avait entouré
leurs pieds de toile à sac nouée avec un cordon et pour l’instant la
couche de neige n’était que de quelques centimètres mais il savait
que si ça devenait beaucoup plus épais ils seraient forcés
d’abandonner le caddie. C’était déjà dur de marcher et il s’arrêtait
souvent pour se reposer. Se traînant jusqu’au bord de la route et là
debout penché en avant les mains sur les genoux, le dos tourné à
l’enfant, il toussait. Il se redressait et restait immobile avec les yeux
qui pleuraient. Sur la neige grise un fin brouillard sanguinolent.
Ils établirent leur bivouac au pied d’un rocher et il improvisa un
abri avec des bâtons et la bâche. Il alluma un feu et ils firent un
grand tas de broussailles pour avoir suffisamment de bois pour la
nuit. Ils s’étaient confectionné un matelas sur la neige en entassant
des branches de ciguë morte et ils étaient assis enveloppés dans leurs
couvertures, contemplant le feu et buvant le dernier reste du cacao
récupéré des semaines plus tôt. Il s’était remis à neiger, les flocons à
la dérive tombaient doucement, filtrés par l’obscurité. Il somnolait
dans l’exquise chaleur. L’ombre du petit venait de passer devant lui.
Portant une brassée de bois. Il le regardait attiser les flammes.
Gardien du feu divin. Les étincelles fusaient et mouraient dans
l’obscurité sans étoiles. Les mots des mourants ne sont pas tous vrais
et cette bénédiction n’en est pas moins réelle d’être coupée de son
origine.
Au petit matin quand il se réveilla le feu était bas et il ne restait
que des braises et il partit vers la route. Tout flamboyait. Comme si le
soleil disparu revenait enfin. La neige orange et frémissante. Un feu
de forêt progressait dans la boîte d’amadou des crêtes, se déployant
et chatoyant sur la couverture nuageuse à la façon des aurores
boréales. Aussi froid qu’il fît, il resta longtemps sans bouger. La
couleur de ce qu’il voyait remuait quelque chose en lui qui était
depuis longtemps oublié. Fais une liste. Récite une litanie. Souvienstoi.
Il faisait plus froid. Rien ne bougeait sur ces hautes terres. Une
forte odeur de fumée de bois restait suspendue au-dessus de la route.
Il poussait le caddie à travers la neige. Quelques kilomètres chaque
jour. Il ne savait pas du tout à quelle distance ils pouvaient être du

sommet. Ils mangeaient chichement et ils avaient tout le temps faim.
Il fit halte pour scruter l’horizon. Très loin en bas une rivière.
Jusqu’où étaient-ils arrivés ?
Dans son rêve elle était malade et il la soignait. Le rêve avait
l’apparence d’un sacrifice mais il l’interprétait différemment. Il ne
prenait pas soin d’elle et elle mourait seule quelque part dans
l’obscurité et il n’y a pas d’autre rêve ni d’autre monde au réveil et il
n’y a pas d’autre histoire à raconter.
Sur cette route il n’y a pas d’hommes du Verbe. Ils sont partis et
m’ont laissé seul. Ils ont emporté le monde avec eux. Question :
Quelle différence y a-t-il entre ne sera jamais et n’a jamais été ?
L’obscurité de la lune invisible. Les nuits à peine un peu moins
noires à présent. Le jour le soleil banni tourne autour de la terre
comme une mère en deuil tenant une lampe.
Des gens assis sur le trottoir dans la lueur de l’aube à moitié
immolés et fumant dans leurs vêtements. Comme des adeptes d’une
secte qui auraient manqué leur suicide. D’autres viendraient les
aider. L’année à peine écoulée c’étaient des feux sur les crêtes et des
psalmodies de gens dérangés. Les hurlements des gens mis à mort.
En plein jour les morts empalés sur des pics au bord de la route.
Qu’avaient-ils fait ? L’idée lui vint qu’il se pourrait même dans
l’histoire du monde qu’il y eût plus de châtiments que de crimes mais
il n’en tirait guère de réconfort.
L’air devenait plus mince et il pensait que le sommet ne pouvait
pas être loin. Demain peut-être. Demain arrivait et repartait. Il ne
s’était pas remis à neiger mais il y avait quinze centimètres je neige
sur la route et gravir ces pentes en poussant le caddie était une tâche
épuisante. Il se dit qu’ils seraient obligés de l’abandonner. Quel poids
pourraient-ils porter ? Il s’arrêta et parcourut du regard les pentes
dénudées. La neige qui se couvrait de cendre en devenait presque
noire.
A chaque tournant il avait l’impression que le col était juste
devant eux puis un soir il s’arrêta et regarda tout autour et il le
reconnut. Il ouvrit le haut de la fermeture éclair de sa parka et
abaissa le capuchon et resta un moment à écouter. Le vent dans les
buissons noirs de ciguë morte. Le parking vide au point
panoramique. Le petit était debout à côté de lui. Là où il avait été luimême avec son propre père un jour d’hiver il y avait si longtemps.
Qu’est-ce que c’est, Papa ? dit le petit.

C’est le col. On y est.
Le lendemain matin ils furent vite repartis. Il faisait très froid. Au
début de l’après-midi il se remit à neiger et ils établirent leur bivouac
de bonne heure et s’abritèrent sous l’auvent de la bâche et
regardèrent la neige tomber dans les flammes. Au matin il y avait
plusieurs centimètres de neige fraîche par terre mais la neige s’était
arrêtée et il régnait un tel silence qu’ils pouvaient presque entendre
battre leur cœur. Il empila du bois sur les braises et ranima le feu et
se fraya un chemin à travers les congères pour aller dégager le
caddie. Il tria les boîtes de conserve et revint et ils s’assirent près du
feu et mangèrent leurs derniers biscuits salés et des saucisses en
conserve. Dans une poche de son sac à dos il avait trouvé un ultime
demi-paquet de cacao et il en prépara une tasse pour le petit puis il
versa de l’eau chaude dans sa tasse à lui et souffla sur le bord.
Tu avais promis de ne pas faire ça, dit le petit.
De ne pas faire quoi ?
Tu sais bien quoi, Papa.
Il reversa l’eau chaude dans la casserole et prit la tasse du petit et
versa un peu de cacao dans la sienne et lui rendit sa tasse.
Il faut que je te surveille tout le temps, dit le petit.
Je sais.
Si tu manques aux petites promesses tu manqueras aux grandes,
c’est ce que tu as dit.
Je sais. Mais je tiendrai parole.
Passé le col il leur fallut toute la journée pour descendre le
versant sud. Dans les congères trop profondes le caddie n’avançait
pas et il était obligé de le tirer derrière lui d’une main tout en
s’ouvrant une trace dans la neige. Partout ailleurs que dans les
montagnes ils auraient pu trouver quelque chose qui leur aurait servi
de luge. Une vieille enseigne métallique ou de la tôle de toiture. Les
bandages sur leurs pieds étaient transpercés et ils passèrent toute la
journée trempés et transis. Il s’appuyait au caddie pour reprendre
haleine pendant que le petit attendait. Il y eut un violent craquement
quelque part dans la montagne. Puis un autre. C’est juste un arbre
qui tombe, dit-il. C’est rien. Le petit regardait les arbres morts au
bord de la route. C’est rien, dit l’homme. Les arbres de la terre vont
tous tomber tôt ou tard. Mais pas sur nous.
Comment tu le sais ?
Je le sais. Voilà tout.

Pourtant ils arrivèrent devant des arbres tombés en travers de la
route et ils furent obligés de décharger le caddie et de tout porter à la
main par-dessus les troncs puis de tout recharger de l’autre côté. Le
petit retrouva des jouets qu’il avait oubliés. Il garda sorti un camion
jaune et ils repartirent avec le camion posé en haut du caddie sur la
bâche.
Ils établirent leur bivouac sur une langue de terre au bord de la
route de l’autre côté d’un ruisseau gelé. Le vent avait chassé la cendre
de la glace et la glace était noire et le ruisseau ressemblait à un
sentier de basalte qui serpentait à travers les bois. Ils ramassèrent du
bois de feu sur le versant nord où il n’était pas aussi mouillé,
poussant devant eux des arbres entiers et les traînant jusqu’au
bivouac. Ils firent un feu et déplièrent leur bâche et suspendirent
leurs vêtements mouillés à des bâtons sur lesquels ils fumaient et
empestaient et ils s’assirent enveloppés tout nus dans les couettes,
l’homme tenant les pieds du petit contre son ventre pour les
réchauffer.
Il s’était réveillé pendant la nuit en pleurnichant et l’homme le
serrait contre lui. Chut, disait-il. Chut. C’est rien.
J’ai fait un cauchemar.
Je sais.
Il faut que je te dise ce que c’était ?
Si tu veux.
J’étais avec mon pingouin à ressort et il pataugeait et remuait ses
nageoires. Et nous on était dans la maison où on habitait avant et le
pingouin est arrivé au coin mais on n’avait pas remonté le ressort et
ça me faisait très peur.
D’accord.
Ça me faisait encore beaucoup plus peur dans le rêve.
Je sais. Il y a des rêves qui font très peur.
Pourquoi j’ai fait un rêve où j’avais tellement peur ?
J’en sais rien. Mais c’est fini maintenant. Rendors-toi.
Le petit ne répondait pas. Puis il dit : Le ressort ne tournait pas.
Il leur fallut quatre jours de plus pour descendre et quitter la
neige et même là il en restait des plaques dans certains tournants de
la route et même plus loin la route était encore noire et mouillée à
cause des eaux de ruissellement qui venaient d’en haut. Au pied de la
pente ils arrivèrent au bord d’un profond défilé et tout en bas loin
dans l’obscurité il y avait un torrent. Ils firent halte pour écouter.

De hautes falaises rocheuses de l’autre côté du canyon avec de
minces arbres noirs accrochés à l’escarpement. Le bruit du torrent
faiblissait. Puis revenait. Un vent froid qui soufflait du pays d’en bas.
Il leur fallut toute la journée pour atteindre le torrent.
Ils laissèrent le caddie dans un parking et continuèrent à travers
les bois. Un sourd grondement du côté du torrent. C’était une
cascade qui se précipitait d’une haute plate-forme rocheuse et, dans
un voile de brume gris, retombait dans le bief une vingtaine de
mètres plus bas. Ils sentaient l’odeur de l’eau et ils sentaient le froid
qui émanait de l’eau. Un banc de gravier mouillé. Il s’était arrêté et
observait le petit. Ouah, fit le petit. Il ne pouvait pas détacher les
yeux de la cascade.
Il s’accroupit et prit dans ses mains une poignée de galets et les
flaira et les lâcha et les galets retombèrent avec de petits claquements
secs. Polis et ronds et lisses comme des billes ou des pastilles de
pierre veinées et rayées. De minuscules disques noirs et des bouts de
quartz polis tout luisants à cause de la buée qui venait du torrent. Le
petit s’avança et s’accroupit et fit gicler l’eau noire.
La cascade tombait dans le bief presque en son milieu. Une
écume grise tourbillonnait. Ils étaient debout côte à côte et se
parlaient en criant par-dessus le vacarme.
C’est froid ?
Oui. C’est glacé.
Tu as envie d’y aller ?
Je ne sais pas.
Bien sûr que si.
Tu veux bien ?
Vas-y.
Il ouvrit la fermeture éclair de sa parka et laissa la parka tomber
sur le gravier et le petit se releva et ils se déshabillèrent et entrèrent
dans l’eau. Pâles et frissonnants fantômes. De voir le petit si maigre
lui crevait le cœur. Il plongea la tête la première et remonta en
haletant et tourna et se redressa en battant des bras.
Je n’ai pas pied ? cria le petit.
Si. Viens.
Il fit demi-tour et nagea jusqu’à la chute d’eau et laissa l’eau lui
marteler le corps. Le petit était debout dans le bief avec de l’eau
jusqu’à la ceinture, se tenant les épaules et sautillant. L’homme

revint le chercher. Il le tenait et le poussait en le faisant flotter, le
petit suffoquant et battant l’eau. Bravo, disait l’homme. Bravo.
Ils se rhabillèrent en frissonnant puis grimpèrent la piste qui
menait vers l’amont. Ils arrivèrent en longeant les rochers à un
endroit où le torrent semblait disparaître dans le vide et sans lâcher
la main du petit il s’aventura jusqu’au dernier surplomb rocheux. Le
torrent était aspiré par-dessus le rebord et tombait droit dans le bief
au-dessous. Le torrent tout entier. Le petit s’agrippait au bras de son
père.
C’est très loin, dit-il.
Oui. Assez loin.
On mourrait si on tombait ?
On se ferait mal. C’est assez profond.
Ça fait très peur.
Ils repartirent à travers les bois. La lumière faiblissait. Ils
longeaient les marécages parmi d’énormes arbres morts, suivant le
torrent vers l’amont. Une luxuriante forêt du sud où poussaient
autrefois l’herbe-à-peigne et la pomme de mai. Le ginseng. Les
rameaux morts et dénudés de rhododendrons tortus et noirs et
noueux. Il s’arrêta. Quelque chose dans le compost et la cendre. Il se
baissa pour le dégager. Il y en avait une petite colonie, rabougris,
desséchés et ridés. Il en ramassa un et l’examina et le renifla. Il en
mordit une bouchée tout au bord et se mit à mâcher.
Qu’est-ce que c’est ? Papa ?
Des morilles. C’est des morilles.
C’est quoi des morilles ?
Une sorte de champignon.
Ça se mange ?
Oui. Prends-en une bouchée.
C’est bon ?
Oui. Goûte.
Le petit renifla le champignon et mordit dedans et commença à
mastiquer. Il regardait son père. C’est drôlement bon, dit-il.
Ils cueillirent les morilles, de petites choses d’aspect bizarre qu’il
empilait dans le capuchon de la parka du petit. Ils redescendirent sur
la route à l’endroit où ils avaient laissé le caddie et ils établirent leur
bivouac à la cascade au bord du bief et lavèrent les morilles pour
enlever la terre et la cendre et les mirent à tremper dans une
casserole d’eau. Le temps d’allumer le feu il faisait nuit et il découpa

une poignée de champignons sur une bûche pour leur dîner et les
versa dans la poêle avec la graisse de porc d’une boîte de haricots
blancs et les fit mijoter lentement sur les braises. Le petit l’observait.
C’est un bon endroit Papa, dit-il.
Ils mangèrent les petits champignons avec les haricots et burent
du thé et en dessert ils eurent des poires en boîte. Il tassa le feu
contre le filon rocheux au pied duquel il l’avait préparé et il accrocha
la bâche derrière eux pour qu’elle leur renvoie la chaleur et ils
restèrent assis au chaud dans leur refuge pendant qu’il racontait des
histoires au petit. D’anciennes histoires de courage et de justice dont
il se souvenait jusqu’à ce que le petit s’endorme dans ses couvertures
puis il attisa le feu et s’étendit au chaud, repu, et écouta le
grondement sourd de la cascade derrière eux dans ce bois sombre et
nu.
Au matin il partit et suivit le sentier vers l’aval le long du torrent.
Le petit avait raison, c’était un bon endroit et il voulait s’assurer qu’il
n’y avait aucun signe d’autres visiteurs. Il ne trouva rien. Il resta un
moment à contempler le torrent là où il virait brusquement pour se
jeter dans un bief en moutonnant et en tourbillonnant. Il lança un
caillou blanc dans l’eau mais le caillou disparut aussi soudainement
que si on l’avait avalé. Il s’était arrêté jadis au bord d’un torrent
comme celui-ci, observant l’éclair des truites au fond d’un bief,
invisibles à l’œil nu dans l’eau couleur thé sauf à l’instant où elles se
tournaient sur le côté pour se nourrir. Réfléchissant le soleil tout au
fond de l’obscurité comme un éclair de couteaux dans une grotte.
On ne peut pas rester, dit-il. Il fait plus froid de jour en jour. Et la
cascade est une attraction. Ça l’était pour nous et ça le sera pour
d’autres et on ne sait pas qui ce sera et on ne peut pas les entendre
venir. Le coin n’est pas sûr.
On pourrait rester un jour de plus.
Le coin n’est pas sûr.
On peut peut-être trouver un autre endroit au bord du torrent.
Il faut qu’on continue d’avancer. Il faut qu’on aille vers le sud.
Le torrent ne va pas vers le sud ?
Non. Pas du tout.
Je peux le voir sur la carte ?
Oui. Attends que je la sorte.
La carte routière maintenant en lambeaux, une carte de
compagnie pétrolière, tenait autrefois avec du scotch mais à présent

ce n’était plus que des feuillets numérotés à la craie dans les coins
pour en faciliter l’assemblage. Il tria les pages molles et étala celles
qui correspondaient à l’endroit où ils se trouvaient.
On traverse un pont ici. Ç’a l’air d’être à une dizaine de
kilomètres. Ça c’est le torrent. Il va vers l’est. Nous on suit cette
route-ci le long du versant est des montagnes. Ça c’est nos routes, les
lignes noires sur la carte. Les routes d’Etat.
Pourquoi c’est des routes d’Etat ?
Parce qu’elles appartenaient aux Etats autrefois. A ce qu’on
appelait autrefois les Etats.
Mais il n’y a plus d’Etats ?
Non.
Qu’est-ce qui leur est arrivé ?
Je ne sais pas exactement. C’est une bonne question.
Mais les routes sont toujours là.
Oui. Pour encore quelque temps.
Combien de temps ?
J’en sais rien. Peut-être encore un moment. Il n’y a rien pour les
faire sauter alors elles devraient tenir le coup encore quelque temps.
Mais il n’y aura pas de voitures dessus et pas de camions non
plus.
Non.
D’accord.
Tu es prêt ?
Le petit opina de la tête. Il s’essuya le nez avec sa manche et hissa
son sac sur ses épaules et l’homme replia les feuillets de la carte et se
leva et le petit le suivit entre les palissades grises des arbres en
direction de la route.
Quand ils arrivèrent en vue du pont au-dessous d’eux il y avait un
semi-remorque en ciseau en travers de la chaussée, encastré dans la
rambarde métallique défoncée. Il s’était remis à pleuvoir et ils étaient
debout sous la pluie qui tapait doucement sur la bâche. Regardant
fixement devant eux par-dessous la pénombre bleue du plastique.
On ne peut pas faire le tour ? dit le petit.
Je ne crois pas. On peut sans doute passer par-dessous. Il faudra
peut-être décharger le caddie.
Le pont enjambait la rivière au-dessus d’un rapide. Ils
entendirent sa rumeur en débouchant du tournant de la route. Il y
avait un courant d’air dans la gorge et ils tirèrent sur eux les coins de

la bâche et poussèrent le caddie sur le pont. Ils voyaient la rivière en
bas à travers la structure métallique. Plus loin de l’autre côté du
rapide il y avait un pont de chemin de fer monté sur des piliers de
pierre à chaux. Bien au-dessus de l’eau les pierres des piliers
gardaient les taches des crues et la boucle de la rivière était obstruée
par d’énormes andains de broussailles et de branches noires et les
troncs d’arbre.
Le semi-remorque était là depuis des années, les pneus à plat et
en accordéon sous les jantes. L’avant du tracteur était coincé contre
la rambarde du pont et la remorque avait cisaillé et enfoncé la
sellette d’attelage et s’était encastrée à l’arrière de la cabine. L’arrière
de la remorque avait fait une embardée et enfoncé le parapet de
l’autre côté du pont et pendait à l’extérieur sur près d’un mètre audessus de la gorge de la rivière. Il poussa le caddie sous la remorque
mais la poignée coinçait. Il faudrait le passer par-dessous en le
penchant sur le côté. Il le laissa sous la pluie avec la bâche par-dessus
et ils se glissèrent presque à quatre pattes sous la remorque et il
laissa le petit à l’abri au sec dessous pendant qu’il grimpait sur le
marchepied du réservoir et qu’il essuyait l’eau de la vitre et regardait
à l’intérieur de la cabine. Il redescendit et leva le bras pour ouvrir la
portière puis grimpa à l’intérieur et referma la portière derrière lui. Il
s’assit et jeta un regard circulaire. Une vieille couchette de chauffeur
derrière les sièges. Des papiers par terre. La boîte à gants était
ouverte mais elle était vide. Il passa à l’arrière en se hissant entre les
sièges. Il y avait un mauvais matelas humide sur la couchette et un
petit réfrigérateur dont la porte était restée ouverte. Une table
escamotable. De vieux magazines par terre. Il inspecta les étagères
suspendues en contreplaqué mais elles étaient vides. Il y avait des
tiroirs sous la couchette et il les tira et fouilla parmi les détritus. Il
retourna à l’avant de la cabine et s’installa dans le siège du chauffeur
et regarda la rivière en bas à travers le lent goutte-à-goutte sur le
pare-brise. Le grêle martèlement de la pluie sur le toit métallique et
l’obscurité tombant lentement sur toute chose.
Cette nuit-là ils dormirent dans le camion et au matin la pluie
avait cessé et ils déchargèrent le caddie et transbordèrent toutes
leurs affaires par-dessous le camion et rechargèrent. Peut-être trois
cents mètres plus loin sur le pont gisaient les restes noircis de pneus
qu’on y avait brûlés. Il regardait la remorque. Qu’est-ce que tu crois
qu’il y a là-dedans ? dit-il.

Je ne sais pas.
On n’est pas les premiers ici. Alors il n’y a sans doute rien.
Il n’y a pas moyen d’y entrer.
Il pressa l’oreille contre le flanc de la remorque et cogna sur la
tôle avec le plat de la main. Ça m’a l’air vide, dit-il. On peut
probablement entrer par le toit. Quelqu’un aura sans doute fait un
trou sur le côté depuis le temps.
Avec quoi ils auraient fait un trou ?
Ils auront bien trouvé quelque chose.
Il enleva sa parka et la posa sur le caddie et grimpa sur le gardeboue du tracteur puis sur le capot et se hissa par-dessus le pare-brise
sur le toit de la cabine. Il se redressa et se tourna et regarda la rivière
au-dessous. Le métal mouillé sous ses pieds. Il regarda le petit en bas
sur le pont. Le petit semblait inquiet. Il se tourna et tendit le bras et
trouva une prise sur l’avant de la remorque et commença à se hisser
lentement en tirant sur ses bras. C’était tout ce qu’il pouvait faire et il
ne restait plus grand-chose de sa personne à soulever. Il passa une
jambe par-dessus le bord du toit et resta suspendu pour reprendre
haleine. Puis il fit encore un rétablissement et roula de l’autre côté et
s’assit.
Il y avait une lucarne à environ un tiers de la longueur du toit et il
s’avança jusque-là assis sur les talons. Le volet était parti et de
l’intérieur de la remorque venait une odeur de contreplaqué mouillé
et cette âcre puanteur qu’il avait fini par connaître. Il avait un
magazine dans la poche de son pantalon et il le sortit et en arracha
quelques pages et en fit une torche puis il prit son briquet et l’alluma
et la lâcha dans l’obscurité. Un léger chuintement. Il agita le
magazine pour dissiper la fumée et regarda dans la remorque. Le
petit feu qui brûlait au fond semblait très loin. En mettant la main en
visière il voyait presque jusqu’à l’arrière de la caisse. Des corps
humains. Etalés dans toutes les attitudes possibles. Desséchés et
rétrécis dans leurs vêtements pourris. La petite boule de papier
diminuait en se consumant et ne fut bientôt plus qu’une flammèche
puis s’éteignit, ne laissant pour un instant à peine qu’un vague dessin
dans l’incandescence comme la forme d’une fleur, d’une rose en
fusion. Puis tout redevint noir.
Ils bivouaquèrent cette nuit-là dans les bois sur une arête
dominant la vaste plaine de piémont qui s’étendait au loin vers le
sud. Il alluma un feu de cuisine contre un rocher et ils mangèrent le

dernier reste des morilles et une boîte d’épinards. Pendant la nuit un
orage éclata dans les montagnes et déferla sur le bas pays, craquant
et grondant dans un fracas de canonnade, faisant à chaque instant
surgir et resurgir de la nuit le monde gris et nu dans l’éclat voilé de la
foudre. Le petit s’agrippait à son père. Puis tout fut fini. Un bref
martèlement de grêle et ensuite la lente pluie froide.
Quand il se réveilla il faisait encore noir mais la pluie avait cessé.
Une lueur fumeuse là-bas dans la vallée. Il se leva et partit le long de
l’arête. Un brouillard de feu qui s’étendait sur des kilomètres. Il
s’était accroupi et l’observait. Il sentait l’odeur de la fumée. Il
humecta son doigt et le tendit dans le vent. Quand il se releva et qu’il
fit demi-tour pour revenir au bivouac la bâche où le petit s’était
réveillé était éclairée de l’intérieur. Dans l’obscurité la frêle forme
bleue semblait être le terrain d’une ultime entreprise à l’orée du
monde. Une chose presque inexplicable. Et qui l’était.
Toute la journée du lendemain ils se déplacèrent à travers le
brouillard dérivant de fumée de bois. Dans les ravins la fumée
sortant du sol pareille à de la brume et les minces arbres noirs se
consumant sur les pentes pareils à des bosquets de cierges païens.
Tard dans la journée ils arrivèrent à un endroit où le feu avait
traversé la route. Le macadam était encore chaud et plus loin il
commençait à ramollir sous leurs pieds. Le mastic noir brûlant se
collant à leurs chaussures comme des ventouses et s’étirant en
minces rubans noirs à mesure qu’ils avançaient. Ils firent halte. Il
faut qu’on attende, dit-il.
Ils revinrent sur leurs pas et établirent leur bivouac à même la
route et quand ils repartirent au matin le macadam avait refroidi. Au
bout d’un moment ils tombèrent sur une série d’empreintes
incrustées dans le goudron. Elles étaient apparues d’un seul coup. Il
s’accroupit pour les examiner.
Quelqu’un était sorti des bois pendant la nuit et avait continué le
long de la route sur le bitume fondu.
Qui c’est ? dit le petit.
J’en sais rien. Qui c’est tout le monde ?
Ils l’aperçurent qui peinait le long de la route devant eux, traînant
un peu la jambe et s’arrêtant de temps à autre, voûté et hésitant à
repartir.
Qu’est-ce qu’il faut faire, Papa ?
On n’a rien à craindre. On n’a qu’à le suivre et le surveiller.

Le garder à l’œil, dit le petit.
C’est ça. Le garder à l’œil.
Ils le suivirent sur un bon bout de chemin mais à son rythme ils
perdaient la journée et finalement il s’assit sur la route et ne se releva
plus. Le petit s’agrippait à la veste de son père. Ni l’un ni l’autre ne
parlaient. Il semblait aussi carbonisé que le pays qu’ils traversaient,
ses vêtements brûlés et noirs. Il avait un œil brûlé qui restait fermé et
sa chevelure pouilleuse n’était qu’une perruque de cendre sur son
crâne noirci. Au moment où ils le dépassèrent il baissa la tête.
Comme s’il avait fait quelque chose de mal. Ses chaussures étaient
entourées de fil de fer et enrobées de goudron et il restait assis en
silence, penché en avant dans ses guenilles. Le petit se retournait à
chaque pas. Il chuchotait : Papa ? Qu’est-ce qui lui est arrivé ?
Il a été foudroyé.
On ne peut pas l’aider ? Papa ?
Non. On ne peut pas.
Le petit le tirait par sa veste : Papa ? disait-il.
Arrête ça.
On ne peut pas l’aider Papa ?
Non. On ne peut pas l’aider. Il n’y a plus rien à faire pour lui.
Ils continuaient. Le petit pleurait. Il n’arrêtait pas de se
retourner. Quand ils arrivèrent en bas de la côte l’homme s’arrêta et
le regarda et regarda la route derrière eux. Le brûlé était tombé à la
renverse et de loin on ne pouvait même pas dire ce que c’était. Je
regrette, dit-il. Mais on n’a rien à lui donner. On n’a aucun moyen de
l’aider. Je suis désolé de ce qui lui est arrivé mais on ne peut rien y
changer. Tu le sais, hein ? Le petit gardait les yeux baissés. Il opina
de la tête. Puis ils repartirent. Il ne se retournait plus.
Au soir une morne lumière sulfureuse qui venait des incendies.
Dans les caniveaux de l’eau stagnante noircie par le ruissellement.
Les montagnes sous un linceul. Ils traversèrent sur un pont de béton
une rivière où des écheveaux de cendre et de boue se déplaçaient
lentement dans le courant. Des morceaux de bois carbonisés.
Finalement ils s’arrêtèrent et firent demi-tour et établirent leur
bivouac sous le pont.
Il avait gardé son portefeuille jusqu’à ce que le cuir perce un trou
dans son pantalon. Puis un jour il s’assit au bord de la route et le
sortit et tria ce qu’il y avait dedans. Un peu d’argent, des cartes de
crédit. Son permis de conduire. Une photo de sa femme. Il étala tout

sur le macadam. Comme des cartes à jouer. Il lança dans les bois le
morceau de cuir noirci par la sueur et resta assis avec la photo dans
sa main. Puis il la posa par terre sur la route et il se releva et ils
repartirent.
Au matin il était allongé les yeux levés sur les nids d’argile que les
hirondelles avaient construits dans les coins sous le pont. Il regardait
le petit mais le petit s’était tourné de l’autre côté et contemplait la
rivière.
On ne pouvait rien faire. Rien.
Le petit ne répondait pas.
Il va mourir. On ne peut pas partager ce qu’on a sinon on mourra
aussi. Je sais. Alors quand vas-tu te remettre à me parler ?
Je parle là.
Tu en es sûr ?
Oui.
D’accord.
D’accord.
Ils étaient debout de l’autre côté d’une rivière et l’appelaient. Des
dieux en loques se traînant dans leurs guenilles à travers le désert.
Errant sur le fond desséché d’une mer minérale au sol fracturé et
fendu comme une assiette qui vous serait tombée des mains. Les
trajectoires du feu bestial dans les sables coagulés. Les silhouettes
s’éloignaient. Il se réveilla et resta allongé dans le noir.
Les pendules s’étaient arrêtées à 1:17. Une longue saignée de
lumière puis une série de chocs sourds. Il se leva et alla à la fenêtre.
Qu’est-ce qui se passe ? dit-elle. Il ne répondit pas. Il alla à la salle
de bains et pressa l’interrupteur mais le courant était déjà coupé.
Une lueur rose mat dans la vitre de la fenêtre. Il mit un genou à terre
et tira sur le levier pour boucher la baignoire et tourna à fond les
deux robinets. Elle était debout en chemise de nuit dans l’embrasure,
s’agrippant au chambranle et se tenant le ventre d’une main. Qu’estce que c’est ? dit-elle. Qu’est-ce qui se passe ?
J’en sais rien.
Pourquoi tu prends un bain ?
Je ne prends pas de bain.
Un soir pendant les premières années il s’était réveillé dans un
bois dénudé et il était resté allongé à écouter les vols d’oiseaux
migrateurs tout là-haut dans l’âpre nuit. A des kilomètres de hauteur
avec leurs gloussements à demi étouffés ils tournaient autour de la

terre aussi absurdement que des insectes agglutinés sur le bord d’un
compotier. Il leur avait souhaité bon voyage et ils furent bientôt
partis. Il ne les avait plus jamais entendus.
Il avait un jeu de cartes qu’il avait trouvé dans une maison au
fond d’un tiroir de bureau et les cartes étaient usées et en accordéon
et il manquait le deux de pique mais ils jouaient quand même de
temps à autre à la lueur du feu, enveloppés dans leurs couvertures. Il
essayait de se rappeler les règles des jeux de son enfance. La crapette.
Une variante de whist. Il était certain de se tromper la plupart du
temps et il imaginait de nouveaux jeux et leur donnait des noms de
son invention. La Fausse Fétuque ou le Chat-Huant. L’enfant lui
posait parfois des questions sur le monde qui pour lui n’était même
pas un souvenir. Il avait du mal à trouver une réponse.
Il n’y a pas de passé. Qu’est-ce qui te ferait Plaisir ? Mais il avait
renoncé à lui dire des choses de son invention parce que ces choseslà n’étaient Pas vraies non plus et ça le mettait mal à l’aise de les dire.
L’enfant avait ses propres illusions. Comment est-ce que ça serait au
sud ? Y aurait-il d’autres enfants ? Il tentait d’y mettre un frein mais
son cœur n’y était pas. Qui aurait eu le cœur à ça ?
Aucune liste de choses à faire. Chaque jour en lui-même
providentiel. Chaque heure. Il n’y a pas de plus tard. Plus tard c’est
maintenant. Toutes les choses de grâce et de beauté qui sont chères à
notre cœur ont une origine commune dans la douleur. Prennent
naissance dans le chagrin et les cendres. Bon, chuchotait-il au petit
garçon endormi. Je t’ai toi.
Il pensait à la photo sur la route et il pensait qu’il aurait dû
essayer de la garder avec eux dans leurs vies d’une manière ou d’une
autre mais il ne savait pas comment. Il se réveilla en toussant et
partit plus loin pour ne pas réveiller l’enfant. Longeant un mur de
pierre dans le noir, enveloppé dans sa couverture, agenouillé dans les
cendres comme un pénitent. Il toussa jusqu’à ce qu’il sente le goût du
sang et il dit à voix haute le nom qu’elle avait jadis porté. Il pensait
qu’il l’avait peut-être dit dans son sommeil. Quand il revint le petit
était réveillé. Je te demande pardon, dit-il.
Ça ne fait rien.
Rendors-toi.
Je voudrais être avec ma maman.
Il ne répondit pas. Il s’assit à côté de la petite silhouette
enveloppée dans les couettes et les couvertures. Au bout d’un

moment il dit : Tu veux dire que tu voudrais être mort.
Oui.
Tu ne dois pas dire ça.
Je le dis quand même.
Ne le dis pas. C’est mal de le dire.
Je ne peux pas m’en empêcher.
Je sais. Mais il faut essayer.
Et comment je fais ?
J’en sais rien.
Assis en face d’elle de l’autre côté de la flamme de la lampe il lui
avait dit : On est des survivants.
Des survivants ? dit-elle.
Oui.
Pour l’amour de Dieu qu’est-ce que tu racontes ? On n’est pas des
survivants. On est des morts vivants dans un film d’horreur.
Je t’en supplie.
Ça m’est égal. Ça m’est égal que tu pleures. Ça ne signifie rien
pour moi.
S’il te plaît.
Arrête.
Je t’en supplie. Je ferai n’importe quoi.
Quoi par exemple ? Il y a longtemps que j’aurais dû le faire.
Quand il y avait trois balles dans le revolver au lieu de deux. J’ai été
idiote. On a déjà parlé de tout ça. Ce n’est pas moi qui en suis arrivée
là. On m’y a amenée. Et maintenant c’est fini pour moi. J’ai même
pensé ne rien te dire. Ç’aurait sans doute mieux valu. Tu as deux
balles de revolver et alors ? Tu ne peux pas nous protéger. Tu dis que
tu mourrais pour nous mais à quoi ça nous avance. Je l’emmènerais
avec moi et c’est pour toi que je ne le fais pas. Tu sais que je le ferais.
C’est ce qu’il faut faire.
Tu délires.
Non, je dis la vérité. Tôt ou tard ils nous attraperont et ils nous
tueront. Ils me violeront. Ils le violeront. Ils vont nous violer et nous
tuer et nous manger et tu ne veux pas regarder la vérité en face. Tu
préférerais attendre que ça arrive. Mais moi je ne peux pas. Je ne
peux pas. Elle était assise et fumait une mince vrille de vigne séchée
comme si ç’avait été un havane de luxe. La tenant avec une certaine
élégance, son autre main sur ses genoux joints et relevés. Elle

l’observait à travers la petite flamme. On parlait de la mort autrefois,
dit-elle. On n’en parle plus à présent. Et pourquoi ?
J’en sais rien.
Parce qu’elle est ici. Il ne reste plus de sujet de conversation.
Je ne t’abandonnerais pas.
Ça m’est égal. Ça ne rime à rien. Tu peux me considérer comme
une garce infidèle si ça te fait plaisir. J’ai pris un nouvel amant. Il
peut me donner ce que tu ne peux pas.
La mort n’est pas un amant.
Oh bien sûr que si.
S’il te plaît ne fais pas ça.
Je te demande pardon.
Je ne peux pas le faire seul.
Alors ne le fais pas. Je ne peux pas t’aider. On dit que les femmes
rêvent des dangers qui menacent ceux dont elles prennent soin et les
hommes des dangers qui les menacent eux-mêmes. Mais moi je ne
rêve plus du tout. Tu dis que tu ne peux pas ? Alors ne le fais pas.
C’est tout. Parce que j’en ai fini avec mon cœur de pute et depuis
longtemps. Tu parles de résister mais il n’y a pas moyen de résister.
Ça m’a arraché le cœur la nuit où il est né alors ne demande pas de la
compassion maintenant. Il n’y en a pas. Peut-être que tu sauras t’y
prendre. J’en doute, mais qui sait. La seule chose que je peux te dire
c’est que tu ne survivras pas pour toi-même. Je le sais parce que je ne
serais jamais arrivée jusqu’ici. Quelqu’un qui n’aurait personne ferait
bien de se fabriquer un fantôme plus ou moins acceptable. De lui
insuffler la vie et de le flatter avec des mots d’amour. De lui offrir la
moindre miette fantôme et de le protéger du mal avec son corps. En
ce qui me concerne mon seul espoir c’est l’éternel néant et je l’espère
de tout mon cœur.
Il ne répondait pas.
Tu n’as pas d’arguments parce qu’il n’y en a pas.
Vas-tu lui dire au revoir ?
Non. Certainement pas.
Attends jusqu’au matin. S’il te plaît.
Il faut que j’y aille.
Elle s’était déjà levée.
Pour l’amour de Dieu, femme. Qu’est-ce que tu veux que je lui
dise ?
Je ne peux pas t’aider.

Où vas-tu aller ?
Tu n’y vois même pas.
Je n’ai pas besoin de voir.
Il s’était levé. Je t’en supplie, dit-il.
Non, je ne veux pas. Je ne peux pas.
Elle était partie et le froid de son départ fut son ultime présent.
Elle ferait cela avec un éclat d’obsidienne. Il lui avait montré luimême comment s’y prendre. Plus tranchant que l’acier. Le bord de
l’épaisseur d’un atome. Et elle avait raison. Il n’y avait pas à discuter.
Les centaines de nuits qu’ils avaient passées à analyser le pour et le
contre de l’autodestruction avec le sérieux de philosophes enchaînés
au mur d’un asile d’aliénés. Au matin le petit n’avait rien dit du tout
et quand ils eurent bouclé leur paquetage et qu’ils furent prêts à
repartir sur la route il se retourna et jeta un regard en arrière sur leur
bivouac et il dit : Elle est partie, n’est-ce pas ? Et il répondit : Oui,
elle est partie.
Toujours si décidée, à peine surprise par les circonstances les plus
insolites. Une création parfaitement agencée pour aller au-devant de
sa propre fin. Ils étaient assis près de la fenêtre et mangeaient en
peignoir à la lumière d’une bougie un repas de minuit et regardaient
des villes lointaines brûler. Quelques nuits plus tard elle accouchait
dans leur lit à la lueur d’une lampe à pile. Des gants faits pour laver
la vaisselle. L’improbable apparition de la petite couronne de la tête.
Striée de sang et de maigres cheveux noirs. L’âcre odeur du
méconium. Les cris qu’elle poussait ne signifiaient rien pour lui.
Derrière la fenêtre rien que le froid de plus en plus vif, les incendies à
l’horizon. Il tenait bien haut le petit corps rouge décharné tellement à
vif et nu et il coupa le cordon avec un couteau de cuisine et enveloppa
son fils dans une serviette.
Tu avais des amis ? Oui. Bien sûr. Beaucoup ? Oui.
Tu te souviens d’eux ?
Oui. Je m’en souviens.
Qu’est-ce qui leur est arrivé ?
Ils sont morts.
Tous ?
Oui. Tous.
Ils te manquent.
Oui. Bien sûr.
Où est-ce qu’on va ?

On va au sud.
D’accord.
Ils furent toute la journée sur la longue route noire, s’arrêtant
l’après-midi pour manger chichement un peu de leurs maigres
provisions. Le petit avait sorti son camion de leur paquetage et
traçait des routes dans la cendre avec un bâton. Le camion avançait
lentement. Le petit faisait des bruits de camion. La journée semblait
presque chaude et ils dormirent sur les feuilles avec leurs sacs sous la
tête.
Quelque chose le réveilla. Il s’était tourné sur le côté et il écoutait.
Il leva lentement la tête, le revolver dans la main. Il baissa les yeux
sur le petit et quand il regarda de nouveau vers la route la tête du
convoi était déjà en vue. Grand Dieu, souffla-t-il. Il étendit le bras et
secoua le petit, les yeux toujours fixés sur la route. Ils approchaient
en traînant les pieds dans la cendre, secouant d’un côté puis de
l’autre leurs têtes encapuchonnées. Quelques-uns portant des
masques à cartouche filtrante. Un autre dans une combinaison de
protection biologique. Tachée et crasseuse. Tapant du pied, avec des
gourdins à la main, des tronçons de tuyau. Toussant. Puis il entendit
derrière eux sur la route ce qui semblait être un camion diesel. Vite,
souffla-t-il. Vite. Il fourra le revolver sous sa ceinture et saisit le petit
par la main et tira le caddie entre les arbres et le fit basculer dans un
endroit où il ne serait pas si facilement visible. Le petit était transi de
peur. Il le tirait contre lui. Ça va aller, dit-il. Il faut courir. Ne te
retourne pas. Viens.
Il empoigna leurs sacs à dos et les hissa sur son épaule et ils
s’élancèrent à travers les fougères qui tombaient en poussière sur
leur passage. Le petit était pétrifié. Cours, chuchotait-il. Cours. Il jeta
un regard derrière lui. Le camion arrivait avec un bruit de ferraille
dans son champ de vision. Des types à l’affût debout sur le plateau à
ridelles. Le petit était tombé et il le releva. Ça va aller, dit-il. Viens.
Il apercevait un vide entre les arbres et il pensait que c’était un
fossé ou une tranchée et ils traversèrent les herbes et débouchèrent
sur une ancienne piste. Des plaques de bitume fissurées visibles à
travers les tas de cendre. Il poussa le petit pour qu’il se baisse et ils
restèrent accroupis au pied du remblai, l’oreille tendue, hors
d’haleine. Ils entendaient le moteur diesel là-bas sur la route,
alimenté avec Dieu sait quoi. Quand il se redressa pour regarder il ne
vit que le haut du camion qui avançait le long de la route. Des types

debout sur le plateau, quelques-uns avec des fusils. Le camion passa
et la fumée noire du diesel monta en volutes entre les arbres. A en
juger par le bruit, le moteur était mal en point. Hoquetant et
crachant. Puis il lâcha.
Il s’était plaqué au sol, la main sur la tête du petit. Grand Dieu,
dit-il. Ils entendirent la chose cliqueter et ahaner puis s’arrêter. Puis
seulement le silence. Il avait le revolver à la main, il ne se souvenait
même pas qu’il l’avait retiré de dessous sa ceinture. Ils entendaient
les types parler. Les entendaient déverrouiller et soulever le capot. Il
restait assis avec le bras autour du petit. Chut, dit-il. Chut. Au bout
d’un moment ils entendirent le camion qui commençait à rouler.
Peinant et craquant comme un navire. Ils n’avaient sans doute pas
d’autre moyen de le faire démarrer que de le pousser et ils ne
pouvaient pas lui faire prendre assez de vitesse dans la montée. Au
bout de quelques minutes le camion hoqueta et soubresauta et
s’arrêta de nouveau. Il leva la tête pour regarder et à travers les
herbes à peine une centaine de mètres plus loin il y avait un des types
qui s’approchait, en train de défaire sa ceinture. Ils se figèrent.
Il avait armé le revolver et le pointait sur le type et le type s’arrêta
avec une main sur la hanche, son masque sale et froissé de peintre au
pistolet se gonflant et se dégonflant à chaque respiration.
Continue d’avancer.
Le type tourna la tête vers la route.
Ne regarde pas par là. Regarde-moi. Si t’appelles t’es mort.
Il s’approchait en tenant sa ceinture d’une main. Les trous
jalonnaient les progrès de son amaigrissement et d’un côté le cuir
avait l’aspect luisant du vernis à l’endroit où il affûtait la lame de son
couteau. Il descendit dans la tranchée de la piste et il regarda le
revolver et il regarda le petit. Des yeux fichés dans des coupelles de
crasse et profondément enfoncés. Comme si une bête cachée audedans d’un crâne épiait du fond des orbites. Il portait une barbe
dont le bas avait été taillé en carré au sécateur et il avait au cou un
tatouage d’oiseau fait par quelqu’un qui n’avait qu’une idée
approximative de leur apparence. Il était exsangue, hâve, rachitique.
Vêtu d’une salopette bleue souillée et coiffé d’une casquette de baseball noire sur le devant de laquelle s’étalait en lettres brodées le logo
d’une firme disparue.
Où tu vas ?
J’allais chier.

Où vous allez avec le camion ?
J’en sais rien.
Comment ça t’en sais rien ? Retire ton masque.
Il retira le masque en le passant par-dessus sa tête et le garda
dans la main.
J’en sais rien point final.
Tu ne sais pas où tu vas ?
Non.
Avec quoi roule le camion ?
Au diesel.
Combien vous en avez ?
Y a trois futs de deux cents litres sur le plateau.
Vous avez des munitions pour les fusils ?
Le type tourna la tête vers la route.
Je t’ai dit de ne pas regarder par là.
Ouais. On a des munitions.
Où vous les avez eues ?
On les a trouvées.
C’est un mensonge. Qu’est-ce que vous mangez ?
Tout ce qu’on peut trouver.
Tout ce que vous pouvez trouver.
Ouais. Il regardait le petit. Tu vas pas tirer, dit-il.
C’est ce que tu crois.
T’as que deux cartouches. Rien qu’une peut-être. Et ils
entendront la détonation.
Eux oui. Mais pas toi.
Et pourquoi d’après toi ?
Parce que la balle va plus vite que le son. Elle sera dans ta cervelle
avant que t’aies pu l’entendre. Pour l’entendre il faudrait que t’aies
un lobe frontal et des trucs avec des noms comme colliculus et gyrus
temporal et t’en auras plus. Ça sera plus que de la soupe. T’es toubib
? Je ne suis rien. On a un blessé. Tu perdras pas ton temps. A ton
avis j’ai l’air d’un demeuré ? J’sais pas de quoi t’as l’air. Pourquoi tu
le regardes ? Je peux regarder où je veux. Non tu ne peux pas. Si tu le
regardes encore une fois je te tue. Le petit avait les deux mains sur le
sommet du crâne et regardait entre ses avant-bras.
Je parie que ce garçon a faim. Pourquoi vous venez pas tout
simplement jusqu’à notre camion tous les deux. C’est pas la peine de
jouer les durs.

Vous n’avez rien à manger. Partons.
Où ça ?
Partons.
Je vais nulle part.
Ah oui ?
Non. Nulle part.
Tu crois que je ne te tuerai pas mais tu te trompes. Mais ce que je
préférerais c’est t’emmener un kilomètre ou deux plus loin sur cette
piste et te relâcher après. C’est toute l’avance dont on a besoin. Tu ne
nous trouveras pas. Tu ne sauras même pas par où on est partis.
Tu sais ce que je pense ?
Qu’est-ce que tu penses ?
Je pense que tu fais dans ton froc.
Il lâcha la ceinture et la ceinture tomba sur la piste avec les
ustensiles qui y étaient accrochés.
Une gourde. Une vieille sacoche militaire en toile. Un fourreau en
cuir pour un couteau. Quand il releva les yeux il tenait le couteau
dans sa main. Il n’avait fait que deux pas en avant mais il était
presque entre lui et l’enfant.
Qu’est-ce que tu crois que tu vas faire avec ça ?
Il ne répondit pas. Il était grand mais très agile. Il plongea et
empoigna le petit et roula et se releva avec le petit qu’il tenait contre
sa poitrine le couteau pointé sur la gorge. L’homme s’était déjà jeté à
terre et il pivota avec le revolver tenu à deux mains braqué sur le type
et fit feu en équilibre sur les genoux, à une distance d’un mètre
cinquante. Instantanément le type tomba en arrière et resta au sol
avec le sang qui jaillissait à gros bouillons du trou qu’il avait au front.
Le petit était affalé sur ses genoux sans aucune expression d’aucune
sorte sur son visage. L’homme passa le revolver sous sa ceinture,
hissa le sac à dos sur son épaule et releva le petit, lui fit faire demitour et le souleva pardessus sa tête et l’assit sur ses épaules et
s’élança sur l’ancienne piste, courant à mort, tenant le petit par les
genoux, le petit s’agrippant à son front, couvert de sang et muet
comme une pierre.
Ils arrivèrent à un vieux pont métallique dans les bois où la piste
disparue franchissait autrefois un cours d’eau maintenant
pratiquement disparu. Il sentait venir la quinte de toux et il avait à
peine assez de souffle pour tousser. Il sortit de la piste et entra dans
les bois. Il tourna et s’arrêta, hors d’haleine, en s’efforçant d’écouter.

Il n’entendait rien. Il fit encore cinq cents mètres sur ses jambes
chancelantes et pour finir il s’agenouilla et posa le petit à terre dans
les cendres et les feuilles. Il essuyait le sang de son visage et le serrait
contre lui. Ça va aller, dit-il. Ça va aller.
Dans le long soir froid de plus en plus sombre il ne les entendit
qu’une seule fois. Il tenait le petit contre lui. Il y avait une toux dans
sa gorge qui ne s’en allait jamais. Le petit si frêle et mince à travers sa
veste, tremblant comme un chien. Les bruits de pas dans les feuilles
cessèrent. Puis reprirent. Pas une parole, pas un appel, ce qui n’en
était que plus sinistre. Avec l’arrivée définitive de la nuit, le froid
refermait son étau et maintenant le petit tremblait violemment.
Aucune lune ne se levait au-delà des ténèbres et il n’y avait aucun
endroit où aller. Ils avaient une unique couverture dans leur
paquetage et il la sortit et en recouvrit le petit et il ouvrit la fermeture
éclair de sa parka et le serra contre lui. Ils restèrent allongés là un
long moment mais ils étaient transis et au bout d’un moment il se
redressa. Il faut qu’on bouge, dit-il. On ne peut pas rester allongés
ici. Il regardait tout autour mais il n’y avait rien à voir. Ses paroles
tombaient dans un noir sans profondeur ni dimension.
Il tenait le petit par la main tandis qu’ils se frayaient un chemin à
travers les bois en trébuchant à chaque pas. Il gardait l’autre main
tendue devant lui. Il n’aurait pas vu plus mal les yeux fermés. Le petit
était enveloppé dans la couverture et il lui dit de ne pas la lâcher
parce qu’ils ne la retrouveraient jamais. Le petit voulait qu’on le
Porte mais il lui dit qu’il fallait qu’il continue de marcher. Ils
passèrent toute la nuit à marcher dans les bois, tombant et
trébuchant, et bien avant l’aube le petit tomba et ne voulut plus se
relever. Il l’enveloppa dans sa propre parka et l’enveloppa dans la
couverture et s’assit et le prit dans ses bras en se balançant d’avant
en arrière. Il ne reste qu’une cartouche dans le revolver. Tu ne veux
pas voir la vérité en face. Tu ne veux pas.
Dans l’avare lumière qui passait pour du jour il posa le petit sur
les feuilles et s’assit, son regard scrutant les bois. Quand il fit un peu
plus clair il se leva pour inspecter le périmètre de leur bivouac de
fortune à la recherche d’un signe mais hormis leur propre trace
vaguement dessinée dans la cendre il ne voyait rien. Il revint et força
le petit à se lever. Il faut qu’on y aille, dit-il. Le petit restait assis, le
dos voûté, le visage vide. La saleté séchait dans ses cheveux et striait
son visage. Parle-moi, dit-il. Mais le petit se taisait.

Ils repartirent vers l’est entre les arbres morts encore debout. Ils
passèrent devant une vieille maison à pans de bois et traversèrent
une route de terre. Une parcelle défrichée qui avait peut-être été
jadis un jardin potager. S’arrêtant de temps à autre pour écouter.
L’invisible soleil ne projetait pas d’ombre. Ils débouchèrent
brusquement sur la route et d’un signe de la main il arrêta le petit et
ils s’accroupirent dans le fossé comme des lépreux et restèrent là à
écouter. Pas de vent. Un silence de mort. Au bout d’un moment il se
releva et s’avança sur la route. Il regarda derrière lui. Viens, dit-il. Le
petit sortit du fossé et l’homme montra du doigt les empreintes dans
la cendre là où le camion était passé. Le petit restait immobile,
enveloppé dans la couverture les yeux baissés sur la route.
Il n’avait aucun moyen de savoir s’ils avaient réussi à redémarrer
le camion. Aucun moyen de savoir combien de temps ils étaient prêts
à attendre en embuscade. Il dégagea le sac de son épaule et s’assit et
l’ouvrit. Il faut qu’on mange, dit-il. Tu as faim ?
Le petit hocha la tête.
Non. Bien sûr que non. Il sortit la bouteille d’eau en plastique et
dévissa le bouchon et la tendit au petit et le petit la prit et but debout.
Il abaissa la bouteille et reprit son souffle et s’assit sur la route et
croisa les jambes et se remit à boire. Puis il tendit la bouteille et
l’homme but et revissa le bouchon et fouilla dans le sac. Ils
mangèrent une boîte de haricots blancs qu’ils se passaient à tour de
rôle, et il jeta la boîte vide dans les bois. Puis ils repartirent sur la
route.
Les types du camion avaient bivouaqué à même la route. Ils y
avaient fait un feu et il y avait par terre des billettes de bois
carbonisées coincées dans le goudron fondu avec de la cendre et des
os. Il s’accroupit et posa la main sur le goudron. Cette vague chaleur
qui s’en dégageait. Il se releva et regarda au bout de la route. Puis il
emmena le petit avec lui dans les bois. Je veux que tu attendes ici,
dit-il. Je ne serai pas loin. Je t’entendrai si tu appelles.
Emmène-moi avec toi, dit le petit. Il allait se mettre à pleurer.
Non. Je veux que tu attendes ici.
S’il te plaît, Papa.
Arrête. Je veux que tu fasses ce que je dis. Prends le revolver.
Je ne veux pas du revolver.
Je ne t’ai pas demandé si tu en voulais. Prends-le.

Il retourna par les bois à l’endroit où ils avaient laissé le caddie. Il
était toujours là par terre mais il avait été pillé. Les quelques affaires
qui n’avaient pas été emportées éparses parmi les feuilles. Des livres
et des jouets qui appartenaient au petit. Ses vieilles chaussures et
quelques vêtements en loques. Il redressa le caddie et y remit les
affaires du petit et repartit vers la route. Puis il revint en arrière. Il
n’y avait rien à cet endroit-là. Une tache sombre de sang séché sur les
feuilles. Le sac à dos du petit avait disparu.
En revenant il trouva les os et la peau en tas avec des pierres pardessus. Une flaque de viscères. Il poussa les os avec la pointe de sa
chaussure. Apparemment on les avait fait bouillir. Aucune trace de
vêtements. L’obscurité revenait et il faisait déjà très froid et il fit
demi-tour et retourna à l’endroit où il avait laissé le petit et il
s’agenouilla et l’enlaça en le serrant contre lui.
Ils poussèrent le caddie à travers les bois jusqu’à l’ancienne piste
et ils le laissèrent là et longèrent la route vers le sud, pressant le pas
pour gagner de vitesse l’obscurité. Le petit tombait de fatigue et il le
souleva et le hissa sur ses épaules et ils continuèrent. Le temps
d’arriver au pont il ne restait pas beaucoup de jour. Il posa le petit
par terre et ils descendirent en aveugles au pied du remblai. Une fois
sous le pont il sortit son briquet et l’alluma et inspecta le sol à la
lueur de la flamme vacillante. Du sable et du gravier déposés par le
ruisseau. Il posa le sac à dos par terre et rangea le briquet et prit le
petit par les épaules. Il pouvait à peine le voir dans l’obscurité. Je
veux que tu attendes ici, dit-il. Je vais chercher du bois. Il faut qu’on
fasse du feu.
J’ai peur.
Je sais. Mais je serai tout près et je pourrai t’entendre alors si tu
as peur appelle-moi et je viendrai tout de suite.
J’ai très peur.
Plus vite je partirai plus vite je serai revenu et on fera un feu et
alors tu n’auras plus peur. Ne t’allonge pas. Si tu t’allonges tu vas
t’endormir et alors si je t’appelle tu ne répondras pas et je ne pourrai
pas te retrouver. Tu comprends ?
Le petit ne répondait pas. Il allait se mettre en colère mais il se
rendit compte que le petit hochait la tête dans l’obscurité. D’accord,
fit-il. D’accord.
Il grimpa en haut du remblai et entra dans les bois les mains
tendues devant lui. Il y avait du bois partout, du petit bois mort et

des branches mortes éparses sur le sol. Il allait et venait en les
poussant du pied pour les mettre en tas et quand il y en eut une
pleine brassée il s’arrêta et les ramassa et appela le petit et le petit
répondit et le guida de la voix jusqu’au pont. Ils restèrent assis dans
le noir pendant qu’il égalisait les morceaux de bois avec son couteau
pour empiler et cassait les petites branches à la main. Il sortit le
briquet de sa poche et pressa sur la molette avec le pouce. Il utilisait
de l’essence dans son briquet et elle brûlait avec une frêle flamme
bleue et il se pencha en avant pour allumer le petit bois et regarda la
flamme grimper dans l’entrelacs des branches. Il ajouta du bois sur
la pile et se baissa et souffla doucement sur la base du petit brasier et
arrangea le bois avec ses mains, juste comme ça pour que le feu
prenne forme.
Il fit encore deux sorties dans les bois, traînant des brassées de
broussailles et de branches jusqu’au pont et les poussant par-dessus
la rambarde. La lueur du feu était visible d’assez loin mais il ne
croyait pas qu’on pût l’apercevoir depuis l’autre route. Au-dessous du
pont il distinguait un bief sombre d’eau stagnante entre des rochers.
Une frange de glace déclive. Il était debout sur le pont et fit basculer
la dernière pile de bois, son haleine blanche à la lueur du feu.
Il était assis dans le sable et faisait l’inventaire du contenu du sac
à dos. Les jumelles. Une bouteille d’essence d’un quart de litre
presque pleine. La bouteille d’eau. Une pince. Deux cuillères. Il
sortait tout et l’alignait. Il y avait cinq petites boîtes de conserve et il
choisit une boîte de saucisses et une de maïs et il les ouvrit avec le
petit ouvre-boîte militaire et les posa près du feu et ils regardèrent
les étiquettes noircir et se tordre. Quand le maïs commença à fumer
il retira les boîtes du feu avec la pince et ils restèrent assis là penchés
sur les boîtes avec leurs cuillères, mangeant lentement. Le petit
tombait de sommeil.
Quand ils eurent mangé il emmena le petit sur le banc de gravier
au-dessous du pont et il repoussa la mince couche de glace de la
berge avec un bâton et ils restèrent agenouillés là pendant qu’il lavait
le visage et les cheveux du petit. L’eau était si froide que le petit en
pleurait. Ils allèrent un peu plus loin sur le gravier pour trouver de
l’eau propre et il lui lava encore une fois les cheveux du mieux qu’il
pouvait et il finit par s’arrêter parce que le petit poussait des
gémissements tellement l’eau était froide. Il le sécha avec la
couverture, agenouillé à la lueur du feu avec l’ombre entrecoupée de

la charpente du pont sur la palissade des troncs d’arbre de l’autre
côté du ruisseau. C’est mon enfant, dit-il. Je suis en train de lui laver
les cheveux pour enlever les restes de la cervelle d’un mort. C’est
mon rôle. Puis il l’enveloppa dans la couverture et le porta auprès du
feu.
Le petit était assis et vacillait. L’homme l’observait de peur qu’il
ne bascule dans les flammes. Du pied il dégagea des emplacements
dans le sable pour les hanches et les épaules du petit à l’endroit où il
allait dormir et il s’assit en le tenant contre lui, ébouriffant ses
cheveux pour les faire sécher près du feu. Tout cela comme une
antique bénédiction. Ainsi soit-il. Evoque les formes. Quand tu n’as
rien d’autre construis des cérémonies à partir de rien et anime-les de
ton souffle.
Il fut réveillé par le froid dans la nuit et il se leva et cassa encore
du bois pour le feu. Les formes des petites branches d’arbre d’une
incandescence orange dans les braises. Il souffla sur les flammes et y
remit du bois et s’assit en tailleur, adossé au pilier de pierre du pont.
De gros blocs de pierre calcaire empilés sans mortier. En haut la
ferronnerie brune de rouille, les rivets aplatis au marteau, les
traverses et les croisillons de bois. Le sable là où il était assis était
tiède au toucher mais loin du feu la nuit était d’un froid tranchant. Il
se leva et traîna sous le pont une nouvelle provision de bois. Il
écoutait. Le petit ne bougeait pas. Il s’assit à côté de lui et caressa ses
pâles cheveux emmêlés. Calice d’or, bon pour abriter un dieu. S’il te
plaît, ne me dis pas comment l’histoire va finir. Quand il releva les
yeux au loin sur l’obscurité de l’autre côté du pont, il neigeait.
Tout le bois qu’ils avaient à brûler était du petit bois et ils
n’avaient pas pour plus d’une heure de feu, peut-être un peu plus. Il
traîna le reste des broussailles sous le pont et entreprit de les casser,
se mettant debout sur les branches pour les briser à la bonne
longueur. Il pensait que le bruit allait réveiller le petit, mais il n’en
fut rien. Le bois mouillé sifflait dans les flammes, la neige continuait
de tomber. Au matin ils verraient s’il y avait des empreintes sur la
route ou pas. C’était à part le petit le premier être humain auquel il
avait parlé depuis plus d’un an. Mon frère enfin. Les calculs
reptiliens dans ces yeux froids et furtifs. Les dents grises en train de
pourrir. Gluantes de chair humaine. Qui a fait du monde un
mensonge, un mensonge de chaque mot. Quand il se réveilla la neige
s’était arrêtée et derrière le pont l’aube grumeleuse émergeait des

bois dénudés, les arbres noirs sur l’arrière-plan de la neige. Il était
couché en chien de fusil avec les mains entre les genoux et il se
redressa et ranima le feu et posa une boîte de betteraves dans les
braises. Le petit l’observait, recroquevillé par terre.
La neige fraîche formait un mince duvet à travers les bois, le long
des branches et ensachée dans les feuilles, déjà grise de cendre
partout. Ils retournèrent à l’endroit où il avait laissé le caddie et il le
reprit et y posa le sac à dos et ils regagnèrent la route. Pas
d’empreintes. Ils s’arrêtèrent pour écouter dans le silence total. Puis
ils repartirent le long de la route dans la boue grise de neige fondue,
le petit à son côté les mains dans les poches.
Ils marchèrent toute la journée, le petit gardant le silence. Quand
l’après-midi arriva le grésil avait fondu et le soir la route était sèche.
Ils ne s’arrêtaient pas. Combien de kilomètres. Une quinzaine, une
vingtaine ? D’habitude ils jouaient aux palets sur la route avec quatre
grosses rondelles en acier qu’ils avaient trouvées dans une
quincaillerie mais les rondelles avaient disparu avec tout le reste.
Cette nuit-là ils bivouaquèrent dans un ravin et firent un feu au pied
d’un petit escarpement rocheux et mangèrent leur dernière boîte de
nourriture. Il l’avait mise de côté parce que c’était le plat favori du
petit, du porc et des haricots blancs. Ils la regardèrent bouillir
lentement sur les braises et il la sortit du feu avec la pince et ils
mangèrent en silence. Il rinça la boîte vide avec de l’eau et la donna à
boire à l’enfant et ce fut tout. J’aurais dû être plus prudent, dit-il.
Le petit ne répondait pas.
Il faut que tu me parles.
D’accord.
Tu voulais savoir à quoi ressemblent les méchants. Maintenant tu
le sais. Ça pourrait se reproduire. Mon rôle c’est de prendre soin de
toi. J’en ai été chargé par Dieu. Celui qui te touche je le tue. Tu
comprends ?
Oui.
Il était assis, encapuchonné dans la couverture. Au bout d’un
moment il leva la tête. On est encore les gentils ? dit-il.
Oui. On est encore les gentils.
Et on le sera toujours.
Oui. Toujours.
D’accord.

Au matin ils sortirent du ravin et repartirent sur la route. Il avait
taillé pour le petit une flûte dans une tige de jonc qu’il avait trouvée
au bord de la route et il la sortit de sa veste et la lui tendit. Le petit la
prit sans mot dire. Au bout d’un moment il ralentit le pas et resta en
arrière et au bout d’un moment l’homme l’entendit qui jouait. Une
musique informe pour les temps à venir. Ou peut-être l’ultime
musique terrestre tirée des cendres des ruines. L’homme s’était
retourné et le regardait. Perdu dans sa concentration. Triste et
solitaire enfant-fée annonçant l’arrivée d’un spectacle ambulant dans
un bourg ou un village sans savoir que les acteurs ont tous été
enlevés par des loups.
Il était assis en tailleur dans les feuilles en haut d’une arête et
inspectait à la jumelle la vallée au-dessous. La forme figée d’une
rivière immobile. Les sombres silhouettes des cheminées de brique
d’une usine. Des toits d’ardoise. Un ancien château d’eau en bois
cerclé d’anneaux métalliques. Aucune fumée. Aucun signe de vie. Il
abaissa les jumelles, sans cesser de regarder.
Qu’est-ce que tu vois ? dit le petit.
Rien.
Il lui tendit les jumelles. Le petit se passa la lanière autour du cou
et porta les jumelles à ses yeux et ajusta la molette. Tout tellement
paisible autour d’eux.
Je vois de la fumée, dit-il.
Où ?
Derrière ces bâtiments.
Quels bâtiments ?
Le petit lui rendit les jumelles et il régla la molette. Le plus pâle
ruban. Oui, dit-il. Je la vois.
Qu’est-ce qu’il faut qu’on fasse, Papa ?
Je crois qu’on devrait aller y jeter un coup d’oeil. Seulement il
faut être prudents. Si c’est une commune ils auront dressé des
barricades. Mais ce ne sont peut-être que des réfugiés.
Comme nous.
Oui. Comme nous.
Et si c’est des méchants ?
Il faut prendre le risque. Il faut qu’on trouve quelque chose à
manger.
Ils laissèrent le caddie dans les bois et traversèrent une voie de
chemin de fer et descendirent un remblai abrupt à travers du lierre

noir mort. Il avait le revolver à la main. Reste près de moi, dit-il. Ce
qu’il fit. Ils se déplaçaient dans les rues comme des sapeurs du génie.
Un pâté de maisons à la fois. Une vague odeur de fumée de bois dans
l’air. Ils attendirent dans un magasin tout en surveillant la rue mais
rien ne bougeait. Ils fouillèrent dans les détritus et les gravats. Les
tiroirs des placards jetés par terre, du papier et des cartons gonflés
d’humidité. Ils ne trouvaient rien. Tous les magasins avaient été
pillés des années plus tôt, la plupart des vitres enlevées des vitrines.
A l’intérieur il faisait presque trop sombre pour voir. Ils gravirent les
marches en acier nervuré d’un escalier mécanique, le petit
s’agrippant à sa main. Quelques costumes poussiéreux accrochés à
un présentoir. Ils cherchaient des chaussures mais il n’y en avait pas.
Ils fouillèrent dans les ordures mais il n’y avait rien là qui pût leur
servir. En revenant il fit glisser les vestons des costumes de leurs
cintres et les secoua et les plia sur son bras. Partons, dit-il.
Il pensait qu’il devait y avoir quelque chose d’oublié mais il n’y
avait rien. Ils fouillèrent à coups de pied les détritus entre les rayons
d’un magasin d’alimentation. D’anciens emballages et de vieux
papiers et l’éternelle cendre. Il inspectait les rayons à la recherche de
vitamines. Il ouvrit la porte d’une chambre froide mais l’âcre odeur
fétide des morts lui sauta aux narines du fond de l’obscurité et il
referma aussitôt. Ils ressortirent dans la rue. Il regardait le ciel gris.
Le vague panache de leur haleine. Le petit n’en pouvait plus. Il lui
prit la main. Il faut qu’on cherche encore un peu, dit-il. Il faut
continuer à chercher.
Les maisons à la périphérie de la ville n’avaient guère davantage à
offrir. Ils étaient entrés dans une cuisine par l’escalier de service et
commençaient à inspecter les placards. Les portes des placards
étaient toutes restées ouvertes. Une boîte de levure. Il la scruta un
moment. Ils inspectèrent les tiroirs d’un buffet dans la salle à
manger. Ils passèrent dans le séjour. Des rouleaux de papier peint
par terre sur le plancher comme d’antiques documents. Il laissa le
petit assis sur l’escalier avec les vestons posés sur les marches
pendant qu’il allait inspecter les pièces du hau