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Matériaux philosophiques et scientifiques pour un matérialisme contemporain

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CANT1930036
Année:
2013
Editeur::
Éditions Matériologiques
Langue:
french
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2015
Langue:
french
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Sous la direction de



Marc Silberstein





Matériaux philosophiques et scientifiques pour un matérialisme contemporain. Volume 1


Sciences, ontologie, épistémologie





2013





Copyright


© Editions Matériologiques, Paris, 2016

ISBN numérique : 9782919694204

ISBN papier : 9782919694518

Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.





Présentation


Le matérialisme est une position philosophique au destin paradoxal : c’est la conception d’arrière-plan de toutes les sciences abouties – il semble même aller de soi ou n’avoir besoin que de se révéler qu’en filigrane –, tout en étant dans le même temps dénigré, malmené, incompris par nombre de nos contemporains. Même dans le pays de Diderot, d’Holbach, La Mettrie… Entre indifférence et péjoration, ce terme, que certains évacuent pudiquement au profit des mots « naturalisme » ou « physicalisme », nous semble ainsi devoir être sans cesse revendiqué. C’est la raison d’un tel livre et de ce titre : Matériaux philosophiques et scientifiques pour un matérialisme contemporain.





Table des matières


Introduction. L’« unité plurielle » du matérialisme (Marc	Silberstein) 1 - Le matérialisme comme axiome épistémique

2 - Le matérialisme en actes





Partie 1. Philosophie du matérialisme

Chapitre 1. Le rôle du naturalisme métaphysique en science   	 (Martin	Mahner) 1 - Le naturalisme et la méthode scientifique

2 - Naturalisme ou non-interventionnisme ?

3 - La métaphysique du naturel et du surnaturel

4 - Testabilité et surnaturel

5 - Naturalisme et explication scientifique

6 - Naturalisme métaphysique versus mét; hodologique

7 - Conclusion





Chapitre 2. La fonction architectonique du matérialisme (Marc	Silberstein) 1 - Les ontologies disponibles

2 - Néopositivisme et matérialisme

3 - L’engagement ontologique de Quine

4 - L’ontologie : du choix des principes aux tests empiriques

5 - Athéisme et antitéléologie

6 - Conclusion





Chapitre 3. Le matérialisme systémiste selon Mario Bunge (Pierre	Deleporte) 1 - Un matérialisme émergentiste « scientifique »

2 - Une ontologie matérialiste systémiste et émergentiste

3 - Société et culture

4 - Esprit et pensées

5 - Matérialismes et dialectique

6 - Philosophie, science, morale

7 - Lire Bunge





Intermède Chapitre 4. Aléas et avatars du spiritualisme français au XIXe siècle (Marc	Silberstein) 1 - Les acteurs du débat : spiritualisme, positivisme, matérialisme

2 - Elme-Marie Caro   et la métaphysique de droit divin

3 - Conclusion





Partie 2. Matérialisme, niveaux, réductionnisme, émergence

Chapitre 5. Matérialisme et théorie des unités de niveau d’intégration (Chomin	Cunchillos) 1 - Les « limites de l’explication scientifique »

2 - La « résolution de problèmes »

3 - L’origine de la contingence

4 - L’alternative

5 - Le discours scientifique

6 - L’« indétermination » quantique

7 - Les niveaux d’intégration de la matière

8 - L’« atomisme explicatif »

9 - Le concept de niveau

10 - La théorie des unités de niveau

11 - Les unités de niveau d’intégration

12 - Les systèmes

13 - Les êtres vivants

14 - L’unité dans les niveaux biologiques

15 - La pulsation





Chapitre 6. La réduction, l’émergence, l’unité de la science et les niveaux de réalité (Maximilian	Kistler) 1 - Paradigmes de réduction

2 - Deux concepts d’émergence

3 - Conclusion





Chapitre 7. Le réductionnisme scientifique et le matérialisme éliminativiste (Mathieu	Charbonneau) 1 - Théorie classique du réductionnisme

2 - L’autonomie de la psychologie cognitive

3 - Le néoréductionnisme et le matérialisme éliminativiste

4 - Le matérialisme éliminativiste en sciences cognitives

5 - Conclusion. Le prophétisme antiréductionniste





Chapitre 8. Le réductionnisme conservatif. Conserver les sciences spéciales par réduction (Christian	Sachse) 1 - Réductionnisme ontologique. Identité des occurrences de propriétés

2 - Des arguments réductionnistes implicitement éliminativistes

3 - Des arguments antiréductionnistes et leurs implications

4 - Le réductionnisme conservatif





Chapitre 9. Le nouveau réductionnisme « nouvelle vague » de John Bickle (Luc	Faucher et Pierre	Poirier) 1 - Les formes de la réduction en philosophie

2 - La vraie réduction dans les vraies sciences

3 - Les critiques

4 - Conclusion





Chapitre 10. L’émergence et la réalité des états compatibles inobservables : le cas de l’entropie (Laurent	Jodoin) 1 - Émergence et niveaux de réalité

2 - Entropie

3 - Conclusion





Partie 3. Philosophie de la physique

Chapitre 11. Matière et nécessité dans la connaissance scientifique (Michel	Paty) 1 - Esquisse de l’argument

2 - L’idée de nécessité, la science classique et le criticisme

3 - Connaissance et immanence

4 - L’intelligibilité des changements de connaissance

5 - Figures de la nécessité d’après les sciences contemporaines

6 - Unité, cohérence, invariance

7 - La durée temporelle et le contingent dans le nécessaire





Chapitre 12. Y a-t-il quelque chose de pourri au royaume de Copenhague ? (Jean	Bricmont) 1 - La superposition des états

2 - Le problème de la complétude de la mécanique quantique

3 - Intermède « philosophique » : pragmatisme, empirisme, réalisme

4 - La version implicite de l’interprétation orthodoxe

5 - L’objection des boîtes d’Einstein

6 - La non-localité

7 - La solution de Broglie-Bohm





Chapitre 13. La physique quantique réfute-t-elle le réalisme, le matérialisme et le déterminisme ?   	 (Mario	Bunge) 1 - Le point de vue subjectiviste

2 - Le recours à l’expérience

3 - Critique de l’interprétation subjectiviste

4 - Indétermination et décohérence

5 - La théorie quantique n’est pas liée aux observateurs

6 - La théorie quantique et le réalisme : une histoire intriquée

7 - La matière s’est-elle volatilisée ?

8 - L’indéterminisme

9 - La rationalité est-elle limitée ?

10 - Conclusion





Chapitre 14. Particules en mouvement : la conception physique de la matière   	 (Michael	Esfeld) 1 - La théorie de la matière de Newton

2 - La matière en mécanique quantique

3 - Physique et matérialisme





Chapitre 15. La notion d’information et le matérialisme (Gérard	Chazal) 1 - La théorie de l’information (Shannon et Weaver)

2 - De la machine abstraite aux thèses fonctionnalistes

3 - Le problème de l’origine de l’information

4 - Pour une conception matérialiste de l’information





Partie 4. Philosophie de la biologie

Chapitre 16. Penser la singularité du vivant dans un cadre matérialiste (Gilbert	Lechermeier) 1 - Les sciences du vivant, sciences empiriques constituées autour de l’unicité du monde vivant

2 - La singularité du vivant à travers ses modèles

3 - La convergence des théories scientifiques autour de ces modèles livre des facettes différentes d’une même réalité





Chapitre 17. Faut-il éliminer le concept d’émotion ? (Thibault	Racovski) 1 - Critique des théories cognitivistes des émotions

2 - Une tripartition du champ des émotions ?

3 - La pertinence limitée des espèces naturelles pour l’étude des émotions

4 - Conclusion





Introduction. L’« unité plurielle » du matérialisme




	 	 	 	Marc 	Silberstein 	 	 	Formation en biologie du comportement. Éditeur spécialisé dans l’édition scientifique et philosophique. Fondateur des Éditions Matériologiques en 2010.

	 Avec Jean-Jacques Kupiec et al. (dir.), Le Hasard au cœur de la cellule, EM, 2011.

	 Avec Thomas Heams, Philippe Huneman, Guillaume Lecointre (dir.), Les Mondes darwiniens. L’évolution de l’évolution, 1re éd. : 2009, nouvelle éd. : EM, 2011 (en anglais, Handbook of evolutionary thinking in the sciences, Springer, 2014).

	 Avec Franck Varenne (dir.), Modéliser & simuler. Épistémologies et pratiques de la modélisation et de la simulation, tome 1, EM, 2013.

	 Avec Gérard Lambert & Philippe Huneman, Disease, Classification and Evidence : New essays in the philosophy of medicine, Springer, 2014.





	 	 	Le matérialisme n’est pas une science : c’est une position avant tout philosophique, et aussi métaphysique, ouverte sur les apports des sciences, sur la science dans sa diversité et dans son unité, et qui permet de concevoir le monde dans son immanence [1] .




	 	 	UNE « UNITÉ PLURIELLE »... Ni oxymore ni concept dialectique, un simple terme voulant signifier de manière condensée que le livre qui s’ouvre ici veut à la fois présenter une défense du matérialisme comme principe unitaire de compréhension du monde et une illustration 1˚ des formes relativement variées de ses manifestations théoriques et 2˚ des nombreux domaines scientifiques où il est mis à l’épreuve et auxquels il contribue. Cette pluralité indique donc notre souci d’examiner comment le matérialisme peut trouver sa place soit comme « principe régulateur » (ici, une maxime aidant à développer une explication scientifique du monde), « principe d’unification » (des sciences de la nature comme de l’Homme et de la société) et « principe heuristique » (en tant que procédure méthodologique de fiabilité de l’assertabilité des énoncés scientifiques et métascientifiques), soit comme la meilleure ontologie possible eu égard à ce que les sciences exhibent des segments de la nature qu’elles étudient. Ce matérialisme pluriel se conçoit autant pour des raisons épistémologiques que pour des raisons d’éthique de la connaissance, afin de ne jamais se figer en un totem doctrinal ; ainsi les matérialistes doivent être leurs « meilleurs adversaires », dans un processus d’« endocritique » (pour reprendre une expression du physicien Jean-Marc Lévy-Leblond) de leurs idées.

	 	 	Notons que si les philosophes (ontologues, épistémologues) matérialistes se doivent de connaître les sciences sur lesquelles et à partir desquelles ils s’expriment, « les scientifiques qui ne mettent pas à jour leur philosophie contaminent leur science avec des philosophies moribondes [2]  ». En définitive, nous pensons que se situer au sein du matérialisme tel que défini plus loin est la condition pour ne pas déroger à des consignes méthodologiques salutaires, mais à la condition auxiliaire – et cependant impérative – d’appliquer ces consignes à l’intérieur même du matérialisme qu’il s’agit de constituer à la façon d’un bateau de Neurath [3] .

	 	 	Avant d’entrer dans le vif du sujet, on ne peut passer sous silence, quelque banal que cela puisse paraître, la bassesse ordinaire de nombre d’attaques antimatérialistes. Le sens usuel du terme « matérialiste » concourt à le rendre suspect, en dépit de son histoire flamboyante pendant le siècle des Lumières [4] . Dans le sans-gêne lexical qui s’impose à notre époque, ce mot « matérialisme » veut dire, confondus tac(t)itement, l’« amour de l’argent », le lucre, voire la débauche, aussi bien que l’ontologie défendue dans ce livre. Connaissons-nous d’autres doctrines philosophiques dévaluées de la sorte, par le fait d’avoir donné à la langue courante un mot porteur de toutes les trivialités et de toutes les indécences ? Ainsi va l’antimatérialisme vulgaire…

	 	 	Quant aux philosophes antimatérialistes, ils ne s’embarrassent pas toujours de précautions. Ne voulant pas multiplier les citations, retenons à titre de propos exemplaire cette déclaration du poppérien Tom Settle, en 1989, dans un ouvrage en l’honneur du philosophe réfutationniste :

	 	 	 	Le programme explicatif du matérialisme commença par faire de belles promesses, comme lors d’une campagne électorale : la science parviendrait à faire bien mieux que la religion, religion qui explique tout de manière ad hoc par l’intervention créatrice de Dieu ; la science allait découvrir les lois de la nature et expliquer toutes choses au moyen de ces lois. L’immense succès de la physique newtonienne gagna bon nombre d’électeurs à la cause de la science, conçue comme un programme pleinement rationnel. Mais ce programme recèle le monstre de l’impérialisme ; or, la biologie, précisément, exige maintenant de la communauté scientifique qu’elle l’anéantisse. Le matérialisme, créateur en tant que programme de recherche, est mortellement impérialiste en tant qu’ontologie [5] .



	 	 	Réclamant à la fin de sa contribution la « mise à mort du monstre [le matérialisme] [6]  », Settle se drape ensuite dans le blanc manteau de la tolérance, demandant aux matérialistes, à ces scientifiques, à ces évolutionnistes « arrogants », de bien vouloir écouter ceux qui, comme lui, ne croient pas au matérialisme. Cette attitude, dont on ne sait si elle est candide ou manœuvrière, est assez typique des critiques du matérialisme, qu’ils accusent, entre autres poncifs, d’être hégémonique, froid, déshumanisant, insuffisant car incapable de répondre aux « mystères » de l’univers, pire, de reconnaître qu’il en existe. S’il fallait trouver une justification « émotionnelle » à la mise en œuvre et à la parution de Matériaux philosophiques et scientifiques pour un matérialisme contemporain 	 [7] , elle serait à trouver dans l’exaspération ressentie face à de tels propos dont le pathétique le dispute au ressassement.





1 - Le matérialisme comme axiome épistémique


	 	Le matérialisme est donc la doctrine ontologique stipulant que les entités constitutives du monde sont matérielles, autrement dit qu’il n’existe pas d’entités immatérielles en tant que constituants. Du point de vue des entités reconnues, l’intersection entre l’ensemble des attributs de la position matérialiste et celui de la position idéaliste ou immatérialiste est vide. Cette assertion n’a plus à être considérée comme un postulat primitif de cette ontologie mais comme un résultat scientifique : aucune expérience scientifique digne de ce nom n’a jamais montré l’existence des entités immatérielles de l’idéalisme et du spiritualisme, et aucune de ces thèses métaphysiques ne semble pouvoir en rendre compte en termes de cohérence, de parcimonie [8] , même si la physique quantique semble propice à parler sans précaution de la « dématérialisation » de la matière (pour une réfutation de cette prétention lourde de conséquences, voir dans ce livre Michel Paty, chapitre 11, « Matière et nécessité dans la connaissance scientifique » ; Jean Bricmont, chapitre 12, « Y a-t-il quelque chose de pourri au royaume de Copenhague ? » ; Mario Bunge, chapitre 13, « La physique quantique réfute-t-elle le réalisme, le matérialisme et le déterminisme ? » ; Michael Esfeld, chapitre 14, « Particules en mouvement : la conception physique de la matière »). La concevabilité ontologique, c’est-à-dire la réduction de l’exubérance ontologique (dans l’absolu, tous les paramètres et toutes lois sont envisageables, ainsi que leur combinatoire exhaustive), se résout en une acceptabilité scientifique, après un processus de transformation théorico-empirique des possibles (ce qui pourrait être) en plausibles (ce qui est, probablement).

	 	 	Le matérialisme – en tant que « ratio-empirisme » (terme emprunté à Mario Bunge) et en tant que bateau de Neurath [9]  – ne saurait être une ontologie intégralement fondationnaliste (si cela était envisageable, cela signifierait qu’il est possible d’obtenir une réduction complète des énoncés dérivés – ceux de toutes les sciences empiriques – à des énoncés primitifs inanalysables), mais plutôt une postulation d’entités et de processus. On sait que les projets fondationnalistes sont criblés de dettes conceptuelles ; il vaut mieux laisser cette ambition démesurée aux métaphysiciens spiritualistes qui, eux, sont capables de distinguer « un point de vue de Dieu », ce surplomb céleste d’où l’on voit infailliblement ce qu’est le monde. On peut néanmoins envisager que si l’ontologie générale est un horizon au-delà de nos moyens de la fonder, la somme des ontologies locales (ou régionales – chaque domaine ou discipline, ou région du savoir, disposant de son propre régime de révisabilité de son ontologie, eu égard à l’état de ses connaissances) peut nous permettre de disposer d’une ontologie quasi générale.

	 	 	Le matérialisme comme méthodologie ou le matérialisme comme ontologie (la « matériologie ») s’opposent donc à l’ontologie spiritualiste en ce qu’ils sont un plaidoyer pour le connaissable, tandis que cette dernière promeut l’inconnaissable absolu (même dans ses tentatives d’imputation d’existence à des entités sans crédibilité [10] ). On peut se demander à cet égard si le matérialisme est davantage une doctrine éliminatrice que prescriptive. Expliquons-nous : le matérialisme, en tant qu’engagement ontologique, est une procédure décisionnelle quant aux entités requises pour construire le monde ; il en garde certaines, en élimine d’autres. Cependant, le matérialisme est faiblement prescriptif au sens où il n’indiquerait que les entités dûment éliminables, au regard des théories robustes de la science en marche, et non pas les entités à rechercher, alors que le spiritualisme oscille entre la prescription de rechercher les manifestations de ses entités les plus enfouies dans le surnaturel (pour ce spiritualisme attiré par la science, la science est le cochon truffier de la théologie), telles que les entéléchies, l’Esprit, le principe ou l’élan vital, etc., ou de les déclarer inaccessibles à tout processus de connaissance. Le spiritualisme et ses multiples formes affiliées ne peuvent donc prétendre à rien en matière de connaissance et de savoirs, à partir du moment où ils stipulent des inconnaissables de principe, au nom d’un mystère primordial, c’est-à-dire échappant aux moyens rationnels et immanents de la juridiction du vrai, du faux, du possible et de l’impossible. Il y a toujours dans le spiritualisme un indicible qui se cèle de lui-même et à lui-même, là où le matérialisme qui se sait cognitivement limité – car produit par le cerveau des humains – propose une ontologie dans laquelle l’inconnu est immanent au processus même du connaître.

	 	 	C’est ici que se pose la question du degré de scepticisme (passage du doute constructif de la science au scepticisme radical sur lequel rien ne peut être bâti) [11]  que rencontre tout ontologue (scientifique et/ou philosophe). Sans pouvoir développer ce point, on peut avancer qu’un important critère de « démarcation » pour la philosophie des sciences ne serait pas tant celui qui se donnerait comme apte de faire le départ entre science et métaphysique – dont on connait l’entrelacs –, mais entre scepticisme raisonnable (le doute) [12]  et scepticisme radical.

	 	 	D’autres questions de l’ordre du scepticisme constructif se posent au sujet du matérialisme : en quoi le matérialisme, dans ses formes les plus élaborées, est-il adéquat au projet de description scientifique du monde ? Comment les sciences particulières et les théories matérialistes interagissent pour se (re)construire les unes les autres ? En quoi le matérialisme, principe d’unification, doit-il néanmoins devenir, dans cette confrontation avec les sciences particulières, un faisceau de conceptions adéquates éventuellement modulables et, par conséquent, comment articule-t-on les matérialismes inhérents aux sciences positives – matérialismes régionaux – et le matérialisme en tant qu’ontologie – matérialisme général ? En quoi est-il possible de concilier les exigences de « neutralité métaphysique » de la science – sans être dupes de la formule « neutralité métaphysique » – et les revendications d’un engagement ontologique matérialiste [13]  ? Si ce livre ne peut espérer répondre pleinement au gigantesque chantier de ces questions, il espère néanmoins convaincre de son ambition d’en poser quelques jalons. On demandera alors aux lecteurs de reconnaître que le matérialisme ne se réduit pas à une « philosophie spontanée » des scientifiques produisant tous les jours des masses de résultats relatifs au monde, dans l’observance obvie des procédures de la méthode scientifique, c’est-à-dire du matérialisme méthodologique.

	 	 	Le matérialisme qui nous intéresse dans ces lignes, c’est celui de cette matérialité initiale qui doit suffire à rendre compte de la multiplicité des manifestations du monde et ce, à tous les niveaux d’organisation : depuis les niveaux les plus élémentaires (« particules ») jusqu’aux niveaux les plus complexes (conscience, symboles, significations, etc.), en passant par les niveaux intermédiaires (êtres vivants, société, etc.). Les entités telles que les symboles, les idées, les pensées, sont occurrentes si et seulement si un substrat matériel leur pré-existe. En suivant la théorie du matérialisme scientifique de Mario Bunge [14] , on peut poser que le matérialisme est effectif s’il possède les attributs suivants : il est moniste (une et une seule « substance »), réaliste (ce qui est matériel est réel, ce qui est réel est matériel) [15] , scientifique (il s’appuie sur les acquis de la science pour s’amender tout en donnant aux scientifiques les moyens ontologiques de dépasser une stricte conception instrumentaliste, opérationnaliste ou positiviste de leur activité ; en un sens, il y a « coévolution » de la science et du matérialisme) [16] . Ainsi, l’idée de la science que nous voulons défendre en défendant le matérialisme est sans doute à rapprocher de ce que dit Émile Meyerson dans De l’explication dans les sciences :

	 	 	 	La conception courante de la science, qui est la conception positiviste, néglige deux constatations qui nous apparaissent comme fondamentales, à savoir ce fait indubitable que la science est essentiellement ontologique, qu’elle ne peut se passer d’une réalité posée en dehors du moi et, d’autre part, sa tendance, tout aussi manifeste, à dépasser la recherche de la loi par celle d’explication [17] .



	 	 	Meyerson parle alors d’« ontologie scientifique ». On souscrit aussi à ce que dit le logicien Willard Van Orman Quine – reprenant à son compte la position de Meyerson – pour qui la différence entre « questions ontologiques et hypothèses scientifiques » n’est envisageable que si l’on tient à la distinction entre les prédicats « analytique » et « synthétique », ce qu’il récuse [18] . Ce dernier précise :

	 	 	 	Le souci de répondre à la question « Qu’est ce qui existe ? » est une préoccupation possédée en partage par la philosophie et par la plupart des autres genres de prose non fictive. […] Ce qui différencie (de la science) le souci ontologique du philosophe, c’est seulement l’envergure des catégories. Étant donné des objets physiques en général, le représentant de la science naturelle est celui qui décide au sujet des opossums et des licornes [19] . […] D’autre part, l’examen de l’acceptation non critique de ce royaume d’objets physiques lui-même, ou de classes, etc., est dévolu à l’ontologie. Ici la tâche est de rendre explicite ce qui a été laissé tacite, et de rendre précis ce qui a été laissé vague, […] de nettoyer les bidonvilles ontologiques [20] .



	 	 	Enfin, ce matérialisme est émergentiste et systémiste. Disons tout de suite un mot de la délicate notion d’émergence, possible source de malentendus. Par émergence, on devrait entendre, selon nous, le passage d’un état donné de structuration de la matière à un état plus « productif » en termes de propriétés et de moyens d’interaction avec l’environnement mais sans pour autant penser que ces nouvelles propriétés relèvent de lois irréductibles, en principe, à celles qui participent de l’élaboration du niveau d’intégration inférieur (et ainsi de suite). Ce n’est donc pas nécessairement un changement de lois qui intervient pour transformer un niveau en un autre mais un changement dans l’ordonnancement des matériaux disponibles. De ce point de vue, les propriétés du système étudié changent par l’effet variationnel des paramètres en jeu et des structures qualitativement différentes de celles données au départ du processus apparaissent (émergent) sans pour autant qu’il soit nécessaire d’analyser ceci en termes de changement dans la loi d’évolution du système ; nous avons donc une transition continuiste et non pas un « mystérieux » saut qualitatif – même si, en termes d’effets, un surcroît qualitatif est obtenu, ce qui est la condition de l’évolution des structures –, un processus de bas en haut et non de haut en bas, avec le bénéfice d’une élimination totale du risque finaliste. Cette conception de l’émergence n’est pas antinomique avec celle d’un réductionnisme subtil [21] .

	 	 	Retrouvons à nouveau l’expression « unité plurielle du matérialisme », étant entendu qu’il peut coexister dans ce champ doctrinal des divergences entre les tenants du matérialisme ontologique et ceux qui, en sciences, se satisfont d’un matérialisme méthodologique en se dessaisissant de la question ontologique [22] . Signalons aussi la tension entre les positions réductionniste et antiréductionniste au sein du matérialisme. Ces thèmes d’une importance cruciale sont traités respectivement dans la partie 1 (« Philosophie du matérialisme ») et la partie 2 (« Matérialisme, niveaux, réductionnisme, émergence »).

	 	 	Nous l’avons déjà dit, le matérialisme peut être conçu comme un principe d’unification, en tant qu’il est un monisme ou, pour le dire autrement, en tant qu’il est réductionniste quant aux « objets », aux entités et processus du monde, mais non pas éliminativiste quant aux propriétés : en ultime instance, le monde est constitué d’un petit nombre d’entités mais leurs combinaisons et les processus d’émergence qui en découlent confèrent aux nouveaux objets ainsi obtenus des propriétés qu’il semble illusoire, pour des raisons épistémiques, de penser pouvoir réduire, plus encore, éliminer du lexique même de la science [23] . Ceci permettrait de penser les sciences de manière unitaire tout en reconnaissant une autonomie disciplinaire et méthodologique des diverses sciences, réglée par la catégorie de matière, cette matière étant susceptible de prendre une multitude de formes et de donner lieu à une variété colossale de manifestations phénoménales. Le pluralisme des propriétés est dérivé du monisme des entités et c’est dans cette relation des propriétés aux entités que se lit le principe régulateur du matérialisme, dans sa capacité à faire dériver les premières des secondes sans recourir à l’inflation des entités, comme c’est le cas dans de nombreuses formes de spiritualismes où de pléthoriques entités ad hoc sont imaginées pour répondre au défi gnoséologique que posent certains phénomènes [24] . Comme exemple de cette approche matérialiste et continuiste au sein des sciences humaines, on lira notamment la contribution de François Athané (chapitre 19, « Le nez de Cléopâtre et le démon de Laplace. Matérialismes et déterminismes en sciences sociales ») qui, tout en identifiant la possibilité d’un matérialisme intégralement assumé, donne les moyens conceptuels, et non plus seulement idéologiques, d’une coexistence pacifique et fructueuse – car ontologiquement unifiée – entre des sciences relatives aux différents niveaux d’organisation, liées entre elles par un continuum naturaliste mais qui n’oblige pas à une élimination des entités propres aux sciences historiques. Ce qui permet à ces sciences davantage « narratives » que déductive-nomologiques d’utiliser pertinemment des termes non dénotants, mais à la condition d’une pleine conscience d’un tel statut pour les entités désignées. Il incombe alors à ces sciences, quand le moment épistémologique idoine est venu, de procéder à l’élagage de leurs entités au profit d’entités dénotantes (par exemple, c’est ce que tentent les neurosciences avec la limitation des termes mentalistes [25] ). Ceci nous semble illustrer adéquatement cette proposition de Paul Valéry : « On pourrait – et peut-être devrait-on assigner pour seul objet à la philosophie de poser et de préciser les problèmes sans se préoccuper de les résoudre. Ce serait alors une science des énoncés, et donc une épuration des questions [26]  » et celle-là, de Bertrand Russell : « Dès qu’une connaissance bien définie d’un domaine devient possible, ce domaine cesse d’appartenir à la philosophie et devient l’objet d’une science distincte [27] . » Le travail philosophique en cours consisterait donc à s’interroger sur les modalités de ce passage des significations aux dénotations [28] .

	 	 	Le matérialisme – outre la question toujours posée de son statut : ontologique, épistémologique, méthodologique – nécessite l’examen des options ontologiques et épistémologiques connexes que sont principalement le réalisme, le déterminisme, le réductionnisme et l’émergentisme. Par conséquent, prendre le parti de se dire matérialiste implique d’examiner en même temps sa position d’engagement vis-à-vis de ces options. La combinaison de ces quatre doctrines permet de dessiner les cas possibles de variations théoriques par rapport à la forme matricielle du matérialisme. La partie 2, « Matérialisme, niveaux, réductionnisme, émergence », une des plus importantes de cet ouvrage, et pour cause, propose plusieurs contributions portant sur ces différentes formes du matérialisme : les chapitres 5, Chomin Cunchillos, « Matérialisme et théorie des unités de niveau d’intégration » ; 6, Maximilian Kistler, « La réduction, l’émergence, l’unité de la science et les niveaux de réalité » ; 7, Mathieu Charbonneau, « Le réductionnisme scientifique et le matérialisme éliminativiste » [29]  ; 8, Christian Sachse, « Le réductionnisme conservatif. Conserver les sciences spéciales par réduction » ; 9, Luc Faucher & Pierre Poirier, « Le nouveau réductionnisme “nouvelle vague” de John Bickle » [30]  ; 10, Laurent Jodoin, « L’émergence et la réalité des états compatibles inobservables : le cas de l’entropie ». On doit y ajouter des chapitres placés dans d’autres parties : 21, Maximilian Kistler, « Jaegwon Kim et le renouveau du problème du rapport entre corps et esprit » ; 22, Delphine Blitman, « Naturaliser, est-ce “biologiciser” ? Le naturalisme des sciences cognitives et ses limites » ; 25, Hugo Cousillas & Pierre Deleporte, « Matérialisme émergentiste et biologie de l’esprit » ; le très ample essai que l’on trouve au chapitre 26, de Filipe Drapeau Vieira Contim & Pascal Ludwig, « Le physicalisme peut-il s’accommoder du fossé explicatif ? » [31]  ; 27, Maximilian Kistler, « Matérialisme et réduction de l’esprit » ; ainsi que les chapitres 19 (François Athané, « Le nez de Cléopâtre et le démon de Laplace. Matérialismes et déterminismes en sciences sociales ») et 20 (Mathieu Aury, « Défense du matérialisme vertueux ou Libre volonté et déterminisme modéré dans la philosophie de Daniel Dennett »), lesquels ont directement à voir avec la question du déterminisme et de la liberté humaine. L’ensemble formant, non sans lacunes bien évidemment, les bases d’une réflexion que chacun pourra développer sur les caractérisations de l’agir humain en termes de déterminisme, d’indéterminisme, de liberté.





2 - Le matérialisme en actes


	 	La partie 3, « Philosophie de la physique », explore également quelques grandes questions aux confins des sciences et de la philosophie. Indiquons en quelques mots comment physique et philosophie dialoguent et interagissent, fût-ce implicitement : la physique théorique est conduite à travailler sur, et avec, des notions problématiques telles que « cause », « déterminisme », « matière », « temps », etc. – notions traditionnellement dévolues à la réflexion philosophique en même temps que la substance même de la théorie physique. (Ce n’est pas une spécificité de la physique, mais sans doute ce dialogue s’instaure-t-il avec un surcroît d’intensité, tant les catégories de la physique sont essentielles et « fondatrices » pour les sciences des niveaux d’intégration subséquents.) L’épistémologie porte un regard sur des corps d’énoncés qui sont mieux construits, mieux fondés et, pour une part, mieux axiomatisés que l’épistémologie elle-même. D’où cette sorte de paradoxe : ce dont on parle est souvent plus « solide » que ce qui sert à en parler. Il y a une physique mais plusieurs épistémologies (ou interprétations) qui en rendent compte. La mécanique quantique est, à ce sujet, exemplaire : sa précision et son pouvoir prédictif sont considérables ; ses interprétations sont parmi les plus débattues, donnant lieu à des ontologies inconciliables. C’est pourquoi cette partie 3 porte principalement sur la mécanique quantique, avec les chapitres 11, Michel Paty, « Matière et nécessité dans la connaissance scientifique » ; 12, Jean Bricmont, « Y a-t-il quelque chose de pourri au royaume de Copenhague ? » ; 13, Mario Bunge, « La physique quantique réfute-t-elle le réalisme, le matérialisme et le déterminisme ? » ; 14, Michael Esfeld, « Particules en mouvement : la conception physique de la matière » [32] .

	 	 	Dans ce domaine demeure l’idée fort répandue d’une « dématérialisation de la matière » ou d’une microphysique de « substances immatérielles ». Le matérialisme ne saurait s’abstenir de se doter d’une théorie de la matière qui, en vertu d’une détermination ascendante des conditions du matérialisme (de la physique des particules aux niveaux supérieurs d’organisation de la matière), est son but ultime, quelque changeante que soit la théorie de la matière, depuis l’atomistique gréco-latine jusqu’aux plus récents développements de la physique des particules. Le matérialisme n’impose pas une ontologie « chosiste » à la théorie microphysique, il se modifie en fonction de ses enseignements, tout en s’autorisant une vigilance épistémologique accrue quant à la modification radicale des entités de ce monde quantique, dont les caractéristiques intrinsèques si différentes du monde « classique », ne doit pas néanmoins permettre le développement inconsidéré de clauses ontologiques revigorant des conceptions idéalistes ou antiréalistes des particules fondamentales, que l’on aura alors le plus grand mal à intégrer dans le tableau général de tous les objets désignables par les sciences, aux niveaux d’intégration successifs de la matière. On lira les chapitres 11, 12, 13, 14 pour un aperçu d’une nécessaire réflexion sur la conjonction de caractéristiques sans équivalent des entités quantiques (les quantons, pour reprendre un terme de Bunge) et sur les moyens de ne pas verser dans des ontologies antimatérialistes, qui semblent transformer les questions ouvertes du réalisme et du déterminisme en mécanique quantique en apories « mystérieuses » dont il faudrait se satisfaire en abdiquant la recherche asymptotique d’un surcroît de connaissance au sujet du monde physique.

	 	 	En effet, la mécanique quantique, dès ses débuts, a fait subir une révision drastique de la conception que l’on pouvait avoir des objets microphysiques, résumée ainsi : « [Il s’agit de] s’affranchir radicalement de l’archétype du corps matériel ; changer de type d’objets ; concevoir des objets qui ne portent comme déterminations que des variables compatibles et qui sont réidentifiables par autre chose qu’une trajectoire dans l’espace ordinaire [33]  », alors que le théoricien de la mécanique quantique J.S. Bell tente la réinstauration du réalisme dans une mécanique quantique prétendant l’en avoir évincé : « La théorie [quantique] ne s’occuperait pas des observables mais des beables [qu’on peut traduire par une paraphrase : ce qui est, ce qui existe] [34] . » C’est dans cette veine que se situent les contributions sus-mentionnées.

	 	 	Remarquons que le chapitre 10 de Laurent Jodoin (« L’émergence et la réalité des états compatibles inobservables : le cas de l’entropie ») pourrait figurer dans cette partie 3 car il aborde la question du statut épistémologique des « inobservables » en thermodynamique, posant ainsi des problèmes non sans rapport avec ceux qui sont généralement suggérés du point de vue de la physique quantique. Ce texte intéresse particulièrement le propos général de ce livre, en ce qu’il se penche avec acuité sur les positions empiristes (autrement dit, le matérialisme méthodologique : ne s’intéresser qu’à des entités observables) d’une part, et le réalisme qui « prétend au contraire pouvoir fournir des justifications à ce qui n’est pas “empiriquement accessible” ou “observable” » (Jodoin), de l’autre. Ici encore, les idées de Mario Bunge et sa conception d’un matérialisme émergentiste sont, entre autres, convoquées.

	 	 	La partie 4, « Philosophie de la biologie » [35] , explore deux sujets situés aux opposés du spectre des phénomènes du vivant : d’une part le chapitre 16, Gilbert Lechermeier, « Penser la singularité du vivant dans un cadre matérialiste ») et d’autre part, l’une des manifestations les plus élaborées du cerveau des êtres vivants, à savoir les émotions (chapitre 17, Thibault Racovski, « Faut-il éliminer le concept d’émotion ? L’approche naturaliste de Paul Griffiths »). Gilbert Lechermeier analyse quelques jalons des théories matérialistes du vivant : comment penser l’origine de la matière vivante, sa spécificité par rapport à la matière inerte pourtant dans une continuité physico-chimique d’où émergent des propriétés inédites [36] . Thibault Racovski examine la notion d’émotion telle qu’elle est abordée par le philosophe des sciences Paul Griffiths. L’approche exposée est intéressante au plus haut point car elle insiste sur la dimension biologique et psychologique des émotions, loin des thèses outrancièrement innéistes ou, au contraire, de celles qui fondent la psychologie des êtres sur le sable d’une conception du sujet quasiment séparé de ses déterminations neurologiques.

	 	 	Nous avons délibérément nommé la partie 5 « Anthropologie philosophique », mais sans rapport direct au courant du même nom des années 1920-1930. Il nous a semblé cependant que cette expression s’avère adéquate pour englober les contributions portant expressément sur la notion d’humanité, sans doute le bastion le plus permanent de l’antimatérialisme. À ce sujet, l’histoire des idées monte la fastidieuse répétition d’arguments éculés. Dans un ouvrage d’introduction aux doctrines évolutionnistes de la fin du XIXe siècle, le naturaliste Jean-Louis de Lanessan [37] , en matérialiste et évolutionniste conséquent, s’étonnait que ses contemporains conservassent à l’Homme le statut extranaturel de créature possédant une âme et par conséquent devant être classée hors de la série animale. Il observe, avec un certain agacement :

	 	 	 	Bien des gens, en effet, qui admettent, sans trop de difficulté, les principes de Lamarck et de Darwin, en ce qui concerne les végétaux et les animaux, se refusent à les appliquer à l’Homme. Il leur importerait peu que les singes fussent des hommes dégénérés, mais ils ne peuvent se faire à la pensée que les hommes soient des singes perfectionnés [38] .



	 	 	Il poursuit en indiquant que, en plus des religions, « la plupart des doctrines philosophiques et des systèmes politiques ou sociaux sont imbus de ce principe erroné, que l’Homme est un être à part, doué et d’une organisation et de facultés qui ne se trouvent qu’en lui, et susceptible d’être étudiée isolément, sans qu’il soit nécessaire de se préoccuper des liens qui le rattachent aux autres êtres vivants [39]  ». C’est sans doute l’un des chantiers les plus importants pour le matérialisme contemporain – ce qui ne serait pas sans répercussions sur le domaine de la réflexion politique – que de proposer une théorie anthropologique naturaliste capable de faire état de la singularité humaine, notamment en concevant une théorie de la matérialité du symbolique, ainsi qu’une théorie de la liberté ne recelant plus la moindre scorie spiritualiste ou idéaliste, afin notamment de réfléchir à l’établissement d’une morale matérialiste résolument débarrassée des dieux et de leurs commandements.

	 	 	Ce sont les chapitres 18 (Édouard Machery, « Culture et singularité humaine »), 19 (François Athané, « Le nez de Cléopâtre et le démon de Laplace. Matérialismes et déterminismes en sciences sociales ») et 20 (Mathieu Aury, « Défense du matérialisme vertueux ou Libre volonté et déterminisme modéré dans la philosophie de Daniel Dennett ») qui examinent ces pistes, toutefois avec des arguments qui ne se superposent pas nécessairement. Le chapitre 18 expose les théories bio-anthropologiques à la lumière, parfois crue, de la psychologie évolutionniste et de la théorie de l’évolution, et tente de fonder une approche de la « singularité humaine » qui ne sombre pas dans trois pièges traditionnels de l’anthropologie culturaliste ou d’une sociobiologie génocentrique : 1) la croyance en la nature extraordinaire, voire inexplicable, de l’Homme en tant que sujet conscient de lui-même ; 2) l’antinaturalisme foncier des tenants d’une anthropologie du hiatus nature/culture ; 3) le réductionnisme extrême qui voit en l’humain la seule somme de ses déterminations génétiques.

	 	 	Une grande partie du chapitre 19 illustre et développe ce remarquable aphorisme de Paul Valéry : « Nous sommes faits pour ignorer que nous ne sommes pas libres [40]  », lequel s’oppose à une position indéterministe courante, telle qu’elle est illustrée par l’argument suivant :

	 	 	 	Dans l’acte par lequel je prononce que ceci est vrai […], il y a un acte propre de ma pensée […]. Si on pouvait expliquer la pensée par le déterminisme, il n’y aurait plus de pensée, car il n’y aurait plus d’affirmation du vrai ; […] il n’y a de jugement que parce que ma pensée dépasse ces conditions… […] La pensée est le déterminisme, plus elle-même ; elle est ce qui comprend le déterminisme. Comment la pensée comprendrait-elle le déterminisme si elle n’y échappait pas ? [41]



	 	 	La question du monisme déterministe est excellemment posée en 1876 par le philosophe spiritualiste Paul Janet dans Les Causes finales. Ses propos consonnent avec la plupart des critiques du déterminisme selon lesquelles son acceptation est incompatible avec la possibilité de la liberté et de la morale – c’est-à-dire, selon une opinion répandue, ce qui fait que l’Homme est Homme [42]  :

	 	 	 	S’il n’y a point de fins dans l’univers, il n’y en a pas plus pour l’homme que pour la nature, qu’il n’y a pas de raison pour que la série des causes soit mécanique jusqu’à l’apparition de l’homme, et devienne téléologique à partir de l’homme. Si le mécanisme règne dans la nature, il règne partout, et dans la morale aussi bien que dans la physique. Sans doute, il pourrait encore y avoir des fins subjectives et contingentes, le plaisir ou l’utilité ; mais non pas des fins inconditionnelles et absolues, des fins vraiment morales. La morale est donc à la fois l’accomplissement et la dernière preuve de la loi de la finalité [43] .



	 	 	Le libre arbitre est donc un thème majeur de ces débats, érigé qu’il est au rang de propriété ultime du monde dans les doctrines qui en font le signe distinctif de l’humanité. Mais le chapitre de François Athané montre qu’il n’est pas utile de croire que le déterminisme doive être récusé pour concevoir 1° les attitudes et les comportements des agents humains en tant que conséquences décisionnelles venant d’eux ; 2° des sciences de l’Homme capables de s’autonomiser par rapport aux sciences naturelles sans pour autant s’en isoler fondamentalement. Le récit historique demeure donc une nécessité méthodologique des sciences de l’Homme. Dans l’histoire des humains, le contingent est la somme des lignes de déterminations présomptives des évènements et des individus, et seul le contingent advenu est à notre portée descriptive : les disciplines concernées établissent des constats d’apparition de phénomènes, desquels on rétro-infère les causes plausibles. Ainsi fonderait-on l’idée de liberté comme émergence à partir de déterminations d’origines diverses prises dans des combinatoires multiples.

	 	 	De l’impossibilité épistémique de procéder à une « nomographie » totale, c’est-à-dire à une description précise et finie de toutes les lois et de tous les évènements causaux en jeu dans l’avènement d’un état particulier de l’univers (ou, pour le dire autrement, de l’impossibilité d’être un démon de Laplace), on ne peut néanmoins inférer que le déterminisme est faux. La question qui se poserait, en cas d’acceptation de ce point de vue, serait celle de la pertinence d’une stipulation déterministe, vraie en droit mais non testable en fait. Disons alors que ce déterminisme est métaphysique (c’est-à-dire au-delà de la capacité physique de se proposer à l’expérimentation) ou ontologique, mais son inverse, l’indéterminisme, le serait tout autant, pour les mêmes raisons. Départager les deux options nécessite de les examiner en termes de cohérence interne (et de conséquences pour d’autres aspects de la théorie de la connaissance), de fiabilité théorique et surtout d’économie d’hypothèses (le déterminisme doit expliquer l’apparence de libre arbitre en tant qu’effet de surface ; l’indéterminisme autorise le libre arbitre mais pour en rendre raison il lui faut penser qu’il résulte d’une insufflation divine ou que les particules élémentaires sont dotées d’un libre arbitre intrinsèque, via l’indéterminisme quantique – ce qui a été proposé notamment par le physicien quantique Eugene Wigner ou l’astrophysicien Arthur Eddington. L’hypothèse est redoutable et y consentir serait payer un lourd tribut :

	 	 	 	Ni l’axiome causal ni l’exigence d’une compréhensibilité complète de la nature ne peuvent être considérés comme des présuppositions nécessaires et intangibles. Nous pourrions avoir de bonnes raisons de consentir, à un moment donné, à les abandonner. Mais le prix à payer pour cela serait très élevé, et il faudrait, par conséquent, pour que nous le fassions, que la pression des faits devienne suffisante pour ne nous laisser aucun autre choix [44] .



	 	 	La partie 6, « Philosophie de l’esprit et des sciences cognitives », évoque un domaine qui a depuis des décennies opté majoritairement pour une position physicaliste ou matérialiste [45] , alors que les questions qui forment son corpus problématique « baignaient » auparavant dans l’eau trouble de la psychologie idéaliste.

	 	 	On notera les réticences exprimées par Delphine Blitman (chapitre 22, « Naturaliser, est-ce “biologiciser” ? Le naturalisme des sciences cognitives et ses limites ») à l’encontre du projet de naturalisation des processus cognitifs, tendance prépondérante des sciences cognitives et des neurosciences. Cette approche, hétérodoxe par rapport à celle plus largement présentée dans ce livre, est un exemple de ce matérialisme pluriel que l’on peut observer quand on regarde attentivement ce continent de pensée.

	 	 	Charles Wolfe (chapitre 24, « Un matérialisme désincarné : la théorie de l’identité cerveau-esprit ») revient quant à lui sur la théorie de l’identité cerveau-esprit, l’un des programmes de recherche de type monisme intégral, qui ambitionnait de rabattre les événements mentaux sur les événements cérébraux. Cette théorie de grande portée est à compléter, comme y insiste Charles Wolfe, de manière assez substantielle pour éviter sa propension à l’élimination du niveau psychologique au profit exclusif du niveau neurologique. Cette contribution s’articule avec certains textes de la partie sur le réductionnisme d’une part, et avec les chapitres 23 et 26 de la partie 6.

	 	 	Hugo Cousillas & Pierre Deleporte, dans le chapitre 25 (« Matérialisme émergentiste et biologie de l’esprit ») exposent le point de vue d’un neurobiologiste et d’un éthologue, plaidoyer pour un monisme matérialiste des manifestations psychiques du cerveau. Ils insistent notamment sur l’étude de l’ontogénie et de la phylogénie du cerveau humain, condition sine qua non de la compréhension de cet organe de la pensée.

	 	 	Max Kistler (chapitre 27, « Matérialisme et réduction de l’esprit »), traite de manière très développée du difficile problème de la réduction des états mentaux aux états du cerveau et examine les théories concernées, puis propose une théorie non nagelienne de la réduction en principe, c’est-à-dire tendanciellement réductible par la découverte, en sciences, de « relations de détermination nomique des propriétés macroscopiques, à partir de leurs parties » (Kistler), tout en conservant aux états mentaux une autonomie due à leur effectivité causale [46] . Ce chapitre est, entre autres, l’occasion d’une discussion au sujet d’un théoricien de première importance dans le domaine de la philosophie de l’esprit, Jaegwon Kim, auquel il consacre le chapitre d’ouverture de cette partie 6, « Jaegwon Kim et le renouveau du problème du rapport entre corps et esprit », rendant ainsi hommage à cet important philosophe d’un domaine si florissant.

	 	 	Cette introduction, déjà bien trop longue, ne saurait évidemment pas rendre compte dans le détail de toutes les contributions de ce livre. C’est en les remerciant tous chaleureusement pour leurs textes que je terminerai.





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Notes du chapitre


	[1] ↑ Michel Paty, « Le matérialisme considéré du point de vue cosmologique et évolutionniste », in Gérard Lambert & Marc Silberstein (dir.), revue Matière première, n° 1/2010 (nouvelle série), Épistémologie de la médecine et de la santé, Paris, Éditions Matériologiques, 2010, partie « Varia », p. 291, http://www.materiologiques.com/Matiere-premiere-no-1-2010.

	[2] ↑ Mario Bunge, « Twenty-five centuries of quantum physics : From Pythagoras to us, and from subjectivism to realism », Science & Education 12, 2003, 445-466, p. 465, http://link.springer.com/article/10.1023%2FA%3A1025336332476.

	[3] ↑ Métaphore due à Otto Neurath, un des principaux théoriciens du Cercle de Vienne, pour indiquer que la science ne se construit pas sur un socle fondationnaliste, un point de vue absolu, mais est en perpétuelle constitution : nous sommes sur un bateau en pleine mer, dans l’incapacité de nous placer en cale sèche (le lieu d’où il serait possible de fonder la science ab initio), tout en étant sans cesse dans la contrainte de réparer l’embarcation, de l’améliorer, avec les matériaux disponibles, en les reconfigurant au mieux, compte tenu des moyens et des besoins.

	[4] ↑ Voir Pascal Charbonnat, Histoire des philosophies matérialistes [2007], nouvelle édition, Paris, Kimé, 2013.

	[5] ↑ Tom Settle, « L’indéterminisme remet la science en question », in Colloque de Cerisy, Karl Popper et la science d’aujourd’hui, Paris, Aubier, 1989, p. 317-318.

	[6] ↑ 	Ibid., p. 318.

	[7] ↑ Titre inspiré de Paul Bernier (dir.), « Le matérialisme contemporain », Philosophiques, 27(1), printemps, 2000, http://www.er.uqam.ca/nobel/philuqam/philosophiques/index.php?section=sommaire_par_numeros&vol=27&no=1.

	[8] ↑ Le principe de parcimonie (rasoir d’Occam ou économie d’hypothèses) est un principe métascientifique selon lequel une théorie scientifique doit engager, pour répondre à une question, le moins d’entités possible (engagement ontologique minimal et maximisation de la cohérence des entités retenues). La parcimonie est encore à l’œuvre quand, comme le disait David Hume, face à un prétendu miracle, il est plus raisonnable de croire à un problème perceptif des témoins dudit « miracle » plutôt qu’à la nécessité d’une révision drastique des lois de la nature en jeu.

	[9] ↑ Voir note 3.

	[10] ↑ Un mot rapide sur les non-existants : on peut en distinguer au moins quatre types, à ne pas confondre. (i) Napoléon est un non-existant temporel : en effet, il a existé ; (ii) les licornes sont des non-existants certes mythiques mais compatibles avec les lois de la physique et de la biologie (la question de Pégase, le cheval ailé et volant, est plus problématique car nous avons de forts indices évolutionnistes pour ne pas croire en cette possibilité, à cause de contraintes physiques déterminantes, c’est-à-dire le problème du rapport de la masse à la surface portante que serait celui d’un tel animal) ; (iii) le « cercle carré » est impossible car violant le principe de non-contradiction (le philosophe Alexius Meinong en a fait néanmoins les objets de son ontologie d’objets non existants) ; (iv) les fantômes, les télépathes, les passe-murailles, l’Esprit, Dieu, etc., sont des non-existants car incompatibles avec les lois connues et présomptives de la physique et surtout, car totalement dépourvus de preuves empiriques.

	[11] ↑ Claude Bernard, dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale (1865, p. 91), soulevait avec éloquence la question du passage indu du doute au scepticisme (la terminologie des uns et des autres varie mais peu importe) : « Toutefois, quand il s’agit de la médecine et des sciences physiologiques, il importe de bien déterminer sur quel point doit porter le doute, afin de le distinguer du scepticisme et de montrer comment le doute scientifique devient un élément de plus grande certitude. Le sceptique est celui qui ne croit pas à la science et qui croit à lui-même ; il croit assez en lui pour oser nier la science et affirmer qu’elle n’est pas soumise à des lois fixes et déterminées. Le douteur est le vrai savant ; il ne doute que de lui-même et de ses interprétations, mais il croit à la science ; il admet même dans les sciences expérimentales un critérium ou un principe scientifique absolu. Ce principe est le déterminisme [une causalité, MS] des phénomènes, qui est absolu aussi bien dans les phénomènes des corps vivants que dans ceux des corps bruts ainsi que nous le dirons plus tard. »

	[12] ↑ « Le scepticisme n’est pas réfutable, mais il est dépourvu de sens s’il s’avise de douter là où il ne peut être posé de question. Car le doute ne peut exister que là où il y a une question ; une question que là où il y a une réponse, et celle-ci que là où quelque chose peut être dit » (Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus [1918], Paris, Gallimard, 1986, 6.51, p. 105).

	[13] ↑ En un mot, on peut qualifier d’engagement ontologique le fait de dire ce qui est – eu égard à nos connaissances acquises – ou, minimalement, dire ce que la science a besoin de supposer comme existant et non-existant.

	[14] ↑ Voir Pierre Deleporte (chapitre 3, « Le matérialisme scientifique de Mario Bunge »), ce volume.

	[15] ↑ Il est difficile de concevoir un matérialisme non réaliste, mais pas l’inverse. Par exemple, chez Popper, on trouve une ontologie réaliste et un antimatérialisme (sous la forme de son dualisme des substances dans le domaine de la neurobiologie).

	[16] ↑ La science peut certes être vue comme la production d’une classe d’énoncés dont la visée est d’amener des corroborations expérimentales et un accord intersubjectif entre les énonciateurs, en dehors de toute visée ontologique sur la réalité, la vérité. Le type de vérité en jeu alors est celle que lui confère l’effectivité (précision, répétition, prédiction) des procédures théorico-expérimentales.

	[17] ↑ 	De l’explication dans les sciences, Paris, Payot et Cie, 1921, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k64772z, p. VII.

	[18] ↑ 	Du point de vue logique. Neuf essais logico-philosophiques [1953], Paris, Vrin, 2003, p. 80-81.

	[19] ↑ Voir la note 6.

	[20] ↑ 	Le Mot et la chose [1960], Paris, Flammarion, 1999, p. 377-378. On peut se reporter au livre de Sandra Laugier-Rabaté (L’Anthropologie logique de Quine. L’apprentissage de l’obvie, Paris, Vrin, 1992) pour une analyse du continuisme « ontologie-épistémologie-science » chez Quine.

	[21] ↑ Voir les contributions de la partie 2, « Matérialisme, niveaux, réductionnisme, émergence », dans ce livre.

	[22] ↑ Voir dans le présent volume notamment Martin Mahner (chapitre 1, « Le rôle du naturalisme métaphysique en science ») et Marc Silberstein (chapitre 2, « La fonction architectonique du matérialisme »).

	[23] ↑ Voir les analyses de Mathieu Charbonneau dans ce livre (chapitre 7, « Le réductionnisme scientifique et le matérialisme éliminativiste »). Notons cependant que les tentatives de Patricia et Paul Chuchland, les plus connus de ses partisans, de promouvoir un matérialisme éliminativiste sont potentiellement fécondes et ne peuvent décemment pas être l’objet de la vindicte éhontée de la part des représentants des disciplines mises en cause par cette forme de matérialisme, lesquels, d’ailleurs, en profitent souvent pour anathémiser toutes les formes de matérialisme…

	[24] ↑ Notons que le spiritualisme stricto sensu est un pluralisme minimal puisqu’il est avant tout un dualisme subordonnant la matière à l’esprit : « Il y a un spiritualisme plus profond et plus complet, qui consiste à chercher dans l’esprit l’explication de la nature elle-même, à croire que la pensée inconsciente qui travaille en elle est celle même qui devient consciente en nous, et qu’elle ne travaille que pour arriver à produire un organisme qui lui permette de passer […] de la forme inconsciente à la forme consciente » (Jules Lachelier, in André Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie [1927], Paris, PUF, 1968, entrée « Spiritualisme »).

	[25] ↑ Voir, pour des approches diverses, le chapitre 9, Luc Faucher & Pierre Poirier, « Le nouveau réductionnisme “nouvelle vague” de John Bickle », le chapitre 24, Charles T. Wolfe, « Un matérialisme désincarné : la théorie de l’identité cerveau-esprit », le chapitre 25, Hugo Cousillas & Pierre Deleporte, « Matérialisme émergentiste et biologie de l’esprit », le chapitre 27, Maximilian Kistler, « Matérialisme et réduction de l’esprit ».

	[26] ↑ 	Cahiers I, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1973, p. 591.

	[27] ↑ 	Problèmes de philosophie [1912], Paris, Payot, 1989, p. 179.

	[28] ↑ La dénotation ou la référence d’un terme est ce qui est désigné par le terme, en référence à une entité existante. Exemples : « eau » et « H2O » ont la même dénotation ; « Pégase » et « fantôme » n’ont pas de dénotation, tout en étant pourvus de signification. En physique, en chimie, en zoologie, ce passage des significations aux dénotations est assez aisé ; il l’est beaucoup moins dans les sciences humaines.

	[29] ↑ Également en lien avec la partie 6, « Philosophie de l’esprit et des sciences cognitives ».

	[30] ↑ 	Idem.

	[31] ↑ Ce chapitre est en relation thématique avec le chapitre 23 de Reinaldo J. Bernal Velásquez, « La conscience phénoménale, et pourquoi elle doit avoir une nature physique ».

	[32] ↑ Le chapitre 15, Gérard Chazal, « La notion d’information et le matérialisme », porte, lui, sur la notion extrêmement discutée d’information (au sens de la physique). Cette notion a aussi une importance cruciale dans les sciences cognitives et ce chapitre pourrait tout à fait figurer dans la partie 6, « Philosophie de l’esprit et sciences cognitives ».

	[33] ↑ Michel Bitbol, Mécanique quantique. Une introduction philosophique, Paris, Flammarion, 1996, p. 320.

	[34] ↑ 	Speakable and Unspeakable in Quantum Mechanics, Cambridge, Cambridge University Press, 1988, p. 41.

	[35] ↑ Le lecteur pourra être étonné que cette partie soit si courte, étant donné l’importance, la diversité et l’évolution de ce domaine. Retenons que nous avons voulu privilégier les interrogations et constats concernant deux domaines de grande importance mais moins visibles que la philosophie de la biologie, à savoir la philosophie de la physique et l’épistémo-ontolologie du réductionnisme et de l’émergence. Enfin, subsidiairement, remarquons que la philosophie de la biologie a été, et sera, abondamment traitée dans d’autres ouvrages des Éditions Matériologiques.

	[36] ↑ Voir François Pépin (dir.), Les Matérialismes et la chimie. Perspectives philosophiques, historiques et scientifiques, Paris, Éditions Matériologiques, 2012, chapitre 5, François Pépin, François Henn & Laurent Boiteau, « Matière, matérialisme et statut du vivant. Entretien avec deux chimistes » ; chapitre 6, Laurent Boiteau, « Quand la chimie interroge l’origine du vivant », http://www.materiologiques.com/Les-materialismes-et-la-chimie.

	[37] ↑ Livre paru en 1883 chez Doin, dans une collection intitulée de manière on ne peut plus claire « Bibliothèque matérialiste ». Il faudra attendre 1998 pour que soit à nouveau créée en France une collection spécifiquement dédiée au matérialisme, collection qui sera sciemment sabordée en 2009 lors de l’acmé d’une crise insensée provoquée par le « putsch » du « commissaire politique » de la maison d’édition en question, puis 2010 pour que les Éditions Matériologiques reprennent de flambeau…

	[38] ↑ 	Le Transformisme. Évolution de la matière et des êtres vivants, Paris, Octove Doin, 1883, p. 4, http://www.materiologiques.com/Les-materialismes-et-la-chimie.

	[39] ↑ 	Ibid., p. 5.

	[40] ↑ Valéry, op. cit., p. 498.

	[41] ↑ Jules Lagneau, Célèbres leçons et fragments, Paris, PUF, 1950. Jules Lagneau (1851-1894) est un philosophe idéaliste.

	[42] ↑ Le chapitre 4 (Marc Silberstein, « Aléas et avatars du spiritualisme français au XIXe siècle. Permanence et désuétude de la détraction du matérialisme »), placé hors des six parties du présent ouvrage, sert d’intermède entre la partie 1 sur la philosophie du matérialisme et les cinq autres parties thématiques ; cet intermède veut montrer que les actuels arguments antimatérialistes communs sont très largement développés au cours du XIXe siècle et la plupart entendus de nos jours sont des réitérations stériles des indignations et des craintes des antimatérialiste de cette époque.

	[43] ↑ Paul Janet, Les Causes finales, Paris, G. Baillière, 1876, p. 747, http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k778140.

	[44] ↑ Moritz Schlick, cité par Jacques Bouveresse, « Déterminisme et causalité », Les Études philosophiques, numéro sur « Schlick et le tournant de la philosophie », juillet-septembre, 2001, p. 347.

	[45] ↑ Parmi les exceptions notables et dignes d’intérêt, signalons le philosophe David Chalmers, dans une veine dualiste qu’il qualifie de « naturaliste ». Il dénie, par exemple, au physicalisme la possibilité régler le problème du « fossé explicatif » entre les propriétés phénoménales (la conscience de soi du sujet) et les propriétés non phénoménales censées rendre compte des premières. Les auteurs du chapitre 26 (« Le physicalisme peut-il s’accommoder du fossé explicatif ? »), Filipe Drapeau Vieira Contim & Pascal Ludwig, développent longuement leur propre traitement de ce problème crucial de la philosophie de l’esprit. Le chapitre 23, de Reinaldo J. Bernal Velásquez, « La conscience phénoménale, et pourquoi elle doit avoir une nature physique », contribue également de manière très fouillée à la résolution de ce problème.

	[46] ↑ Dans Causalité et lois de la nature (Paris, Vrin, 1999), Kistler indique qu’une relation causale se signale lorsque sont instanciées des propriétés d’évènements et lorsque l’instanciation d’une première propriété entraîne la seconde en vertu d’une loi de la nature. L’identification des lois de la nature appartient en propre au domaine des sciences.





Partie 1. Philosophie du matérialisme





Chapitre 1. Le rôle du naturalisme métaphysique en science [1]




	 	 	 	Martin 	Mahner 	 	 	Biologiste et philosophe des sciences. Il dirige le Center for Inquiry-Europe près de Darmstadt, une association à but non lucratif destinée à rassembler et à diffuser des informations sur les pseudosciences.

	 Avec Mario Bunge, Foundations of Biophilosophy, 1997.

	 Avec Mario Bunge, Über die Natur der Dinge. Materialismus und Wissenschaft, 2004.

	 (ed.), Scientific Realism - Selected Essays of Mario Bunge, 2001.





	 	 	LE NATURALISME MÉTAPHYSIQUE OU ONTOLOGIQUE (ci-après : NO) est la vision selon laquelle tout ce qui existe est notre monde spatio-temporel régi par des lois [2] . Sa négation est évidemment le surnaturalisme : la vision selon laquelle notre monde spatio-temporel régi par des lois n’est pas tout ce qui existe parce qu’il existe un autre monde, non spatio-temporel, qui transcende le monde naturel, et dont les habitants – habituellement considérés comme étant des êtres doués d’intentionnalité – ne sont pas soumis aux lois naturelles [3] . Ce sont là des définitions sommaires et simples, qui seront nuancées plus loin, mais pour le moment elles suffisent pour traiter d’un antagonisme métaphysique de base qui a imprégné toute l’histoire de la connaissance. D’une part, on pourrait arguer de ce qu’au moins la science contemporaine n’a plus besoin de se préoccuper de cet antagonisme traditionnel, parce que la science a depuis longtemps éliminé le surnaturalisme de ses théories et de ses explications, et donc également de sa métaphysique. Par exemple, en biologie, la théorie du dessein n’a plus constitué un argument sérieux à peu près depuis 1730 [4] .

	 	 	D’autre part, la situation n’est pas si simple. Les scientifiques ainsi que les enseignants en sciences continuent à être contestés par des créationnistes de toutes nuances, qui s’efforcent de réintroduire les explications surnaturalistes en biologie et dans tous les domaines de la science qui concernent l’origine du monde en général et celle des êtres humains en particulier. Un aspect majeur de ce débat est le rôle du NO en science. La science doit-elle rejeter les explications surnaturalistes comme une question de principe, ou pourrait-elle les réadmettre s’il y avait des preuves suffisantes suggérant l’existence de causes surnaturelles ? Le NO est-il alors un principe philosophique nécessaire ou constitutif de la science, ou simplement un principe régulateur ou méthodologique ?

	 	 	Dans un article antérieur sur la science et la religion, publié dans Science and Education, Mario Bunge et moi-même avions affirmé que la science présupposait le matérialisme métaphysique [5] . Depuis, de nombreux auteurs ont désapprouvé notre point de vue [6] . Aussi vais-je consacrer cette contribution [7]  à examiner de plus près notre thèse précédente sur la présupposition et sur le rôle du NO en science.

	 	 	On entend souvent une présupposition au sens d’une proposition qui est rendue nécessaire par un ensemble de prémisses, ou au sens d’une condition nécessaire impliquée par quelque proposition antécédente. Le NO est-il rendu nécessaire par la science dans un de ces sens ? Non. Le NO ne fait pas partie d’un argument déductif au sens où le NO devrait être la conséquence logique de toutes les propositions et de toutes les théories scientifiques que nous aurions collectées et utilisées comme prémisses. Après tout, les théories scientifiques ne disent rien d’explicite à propos de quoi que ce soit de métaphysique tel que la présence ou l’absence d’entités surnaturelles : simplement, elles se réfèrent uniquement à des entités et à des processus naturels. Donc, le NO est plutôt une supposition métaphysique tacite de la science, un postulat ontologique. Il fait partie d’une structure métaphysique ou, si on préfère, du métaparadigme de la science qui guide la construction et l’évaluation des théories, et qui aide à expliquer pourquoi la science fonctionne et réussit à expliquer le monde.

	 	 	Cependant, cela peut être interprété au sens faible ou au sens fort. Au sens faible, le NO est simplement une partie des postulats métaphysiques sous-jacents à la science contemporaine comme résultat de contingences historiques ; de telle sorte qu’on pourrait remplacer le NO par son antithèse à tout moment et que la science continuerait à bien fonctionner. C’est là le point de vue des créationnistes et même, curieusement, de certains philosophes des sciences [8] . Au sens fort, le NO est essentiel à la science ; c’est-à-dire que, si on l’enlevait de la métaphysique de la science, ce qu’on obtiendrait ne serait plus la science. Réciproquement, dans la mesure où la science débutante admettait comme explications des entités surnaturelles, ce n’était pas encore de la science à proprement parler. C’est évidemment ce sens fort que j’ai à l’esprit quand je dis que la science présuppose le NO. Comme nous allons le voir, cette vision n’implique pas que le NO soit invincible : elle lie simplement le devenir et le succès de la science au NO. Je vais essayer de démontrer cela dans ce qui suit.





1 - Le naturalisme et la méthode scientifique


	 	Une opinion répandue parmi les scientifiques soutient que la science n’a pas du tout besoin de s’occuper de philosophie, sans même parler de métaphysique : les scientifiques n’auraient simplement qu’à appliquer et à suivre la méthode scientifique ou, si on préfère, l’ensemble des méthodes scientifiques. De manière un peu plus sophistiquée : si la science est finalement concernée par la découverte de la vérité, tout ce qui compte ce sont les éléments de preuve. Selon qu’ils confirmeraient le naturel ou indiqueraient plutôt le surnaturel, nous devrions suivre les éléments de preuve où qu’ils puissent nous mener [9] . En fait, « la science distingue simplement entre le connu et l’inconnu, ou entre l’expliqué et l’inexpliqué, et pas entre le naturel et le surnaturel. Chaque phénomène qui peut être étudié en utilisant les méthodes d’investigation basées sur les éléments de preuve est légitime en science [10]  ». Je pense que cette posture antimétaphysique est considérablement erronée parce qu’elle repose sur le postulat que les méthodes scientifiques, ainsi que les éléments de preuve qu’elles produisent, sont libres de présuppositions métaphysiques.

	 	 	Pour montrer qu’il existe bon nombre de postulats métaphysiques en science [11] , nous examinons les trois méthodes empiriques générales (et recouvrantes) en sciences, au moyen desquelles nous obtenons des données, qui à leur tour peuvent jouer le rôle d’éléments de preuve : l’observation, la mesure, et l’expérience. La question est de savoir si ces méthodes peuvent fonctionner dans un vide métaphysique ou si leur application efficace repose sur certains postulats métaphysiques. En d’autres termes, ces méthodes pourraient-elles fonctionner avec succès dans n’importe quel monde, ou bien ne peuvent-elles fonctionner que dans un monde d’une nature particulière ? Une expérience simple tirée d’un manuel de biologie pour lycéens va nous servir d’exemple (figure 1 	 [12] ).

	 	 	Figure 1



En déterminant le pH optimum de l’enzyme catalase, cet te expérience est utilisée pour démontrer que le fonctionnement des enzymes dépend du pH. Le dispositif expérimental est comme suit. Cinq tubes à essai sont à moitié remplis d’eau. On ajoute un morceau de levure à chacun d’eux. En ajoutant différentes quantités d’acide chlorhydrique (HCl) ou de soude caustique (NaOH), on produit respectivement une acidité ou une alcalinité différente dans chaque tube, à savoir pH 3, pH 6, pH 8, pH 10, et pH 13. Les cellules de levure contiennent l’enzyme catalase, qui leur permet de dissocier le péroxyde d’hydrogène en eau et en oxygène (c’est-à-dire 2 H2O2 → 2 H2O + O2). On injecte une certaine quantité de solution de peroxyde d’hydrogène dans les tubes à essai (au moyen d’une seringue, par exemple). À chaque fois on ferme le tube et on mesure la quantité de gaz produite après 2 minutes en le recueillant dans un tube gradué, qui est connecté au tube à essai en question par un tube de caoutchouc fin. On n’a pas besoin de donner les quantités et les conditions précises dans le cas présent, parce que le dispositif de base de cette expérience sera clair de toute manière (redessiné et modifié d’après H. Knodel (ed.), Neues Biologiepraktikum. Linder Biologie (Lehrerband), Stuttgart, J.B. Metzler, 1985, p. 39). Le résultat de cette expérience : la production d’oxygène est maximale à pH 8 (en fait à pH 8,5, ce qui peut seulement être discerné en affinant l’expérience).





	 	Concentrons-nous ici sur la question de savoir quelle part de métaphysique se cache dans cette expérience simple, en traitant les objections possibles principalement en notes infrapaginales afin de ne pas interrompre l’exposé.

	 	 	Premièrement, nous postulons que cette expérience met en jeu des entités réelles dans un monde réel, et pas simplement des objets existant dans notre esprit. C’est-à-dire que nous travaillons sur la base du réalisme ontologique, ce qui aide à expliquer non seulement le succès mais aussi particulièrement l’échec des théories scientifiques [13] .

	 	 	Maintenant que nous parlons de tubes à essai réels avec de la levure réelle et des produits chimiques réels, nous pouvons nous demander pourquoi une telle expérience se trouve dans un livre pour étudiants. De toute évidence, nous considérons que nous pouvons répéter cette expérience aussi souvent que nous le jugeons utile et que nous obtiendrons (à peu près) les mêmes résultats, à condition que nous ne fassions pas d’erreurs. Le gaz produit est toujours de l’oxygène, et ni de l’azote ni du gaz carbonique. Les tubes à essai restent des tubes à essai et ne se transforment pas spontanément en chewing-gum ou ne disparaissent comme par magie. Il apparaît donc que les choses et leurs propriétés demeurent les mêmes sous les mêmes conditions. Certaines propriétés des objets semblent être connectées en permanence, de telle sorte qu’elles changent ensemble : elles sont covariantes. En d’autres termes : certaines propriétés des objets sont reliées par des lois.

	 	 	Évidemment, l’expérience ordinaire indique déjà que le monde est régi par des lois, mais la thèse d’un monde régi par des lois ne fait pas partie de la connaissance empirique : c’est une condition nécessaire de la cognition. Si les choses ne se comportaient pas avec régularité en raison de leurs propriétés qui suivent des lois, aucun organisme ne serait capable d’apprendre grand-chose à propos du monde. Notons que je fais référence ici à des lois au sens ontologique de propriétés reliées conformément à des lois, et non d’énoncés de lois généraux comme représentations conceptuelles de telles lois ontiques [14] . Ceci doit être souligné parce que la vision selon laquelle les lois de la nature ne seraient rien d’autre que des énoncés universels est encore fréquente [15] .

	 	 	Imaginons ensuite que nous n’obtenions pas d’oxygène dans notre tube gradué. Dans ce cas nous rechercherions des erreurs dans le dispositif, telles qu’une fuite dans le tube en caoutchouc. Nous vérifierions si la levure est toujours vivante, si nous avons fixé correctement la valeur de pH de l’eau, ou si la substance que nous ajoutons est réellement de l’eau oxygénée. Aucun scientifique ne soutiendrait sérieusement l’idée selon laquelle le gaz se serait littéralement dissous dans le néant à un certain moment de l’expérience. Réciproquement, aucun scientifique ne postulerait que nous pourrions produire du gaz à partir de rien. Cela n’aurait simplement aucun sens de faire des expériences et de « tripatouiller des paramètres » si les choses pouvaient simplement surgir du néant ou s’y évanouir. Appelons cela le principe de l’ex-nihilo-nihil-fit 	 [16] .

	 	 	Qu’est-ce qui initie la production d’oxygène ? L’oxygène ne se génère pas spontanément : il commence à émerger seulement après que nous ayons ajouté une solution de peroxyde d’hydrogène. Ainsi, en intervenant sur certaines parties du dispositif, nous pouvons produire un certain effet : nous pouvons (de manière causale) interagir avec le dispositif. De plus, les étapes dans cette chaîne d’événements sont ordonnées : leur séquence n’est pas arbitraire. C’est-à-dire que nous devons admettre que la causalité est réelle et qu’elle est donc une catégorie ontologique, de même qu’il y a un principe d’antécédence : les causes précèdent leurs effets dans le temps, de telle sorte que le présent est déterminé de manière causale ou de manière stochastique par le passé, mais pas l’inverse. En d’autres termes, nous devons admettre non seulement que le dispositif expérimental (ou le monde en général) est réel, mais aussi que nous pouvons interagir avec lui et que nos actions peuvent déclencher des chaînes d’événements ordonnées. Sinon, aucun effet délibéré ne pourrait être produit, les variables ne pourraient pas être contrôlées, etc. [17]

	 	 	 	Si les résultats de nos méthodes empiriques sont censés être le résultat de processus réels dans un monde réel, nous devons exclure la possibilité que le dispositif expérimental puisse être influencé directement de manière causale seulement par nos pensées ou nos souhaits (ou plus précisément par notre activité de penser et de souhaiter) ; c’est-à-dire sans l’intervention d’actions motrices de nos corps [18] . En fait, si le monde était parcouru de forces mentales ayant une efficacité causale, nous n’aurions aucune raison de croire en la lecture de quelque instrument de mesure que ce soit ni aux résultats d’aucune expérience. En d’autres termes, les données obtenues par l’observation, la mesure, ou l’expérience ne pourraient pas fonctionner comme éléments de preuve s’ils étaient littéralement le produit télépathique ou psychokinétique de la pensée d’un souhait. Pire, nous ne pourrions même pas faire confiance en nos propres perceptions et conceptions, parce qu’elles pourraient être le résultat d’une manipulation télépathique. Nous pouvons appeler le postulat selon lequel de telles forces mentales n’existent pas le « principe de non-psi » (no-psi principle) [19] . Ce principe doit être valable non seulement pour les humains mais pour tout organisme capable de penser. Ni les hommes ni les petits aliens verts venus d’une autre galaxie ne peuvent être capables d’interférer, simplement par la pensée, avec les méthodes empiriques ou avec nos traitements perceptuels et conceptuels de leurs résultats.

	 	 	Ce qui vaut pour les entités naturelles s’applique a fortiori aux entités surnaturelles. Nous devons donc stipuler qu’aucune entité surnaturelle ne manipule le dispositif expérimental ou nos processus mentaux (neuronaux) ni les deux [20] . Nous pouvons même poser que cela vaut non seulement pour la science, mais pour la perception et la cognition en général. En fait, ce principe « d’absence de surnaturel », comme on peut l’appeler, est également nécessaire pour éviter le scepticisme cartésien. Dans ses Méditations, Descartes écrivait :

	 	 	 	Je supposerai donc qu’il y a, non point un vrai Dieu, qui est la souveraine source de vérité, mais un certain mauvais génie, non moins rusé et trompeur que puissant qui a employé toute son industrie à me tromper. Je penserai que le ciel, l’air, la terre, les couleurs, les figures, les sons et toutes les choses extérieures que nous voyons, ne sont que des illusions et tromperies, dont il se sert pour surprendre ma crédulité [21] .



	 	 	À la différence de Descartes, nous n’avons plus de raisons de croire que le surnaturel est dominé par un Dieu infiniment bon qui, de par sa nature même, non seulement s’interdirait les manipulations malicieuses, mais fonctionnerait même comme le garant de la vérité de notre cognition, et donc de notre connaissance. Même dans la chrétienté traditionnelle il existe beaucoup d’entités surnaturelles autres que Dieu, telles que le diable, les démons et les anges. Ajoutons maintenant les nombreuses entités surnaturelles des autres religions, et finalement tout ce que nous pouvons imaginer. Comme le montrent les films fantastiques et les films d’horreur, les habitants possibles du surnaturel ne sont limités que par notre imagination. Si nous admettons le surnaturel, il n’y a pas de raison d’exclure a priori l’existence d’une entité malicieuse qui pourrait interférer avec les affaires du monde, y compris nos processus cognitifs. Aussi devons-nous commencer par postuler que de telles entités n’existent pas.

	 	 	Résumons donc les suppositions métaphysiques (et non pas méthodologiques !) des méthodes empiriques générales de la science :

	 	a. 	le réalisme ontologique ;





	b. 	le principe (ontologique) de l’existence des lois ;





	c. 	le principe de l’ex-nihilo-nihil-fit ;





	d. 	le principe d’antécédence et une conception ontologique de la causalité ;





	e. 	le principe de non-psi ;





	f. 	le principe d’absence de surnaturel ;





	 	 	J’affirme que quiconque souscrit aux méthodes scientifiques empiriques et à leur rôle dans la génération d’éléments de preuve doit également souscrire à ces principes métaphysiques. Ils font partie de l’ontologie qui se tient derrière la méthodologie scientifique. Dans un monde qui a ces propriétés, la science est possible. Mais ces principes sont-ils également des conditions nécessaires, et peut-être même des conditions a priori ? Ou bien la portée d’au moins certains de ces principes pourrait-elle être quelque peu réduite tandis que la science continuerait à fonctionner efficacement ? En d’autres termes, sont-ce simplement des principes par défaut ? Par exemple, le principe métaphysique traditionnel de causalité stricte (tout événement a une cause) a été démontré comme faux par la physique quantique, parce que certains événements tels que la désintégration radioactive sont spontanés (dénués de cause). C’est pourquoi la liste ci-dessus ne contient pas de principe de causalité stricte. Et si l’univers était apparu à partir de rien (tout magique que cela puisse être), le principe (c) demeurerait valable à l’intérieur de l’univers. Cela suggère la possibilité que certains principes métaphysiques pourraient être révisés. De même, on peut arguer que même si l’univers avait été initialement créé par un être surnaturel, la science serait encore possible s’il n’y avait pas eu d’interventions ultérieures ou si le nombre d’interventions avait été très faible. Comme notre centre d’intérêt est ici le NO, je ne vais pas traiter plus longuement des principes (a) à (e), mais m’intéresser directement à cette objection possible au principe d’absence de surnaturel.





2 - Naturalisme ou non-interventionnisme ?


	 	Je viens d’affirmer que l’observation, la mesure et l’expérimentation ne doivent pas être sujettes à des manipulations surnaturelles parce qu’alors elles perdraient leur statut de méthodes empiriques pour la génération des éléments de preuve. Cela garantit-il réellement un principe d’absence de surnaturel ? À première vue ce n’est pas le cas, tout au moins pas sans considérations complémentaires : cela semble tout au plus garantir un principe de non-intervention pour ce qui concerne la recherche scientifique et les processus cognitifs. Comment, alors, pouvons-nous justifier un principe d’absence de surnaturel ?

	 	 	Pour voir comment, il sera utile d’examiner de plus près la notion de non-interventionnisme. Il peut être tentant de l’analyser comme une proposition conditionnelle telle que « Si des entités surnaturelles existent, elles n’interviennent pas dans le cours des événements du monde naturel ». Toutefois, cela transformerait la non-intervention en une condition nécessaire à l’existence du surnaturel. En fait, par contraposition, nous obtiendrions la proposition absurde « Si les entités surnaturelles interviennent dans le cours des événements du monde, elles n’existent pas ». En conséquence, nous devons plutôt analyser le non-interventionnisme comme étant la conjonction de deux propositions, à savoir « Les entités surnaturelles existent et 	 [22]  elles n’interviennent pas dans le cours des événements du monde naturel ».

	 	 	Cette analyse montre que, tandis que le non-interventionnisme apparaît à première vue comme une supposition minimale raisonnable, en fait il ne l’est pas, parce qu’il présuppose l’existence d’entités surnaturelles. La première proposition de la conjonction énoncée ci-dessus – « Les entités surnaturelles existent » – ne peut pas être une supposition métaphysique de la science parce qu’il n’y a pas de raison pour que la science doive postuler l’existence de quelque chose qui, en n’intervenant pas dans le cours des événements du monde naturel, ne participe en rien à aucune explication scientifique du monde [23] .

	 	 	En fait, c’est une pratique courante en science que d’adopter l’hypothèse nulle jusqu’à ce qu’il y ait des preuves en faveur d’une hypothèse consistante alternative. Habituellement l’hypothèse nulle nie que quelque chose soit le cas, de telle sorte qu’une certaine chose existe ou que deux variables soient reliées. Par exemple : « La “malbouffe” n’est pas la cause de l’obésité » ; « Les hommes et les femmes ne présentent pas de différence de succès aux tests mathématiques » ou « Le monstre du Loch Ness n’existe pas ». Afin de prouver telle hypothèse consistante, l’hypothèse nulle correspondante doit être réfutée de manière empirique. La démarche de l’hypothèse nulle n’est pas limitée à la science : elle est également adoptée dans la justice moderne quand une personne mise en examen est présumée innocente jusqu’à ce que l’on prouve sa culpabilité. Mutatis mutandis, le principe d’hypothèse nulle peut (et même bien plus, doit) être appliqué aussi en métaphysique, en particulier quand il s’agit d’affirmations existentielles. Par exemple, en philosophie de la religion, Antony Flew [24]  fut le premier à suggérer de définir « l’athéisme » dans ce sens, bien qu’il n’ait pas utilisé le terme scientifique « hypothèse nulle ». Un athée, alors, n’est pas quelqu’un qui nie positivement et dogmatiquement l’existence des dieux, mais quelqu’un qui adopte simplement la « présomption de non-existence » de la même manière qu’une cour de justice adopte la présomption d’innocence. De même, il est possible de concevoir le NO comme une hypothèse nulle métaphysique, qui dit que le surnaturel n’existe pas.

	 	 	Bien sûr, il y a une différence importante entre les hypothèses nulles scientifiques et métaphysiques. Par contraste avec les propositions scientifiques, les propositions métaphysiques sont généralement considérées comme non réfutables par des éléments de preuve empirique directs. Tout au moins cette distinction a-t-elle été la conclusion des efforts de démarcation des néopositivistes et de Karl Popper. Si l’on écarte la vision néopositiviste selon laquelle la métaphysique n’est pas testable parce qu’elle n’a pas de sens, et si donc on accepte la distinction de Popper pour le moment, nous pouvons dire qu’au moins certaines hypothèses métaphysiques peuvent être réfutées (ou, de manière plus prudente, non confirmées) indirectement, par exemple parce qu’elles apparaissent comme incompatibles avec la pratique scientifique ou parce qu’elles sont incapables de l’expliquer. Par exemple, la science pourrait échouer comme entreprise cognitive soit entièrement, soit dans un domaine particulier, de telle sorte que nous ayons à reconsidérer le NO. Mais avant que nous puissions examiner le problème de la testabilité (section 4), nous devons considérer à nouveau la métaphysique du naturel et du surnaturel.





3 - La métaphysique du naturel et du surnaturel


	 	Dans la section 1, j’ai résumé quelques principes métaphysiques généraux de la science. Toutefois, ces principes généraux n’épuisent pas la métaphysique de la science. En fait, une véritable ontologie de la science devrait offrir une théorie des catégories métaphysiques telles que la substance, la propriété, la chose, l’événement, le processus, l’espèce, etc. (Dans ce chapitre j’utilise « métaphysique » et « ontologie » comme des synonymes.) Dans sa tentative de clarifier de tels concepts l’ontologie analytique moderne en est venue à proposer des réponses et des approches nombreuses et diverses et, disons, plus ou moins utiles. Jetons un regard rapide sur l’une des théories ontologiques les plus prometteuses : l’ontologie de Mario Bunge [25] . Que l’on accepte ou non cette ontologie, elle sert d’exemple pour aider à comprendre les problèmes générés par une métaphysique surnaturaliste.

	 	 	La figure 2 (ci-contre) illustre la structure logique de base de l’ontologie de Bunge. Le concept central est celui de chose (matérielle) qui, de manière tout à fait traditionnelle, est basée sur la notion de propriété et de substance (ce qui porte les propriétés). Ce que l’on considère comme réel n’est ni une substance (ou un individu pur et simple) ni des propriétés en soi : seule la substance douée de propriétés, c’est-à-dire une chose, est un objet réel autonome. Les propriétés peuvent être intrinsèques ou relationnelles, accidentelles ou essentielles, absolues ou relatives, etc. Certaines des propriétés essentielles d’une chose sont ses lois. L’ensemble des propriétés d’une chose (à un moment donné) détermine l’état d’une chose (à ce moment), et les propriétés d’une chose qui suivent des lois déterminent ses états réellement possibles (par opposition à ses états logiquement possibles), de telle sorte que le comportement des choses matérielles est contraint par celles de leurs propriétés qui suivent des lois.

	 	 	Figure 2



La structure de base de l’ontologie de Mario Bunge (modifié de Bunge & Mahner, op. cit., 2004). La figure doit être lue de haut en bas, et les nœuds doivent être compris au sens d’une logique définitionnelle, c’est-à-dire qu’un certain concept d’un certain niveau est défini à l’aide du (des) concept(s) précédent(s). Par exemple, le concept d’état précède celui d’événement.





	 	Les choses peuvent être ou simples ou complexes (constituées de parties). À la différence des particules élémentaires, la plupart des choses sont évidemment complexes : ce sont des systèmes. Les choses peuvent connaître des changements d’état (événements) ou des séquences d’événements (processus) ou des trajectoires complètes (histoires). Les choses interagissent en causant réciproquement des changements d’état dans chacune d’elles, ce qui implique une propriété que possède toute chose matérielle : l’énergie [26] . Les changements peuvent être quantitatifs (seule la valeur de la propriété change) ou qualitatifs (de nouvelles propriétés sont acquises ou des propriétés existantes sont perdues). L’espace et le temps ne sont pas des choses et ne contiennent pas non plus de choses : l’espace-temps est la structure relationnelle des choses séparées et changeantes.

	 	 	Bien sûr ce n’est pas ici le lieu pour exposer et examiner les raisons qui soutiennent cette conception ontologique, ou pour la défendre contre des ontologies alternatives (par exemple, des ontologies qui considèrent les choses comme des paquets de propriétés et donc se dispensent du concept de substance, ou qui affirment que les processus sont plus fondamentaux que les choses, etc.). La question est de montrer qu’une métaphysique moderne implique plus qu’une simple collection de principes généraux : elle doit se présenter comme une théorie intégrant des concepts ontologiques, compatible avec les résultats de la science.

	 	 	L’ontologie de Bunge illustre ce qui a été nommé « le nouvel essentialisme [27]  ». En fait, selon moi elle fournit un fondement ontologique achevé pour le néo-essentialisme, qu’il vaudrait mieux nommer l’essentialisme nomologique ou scientifique.

	 	 	Tandis que les caractéristiques générales du monde matériel peuvent être décrites par une théorie ontologique proprement dite, la question se pose de savoir si cela est également possible pour le surnaturel. Ici, on pourrait être tenté de mentionner les efforts élaborés de la métaphysique scolastique pour s’arranger avec le surnaturel. Toutefois, même la métaphysique scolastique était loin d’être une théorie ontologique rigoureuse, et elle est devenue obsolète depuis longtemps parce qu’elle est incompatible avec la science [28] .

	 	 	Il y a plusieurs raisons de douter de ce que l’on n’ait jamais une véritable théorie ontologique du surnaturel. Rappelons-nous les principes métaphysiques de la science listés dans la section 1. Il semble que le surnaturel peut être caractérisé en niant simplement la plupart de ces principes. Ainsi, une entité surnaturelle serait une entité :

	 	 	qui serait capable de créer des choses à partir de rien ou de les annihiler ;



	 	qui pourrait échapper au principe d’antécédence en ce qu’il pourrait supprimer des événements passés ou changer la séquence naturelle des événements ;



	 	qui pourrait échapper au principe des lois parce qu’elle serait capable de modifier les propriétés des choses (naturelles) qui suivent des lois ou le décours des événements (naturels) conformes aux lois ; et en particulier,



	 	qui serait capable d’influencer (ou de manipuler, si ce n’est de contrôler totalement) les choses naturelles, y compris les entités pensantes et leurs perceptions et conceptions.





	 	 	C’est essentiellement ce qui se tient derrière la caractérisation commune d’une entité surnaturelle comme étant une entité douée de pouvoirs magiques et qui peut donc faire des miracles. La question de savoir si les entités surnaturelles sont sujettes à des lois surnaturelles quelconques (quelles qu’elles puissent être) n’est pas pertinente ici. Tout ce qui importe est que, en principe, elles pourraient être capables d’interférer avec le décours des événements naturels soumis à des lois, et donc également avec nos fonctions cérébrales. C’est pourquoi une ontologie surnaturaliste invite (et peut-être même oblige) à une épistémologie et à une méthodologie non naturaliste dans laquelle des formes spéciales de cognition, telles que la révélation, l’expérience religieuse, un sensus divinitatis 	 [29]  ou quelque moyen non naturel que ce soit de communication avec le surnaturel sont acceptés comme de légitimes sources de connaissance et des moyens de justification. Par exemple, Alvin Plantinga [30]  défend l’opinion qu’il n’y aurait pas de raisons pour qu’un chrétien n’utilise pas de telles méthodes en science. L’exemple de Plantinga illustre que la méthodologie n’est pas exempte de métaphysique. Il n’est donc pas surprenant que les scientifiques et les philosophes conciliateurs (accommodationists), qui rejettent le NO pour faire place à la religion et qui en même temps veulent maintenir le surnaturalisme hors de la science, se débattent rudement pour développer un argument cohérent (voir la section 6).

	 	 	Le fait que le surnaturel soit caractérisé principalement, sinon exclusivement, en termes négatifs, a été montré plus en détail par Herbert Spiegelberg [31] . Même les attributs qui apparaissent comme positifs à première vue se révèlent être négatifs en ce qu’ils sont de simples dénis de caractéristiques naturelles. Par exemple, la « transcendance » est la négation de « l’immanence », c’est-à-dire le fait de ne pas être « localisé » dans les limites de notre monde spatio-temporel. Ou encore, être une cause première n’est rien d’autre que d’être une cause dénuée de cause. Et les quelques attributs positifs tels que l’omnipotence ou l’omniscience sont en réalité des propriétés naturelles élevées à un degré absolu. En ce sens elles ne sont pas complètement surnaturelles – une affirmation qui peut nécessiter un développement plus élaboré.

	 	 	Spiegelberg distingue deux conceptions du surnaturel, quantitative et qualitative. Dans le premier cas les entités surnaturelles se voient attribuer des propriétés qui diffèrent du naturel seulement en termes de degré, bien que ce soit souvent à un degré absolu. Par exemple, une entité surnaturelle a plus de pouvoir qu’une entité naturelle, et peut-être même est-elle toute-puissante ; ou douée de connaissances plus étendues, et peut-être même omnisciente [32] . Les attributs des entités surnaturelles sont donc encore conçus sur la base de propriétés naturelles familières. Ainsi, de telles conceptions sont plus ou moins anthropomorphiques, ce qui suggère que le surnaturel quantitatif, si même il existe, devrait encore être spatio-temporel. En revanche, selon le surnaturalisme qualitatif, les entités surnaturelles sont radicalement différentes des entités naturelles, à tel point que leurs propriétés sont essentiellement mystérieuses, ineffables, incompréhensibles. Dieu, ainsi, est le Totalement Autre, et non quelqu’un ou quelque chose qui soit compréhensible même par la plus infime analogie avec quoi que ce soit de naturel connu. Spiegelberg nomme ces deux types de surnaturel respectivement « supranaturel » (overnatural) et « transnaturel » (transnatural) [33] . Tandis que le supranaturel semble être quelque peu intelligible par analogie avec des propriétés naturelles connues, le transnaturel est incompréhensible. Pour obtenir ou conserver une parcelle d’intelligibilité, les conceptions du surnaturel combinent usuellement des caractéristiques supranaturelles et transnaturelles. Cela autorise le croyant à osciller entre ces deux conceptions, selon les besoins de son argumentation. La théologie moderne tend à rejeter une conception simplement supranaturelle du surnaturel comme étant trop anthropomorphique et semble préférer une conception plus « sophistiquée » du surnaturel en termes de transnaturel. Cependant, le transnaturel n’est défini que de manière négative.

	 	 	Toutefois, sans prédicats positifs, nous n’avons pas de concept de chose surnaturelle, ni d’état surnaturel, ni de changement surnaturel. Et nous ne savons pas non plus si le comportement des entités surnaturelles est contraint par des propriétés qui suivent des lois. Par exemple, si une entité surnaturelle pouvait être omnipotente, il semble qu’il n’y aurait pas de telles contraintes. L’absence de concept de changement, à son tour, nous prive de concept de causalité surnaturelle. Nous ne savons pas ce que cela signifie que de dire qu’une entité surnaturelle pense ou décide quelque chose, sans même parler de faire quelque chose, parce que tout ceci présuppose une forme de changement, fût-ce simplement dans quelque esprit immatériel. Mais là encore, nous n’avons pas non plus de concept ontologique formel (par opposition à un langage ordinaire) de changement dans des entités immatérielles, si elles sont naturelles, ce qui est une des raisons pour lesquelles une ontologie de la science est en réalité restreinte aux objets matériels. En d’autres termes, la science n’est pas simplement basée sur le NO, mais aussi sur le matérialisme ontologique [34] . Toutefois cette thèse n’est pas le sujet de ce chapitre [35] .

	 	 	Je suggère que, au sens d’une définition axiomatique, le naturel peut être caractérisé positivement comme toute chose qui soit analysable ou descriptible dans les termes de la théorie métaphysique ébauchée dans cette section [36] . Si le surnaturel quantitatif pouvait également être analysé de cette manière, il serait finalement incorporé (ou réduit) au naturel. Mais de telles perspectives sont plutôt douteuses parce que, comme nous venons de le voir, la conformité à des lois et les superpouvoirs ne semblent pas faire bon ménage. Ce qui est douteux avec le supranaturel apparaît insurmontable dans le cas du transnaturel, de telle sorte que toute métaphysique du transnaturel n’est que gesticulation et spéculation. Il n’y a pas de réelle théorie ontologique du transnaturel et il ne peut pas y en avoir, parce qu’il ne peut pas y avoir de théorie de l’inintelligible. Et si le surnaturel présente à la fois des caractéristiques surnaturelles et transnaturelles, il demeurera aussi hors du domaine de toute réelle théorie métaphysique.

	 	 	Les problèmes ontologiques extraordinaires, si ce n’est insolubles, du surnaturel ont des conséquences pour la testabilité et le pouvoir explicatif du surnaturel.





4 - Testabilité et surnaturel


	 	Il n’y a pas moyen de faire quelque déduction valide que ce soit à partir de principes surnaturels pour ce qui concerne leurs conséquences naturelles tant que l’on ne dispose que de concepts négatifs des premiers [37] .



	 	Si le NO est un présupposé métaphysique de la science, la science devrait être incapable de traiter de quoi que ce soit de surnaturel. En revanche, si l’on pense que la science est libre de présuppositions, la réponse à la question de savoir si le surnaturel est testable est tout simplement affirmative. Par exemple, si des anges descendaient du ciel et faisaient ressusciter les morts ou si des études sur les effets de la prière d’intercession produisaient des résultats positifs significatifs, nous aurions des éléments de preuve empirique en faveur de l’existence du surnaturel, et donc un test valide. (Nous aurions des éléments de preuve directs dans le premier cas, et indirects dans le second.) Alors que beaucoup d’auteurs approuvent ce point de vue [38] , d’autres soutiennent que le surnaturel est par principe intestable [39] . Je propose que ce désaccord puisse être expliqué par la distinction entre le supranaturel et le transnaturel.

	 	 	Ceux qui soutiennent que le surnaturel est testable semblent concevoir le surnaturel comme étant simplement le supranaturel. C’est-à-dire que le surnaturel est intelligible jusqu’à un certain degré parce que ses propriétés ne sont pas réellement d’une catégorie différente de celle des propriétés naturelles : les entités supranaturelles sont plus ou moins des entités douées de pouvoirs supérieurs mais douées de propriétés quasi naturelles. En revanche, ceux qui croient que le surnaturel est intestable semblent considérer le surnaturel comme transnaturel et donc comme étant d’une catégorie différente de quoi que ce soit de naturel connu – ce qui le rend à la fois inaccessible et inintelligible, donc intestable.

	 	 	Mais regardons d’abord les deux concepts centraux de ce débat, la testabilité et le régime de la preuve. Au sens large, une proposition, une hypothèse, un modèle ou une théorie sont empiriquement testables s’il existe un élément de preuve en leur faveur ou contre eux [40] , en raison de quoi l’élément de preuve p est une autre proposition – une donnée – qui est pertinente pour l’hypothèse h (ou le modèle, ou la théorie) en ce que p ou bien confirme ou bien ne confirme pas h. Donc, à la fois p et h doivent avoir un sens sémantique (le non-sens est intestable) et ils ne doivent être ni des vérités logiques ni des erreurs logiques. Pour qu’un certain énoncé de preuve p soit pertinent pour une certaine hypothèse h, p et h doivent partager au moins un référent ou, si l’on préfère, un prédicat. Par exemple, des données concernant le taux de criminalité en Australie en 2011 ne sont pas pertinentes pour la théorie quantique, parce que les données et la théorie ne sont pas (partiellement) coréférentielles. Enfin, et non des moindres, nous devons exiger que p ait été acquis à l’aide d’opérations empiriques qui soient accessibles à l’examen public, et – ici intervient la métaphysique – ni les opérations empiriques ni nos processus cognitifs impliqués dans la perception et le traitement (interprétation et évaluation) des données obtenues par ces opérations