Page d'accueil Pour en finir avec le jugement de Dieu, suivi de ' Le Théâtre de la Cruauté'

Pour en finir avec le jugement de Dieu, suivi de ' Le Théâtre de la Cruauté'

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Pour en finir avec le jugement de dieu est sans doute le livre d'Antonin Artaud qui libère le plus violemment cette voix forcenée, cette voix de fureur et de fièvre qui apparaît comme l'ultime état, l'ultime éclat de sa parole de poète.La poésie prend ici la forme d'une profération, d'une vaticination, mais loin de vouloir faire entendre le message inspiré ou imposé à un oracle par un dieu quelconque, Artaud entreprend de transcrire les mots, les balbutiements, les cris comme s'ils étaient directement engendrés par le corps souffrant, brisé, torturé d'un médium qui refuse toute intervention transcendante.Ce dont témoigne ce livre, c'est d'une révolte ontologique, révolte radicale qui s'affranchit de tous les recours, de tous les secours, de toutes les croyances, pour s'en tenir aux seules sonorités, aux seuls timbres, aux seules vibrations des choses. «Le timbre a des volumes, des masses de souffles et de tons, qui forcent la vie à sortir de ses repères et à libérer surtout ce soi-disant au-delà qu'elle nous cache/et qui n'est pas dans l'astral mais ici.»
Catégories:
Année:
2017
Editeur::
Éd. Gallimard
Langue:
french
ISBN 10:
2070427331
ISBN 13:
9782070427338
Fichier:
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1

Pour expliquer ce que j'étais

Year:
2015
Language:
french
File:
EPUB, 210 KB
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2

Pour en finir avec le genre humain

Year:
1987
Language:
french
File:
EPUB, 141 KB
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ANTONIN ARTAUD





Pour en finir

avec le

jugement de dieu





suivi de





Le Théâtre de la Cruauté





Présentation d’Évelyne Grossman





GALLIMARD





LE CORPS-XYLOPHÈNE

D’ANTONIN ARTAUD




On pourrait légitimement se demander si le texte autrefois censuré de la fameuse émission radiophonique Pour en finir avec le jugement de dieu a bien sa place dans une collection consacrée à la poésie. Certainement non, si l’on s’en tient à la définition convenue du terme. Artaud n’a-t-il pas d’ailleurs constamment affirmé, et singulièrement dans les dernières années de sa vie, son opposition à « la poésie des poètes », sa « haine intestine de la poésie » ? L’un des textes qu’il écrivit en 1944 à l’asile de Rodez ne s’intitule-t-il pas : Révolte contre la poésie ? C’est que la poésie relève alors pour lui de ces « mauvaises incarnations du Verbe », de cette « autodévoration de rapace » où celui qui écrit dévore sa propre substance et s’en nourrit, avale et déglutit son moi dans une répugnante opération incestueuse de jouissance de soi à soi. Poésie « digestive », tranche-t-il.

Pas la poésie-objet donc (de jouissance, de consommation, de lecture… à distance), pas la poésie qu’il qualifie de « littéraire », mais la poésie-force, incantation, rythme, « la poésie dans l’espace » (ce qu’il nomme théâtre), le mouvement des syllabes proférées, expectorées – les corps animés des mots.

Ou encore : non la poésie « individuelle », mais la poésie comme rite collectif, théâtral et sacré – à ne pas rabattre sur la conception chrétienne du religieux ! –, déchaînement de forces obscures, acte de sorcellerie. Alors le théâtre est un temple, comme celui d’Héliogabale, l’empereur anarchiste et fou d’Émèse, et la poésie un acte politique. Artaud renoue ici avec cette très ancienne tradition du poète-mage, fou et guérisseur à la fois, qu’il a retrouvée entre autres chez Rimbaud. Le poète, écrit celui-ci dans sa « Lettre du Voyant », incarne entre tous « le grand malade, le grand criminel, le grand maudit »… Artaud le fou, le m; ômo, « l’homme dément », comme il se qualifie lui-même dans Pour en finir avec le jugement de dieu. Et Rimbaud, encore :



Car il arrive à l’inconnu ! Puisqu’il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu’aucun ! Il arrive à l’inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l’intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu’il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables : viendront d’autres horribles travailleurs […] (Lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871).



C’est ainsi que l’émission radiophonique, pour Artaud, sera aussi une messe… une messe noire et athée, une messe renversant toute idée de spectacle gratuit ou de représentation. « Émission », « messe », l’étymologie est la même : de mittere, envoyer, renvoyer. Renvoyer la foule des participants (ite missa est)), envoyer à l’extérieur des sons, produire des voix, exhaler des bruits, des émanations, projeter des ondes. « Avis de messe » est dans les états préparatoires l’un des titres du Jugement de dieu : « la messe contient l’un des moyens d’action réelle les plus efficaces de la vie, mais cela les foules ne le savent pas, et que ce moyen d’action est ténébreux, qu’il est érotique et sombre… ». L’émission sera donc une cérémonie sacrée, un acte se propageant sur les ondes et atteignant directement celui qui n’est plus, à distance, un auditeur-récepteur passif, mais l’acteur bouleversé d’un rite. Qu ’on relise les définitions qu’Artaud, dans les années 30, donnait du nouveau Théâtre de la Cruauté qu’il entendait créer directement sur la scène et l’on comprendra que, de la scène de théâtre à la scène radiophonique, le projet, rigoureusement, est le même :



[…] les mots seront pris dans un sens incantatoire, vraiment magique, – pour leur forme, leurs émanations sensibles, et non plus seulement pour leur sens. Car ces apparitions effectives de monstres, ces débauches de héros et de dieux, ces manifestations plastiques de forces, ces interventions explosives d’une poésie et d’un humour chargés de désorganiser et de pulvériser les apparences, selon le principe anarchique, analogique de toute véritable poésie, ne posséderont leur vraie magie que dans une atmosphère de suggestion hypnotique où l’esprit est atteint par une pression directe sur les sens.

Si, dans le théâtre digestif d’aujourd’hui, les nerfs, c’est-à-dire une certaine sensibilité physiologique, sont laissés délibérément de côté, livrés à l’anarchie individuelle du spectateur, le Théâtre de la Cruauté compte en revenir à tous les vieux moyens éprouvés et magiques de gagner la sensibilité (Le Théâtre de la Cruauté, second manifeste, 1933).



On ne s’étonnera donc pas que l’un des premiers textes choisi par Artaud pour être dit à la radio soit un texte consacré au rite du peyotl chez les Tarahumaras, Tutuguri, le rite du soleil noir. En 1936, lors de son voyage au Mexique, il s’était rendu, on le sait, chez les Indiens de la Sierra Tarahumara dans l’espoir d’y retrouver le secret d’une poésie symboliquement efficace, corporelle et vivante. Initié à leurs rites au cours d’un séjour de plus d’un mois, il écrivit à son retour en France et pendant plus de dix ans nombre de textes retraçant cette expérience.

Scandant ses textes dans le micro de la Radiodiffusion française, sur fond de bruits de gongs, de timbales et de tambours, Artaud est un sorcier tarahumara et son cri est celui que lance l’Indien mexicain au moment où le soleil tombe dans le ciel. Rimbaud encore, dans Une saison en enfer : « J’entre au vrai royaume des enfants de Cham. […] – Plus de mots. […] Cris, tambour, danse, danse, danse, danse ! »

D’un côté donc, la culture occidentale (Colomb, l’impérialisme américain, celui de ces colonisateurs qui occupent, dit Artaud, « toute la surface de l’ancien continent indien »), de l’autre la culture indienne, celle de la Terre rouge et des rites sacrés précolombiens. D’un côté encore, l’usinage des corps, la fécondation artificielle, « les ignobles ersatz synthétiques », la sexualité marchande, le corps anatomique, la création machinique, Dieu, ses missionnaires, ses croisés et la guerre contre l’Homme. De l’autre, le peuple indien exproprié (sans terre ni corps « propre »), étranger à la conscience individuelle occidentale, peuple fou, sans identité ni moi personnel, peuple du rite, de la danse et du Théâtre de la Cruauté, celui de la revendication de l’Infini de « l’Homme incréé ». Tel est donc le mythe qu’Artaud va mettre en scène une fois de plus, en 1948, à l’aube de la guerre froide, dans les studios de la Radiodiffusion française, rue François-Ier.

La langue qu’il invente pour l’émission est orale et écrite à la fois ; elle s’élabore dans les signes dressés sur la page avant de se déployer dans la polyphonie discordante des sonorités de l’enregistrement. Il suffit de se reporter à la première phrase, telle qu’elle apparaît dans le cahier manuscrit, insérée entre une double ligne verticale de glossolalies (« Il faut que tout soit rangé à un poil près dans un ordre fulminant »), pour comprendre que la scénographie théâtrale d’Artaud se fait ici scénoglossie. Les corps animés des mots se déploient sur une partition. L’oreille regarde. Qui songerait encore à voir en elle un « organe d’enregistrement » ?



Il faut croire à un sens de la vie renouvelé par le théâtre, et où l’homme impavidement se rend le maître de ce qui n’est pas encore, et le fait naître. Et tout ce qui n’est pas né peut encore naître pourvu que nous ne nous contentions pas de demeurer de simples organes d’enregistrement (Le Théâtre et la Culture, 1937 ; je souligne).



On comprend dès lors que l’enregistrement d’une émission radiophonique aura peu à voir avec la fixation, la consignation, la mise en boîte que le terme dénote. Voici au contraire une « radio-émission », comme il la nomme, qui n’a rien d’une archive, fût-elle « sonore », mais qui tente, tout comme le théâtre, d’effectuer « une opération authentiquement vivante ». On sait qu’Artaud écrivit quasiment d’un seul jet les différents poèmes destinés à l’émission. L’équilibre dans le jeu des voix qui interpréteront les textes est très précisément défini : deux hommes (Roger Blin et Artaud lui-même), deux femmes (Maria Casarès et Paule Thévenin) ; entre les deux, Artaud (qu’on se souvienne qu’il fut d’abord acteur) exerce sur sa propre voix d’étonnants effets de modulation qui la font passer de l’extrême grave à l’extrême aigu, du masculin au féminin, retrouvant ainsi les principes de polarité de la voix et du souffle définis dix ans plus tôt dans son Théâtre de Séraphin (« Je veux essayer un féminin terrible. […] Pour lancer ce cri je me vide. Non pas d’air, mais de la puissance même du bruit »). L’univers sonore créé pour l’émission est fondé sur une recherche concertée de l’exacerbation, de la transe : cris, bruits enregistrés, chants scandés, percussions diverses (tambours, timbales, gongs), « xylophonies vocales sur xylophone instrumental »… : Théâtre de la Cruauté.

En dépit de son interdiction de diffusion à la radio, il y eut quelques auditions privées de cette émission. D’impressions confidentielles en disques pirates, il fallut donc attendre le 6 mars 1973 pour que l’émission soit officiellement diffusée sur France-Culture et 1974 pour que le texte soit repris dans les Œuvres complètes aux éditions Gallimard (simple lenteur dans ce dernier cas, et non censure, il va sans dire).



À l’époque où l’émission lui fut commandée, Artaud envisageait de monter un spectacle sur le « Jugement dernier ». Le titre, Pour en finir avec le jugement de dieu, reprend ce thème et joue du double sens possible du génitif (objectif et subjectif) : être jugé par Dieu/faire passer Dieu en jugement. « Dieu », pour Artaud, s’écrit la plupart du temps avec une minuscule, depuis son reniement de la religion en 1945, après sa longue traversée, à l’asile de Rodez, d’une folie mystique dont bien des textes des années 1943 et du début 1945 portent l’empreinte. Il faut y entendre une révolte contre ce père, fût-il divin, qui prétend l’avoir créé. On connaît la fameuse formule de Ci-gît, texte de novembre 1946 :



Moi, Antonin Artaud, je suis mon fils, mon père, ma mère,

et moi ;

niveleur du périple imbécile où s’enferre l’engendrement,

le périple papa-maman

et l’enfant […].





En finir, donc, avec Dieu et son jugement dernier (c’est le rite « d’abolition de la croix » que scande le texte Tutuguri), en finir avec cette coagulation parentale abjecte qu’Artaud nomme le père-mère (« désencastré de l’étreinte immonde de la mère qui bave ») et, renversant à la fois l’ordre logique des générations et celui des assignations à la culpabilité, traduire à son tour Dieu en justice : « une armée d’hommes/descendue d’une croix, / où dieu croyait l’avoir depuis longtemps clouée, /s’est révoltée, /et, bardée de fer, /de sang, /de feu, et d’ossements, / avance, invectivant l’Invisible/afin d’y finir le JUGEMENT DE DIEU ».

« Émission », pour Artaud qui prend toujours les mots au pied de la lettre, s’entend au sens le plus crûment – aurait dit Monsieur Porché, directeur de la Radiodiffusion française, – organique, corporel. Émettre signifie lâcher, répandre hors de soi ; l’émission sera donc émission de cris, crachats, salive, sperme, pets, sang, excréments. Et Artaud le précise sans ambages dans une lettre au journaliste René Guilly : le langage inventé pour l’enregistrement « apportait par la voie de l’émission corporelle les vérités métaphysiques les plus élevées » (je souligne). La poésie est donc affaire de sang (Artaud réfère fréquemment le poiêma à éma, le sang). Plus encore, les multiples allusions du texte au « gaz puant », aux pets (« j’ai pété de déraison et d’excès »), sont à entendre au sens de cette explosion, organique et volcanique à la fois, incarnée dans bien des textes de cette période par la figure du volcan Popocatepel. Émission éruptive, donc, et qui émet des laves. Lettre d’Artaud à Arthur Adamov, en mars 1946 : « Mais la poésie a d’étranges recours, Arthur Adamov. Je dis d’étranges retours de flammes, voyez les éruptions du Popocatepel, le Vésuve, la foudre atmosphérique […] car je veux que ce que j’écris fasse éclater quelque chose dans la conscience. » De quoi s’agit-il ? Des détonations de la parole, d’un corps « perpétuellement explosif », d’un corps qu’Artaud appellera parfois « atomique » par opposition au corps anatomique, le corps-tombeau, le corps en instance de mort dans lequel les hommes se croient enfermés.

D’un côté, l’abjecte fécalité divine (La Recherche de la fécalité) qui confond création et naissance anale, pour qui la génération des corps se réduit à la production de déchets, à la piteuse défécation d’êtres-étrons, de formes corporelles vouées à la mort. De l’autre, la matière magique d’une poésie comme force d’éternel sursaut, de « ressaut » hors de la tombe. Artaud, on le sait, joue volontiers de la proximité de « caca » et « Kha-Kha » – le Kha du Livre des morts égyptien évoquant pour lui ce double, ce spectre plastique immortel du corps physique que l’acteur doit modeler sur la scène théâtrale et le poète sur la page. Non plus alors la résurrection des corps (version christique) mais la sempiternelle insurrection des « corps animés » des lettres comme force et projection de souffle, éruption de gaz, explosion de matière : « … la force du corps lui-même, /latent en train de s’élever (…) / l’épaisseur du corps en tapulte, en catapulte projeté… » (Suppôts et Suppliciations). D’un côté donc, une forme morte, épuisée, de l’autre la force d’une expulsion, un souffle excrémentiel et explosif qui est l’exact répondant anal du cri. Car dans le « corps sans organes » du théâtre d’Artaud, toute hiérarchie d’orifices abolie, l’anus est une bouche et le poète… pète : nul doute qu’Artaud ne se soit réjoui de cet écho, blasphématoire à plus d’un titre aux yeux de ceux pour qui poésie rime avec sublime…



Alors



l’espace de la possibilité

me fut un jour donné

comme un grand pet

que je ferai ; […]

en face de

l’urgence pressante

d’un besoin :

celui de supprimer l’idée,

l’idée et son mythe,

et de faire régner à la place

la manifestation tonnante

de cette explosive nécessité :

dilater le corps de ma nuit interne,



du néant interne

de mon moi.

(Pour en finir avec le jugement de dieu)





L’émission fait donc entendre les détonations d’un corps atomique et fécal, cacophonique et dissonant – un corps qu’Artaud nomme volontiers « xylophène ». On sait l’accent mis, dans l’enregistrement, sur ce qu’il appelle la « xylophonie sonore » : les cris, les bruits gutturaux, les percussions instrumentales et vocales. Pendant l’été 1934, Artaud avait formé le projet de monter dans une usine de Marseille une adaptation d’une tragédie de Sénèque intitulée Le Supplice de Tantale. Il avait alors demandé à André Jolivet de composer une musique associant les Ondes Martenot. Dans une lettre du 13 août 1934, il lui écrivait : « En tout cas je veux un clavier complet qui dépasse le registre de la voix pour entrer dans les sons de pierre : matière, fer, bois, la terre et ses souterrains, etc., etc. » Le corps-xylophène d’Artaud se déchiffre comme un mot-valise à la Lewis Carroll ou à la Joyce : à entendre dans la contraction de « xylophone » et de « schizophrène ». Tout sauf schizophrène, bien entendu, ce corps sonore qui renverse et ridiculise le diagnostic psychiatrique (« Vous délirez, monsieur Artaud. Vous êtes fou »). Loin de l’enfermement schizophrénique, la xylophénie est donc la mise en acte d’une parole-matière, indistinctement visuelle et sonore : force de percussion des mots-coups, des rythmes corporels et vocaux imprimés dans la caisse de résonance du corps, entendus sur la page, vus dans la bande sonore. La xylophénie décrit un va-et-vient entre oralité et écriture, entre graphie et sonorité, stigmate corporel et tracé de la voix. Le corps, ce xylophone désaccordé, fait résonner les plaques vibrantes de ses os, tendons et muscles, tibias et fémurs libérés des contraintes articulaires. Et de même la langue, retrouvant des possibilités phonatoires oubliées, fait entendre et voir des cris, des gestes sonores, des rythmes. La xylophénie est l’héritière du langage physique de la scène du Théâtre de la Cruauté avec ses « jeux de jointures », ses dissonances et ses « décalages de timbres » :



Ne pas oublier l’improbable xylophénie […]/ton des distinctes plaques de corps où le souffle po-ème du soi-disant corps proposé par la masse de tout le chant ne s’imposera que si la sue de terre a pué sous l’action manutentionnaire de l’être qui est toujours là avec la plaque muqueuse de son crâne, son trou, ses bras, ses mains, ses jambes et ses pieds plats (Cahier de Rodez, avril 1946).



Ce timbre discordant de la xylophénie qui dilacère les formes et écorche l’oreille évoque sans nul doute certaines expériences musicales élaborées au début du siècle par des musiciens comme Schönberg ou Berg. La déstructuration du discours musical qu’opère Schönberg et sa théorie des dissonances (son Traité d’harmonie, Klangenfarben, date de 1911) sont contemporaines de ses années d’échange, dans le groupe du Blaue Reiter, avec Kandinsky ou Klee. Convergences de peintres et de musiciens qui trouvent chez Artaud de singuliers prolongements théoriques et scénographiques : la dissonance, chez lui, trouve sa résonance dans l’élaboration lexicale et rythmique des glossolalies, ces syllabes « émotives » qu’il invente (on en entend une série dans l’enregistrement) et qui participent de la mise en scène déchirante du corps-xylophène. « Ce ne sont pas des bruits, écrit Artaud dans ses Cahiers de Rodez, mais des syllabes détachées comme des blocs. » Que l’on écorche la peau des mots, répète Artaud, que l’on désaccorde l’oreille… et l’on entendra enfin la stridence de leur timbre, la force d’une langue-coup qui soit l’équivalent poétique et musical, sonore et visuel à la fois, du corps-tympanon des Indiens Tarahumaras ou du corps désarticulé des danseurs balinais : un corps tout entier instrument de musique (voix, rythme, danse) qui puisse « atteindre un diapason nouveau de l’octave, produire des sons ou des bruits insupportables, lancinants » (Le Théâtre de la Cruauté, premier manifeste, 1932).

Le corps instrumental xylophène de Pour en finir est un corps résonnant et vibrant, semé d’orifices, percé d’une multiplicité de trous, tout comme les pages de ses cahiers d’écolier à Rodez qu’il transperce de son crayon : « jeux de jointures » des membres et des articulations, bouches qui crient, œil béant, oreilles ouvertes. Orifices corporels (la cavité oculaire et l’oreille, « cette caverne d’anus ») par lesquels le corps se renverse sur l’infini. Corps ouvert, corps tarahumara, anal et impropre – l’inverse du « corps propre » du cadastre anatomique.



Le 6 octobre 1945, Artaud écrit de Rodez à Henri Parisot :



Lorsque je récite un poème, ce n’est pas pour être applaudi mais pour sentir des corps d’hommes et de femmes, je dis des corps, trembler et virer à l’unisson du mien, virer comme on vire, de l’obtuse contemplation du boudha assis, cuisses installées et sexe gratuit, à l’âme, c’est-à-dire à la matérialisation corporelle et réelle d’un être intégral de poésie.



Pour en finir avec le jugement de dieu est donc très exactement ceci : « la matérialisation corporelle et réelle d’un être intégral de poésie ».



ÉVELYNE GROSSMAN





POUR EN FINIR

AVEC LE JUGEMENT DE DIEU





* * *





kré

Il faut que tout

puc te



kré

soit rangé

puk te



pek

à un poil près

li le



kre

dans un ordre

pek ti le



e

fulminant1.

kruk



pte





* * *





J’ai appris hier2

(il faut croire que je retarde, ou peut-être n’est-ce qu’un faux bruit, l’un de ces sales ragots comme il s’en colporte entre évier et latrines à l’heure de la mise aux baquets des repas une fois de plus ingurgités),

j’ai appris hier

l’une des pratiques officielles les plus sensationnelles des écoles publiques américaines

et qui font sans doute que ce pays se croit à la tête du progrès.

Il paraît que, parmi les examens ou épreuves que l’on fait subir à un enfant qui entre pour la première fois dans une école publique, aurait lieu l’épreuve dite de la liqueur séminale ou du sperme,

et qui consisterait à demander à cet enfant nouvel entrant un peu de son sperme afin de l’insérer dans un bocal

et de le tenir ainsi prêt à toutes les tentatives de fécondation artificielle qui pourraient ensuite avoir lieu.

Car de plus en plus les Américains trouvent qu’ils manquent de bras et d’enfants,

c’est-à-dire non pas d’ouvriers

mais de soldats,

et ils veulent à toute force et par tous les moyens possibles faire et fabriquer des soldats3

en vue de toutes les guerres planétaires qui pourraient ultérieurement avoir lieu,

et qui seraient destinées à démontrer par les vertus écrasantes de la force

la surexcellence des produits américains,

et des fruits de la sueur américaine sur tous les champs de l’activité et du dynamisme possible de la force.

Parce qu’il faut produire,

il faut par tous les moyens de l’activité possibles remplacer la nature partout où elle peut être remplacée,

il faut trouver à l’inertie humaine un champ majeur,

il faut que l’ouvrier ait de quoi s’employer,

il faut que des champs d’activités nouvelles soient créés,

où ce sera le règne enfin de tous les faux produits fabriqués,

de tous les ignobles ersatz synthétiques

où la belle nature vraie n’a que faire,

et doit céder une fois pour toutes et honteusement la place à tous les triomphaux produits de remplacement

où le sperme de toutes les usines de fécondation artificielle

fera merveille

pour produire des armées et des cuirassés.

Plus de fruits, plus d’arbres, plus de légumes, plus de plantes pharmaceutiques ou non et par conséquent plus d’aliments,

mais des produits de synthèse à satiété,

dans des vapeurs,

dans des humeurs spéciales de l’atmosphère, sur des axes particuliers des atmosphères tirées de force et par synthèse aux résistances d’une nature qui de la guerre n’a jamais connu que la peur.

Et vive la guerre, n’est-ce pas ?

Car n’est-ce pas, ce faisant, la guerre que les Américains ont préparée et qu’il prépare ainsi pied à pied.

Pour défendre cet usinage insensé contre toutes les concurrences qui ne sauraient manquer de toutes parts de s’élever,

il faut des soldats, des armées, des avions, des cuirassés,

de là ce sperme

auquel il paraîtrait que les gouvernements de l’Amérique auraient eu le culot de penser.

Car nous avons plus d’un ennemi

et qui nous guette, mon fils,

nous, les capitalistes-nés,

et parmi ces ennemis

la Russie de Staline

qui ne manque pas non plus de bras armés.

Tout cela est très bien,

mais je ne savais pas les Américains un peuple si guerrier4.

Pour se battre il faut recevoir des coups et j’ai vu peut-être beaucoup d’Américains à la guerre

mais ils avaient toujours devant eux d’incommensurables armées de tanks, d’avions, de cuirassés

qui leur servaient de bouclier.

J’ai vu beaucoup se battre des machines

mais je n’ai vu qu’à l’infini

derrière

les hommes qui les conduisaient.

En face du peuple qui fait manger à ses chevaux, à ses bœufs et à ses ânes les dernières tonnes de morphine vraie qui peuvent lui rester pour la remplacer par des ersatz de fumée,

j’aime mieux le peuple qui mange à même la terre le délire d’où il est né,

je parle des Tarahumaras

mangeant le Peyotl à même le sol

pendant qu’il naît,

et qui tue le soleil pour installer le royaume de la nuit noire,

et qui crève la croix afin que les espaces de l’espace ne puissent plus jamais se rencontrer ni se croiser.





C’est ainsi que vous allez entendre la danse du TUTUGURI





Tutuguri



Le rite du soleil noir





Et en bas, comme au bas de la pente amère5,

cruellement désespérée du cœur,

s’ouvre le cercle des six croix,

très en bas,

comme encastré dans la terre mère,

désencastré de l’étreinte immonde de la mère

qui bave.





La terre de charbon noir

est le seul emplacement humide

dans cette fente de rocher.





Le Rite est que le nouveau soleil passe par sept points avant d’éclater à l’orifice de la terre.





Et il y a six hommes,

un pour chaque soleil,

et un septième homme

qui est le soleil tout

cru

habillé de noir et de chair rouge.





Or, ce septième homme

est un cheval,

un cheval avec un homme qui le mène.





Mais c’est le cheval

qui est le soleil

et non l’homme.





Sur le déchirement d’un tambour et d’une trompette longue,

étrange,

les six hommes

qui étaient couchés,

roulés à ras de terre,

jaillissent successivement comme des tournesols,

non pas soleils

mais sols tournants,

des lotus d’eau,

et à chaque jaillissement

correspond le gong de plus en plus sombre

et rentré

du tambour

jusqu’à ce que tout à coup on voie arriver au grand galop, avec une vitesse de vertige,

le dernier soleil,

le premier homme,

le cheval noir avec un

homme nu,

absolument nu

et vierge

sur lui.





Ayant bondi, ils avancent suivant des méandres circulaires

et le cheval de viande saignante s’affole

et caracole sans arrêt

au faîte de son rocher

jusqu’à ce que les six hommes

aient achevé de cerner

complètement

les six croix.





Or, le ton majeur du Rite est justement

L’ABOLITION DE LA CROIX.





Ayant achevé de tourner

ils déplantent

les croix de terre

et l’homme nu

sur le cheval

arbore

un immense fer à cheval

qu’il a trempé dans une coupure de son sang.





La Recherche de la fécalité





Là où ça sent la merde6

ça sent l’être.

L’homme aurait très bien pu ne pas chier,

ne pas ouvrir la poche anale,

mais il a choisi de chier

comme il aurait choisi de vivre

au lieu de consentir à vivre mort.





C’est que pour ne pas faire caca,

il lui aurait fallu consentir

à ne pas être,

mais il n’a pas pu se résoudre à perdre

l’être,

c’est-à-dire à mourir vivant.





Il y a dans l’être

quelque chose de particulièrement tentant pour l’homme

et ce quelque chose est justement

LE CACA.

(Ici rugissements.)





Pour exister il suffit de se laisser aller à être,

mais pour vivre,

il faut être quelqu’un7,

pour être quelqu’un,

il faut avoir un os,

ne pas avoir peur de montrer l’os,

et de perdre la viande en passant.





L’homme a toujours mieux aimé la viande

que la terre des os.

C’est qu’il n’y avait que de la terre et du bois d’os,

et il lui a fallu gagner sa viande,

il n’y avait que du fer et du feu

et pas de merde,

et l’homme a eu peur de perdre la merde

ou plutôt il a désiré la merde

et, pour cela, sacrifié le sang.





Pour avoir de la merde,

c’est-à-dire de la viande,

là où il n’y avait que du sang

et de la ferraille d’ossements

et où il n’y avait pas à gagner d’être

mais où il n’y avait qu’à perdre la vie.





o reche modo

to edire

di za

tau dari

do padera coco





Là, l’homme s’est retiré et il a fui.





Alors les bêtes l’ont mangé.





Ce ne fut pas un viol,

il s’est prêté à l’obscène repas.





Il y a trouvé du goût,

il a appris lui-même

à faire la bête

et à manger le rat

délicatement.





Et d’où vient cette abjection de saleté ?





De ce que le monde n’est pas encore constitué,

ou de ce que l’homme n’a qu’une petite idée du monde

et qu’il veut éternellement la garder ?





Cela vient de ce que l’homme,

un beau jour,

a arrêté

l’idée du monde.





Deux routes s’offraient à lui :

celle de l’infini dehors,

celle de l’infime dedans.





Et il a choisi l’infime dedans.

Là où il n’y a qu’à presser

le rat8,

la langue,

l’anus

ou le gland.





Et dieu, dieu lui-même a pressé le mouvement.





Dieu est-il un être ?

S’il en est un c’est de la merde.

S’il n’en est pas un

il n’est pas.

Or il n’est pas,

mais comme le vide qui avance avec toutes ses formes

dont la représentation la plus parfaite

est la marche d’un groupe incalculable de morpions.





« Vous êtes fou, monsieur Artaud, et la messe ? »

Je renie le baptême et la messe.

Il n’y a pas d’acte humain

qui, sur le plan érotique interne,

soit plus pernicieux que la descente

du soi-disant Jésus-christ

sur les autels.





On ne me croira pas

et je vois d’ici les haussements d’épaules du public

mais le nommé christ n’est autre que celui

qui en face du morpion dieu

a consenti à vivre sans corps,

alors qu’une armée d’hommes

descendue d’une croix,

où dieu croyait l’avoir depuis longtemps clouée,

s’est révoltée,

et, bardée de fer,

de sang,

de feu, et d’ossements,

avance, invectivant l’Invisible

afin d’y finir le JUGEMENT DE DIEU.





La question se pose de…





Ce qui est grave9

est que nous savons

qu’après l’ordre

de ce monde

il y en a un autre.





Quel est-il ?





Nous ne le savons pas.





Le nombre et l’ordre des suppositions possibles dans ce domaine

est justement

l’infini !





Et qu’est-ce que l’infini ?





Au juste nous ne le savons pas !





C’est un mot

dont nous nous servons

pour indiquer

l’ouverture

de notre conscience

vers la possibilité

démesurée,

inlassable et démesurée.





Et qu’est-ce au juste que la conscience ?





Au juste nous ne le savons pas.





C’est le néant.





Un néant

dont nous nous servons

pour indiquer

quand nous ne savons pas quelque chose

de quel côté

nous ne le savons

et nous disons

alors

conscience,

du côté de la conscience,

mais il y a cent mille autres côtés.





Et alors ?





Il semble que la conscience

soit en nous

liée

au désir sexuel

et à la faim ;





mais elle pourrait

très bien

ne pas leur être

liée.





On dit,

on peut dire,

il y en a qui disent

que la conscience

est un appétit,

l’appétit de vivre ;





et immédiatement

à côté de l’appétit de vivre,

c’est l’appétit de la nourriture

qui vient immédiatement à l’esprit ;





comme s’il n’y avait pas des gens qui mangent

sans aucune espèce d’appétit ;

et qui ont faim.





Car cela aussi

existe

d’avoir faim

sans appétit ;





et alors ?





Alors





l’espace de la possibilité

me fut un jour donné

comme un grand pet

que je ferai ;





mais ni l’espace,

ni la possibilité,

je ne savais au juste ce que c’était,





et je n’éprouvais pas le besoin d’y penser,





c’étaient des mots

inventés pour définir des choses

qui existaient

ou n’existaient pas

en face de

l’urgence pressante

d’un besoin :

celui de supprimer l’idée,

l’idée et son mythe,

et de faire régner à la place

la manifestation tonnante

de cette explosive nécessité :

dilater le corps de ma nuit interne,





du néant interne

de mon moi





qui est nuit,

néant,

irréflexion,





mais qui est explosive affirmation

qu’il y a

quelque chose

à quoi faire place :





mon corps.





Et vraiment

le réduire à ce gaz puant,

mon corps ?

Dire que j’ai un corps

parce que j’ai un gaz puant

qui se forme

au dedans de moi ?





Je ne sais pas

mais

je sais que

l’espace,

le temps,

la dimension,

le devenir,

le futur,

l’avenir,

l’être,

le non-être,

le moi,

le pas moi,

ne sont rien pour moi ;





mais il y a une chose

qui est quelque chose,

une seule chose

qui soit quelque chose,

et que je sens

à ce que ça veut

SORTIR :

la présence

de ma douleur

de corps,





la présence

menaçante,

jamais lassante

de mon

corps ;

si fort qu’on me presse de questions

et que je nie toutes les questions,

il y a un point

où je me vois contraint

de dire non,





NON





alors

à la négation ;





et ce point

c’est quand on me presse,





quand on me pressure

et qu’on me trait

jusqu’au départ

en moi

de la nourriture,

de ma nourriture

et de son lait,





et qu’est-ce qui reste ?





Que je suis suffoqué ;





et je ne sais pas si c’est une action

mais en me pressant ainsi de questions

jusqu’à l’absence

et au néant

de la question

on m’a pressé

jusqu’à la suffocation

en moi

de l’idée de corps

et d’être un corps,





et c’est alors que j’ai senti l’obscène





et que j’ai pété

de déraison

et d’excès

et de la révolte

de ma suffocation.





C’est qu’on me pressait

jusqu’à mon corps

et jusqu’au corps





et c’est alors

que j’ai tout fait éclater

parce qu’à mon corps

on ne touche jamais.





Conclusion





– Et10 à quoi vous a servi, monsieur Artaud, cette Radio-Diffusion ?





– En principe à dénoncer un certain nombre de saletés sociales officiellement consacrées et reconnues :

1o cette émission du sperme infantile donné bénévolement par des enfants en vue d’une fécondation artificielle de fœtus encore à naître et qui verront le jour dans un siècle ou plus.





2o À dénoncer, chez ce même peuple américain qui occupe toute la surface de l’ancien continent indien, une résurrection de l’impérialisme guerrier de l’antique Amérique qui fit que le peuple indien d’avant Colomb fut abjecté par toute la précédente humanité.





3o – Vous énoncez là, monsieur Artaud, des choses bien bizarres.





4o – Oui, je dis une chose bizarre,

c’est que les Indiens d’avant Colomb étaient, contrairement à tout ce qu’on a pu croire, un peuple étrangement civilisé

et qu’ils avaient justement connu une forme de civilisation basée sur le principe exclusif de la cruauté.





5o – Et savez-vous ce que c’est au juste que la cruauté ?





6o – Comme ça, non, je ne le sais pas.





7o – La cruauté, c’est d’extirper par le sang et jusqu’au sang dieu, le hasard bestial de l’animalité inconsciente humaine, partout où on peut le rencontrer.





8o – L’homme, quand on ne le tient pas, est un animal érotique,

il a en lui un tremblement inspiré,

une espèce de pulsation

productrice de bêtes sans nombre qui sont la forme que les anciens peuples terrestres attribuaient universellement à dieu.

Cela faisait ce qu’on appelle un esprit.

Or, cet esprit venu des Indiens d’Amérique ressort un peu partout aujourd’hui sous des allures scientifiques qui ne font qu’en accuser l’emprise infectieuse morbide, l’état accusé de vice, mais d’un vice qui pullule de maladies,

parce que, riez tant que vous voudrez,

mais ce qu’on a appelé les microbes c’est dieu,

et savez-vous avec quoi les Américains et les Russes font leurs atomes ?

Ils les font avec les microbes de dieu11.





– Vous délirez, monsieur Artaud.

Vous êtes fou.





– Je ne délire pas.

Je ne suis pas fou.

Je vous dis qu’on a réinventé les microbes afin d’imposer une nouvelle idée de dieu.





On a trouvé un nouveau moyen de faire ressortir dieu et de le prendre sur le fait de sa nocivité microbienne.

C’est de le clouer au cœur,

là où les hommes l’aiment le mieux,

sous la forme de la sexualité maladive,

dans cette sinistre apparence de cruauté morbide qu’il revêt aux heures où il lui plaît de tétaniser et d’affoler comme présentement l’humanité.





Il utilise l’esprit de pureté d’une conscience demeurée candide comme la mienne pour l’asphyxier de toutes les fausses apparences qu’il répand universellement dans les espaces et c’est ainsi qu’Artaud le Mômo peut prendre figure d’halluciné.





– Que voulez-vous dire, monsieur Artaud ?





– Je veux dire que j’ai trouvé le moyen d’en finir une fois pour toutes avec ce singe

et que si personne ne croit plus en dieu tout le monde croit de plus en plus dans l’homme.





Or c’est l’homme qu’il faut maintenant se décider à émasculer.





– Comment cela ?

Comment cela ?

De quelque côté qu’on vous prenne vous êtes fou, mais fou à lier.





– En le faisant passer une fois de plus mais la dernière sur la table d’autopsie pour lui refaire son anatomie.

Je dis, pour lui refaire son anatomie.

L’homme est malade parce qu’il est mal construit.

Il faut se décider à le mettre à nu pour lui gratter cet animalcule qui le démange mortellement,

dieu,

et avec dieu

ses organes.





Car liez-moi si vous le voulez,

mais il n’y a rien de plus inutile qu’un organe.





Lorsque vous lui aurez fait un corps sans organes,

alors vous l’aurez délivré de tous ses automatismes et rendu à sa véritable liberté.





Alors vous lui réapprendrez à danser à l’envers

comme dans le délire des bals musette

et cet envers sera son véritable endroit12.





LE THÉTRE

DE LA CRUAUTÉ





Connaissez-vous13 quelque chose de plus outrageusement fécal

que l’histoire de dieu

et de son être : SATAN,

la membrane du cœur

la truie ignominieuse

de l’illusoire universel

qui de ses tétines baveuses

ne nous a jamais dissimulé

que le Néant ?





En face de cette idée d’un univers préétabli,

l’homme n’est jusqu’ici jamais parvenu à établir sa supériorité sur les empires de la possibilité.





Car s’il n’y a rien,

il n’y a rien,

que cette idée excrémentielle

d’un être qui aurait fait par exemple les bêtes.





Et d’où viennent les bêtes

dans ce cas ?





De ce que le monde des perceptions corporelles

n’est pas à son plan,

et pas au point,





de ce qu’il y a une vie psychique

et aucune vie organique vraie,





de ce que la simple idée d’une vie organique pure

peut se poser,





de ce qu’une distinction

a pu s’établir entre

la vie organique embryonnaire pure

et la vie passionnelle

et concrète intégrale du corps humain.





Le corps humain est une pile électrique

chez qui on a châtré et refoulé les décharges,





dont on a orienté vers la vie sexuelle

les capacités et les accents

alors qu’il est fait

justement pour absorber

par ses déplacements voltaïques

toutes les disponibilités errantes

de l’infini du vide,

des trous de vide

de plus en plus incommensurables

d’une possibilité organique jamais comblée.





Le corps humain a besoin de manger,

mais qui a jamais essayé autrement que sur le plan de la vie sexuelle les capacités incommensurables des appétits ?





Faites danser enfin l’anatomie humaine,





de haut en bas et de bas en haut,

d’arrière en avant et

d’avant en arrière,

mais beaucoup plus d’arrière en arrière,

d’ailleurs, que d’arrière en avant14,





et le problème de la raréfaction

des denrées alimentaires

n’aura plus à se résoudre,

parce qu’il n’aura plus lieu,

même, de se poser.





On a fait manger le corps humain,

on l’a fait boire,

pour s’éviter

de le faire danser.





On lui a fait forniquer l’occulte

afin de se dispenser

de pressurer

et de supplicier la vie occulte.





Car il n’y a rien

comme la soi-disant vie occulte

qui ait besoin d’être supplicié.





C’est là que dieu et son être

ont pensé fuir l’homme dément,

là, sur ce plan de plus en plus absent de la vie occulte

où dieu a voulu faire croire à l’homme

que les choses pouvaient être vues et saisies en esprit,

alors qu’il n’y a rien d’existant et de réel,

que la vie physique extérieure,

et que tout ce qui la fuit et s’en détourne

n’est que les limbes du monde des démons.





Et dieu a voulu faire croire à l’homme en cette réalité du monde des démons.





Mais le monde des démons est absent.

Il ne rejoindra jamais l’évidence.

Le meilleur moyen de s’en guérir

et de le détruire

est d’achever de construire la réalité.





Car la réalité n’est pas achevée,

elle n’est pas encore construite.

De son achèvement dépendra

dans le monde de la vie éternelle

le retour d’une éternelle santé.





Le théâtre de la cruauté

n’est pas le symbole d’un vide absent,

d’une épouvantable incapacité de se réaliser dans sa vie d’homme.

Il est l’affirmation

d’une terrible

et d’ailleurs inéluctable nécessité.





Sur les pentes jamais visitées

du Caucase,

des Karpathes,

de l’Himalaya,

des Apennins,

ont lieu tous les jours,

nuit et jour,

depuis des années et des années,

d’épouvantables rites corporels

où la vie noire,

la vie jamais contrôlée et noire

se donne d’épouvantables et repoussants repas.





Là, les membres et organes réputés comme abjects

parce que

perpétuellement abjectés,

refoulés

hors des rapacités15 de la vie lyrique extérieure,

sont utilisés dans tout le délire d’un érotisme qui n’a pas de frein,

au milieu du déversement,

de plus en plus fascinant

et vierge,

d’une liqueur

dont la nature n’a jamais pu être classée,

parce qu’elle est de plus en plus incréée et désintéressée.





(Il ne s’agit pas spécialement du sexe ou de l’anus

qui sont d’ailleurs à trancher et à liquider,

mais du haut des cuisses,

des hanches,

des lombes,

du ventre total et sans sexe

et du nombril.)





Tout cela est pour l’instant sexuel et obscène

parce que cela n’a jamais pu être travaillé et cultivé

hors de l’obscène

et les corps qui dansent là

sont indétachables de l’obscène,

ils ont systématiquement épousé la vie obscène

mais il faut détruire

cette danse de corps obscènes

pour les remplacer par la danse

de nos corps.





J’ai été affolé

et tétanisé

pendant des années

par la danse d’un monde épouvantable de microbes

exclusivement sexualisés

où je reconnaissais

dans la vie de certains espaces refoulés

des hommes, des femmes,

des enfants de la vie moderne.





J’ai été tourmenté sans fin par les démangeaisons d’intolérables eczémas

où toutes les purulences de la vie érotique de la bière

se donnaient libre cours.





Il n’est pas besoin de chercher ailleurs que dans ces danses rituelles noires

l’origine de tous les eczémas,

de tous les zonas,

de toutes les tuberculoses,

de toutes les épidémies,

de toutes les pestes

dont la médecine moderne,

de plus en plus déroutée,

se montre impuissante à trouver la cautérisation.





On a fait descendre à ma sensibilité,

depuis dix ans,

les marches des plus monstrueux sarcophages,

du monde encore inopéré des morts

et des vivants qui ont voulu

(et au point où nous en sommes, c’est par vice),

qui ont voulu vivre morts.





Mais je me serai tout simplement évité d’être malade

et avec moi

tout un monde qui est tout ce que je connais.





o pedana

na komev

tau dedana

tau komev





na dedanu

na komev

tau komev

na come





copsi tra

ka figa aronda





ka lakeou

to cobbra16





cobra ja

ja futsa mata





DU serpent n’y en

A NA





Parce que vous avez laissé aux organismes sortir la langue

il fallait couper aux organismes

leur langue

à la sortie des tunnels du corps.





Il n’y a la peste,

le choléra17,

la variole noire

que parce que la danse

et par conséquent le théâtre

n’ont pas encore commencé à exister.





Quel est le médecin des corps rationnés de l’actuelle misère qui ait cherché à voir un choléra de près ?





En écoutant la respiration ou le pouls d’un malade, en prêtant l’oreille, devant les camps de concentration de ces corps rationnés de la misère,

aux battements de pieds, de troncs et de sexes

du champ immense et refoulé

de certains terribles microbes

qui sont

d’autres corps humains.





Où sont-ils ?

Au niveau ou dans les profondeurs

de certaines tombes

en des endroits historiquement

sinon géographiquement insoupçonnés.





ko embach

tu ur ja bella

ur ja bella





kou embach





Là, les vivants s’y donnent rendez-vous

avec les morts

et certains tableaux de danses macabres

n’ont pas d’autre origine.





Ce sont ces soulèvements

où la rencontre de deux mondes inouïs se peint sans cesse

qui ont fait la peinture du Moyen ge,

comme d’ailleurs toute peinture,

toute histoire

et je dirai

toute géographie.





La terre se peint et se décrit

sous l’action d’une terrible danse

à qui on n’a pas encore fait donner

épidémiquement tous ses fruits.





Post-scriptum


Là où il y a de la métaphysique,

de la mystique,

de la dialectique irréductible,

j’écoute se tordre

le grand côlon

de ma faim

et sous les impulsions de sa vie sombre

je dicte à mes mains

leur danse,

à mes pieds

ou à mes bras.





Le théâtre et la danse du chant,

sont le théâtre des révoltes furieuses

de la misère du corps humain

devant les problèmes qu’il ne pénètre pas

ou dont le caractère passif,

spécieux,

ergotique,

impénétrable,

inévident

l’excède.





Alors il danse

par blocs de

KHA, KHA





infiniment plus arides

mais organiques ;





il met au pas

la muraille noire

des déplacements de l’interne liqueur ;





le monde des larves invertébrées

d’où se détache la nuit sans fin

des insectes inutiles :

poux,

puces,

punaises,

moustiques,

araignées,

ne se produit

que parce que le corps de tous les jours

a perdu sous la faim

sa cohésion première

et il perd par bouffées,

par montagnes,

par bandes

par théories sans fin

les fumées noires et amères

des colères

de son énergie.





Post-scriptum


Qui suis-je ?

D’où je viens ?

Je suis Antonin Artaud

et que je le dise

comme je sais le dire

immédiatement

vous verrez mon corps actuel

voler en éclats

et se ramasser

sous dix mille aspects

notoires

un corps neuf

où vous ne pourrez

plus jamais

m’oublier.





LETTRES


à propos de Pour en finir avec le jugement de dieu





À FERNAND POUEY



Ivry, 7 décembre 194718



Cher monsieur,



Je vous renvoie la convention ci-jointe et vous confirme mon accord. Sur tous les points.

Croyez en mes sentiments les plus cordiaux et distingués.



ANTONIN ARTAUD.



P.-S. – Je n’ai pas de compte en banque.

Voulez-vous me faire envoyer ces 20 000 frs par mandat,



23 rue de la Mairie

à Ivry-sur-Seine.





À FERNAND POUEY



Ivry,

23 rue de la Mairie19.



Cher monsieur,



Je n’ai pas reçu le mandat annoncé. Voudriez-vous me le faire envoyer d’urgence.

Je crois que quand vous connaîtrez les thèmes de l’émission préparée ils vous paraîtront étrangement nécessaires. Je ne pense pas que vous vous y attendiez.

Tous mes meilleurs sentiments.



ANTONIN ARTAUD.





À FERNAND POUEY


Ivry, 11 décembre 194720.

Cher monsieur,



Lorsque discutant de ma « tentative »

d’émission

à la Radio,

la question en est venue à mon cachet « d’acteur »,

je vous ai dit :

je m’en remets à vous,

répugnant, dans un effort où il était question pour moi d’une voie nouvelle à percer, à entrer dans de misérables discussions de chiffres, et dans des réclamations de plus ou de moins,

je pensais simplement que vous voudriez de votre côté faire le maximum

et ne pensant pas que vous auriez pu permettre que je sois moins payé que l’un quelconque de mes propres interprètes.

On a beau être « détaché »,

il faut manger,

s’habiller,

prendre des moyens de locomotion,

c’est pourquoi le chiffre de 3 190 frs qui m’a été alloué m’a suffoqué !

Ceci dit,

laissez-moi en revenir au travail fait.

Je crois qu’on peut y trouver le meilleur et le pire.

J’ai beaucoup fait de Radio avant la guerre

avec Paul Deharme

à Radio-Information

et le travail fait chez vous était loin de représenter une prise de contact avec ce moyen d’expression

mais il faut,

d’autre part,

que le Réalisateur

Mr Guignard,

les monteurs

et en général

tous ceux

à qui j’ai eu à faire

comprennent

QUELLES furent mes intentions et volontés.

À prendre la chose en bloc on aura l’impression d’un travail cahotique21 et non suivi ;

d’une sorte de hasardeux et épileptique

tronçonnement,

où la sensibilité errante de l’auditeur doit prendre aussi

au hasard

ce qui lui convient.

– Eh bien, NON !!

En finir avec le jugement de nos actes

par le sort

et par une force

dominante

c’est signifier

sa volonté

de manière

assez neuve

pour indiquer que l’ordre rythmique des choses et du sort ont changé leur cours,

il y a dans l’émission que j’ai faite

assez d’éléments

grinçants,

lancinants,

décadrés,

détonants

pour que montés dans un ordre neuf ils fassent la

preuve que le but cherché a été atteint,

ma fonction était de vous apporter des éléments.

Vous en ai-je apporté ?

Il y en a de mauvais,

il y en a, je crois, d’excellents,

j’espère que vous trouverez ce monteur intelligent

qui saura donner aux éléments que j’ai apportés toutes les insolites valeurs que je leur ai souhaitées.

Croyez en mes bons sentiments.





ANTONIN ARTAUD.





À FERNAND POUEY


[16 janvier 194822.]

Cher monsieur,



En ce qui concerne

le texte d’ouverture de

« Pour en finir avec le jugement de dieu »

on peut couper à partir de

« faire et fabriquer des soldats »

jusqu’à

« Pour se battre il faut recevoir des coups, et j’ai vu beaucoup se battre les Américains23 ».

Le montage général se distribue comme suit :

1 texte d’ouverture

2 bruitage

qui vient se fondre dans le texte dit par Maria Casarès

3 danse du Tutuguri, texte

4 bruitage (xylophonie)

5 La recherche de la fécalité

(dit par Roger Blin)

6 bruitage et battements entre Roger Blin et moi

7 La question se pose de (texte dit par Paule Thévenin)

8 bruitage et mon cri dans l’escalier

9 conclusion, texte

10 bruitage final.





* * *





Si vous faites quelque chose sur

Artaud le Mômo24

je vous signale que Paule Thévenin dit très bien l’un des poèmes,

le plus court,

Centre-Mère et Patron-Minet25.

J’ai été très heureux, de cette émission,

enthousiasmé de voir qu’elle pouvait fournir un modèle en réduction de ce que je veux faire dans le Théâtre de la cruauté.

C’est pourquoi je tiens à vous en remercier tout spécialement,

mais vous-même n’avez-vous pas débuté dans la vie par une sorte de forme de danse rythmée entre le théâtre et la poésie ?

Croyez à tous mes bons sentiments.





ANTONIN ARTAUD.





À FERNAND POUEY 26


Très cher ami,



Paule Thévenin, notre commune amie, va aller cette semaine même 116bis Champs-Élysées pour toucher le cachet qui lui a été attribué,

pour sa collaboration à mon émission radiophonique :

Pour en finir avec le jugement de dieu.

Je dirai, et vous ne m’en voudrez pas,

que Paule Thévenin

est une de mes œuvres.

J’ai mis un soin appliqué, et même un peu enragé à dégager en elle, sur le plan théâtral, des facultés que d’autres

niaient,

reniaient

et

piétinaient.

J’ai voulu que ces facultés fussent mises en

évidence

et

en

clarté

car le timbre de son diapason propre n’est pas commun,

elle est hors communauté,

puis-je me permettre de vous demander d’y penser au moment de l’attribution de son cachet

afin que

elle ne soit pas confondue avec la troupe de toutes les actrices qui défilent journellement au 116bis Champs-Élysées.

Dans cette espérance croyez en toute mon amitié.





ANTONIN ARTAUD.

20 janvier 1948.





À WLADIMIR PORCHÉ

DIRECTEUR DE LA RADIO-DIFFUSION 27




Monsieur,



Vous me permettrez d’être un peu plus que révolté et scandalisé

par la mesure qui vient d’être prise en dernière heure contre ma Radio-diffusion :

Pour en finir avec le jugement de dieu,

sur laquelle j’avais TRAVAILLÉ plus de 2 semaines et qui était annoncée dans tous les journaux depuis plus d’un mois.

Et vous n’ignorez pas avec quelle curiosité cette émission était attendue par la grosse masse du public

qui en espérait comme une espèce de délivrance,

comptant sur un ensemble sonore qui le tirât enfin de la routine ordinaire des émissions.

Vous aviez donc eu largement le temps, bien avant hier après-midi dimanche28 où vous crûtes devoir prendre cette mesure d’interdiction, [de vous rendre compte29] de l’atmosphère très spécialement favorable qui entourait la sortie de cette émission.

Or je cherche en vain en elle le scandale qu’elle eût pu produire chez des gens bien intentionnés

et qui n’eussent pas pris position

à l’avance

comme c’est le cas ici.

Moi, l’auteur, j’en ai comme tout le monde auditionné l’ensemble sur magnétophone,

bien décidé à ne rien laisser passer

qui pût léser

le goût,

la moralité,

les bonnes mœurs,

la volonté d’honneur,

qui pût d’autre part

suinter

l’ennui,

le déjà vu,

la routine,

je voulais une œuvre neuve et qui accrochât certains points organiques de vie,

une œuvre

où l’on se sent tout le système nerveux

éclairé comme au photophore

avec des vibrations,

des consonances

qui invitent

l’homme

À SORTIR

AVEC

son corps

pour suivre dans le ciel cette nouvelle, insolite et radieuse Épiphanie.

Mais la gloire corporelle n’est possible

que si

rien

dans le texte lu

n’est venu choquer,

n’est venu tarer

cette espèce de volonté de gloire.

Or je cherche.

Et je trouve

1o la recherche de la Fécalité,

texte constellé de mots violents, de paroles affreuses,

oui, il y a des mots violents, des paroles affreuses,

mais dans une atmosphère si hors la vie que je ne crois pas qu’il puisse rester à ce moment-là un public capable de s’en scandaliser.

Qui que ce soit et le dernier bougnat doit comprendre

qu’il y en a marre de la malpropreté

– physique, comme physiologique,

et DÉSIRER un changement

CORPOREL

de fond.

Reste l’attaque du début contre le capitalisme américain.

Mais il faudrait être bien naïf, monsieur Wladimir Porché, à l’heure qu’il est pour ne pas comprendre que le capitalisme américain comme le communisme russe nous mènent tous deux à la guerre,

alors par voix, tambour et xylophonies j’alerte les individualités pour qu’elles fassent corps.

Je suis





ANTONIN ARTAUD.

4 février 1948.





À FERNAND POUEY


Ivry-sur-Seine, 7 février 194830.

Très cher Fernand Pouey,



J’ai appris votre admirable attitude au sujet de ma Radio-Diffusion31.

Pardon du mal que je vous donne

et

merci

de me défendre ainsi de tout votre cœur.

Je sais que vous avez joué votre situation et l’avez jetée dans la balance,

mais je ne comprends pas qu’une incompétence, à peine sortie des écoles comme Wladimir Porché, s’arroge le droit d’arrêter la diffusion d’un document ANNONCÉ depuis plusieurs semaines

et par conséquent

auditionné

par des dizaines de techniciens qui ont jugé de sa valeur

et DÉCIDÉ

de son émission.

Il y a là un coup d’autocratisme arbitraire

qui ne doit pas être supporté.

J’ai d’ailleurs écrit à Wladimir Porché une lettre

lui exposant

en détail

et d’une manière simple et très claire

dans quel mouvement d’idée j’avais écrit mes textes

et composé cette émission.

Quant au sentiment de l’auditeur non averti,

il est que

jamais

émission ne fut ATTENDUE avec plus de curiosité et d’impatience par la grosse masse du public qui n’attendait justement que cette émission pour se composer une attitude en face de certaines choses de la vie.

Cette émission est une longue protestation contre l’érotisme foncier des choses contre lequel tout le monde en son subconscient veut réagir et contre l’arbitraire social, politique et ecclésiastique (religieux), donc ritualiste de la loi.

Et le corps social a assez de tout rite. Il faudra demander à Wladimir Porché cette lettre pour la reproduire dans la Presse.

À vous de tout cœur.





ANTONIN ARTAUD.





À RENÉ GUILLY


[7 février 194832.]

Monsieur,



J’ai cru rêver ce matin en lisant votre article dans « Combat. »

Stupéfié d’ailleurs qu’on l’ait laissé passer.

Mais je me fais de ce fameux grand public une bien plus haute idée que vous-même.

Je le crois infiniment moins pourri de préjugés que vous ne le pensez.

Ceux qui lundi soir assiégeaient la radio et attendaient, avec une curiosité et une impatience jamais vues, l’émission intitulée « Pour en finir avec le jugement de dieu » étaient justement des gens de ce grand public,

garçons coiffeurs,

blanchisseuses,

marchands de tabac,

quincailliers, menuisiers, ouvriers imprimeurs,

bref, toutes gens qui gagnent leur vie avec le jus sanglant de leurs coudes,

et non tels capitalistes de fumier

enrichis secrètement

qui vont tous les dimanches à la messe et désirent pardessus tout le respect des rites et de la loi.

Ce sont ceux-là qui avec tels maquereaux prématurément enrichis de la Butte ont cette peur nauséabonde des mots,

que mon émission aurait pu terrifier.

Quoi qu’il en soit,

il faut tenir à péché

et à crime

le fait d’avoir voulu interdire à une voix humaine qui s’adressait pour la première fois en ce temps au meilleur de l’homme

de s’exprimer.

2o Les livres, les textes, les revues sont des tombes, Mr René Guilly, des tombes à enfin soulever.

Nous ne vivrons pas ainsi éternellement entourés de morts

et de la mort.

S’il y a des préjugés quelque part,

ils sont à détruire,

le devoir

je dis bien

LE DEVOIR

de l’écrivain, du poète

n’est pas d’aller s’enfermer lâchement dans un texte, un livre, une revue dont il ne sortira plus jamais

mais au contraire de sortir

dehors

pour secouer,

pour attaquer

l’esprit public,

sinon

à quoi sert-il ?

Et pourquoi est-il né ?

3o Quoi qu’il en soit,

je ne suis pas maître de chapelle,

n’ayant jamais su chanter,

et en plus de cela

faire chanter.

Tout au plus ai-je tenté dans cette radio-diffusion,

moi qui n’avais touché un instrument de ma vie,

quelques xylophonies vocales sur xylophone instrumental

et l’effet en a été accompli.

Je veux dire que cette émission était la recherche d’un langage que n’importe quel cantonnier ou bougnat eût compris,

lequel apportait par la voie de l’émission corporelle les vérités métaphysiques les plus élevées.

Ce que vous-même avez reconnu et à ce titre il y avait abjection et infamie à l’interdire.

Voilà ce que je voulais vous dire, Mr René Guilly.





ANTONIN ARTAUD.





À JEAN PAULHAN


Ivry-sur-Seine, 10 février 194833

Bien cher ami,



1 exemplaire dédicacé

et signé de ma main

d’Artaud le mômo

et

1 exemplaire

de

CI-GÎT précédé [de34]

LA CULTURE INDIENNE

vous ont été expédiés il y a au moins 15 jours si ce n’est pas 3 semaines,

si vous ne les avez pas reçus c’est que le concierge de la N.R.F. les a retenus et il faut les réclamer

à tout prix

car j’ai fait tout le nécessaire

et

ai signé ces exemplaires de ma main

à votre intention.

Ils doivent être égarés dans quelque bureau.

Ce sont même des exemplaires sur GRAND PAPIER que je vous ai fait expédier

mais, je vous le répète, cela s’est passé il y a bientôt 3 semaines

il y a donc quelqu’un qui vous les a détournés, il faut faire faire des recherches et réclamer

car manifestement

et ce n’est pas de l’esprit de persécution que de le croire

une cabale s’est montée contre moi en ce moment qui pourrait avoir toutes sortes de répercussions.

Cette affaire de la Radio-Émission est lamentable.

Le texte aura beau paraître dans « Combat35 » ou en plaquette

on n’entendra pas les sons,

la xylophonie sonore,

les cris, les bruits gutturaux et la voix,

tout ce qui constituait enfin une 1re mouture du Théâtre de la Cruauté.

C’est un DÉSASTRE pour moi.

À vous de tout cœur.





ANTONIN ARTAUD.





À FERNAND POUEY

& RENÉ GUIGNARD





Ivry-sur-Seine,

17 février 194836



Très chers amis,



Je crois que ce qui a bouleversé et passionné certaines personnes comme Georges Braque dans la Radio-Émission « Le jugement de dieu » est surtout la partie des sonorisations et xylophonies sonores avec le poème dit par Roger Blin et celui dit par Paule Thévenin. Il ne faut pas gâter l’effet de ces xylophonies par le texte ratiocinant, dialectique et discutailleur du début. Je vous avais écrit un pneu pour vous indiquer certaines coupures à faire qui ne laissaient que certaines phrases du début et la fin de « l’Introduction37 ».

Je vous supplie de faire ces coupures,

je vous supplie

tous les deux

de VEILLER à ce que ces coupures soient strictement faites.

Il faut que rien ne subsiste dans cette Radio-Émission qui risque de décevoir,

de lasser,

ou d’embêter

un public fervent qui a été saisi par tout ce que les sonorisations et xylophonies apportaient de neuf

et que même les théâtres balinais, chinois, japonais et cinghalais ne contiennent pas.

Je compte donc sur vous deux

pour procéder à ces coupures puisqu’elles n’ont pas été faites et je vous serre amicalement les mains.



ANTONIN ARTAUD.





LETTRE OUVERTE AU R. P. LAVAL


Ivry-sur-Seine, [20] février 194838

Monsieur,



Tout cela est très bien et que vous me reconnaissiez le droit à l’expression totale et intégrale de mon individualité.

Si singulière qu’elle soit

et

hétérogène qu’elle puisse apparaître.

Mais il y a une chose que vous ne dites pas

et qui constitue une réserve de fond à ce droit à l’expression,

c’est que vous étiez vous-même

et que vous êtes

LIÉ par 2 rites

CAPITAUX,

c’est que, lorsque vous avez prononcé ces paroles,

vous étiez en réalité

LIÉ par 2 rites

qui vous paralysaient

de votre propre consentement

les mains.

C’est que comme tout prêtre

vous étiez

et vous êtes lié

par les 2 rites

de la consécration

et de l’élévation

de la messe.

C’est que comme tout prêtre catholique

vous aviez dit votre messe le matin même.

Et qu’il entre dans la célébration de la cérémonie

appelée messe

au premier plan

ces 2 rites de ligature

et qui pour moi

ont la valeur d’un véritable envoûtement.

La consécration

et

l’élévation

sont

des envoûtements

d’un ordre spécial

mais

MAJEUR

qui capitalise, si je puis dire,

la vie,

qui draine toutes les forces spirituelles dans une direction telle que tout ce qui est le corps est réduit à néant

et qu’il ne reste plus qu’une certaine

vie psychique

entièrement libérée

mais si libre

que tous les phantasmes

de l’esprit,

du pur esprit

peuvent s’y donner libre cours

et que c’est là qu’a lieu

la sinistre et torrentielle expansion de la vie diluvienne et antédiluvienne

des bêtes obsessionnelles

qui est tout ce contre quoi

nous luttons

parce que l’infâme vie sexuelle est derrière les libres expansions de l’esprit

et que

c’est cela

que la consécration

et

l’élévation

de la messe

ont

sans le dire

LIBÉRÉ.

Il y a une nauséabonde floculation de la vie infectieuse de l’être

que le CORPS PUR

repousse

mais que

le PUR ESPRIT

admet

et à quoi la messe

par ses rites entraîne.

Et c’est cette floculation

qui maintient la vie

actuelle du monde

dans les bas-fonds spirituels

où elle ne cesse pas de plonger.

Mais voilà ce que la conscience générale ne comprendra jamais,

qu’un corps macéré et piétiné,

concassé et compilé

par la souffrance et les douleurs de la mise en croix

comme le corps toujours vivant du Golgotha

sera supérieur à un esprit livré à tous les phantasmes de la vie intérieure

qui n’est que le levain

et la graine

de toutes les fantasmagoriques puantes bestialisations.





ANTONIN ARTAUD.





À PAULE THÉVENIN


Mardi 24 février 194839



Paule, je suis très triste et désespéré,

mon corps me fait mal de tous les côtés,

mais surtout j’ai l’impression que les gens ont été déçus

par ma radio-émission

Là où est la machine

c’est toujours le gouffre et le néant,

il y a une interposition technique qui déforme et annihile ce que l’on a fait.

Les critiques de M. et de A.A.40 sont injustes mais elles ont dû avoir leur point de départ dans une défaillance de transition,

c’est pourquoi je ne toucherai plus jamais à la Radio,

et me consacrerai désormais

exclusivement

au théâtre

tel que je le conçois,

un théâtre de sang,

un théâtre qui à chaque représentation aura fait gagner

corporellement

quelque chose

aussi bien à celui qui joue qu’à celui qui vient voir jouer,

d’ailleurs

on ne joue pas,

on agit.

Le théâtre c’est en réalité la genèse de la création.

Cela se fera.

J’ai eu une vision cet après-midi – j’ai vu ceux qui vont me suivre et qui n’ont pas encore tout à fait de corps parce que des pourceaux comme ceux du restaurant d’hier soir mangent trop. Il y en a qui mangent trop et d’autres qui comme moi ne peuvent plus manger sans cracher.

À vous.





ANTONIN ARTAUD.





ÉTATS PRÉPARATOIRES





I


Exclamations, interjections41,

cris,

interruptions, interrogations,

proclamations

sur la remise en cause du Jugement Dernier.

Le jugement dernier n’aura pas lieu,

il a eu lieu,

il s’est produit,

il faut le refaire.

Qui a une question à demander à dieu ?

Qui a à évoquer Satan en personne ?





II


Exclamations,

interjections, cris,

interruptions, interrogations

sur

la remise en cause

du

Jugement Dernier.





III


La peur de vivre42.



koerman

ta

radaborsta

taborsta

radaborsta

santa pan



Nous ne savons rien de la vie, nous.

Je ferai cette démonstration radiophonique.





IV


Pas de spectacle représentation43,

d’un soir à l’autre il faut qu’une pièce bouge,

que la pièce bouge.





V


La première manifestation44 du théâtre de la cruauté

ne peut être que le départ de la vengeance de mon éternelle histoire de sempiternel persécuté,



e fari

te fari

fabella

et fabella

et fari

falla



avec des instruments de supplice :

une cloche,

un billot,

un échafaud,

une croix

(pas au centre, de côté).





VI


Tutuguri45 :

Et (ici creuser par le son

tout un monde,

xylophones, gongs, trompettes,

gongs surtout).



Que Paule n’ait que 2 ou 3 phrases à travailler

que le reste elle le dise comme un texte de journal.

La poésie sera donnée par la sonorisation.



2 graves46.





VII ÉMISSION


Avis de messe47

mis sur le même plan

que l’avis de sperme.





Le tambour :



poum

azaï (le cri

poum

azi





poum

azaï (le cri

poum

azi





poum

azaï (le cri

poum

azi





VIII


Instaurer48

par le Théâtre de la Cruauté

le verbe

vibratoire

systématique

et méthodique.





IX ÉMISSION49


kaudana akapto

laudana akapte

kaïldana apte





Poum Poum

akoum kniaialu

Poum Poum

akum ksicalu





Poum Poum

akum kniaalu

Poum Poum

akum knialu





Il m’est revenu que50 […]





X


agnagna51

rabuda

kabadia

abah

agnagna

rabudia





kobadia

krrrrrrebufa

krrrrrrrebadia

abah

krrrrramagna

krrrrremufe

agnagna

rabuda

abadia





XI


Bruitage52,

mon annonce,

le Tutuguri.





Bruitage à travailler

proférant l’ordre inique de ce monde,





le texte de Paule Thévenin,

puis la cage aux singes53,





composer comme une rentrée de moi-même dans l’existence avec des pleurs et des trépignements et dire ensuite comme un aveu le texte de la fin du Théâtre de la Cruauté54





et ensuite Roger dira

La recherche de la fécalité.





XII


oran gongron55

augern

gangron

gangron auto gogorge





(TEXTE D’OUVERTURE) 56





I ÉMISSION57


pah ertin

tara

tara bulla

rara bulla

ra para hutin



dans le

suraigu

lancinant

poh ertsin

putinah

ke tula



o ki tu la

a kana hutin

ceci

se resserre

et s’étrangle



ceci se

repose



o skofar

janentsi metera

a metera

o

merentsi



a mruta mutela

marutela

a mruta mertsi





Qui a mal aux os comme moi

n’a qu’à penser à moi

il ne me rejoindra pas en esprit par la route des espaces

car à quoi bon rejoindre un être en esprit

et ne pas le rejoindre en corps ?

Rejoindre un être en esprit c’est encore plus s’éloigner de le rejoindre un jour en corps.

Mais qui a mal aux os comme moi

et qui pense intensément à moi

ne voit pas

quelle maison tombe,

quel arbre brûle sur son chemin,

mais la maison tombe

et l’arbre brûle

et un jour il s’en apercevra ;

qui a mal aux gencives comme moi

et qui pense à moi

l’espace qui nous séparait poudroie,

il s’amenuise et devient plus petit,

et c’est lui

l’espace

qui devient aveugle

et non moi ;

et un jour il s’en apercevra ?

Qui ?

Qui ?

mais l’espace

qui se sentira plus petit,

les muscles garrottés et aux abois ;





qui a mal aux dents,

à toutes ses dents absentes comme moi

il ne se verra pas tout d’un coup à côté de moi,

mais c’est l’espace qui se sentira loin de lui et de moi ;

et qui aura honte d’exister et d’être ;

d’être l’espace quand nous sommes là !

Alors que fera-t-il pudiquement cet espace ?





Il faudra que cette vieille citronnade s’en aille.





Fu fe tou fais, outo, quand tou fais ça

tu enlèves les zesprits d’oun l’air,

alors t’es pas ancore58 gari

tou crois encou aux zesprits.





Jou vous dit que lo vie est malade

lo vi est très malade.





Voz allé o59 maché noir

au cinéma, à la boucherie chevaline,

vous faites la queue pendant des heures au cinéma, l’hiver, sous la pluie, pour voir des films imbéciles,





et pendant ce temps, depuis les siècles des siècles,

sur les pentes infectes du Caucase, des Karpat, des Apennins, de l’Himalaya,

des êtres bestialisés dansent,

ils dansent la danse du pus et du sang,

des poux crevés,

la danse des viscères sales,

ils dansent pour vous enlever ça et ça

et pour vous imposer ça, ça et ça,

la danse sexuelle enfin.





Voulez-vous encore du sexe

ne voulez-vous plus du tout du sexe,

c’est toute la sexe.





– A cé tute lo question,

que Dieu s’en aille

ou que dieu reste,

voilà la question qui est posée.





Ils dansent la danse de la friction infâme de la futame avec lâ fame et

et de l’union de ron et saun.





– Ze ne comprend pas qué que cha veut dire.

Ça veut dire que le principe de la fécondation sexuelle qui est depuis des siècles posé

avec la langue, la rate et les pieds

doit être maintenant réglé.





Parce que c’est la question du départ de dieu ou de son maintien qui se pose dans la colique de notre humanité.

Parce que dieu c’est tous les microbes sortis des danses obscènes des races torves

et la question se pose

de savoir si on va continuer à les laisser danser.





– E danze

ce né savé pa

et qué que za peu fé.





* * *





Ici le papier sur l’Amérique60.





II INTRODUCTION GÉNÉRALE61


La croix est le signe qu’il faut faire tomber.

Voilà 757 siècles que le mal s’y suspend et s’y accroche,

voilà 2 mille ans qu’il s’est servi de son coup d’arrêt pour clouer l’homme et l’empêcher désormais d’avancer,

voilà l’éternité elle-même qu’il bute les choses et qu’il les croise pour les empêcher de circuler.

Les choses ne vont pas vers la croix ni vers le cercle. La croix s’est mise comme l’esquille d’une barre, comme la rotation d’un nœud arrêté au milieu d’une confluence capitale, d’une affluence des possibilités.

C’est pour détruire cette action multiple et coupaillante de la croix que le rite du Tutuguri a été créé





e va na ram

an stir taun pām

noyo coro

caro septo

eyon kolen

efa septo





qui arrache et disperse de toutes parts une action simple et permet dans l’espace l’insertion d’un signe neuf comme on va le voir.





(AVIS DE MESSE) 62





I


Mais comme tout ce qui a en soi63

quelque chose de salinghe

et de salace,

c’est-à-dire qui participe

de la porcherie intestine

invétérée

de l’être,

ces déplacements

de l’animalcule vital

se passent sous le couvert aussi

de la plus profonde invisibilité ;





le cœur de dieu s’ouvre

comme un beau vagin

à la messe

et ce n’est qu’ainsi que l’acte de réception eucharistique revêt





pour le maximum de chrétiens

son maximum d’efficacité ;

mais ce cœur d’invaginé

qui le voit en dehors du pourceau qui le désire,

et de l’ange à chaque coup commis par dieu

pour la réussite de l’abjecte opération ;

pour les autres,

ce n’est même pas un cerveau dont le lobe donne son pétale,

c’est…

mais il ne s’agit pas de cela,

j’ai dit

que

moi,

Antonin Artaud,

je souffrais d’un envahissement occulte de larves,

et qu’il n’était même pas besoin de recourir à la magie

pour expliquer les saletés de l’opération,

la science qui connaissait les microbes

a inventé ces derniers temps les amibes ;



le ramassis de pourceaux

qui jouent au succube

et à l’incube

pourquoi

après tout

ne seraient-ils pas des amibes d’un érotisme particulier ?



Voilà des siècles que j’ai à me battre

avec ces émanations de néant

appelées incubes,

succubes,

larves,

lémures,

et qui ne sont après tout

que les découpures

d’un vide

où je crache,

moi,

personnellement,

le monstre

ou

la bête

que je me fais.





Oui,

mais d’abord on me la fait

car ce n’est pas pour le plaisir d’un sadisme particulier

que je m’inventerai

à toute heure

ces confetti sacramentels.





II


Il n’est rien que j’abomine64

et que j’exècre tant que cette idée de spectacle,

de représentation,

donc de virtualité, de non-réalité,

attachée à tout ce qui se produit et que l’on montre,

idée qui par exemple a sauvé la messe et l’a fait admettre à des troupes innombrables d’êtres qui ne l’auraient pas admise sans cela,

cette idée que la messe n’est qu’un spectacle, une représentation virtuelle qui n’existe pas et ne sert pas ;

et il y a la contre-partie,

c’est que sous son apparence virtuelle et théâtre65 la messe est au contraire un spectacle qui sert,

(la messe contient l’un des moyens d’action réelle les plus efficaces de la vie, mais cela les foules ne le savent pas, et que ce moyen d’action est ténébreux, qu’il est érotique et sombre, car on parle de messe noire mais c’est le principe et la raison d’être même de la messe d’être noire

et il n’y a pas de messe blanche,

toute messe dite est un acte sexuel de plus dans la nature dégagé).



Ceci dit, j’en reviens à cette idée que toute cette émission n’a été faite que pour protester contre ce soi-disant principe de virtualité, de non-réalité,

de spectacle enfin

indéfectiblement attaché à tout ce qui se produit et que l’on montre, comme si l’on voulait par le fait socialiser et en même temps paralyser les monstres, faire passer par le canal de la scène, de l’écran ou du micro des possibilités de déflagration explosive trop dangereuses pour la vie,

et que l’on détourne ainsi de la vie.



L’inconscient actuel est chargé à bloc,

les gens n’en peuvent plus de porter en eux quelque chose qu’ils massent et qu’ils refoulent sans fin,

parce qu’on leur a interdit de le faire, d’en parler et de le montrer.

Et la police des initiés qui sans que cela se sache mènent depuis des éternités la vie à sa perte, mais ont la prétention de l’y mener seuls,

a des ordres,

pour détourner

du côté du théâtre, du cinéma, du micro, comme de la messe,

une certaine chose que j’ai été interné 9 ans pour avoir voulu dire

et que je dirai.

Je la dirai, cette certaine chose qui donne le pourquoi des épidémies, des famines, des pestes, des guerres, etc.





(LA RECHERCHE DE LA FÉCALITÉ)





I


Une fois pour toutes66,

pour que cela soit bien entendu

et retenu

une fois pour toutes,





je renie le baptême,

je crache sur le christ

aussi peu inné qu’il en est profondément inique et réprouvé,

j’abjecte le signe obscène et catastrophique de la croix.





priur

fantisch

tru

stru

strastsa

tas belle

strsa

tasbelli

ta

fra

la

la





II LA RECHERCHE DE LA FÉCALITÉ67


Là où ça sent la merde

ça sent l’être,

l’homme aurait très bien pu ne pas chier,

mais il a choisi de chier

comme il aurait choisi de vivre

au lieu de consentir à vivre mort.

C’est que pour ne pas faire caca il lui aurait fallu consentir à ne pas être,

mais il n’a pas pu se résoudre à perdre l’être,

c’est-à-dire à mourir vivant.

Il y a dans l’être quelque chose de particulièrement tentant pour l’homme et ce quelque chose est justement

le caca.

Là où il suffit d’être lâche,

vil,

veule,

c’est-à-dire d’être une tapette enculée

pour avoir le droit d’exister,

c’est là que l’homme va.

Dès qu’il faut y mettre une résistance ou une tenue

il n’y a plus personne.

Dès qu’il faut être quelqu’un pour vivre,

l’homme se retire.

À y regarder de près,

il n’a su être que quelque chose

mais jamais quelqu’un,

pour être quelqu’un

il faut avoir un os,

ne pas avoir peur de montrer l’os,

et de perdre la viande en passant,

l’homme a toujours mieux aimé la viande

que la terre des os.

C’est qu’il n’y avait que de la terre et du bois d’os

et il lui a fallu gagner sa viande,

il n’y avait que du fer et du feu

et pas de merde

et l’homme a eu peur de perdre la merde

ou plutôt il a désiré la merde

et pour cela sacrifié le sang.





Pour avoir de la merde, c’est-à-dire de la viande,

là où il n’y avait que du sang

et de la ferraille d’ossements

et pas de langue,

là où ça schlinguait fort,

où ça bardait sans espérance

mais pour le goût de la race

d’être fort

et où il n’y avait pas à gagner d’être

mais où il y avait à perdre la vie,





o reche modo

to edere

de za

tau dau

do padera coco





là l’homme s’est retiré et il a fui

car il ne lui a jamais plu de tenter le combat





paya nea nea

poi matia





avec le temps ou les espaces,

dans l’espace

avec l’espace,

il a mieux aimé

se laisser aller

et qu’on l’encule bellement,

alors les bêtes l’ont mangé,

ce ne fut pas un viol,

il s’est prêté à l’obscène repas,





il y a trouvé du goût,

il a appris lui-même

à faire la bête

et à manger le rat

délicatement.





Car là où ça sent la merde

ça sent l’être,

l’odeur de la merde est l’odeur de l’être

dans la merde

l’homme a pris la place des animaux

qu’on pouvait déceler et suivre à leur fumet,

l’homme a voulu avoir lui aussi son fumet

et il a travaillé dix siècles pour y arriver,

dix siècles de lâcheté et de laisser aller,

dix siècles d’obscénité,

de bas érotisme,

de salacité,

d’ignominie, d’immondice,

de vil abandon,

de saleté.

L’homme a recherché la fornication et la saleté.

Il a travaillé tout son corps dans la recherche vile et obscène du péché.

Car il a voulu qu’il y ait péché à être

et ce péché il a su le mettre partout,

il n’est pas de saleté qu’il ne soit parvenu

à consommer,

il a su inventer la vilenie

et en faire un gâteau des rois.

Car l’homme ordinaire

ne sait pas jusqu’à quel point

le vice

d’avoir un corps

et de se servir

de ce corps

peut

aller.

Il ne sait pas comment on utilise son corps

mais le pécheur non plus ne sait pas non plus toute la fécalité,

il n’a pas encore trouvé tous les péchés

et tous les vices,

il lui manque encore

bien d’ignobles sensations à éprouver

car le registre en est infini et inépuisable.





15 novembre 1947.





III


Qui d’entre nous68

n’a jamais,

jamais,

jamais

recherché

un certain petit état du vide de sa pensée d’aveugle,

qui d’entre nous

n’a cherché

une nouvelle manière

d’être pourceau quand il était seul.





IV


L’être n’est pas le dessus de l’homme69.

C’est le meilleur de l’homme et ce qui le représente le mieux.





V


Le bestiau c’est l’être70.

Les yeux fermés,

je marchais,

béquillant dans le matin, à la découverte du bestiau de l’être.





VI


Pour VIVRE il faut avoir un corps,

qui a eu l’idée du corps

à se constituer et à se faire,

qui a compté sur autre chose que le hasard,

un « Dieu » pour s’être fait un corps ?

Non, le corps, on se le fait soi-même ou alors il ne vaut pas et ne tient pas

et il vient du mérite et de la qualité,

il vient des actes faits.





*

Yvonne

Ana,

Catherine,

Cécile,

Neneka,

les soldats

se forent

un corps,

les pauvresses.





VII


Une idée de ce que sont les choses71,

il n’y a que le bestiau nommé dieu qui puisse ainsi poser la question,

elles sont ce qu’on les fait être,

quand on admet

qu’il y a des choses

et qu’on est là

c’est qu’on ne les a pas faites,

ce qu’on appelle dieu est cette armée de microbes, de balayures tombées du travail de constitution des choses et à qui on n’a pas encore trouvé sa place et qui s’est révolté dans le hasard et dans l’enfer.

Cela ne se dit pas,

mais cela se frappe jusqu’au néant,

lequel a voulu être.





VIII


Je chie sur la croix72.



J’abjecte toute croix.



Je suis pur.

Je suis pur.

Je suis pur.

Je suis pur.

Je suis pur.



J’abjecte

tout signe.



Je ne crée que

des machines

instantes

d’utilité.





Je ne ferai plus

jamais caca.





(CONCLUSION)





I CONCLUSION73


Ces pieds

ces ventres

ces épaules

ces mains

ces coudes

ces rotules

ces dents

qui font



boua

e

boua

bouala

bouraça

bourtra



et qui tirent de l’air des bêtes,

qui dégagent dans l’air ces bêtes

que les uns voient et les autres pas

et ces bêtes qui font caca

la et la

c’est dieu tout ça

et qu’est-ce que tu juges de dieu après ça ?





– Je juge que je comprends pas.





– Eh bien, ces bêtes, on les voit pas,

ce sont les microbes de la danse des morts à laquelle depuis les siècles des siècles les races des races sur les pentes de l’Himalaya, des Karpathes, des Apennins et du Caucase ne cessent pas de se livrer,

ces bêtes qui sortent des pieds, des épaules, de la rate, du foie

dans ces danses de cochons salaces

auxquelles ces races ne renoncent pas

et elles poussent par là et par là

et ça fait une terre qui mule





– qui mule





– oui qui bout

qui bouillonne quoi

et va féconder les membres

morts,





elle les féconde de choses malades





et puis les organes, à y regarder de près, nul n’a jamais compris

à quoi ça servait.





– Alo voilà, j’ai pensé à un théâtre de la cruauté qui danse et qui crie pour faire tomber des organes

y balayer tous les microbes

et dans l’anatomie sans lézardes de l’homme

où on a fait tomber tout ce qui est lézardé

faire sans dieu régner la santé.





– Cé des histoires,

à première vue

c’est une utopie

mais commence d’abord par danser bougre de singe

espèce de sale macaque Européen que tu es

et qu’a jamais appris à lever le pied.





* * *





Ici l’autre homme crie et proteste

et l’émission se termine là-dessus.





* * *





II CONCLUSION74


– Baun, eh bien,

maintenant què que ché que cette émission ?





On a entendu une attaque contre certains procédés dégueulasses du monde officiel américain

où paraît-il on psychanalyse des enfants

pour les inviter à donner bénévolement leur sperme en vue des fécondations artificielles à venir,





et pou faire bôcoup des soldats. –





C’est donc qu’on pense qui va y avoir la guerre

et à la guerre

et qu’on va avoir encore à faire la guerre,

et pis que cela,

c’est que le continent où quy n’y avait que des Indiens qui faisaient la guerre de l’autre côté,

de l’autre côté où qui y avait des hommes qui habitaient

et qui se battaient avec l’autre côté,

ce continent veut faire maintenant une guerre vraie à la véritable umanité,



alors j’ai voulu montrer ce qu’étaient les Indiens,

puis j’ai voulu démontrer ce que c’était que l’être et son corps et pourquoi il était si mauvais et je l’ai dit.



Naun,

l’être n’a pas de corps,

c’est l’homme,

l’aume,

qui a un corps,



l’être n’est qu’un mot

un mot

un mot

utilisé pour désigner

la chose qui est

l’aume,



et matériellement,

spatialement parlant,

l’être est tout au plus une larve,

l’être en soi donne au pis aller une larve,

une larve atmosphérique,

et pas plus, vous entendez, pas plus, ce grand mot ne donne qu’une larve atmosphérique



et pas plus,

vous entendez.





Et cela veut dire quoi, ces êtres qui jaillissent de tous les côtés, cela veut dire que nous sommes dans le règne de la pétaudière et qu’il faut un maître qui ne soit pas justement le roi Pétaud.





– Belle trouvaille, monsieur Totaud, que vous avez faite là que de trouver qu’il fallait un ordonnateur à toute cette absence d’évidences, mais croyez-vous que ce soit bien la question et que pour donner la paix au monde, il ne faille pas d’abord river leur clou aux Américains, aux Russes et à tous ceux que dans les journaux on appelle des fauteurs de désordre.





– Mais vous faites bien de la politique, monsieur Totaud75.





– Voilà, je veux dire qu’il faut faire sauter le roi Pétaud, ce prince des gaz méphitiques par tous les peuples appelé Dieu et pour le faire sauter il faut faire sauter la discussion qui le ramène sans fin au premier plan de la question. Moi, je dis qu’il n’y a plus de questions. Ce sont des mots tout ça. Et assez de mots comme ça.





(LE THÉTRE DE LA CRUAUTÉ)





I


Le corps est le corps76

il est seul

et n’a pas besoin d’organes,

le corps n’est jamais un organisme

les organismes sont les ennemis du corps,

les choses que l’on fait

se passent toutes seules

sans le concours d’aucun organe,

tout organe est un parasite,

il recouvre une fonction parasitaire

destinée à faire vivre un être

qui ne devrait pas être là.

Les organes n’ont été faits que pour donner à manger aux êtres,

alors que ceux-ci ont été condamnés dans leur principe et qu’ils n’ont aucune raison d’exister.





La réalité n’est pas encore construite parce que les organes vrais du corps humain ne sont pas encore composés et placés.





Le théâtre de la cruauté a été créé pour achever cette mise en place, et pour entreprendre, par une danse nouvelle du corps de l’homme, une déroute de ce monde des microbes qui n’est que du néant coagulé. –





Le théâtre de la cruauté veut faire danser des paupières couple à couple avec des coudes, des rotules, des fémurs et des orteils,

et qu’on le voie.





II


Connaissez-vous quelque chose77

de plus outrageusement fécal que

l’histoire de dieu

et de son être Satan le con

la membrane du cœur

la truie ignominieuse





idée du clou et de la membrane se promenant dans les espaces,





idée de l’homme qui était et le clou et la membrane

mais à qui successivement le clou et la membrane venaient montrer leur supériorité,

idée de l’homme enfin qui était tout simplement un homme et l’homme mais qui ne parvenait jamais à établir de façon définitive sa supériorité sur les empires de la possibilité.





Car enfin d’où viennent les bêtes ?





De ce que le monde des perceptions corporelles

n’est pas à son plan

et pas au point,





de ce qu’il y a une vie psychique

et aucune vie organique,





de ce que la simple idée d’une vie organique pure peut se poser,





de ce qu’une distinction a pu s’établir entre la vie organique embryonnaire pure

et la vie passionnelle et concrète intégrale du corps humain.





Le corps humain est une pile électrique

chez qui on a châtré et refoulé les décharges,





dont on a orienté vers la vie sexuelle les capacités et les accents

alors qu’il est fait justement pour absorber par ses déplacements voltaïques toutes les disponibilités errantes

de l’infini du vide,

des trous de vide

de plus en plus incommensurables

d’une possibilité organique jamais comblée.





Le corps humain a besoin de manger,

mais qui a jamais essayé autrement que sur le plan de la vie sexuelle les capacités incommensurables des appétits.





Faites danser enfin l’anatomie humaine,





et le problème de la raréfaction des denrées alimentaires n’aura plus à se résoudre parce qu’il n’aura plus lieu même de se poser.





On a fait manger le corps humain,

on l’a fait boire

pour s’éviter de le faire danser.





On lui a fait forniquer l’occulte

afin de se dispenser de pressurer et de supplicier la vie occulte.





Car il n’y a rien comme la soi-disant vie occulte qui ait besoin d’être supplicié.





Le théâtre de la cruauté n’est pas le symbole d’un vide absent,

d’une épouvantable incapacité,

il est l’affirmation d’une terrible et d’ailleurs inéluctable nécessité.





Sur les pentes jamais visitées du Caucase, des Karpathes, de l’Himalaya, des Apennins,

ont lieu tous les jours,

nuit et jour

depuis des années et des années,

d’épouvantables rites corporels

où la vie noire,

la vie jamais contrôlée et noire

des membres et organes réputés comme abjects

parce que

perpétuellement abjectés,

refoulés hors des rapacités de la vie lyrique extérieure

se livre à tous ses délires

au milieu du déversement de plus en plus fascinant et vierge d’une liqueur dont la nature n’a jamais pu être classée

parce qu’elle est de plus en plus incréée et désintéressée.





Tout cela est pour l’instant sexuel et obscène

parce que cela n’a jamais pu être travaillé et cultivé hors de l’obscène

et les corps qui dansent là sont indétachables de l’obscène,

ils ont systématiquement épousé la vie obscène

mais il faut détruire cette danse de corps obscènes pour les remplacer par la danse d’autres corps.





J’ai été affolé et tétanisé pendant des années par la danse d’un monde épouvantable de microbes où je reconnaissais dans la vie de certains espaces refoulés des hommes, des femmes, des enfants de la vie moderne,

j’ai été tourmenté sans fin par les démangeaisons d’intolérables eczémas où toutes les purulences de la vie érotique de la bière ne cessaient de se donner libre cours.





On a fait descendre à ma sensibilité depuis dix ans les marches des plus monstrueux sarcophages,

du monde encore inopéré des morts

et des vivants qui ont voulu (et au point où nous en sommes c’est par vice),

qui ont voulu vivre morts,

mais je me serai tout simplement évité d’être malade

et avec moi tout un monde qui est tout ce que je connais.





o pedana

na komev

tau dedana

tau komev





na dedanu

na komev

tau komev

na come





copsi tra

ca figa aronda





ka lakeou

to cobra





cobra ja

ja futsa mata





du serpent n’y en

a na





Parce que vous avez laissé aux organismes sortir la langue

il fallait couper aux organismes leur langue à la sortie des tunnels du corps.





Il n’y a la peste, le kholéra, la variole noire

que parce que la danse et par conséquent le théâtre

n’ont pas encore commencé à exister.





Quel est le médecin des corps rationnés de l’actuelle misère qui ait cherché à voir un kholéra de près ?





En écoutant la respiration ou le pouls d’un malade,

en prêtant l’oreille devant les camps de concentration de ces corps rationnés de la misère aux battements de pieds, de troncs et de sexes du champ immense et refoulé de certains terribles microbes

qui sont

d’autres corps humains.





Où sont-ils ?

Au niveau ou dans les profondeurs de certaines tombes en des endroits historiquement sinon géographiquement insoupçonnés.





ko embach

ta ur ta bella

ur ta bella





kau embach





Là les vivants s’y donnent rendez-vous aux morts et certains tableaux de danses macabres n’ont pas d’autres78 […]





Ce sont ces soulèvements où la rencontre de 2 mondes inouïs se peint sans cesse qui ont fait la peinture du Moyen ge comme d’ailleurs toute peinture,

toute histoire

et je dirai

toute géographie,





la terre se peint et se décrit sous l’action d’une terrible danse à qui on n’a pas encore fait donner épidémiquement tous ses fruits.

Etc., etc.





19 novembre 1947.



Antonin Artaud.





P.-S. – Là où il y a de la métaphysique, de la mystique, de la dialectique irréductible

j’écoute se tordre le grand côlon de ma faim

et sous les impulsions de sa vie sombre

je dicte à mes mains leur danse,

à mes pieds

ou à mes bras.





Le théâtre et la danse du chant,

sont le théâtre des révoltes furieuses de la misère du corps humain devant des problèmes qu’il ne pénètre pas ou dont le caractère passif, spécieux,

ergotique,

impénétrable,

inévident

l’excède.





Alors il danse par blocs de kha, kha

infiniment plus arides,

mais organiques,

il met au pas la muraille noire,

les déplacements de l’interne liqueur,





le monde des larves invertébrées d’où se détache la nuit sans fin des insectes inutiles :

poux, puces, punaises, moustiques, araignées,

ne se produit

que parce que le corps de tous les jours a perdu sous la faim sa cohésion première

et il perd par bouffées, par montagnes, par bandes, par théories sans fin les fumées noires et amères des colères de son énergie.





P.-S. – Qui suis-je ?

D’où je viens ?

Je suis Antonin Artaud et que je le dise

comme je sais le dire

immédiatement vous verrez mon corps actuel

voler en éclats

et se ramasser sous dix mille aspects

un corps

où vous ne pourrez

plus jamais m’oublier.





DOSSIER





CHRONOLOGIE

1896-1948




1896. 4 septembre : naissance, à Marseille, d’Antoine Marie Joseph Artaud, dit Antonin. Son père, Antoine Roi, est capitaine au long cours et possède une petite compagnie maritime.

Sa mère, Euphrasie Nalpas, est originaire de Smyrne. Ses deux grands-mères, Catherine Artaud et Marie Nalpas, sont sœurs.

« Il y a un mystère dans ma vie, Marthe Robert, dont la base est que je ne suis pas né à Marseille le 4 septembre 1896, mais que j’y suis passé ce jour-là, venant d’ailleurs, parce qu’en réalité je ne suis jamais né et qu’en vérité je ne peux pas mourir » (lettre à Marthe Robert du 29 mars 1946).

1910-1921. Premiers poèmes qu’il publie dans la revue de son collège sous le pseudonyme de Louis des Attides. Après plusieurs séjours dans des maisons de santé (dépressions, troubles « nerveux »), il s’installe à Paris, confié par sa famille au docteur Toulouse, qui le nomme co-secrétaire de sa revue Demain. Il s’occupe de la rubrique critique (arts, littérature, théâtre). Rencontre Lugné-Poe ; devient figurant de théâtre. Engagé dans la compagnie de Charles Dullin, qui deviendra plus tard l’Atelier (plusieurs petits rôles). Rencontre avec la comédienne Génica Athanasiou, à laquelle le liera jusqu’en 1927 une passion orageuse.

1923. Travaille avec la compagnie Pitoëff. Parution de son premier recueil de poèmes, Tric Trac du ciel.

1924. Parution de la Correspondance avec Jacques Rivière à la N.R.F. Collabore à La Révolution surréaliste.

1925. Publie dans de très nombreuses revues ; responsable du no 3 de La Révolution surréaliste. Publication de L’Ombilic des Limbes et du Pèse-Nerfs aux éditions de la N.R.F. Début du tournage du Napoléon d’Abel Gance (rôle de Marat).

1926. Publication du manifeste du « Théâtre Alfred Jarry » qu’il fonde avec Roger Vitrac et Robert Aron. Il est exclu du groupe surréaliste.

1927-1930. Tourne dans plusieurs films, dont La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Dreyer (rôle du moine Massieu).

Spectacles du « Théâtre Alfred Jarry » ; écrit des scénarios de films, dont La Coquille et le Clergyman, et de nombreux textes, manifestes, projets de mises en scène. Il décide de mettre un terme à l’expérience du « Théâtre Alfred Jarry ».

1931-1933. Nombreux textes théoriques sur le théâtre. Le 1er octobre 1932, le premier manifeste du Théâtre de la Cruauté paraît dans la N.R.F., le second, sous forme de brochure en 1933. Plusieurs tentatives de désintoxication (a commencé à prendre de l’opium en 1919). Rencontre Anie Besnard et Anaïs Nin.

1934. Publication de Héliogabale ou l’Anarchiste couronné chez Denoël. Parution dans la N.R.F. du Théâtre et la Peste. Rencontre avec Balthus.

1935. Représentations aux Folies-Wagram des Cenci, tragédie d’après Shelley et Stendhal qu’il met en scène dans des décors de Balthus. Prépare le recueil de ses textes sur le théâtre, Le Théâtre et son Double, qui paraîtra finalement en 1938.

1936. Séjour au Mexique, en partie financé par une mission du ministère de l’Éducation nationale : nombreux textes et conférences. Passe le mois de septembre avec les Indiens de la Sierra Tarahumara.

1937. Projet de mariage puis rupture avec Cécile Schramme. Cures de désintoxication. Décide que son nom doit disparaître : parution chez Denoël des Nouvelles Révélations de l’Être, signées Le Révélé. Parution, dans la N.R.F., D’un voyage au pays des Tarahumaras, signé par trois étoiles. Au retour d’un voyage houleux en Irlande (oubli de son identité, un moment emprisonné pour vagabondage), il est interné d’office à l’asile psychiatrique de Quatre-Mares à Sotteville-lès-Rouen.

1938. Transféré à Sainte-Anne où il est vu, entre autres, par Jacques Lacan.

1939-1943. Séjour à l’hôpital psychiatrique de Ville-Évrard. Écrit de très nombreuses lettres. En novembre 1942, la mère d’Artaud obtient, grâce à l’aide de Robert Desnos, le transfert de son fils en zone « libre », dans le service du docteur Ferdière à Rodez.

1943-1946. Séjour à l’hôpital psychiatrique de Rodez. Série d’électrochocs. Adaptation de textes de Lewis Carroll et d’Edgar Poe, dans le cadre de l’art-thérapie prôné par le docteur Ferdière. Écrit beaucoup, en particulier de nouveaux textes en vue de la publication d’Un voyage au pays des Tarahumaras en novembre 1945. À partir du début de l’année 1945, il commence à réaliser de grands dessins en couleur, écrit et dessine tous les jours dans de petits cahiers d’écolier qui deviendront les Cahiers de Rodez, puis du retour à Paris. Cette activité durera jusqu’à sa mort. En avril 1946, sortie de Lettres de Rodez chez G.L.M. Amitié de Jacques Prevel.

1946. Libéré de l’asile, il arrive à Paris le 26 mai. Les amis qui ont organisé son retour – en particulier, Marthe Robert et Arthur Adamov – l’installent à Ivry dans la maison de santé du docteur Delmas qui lui donne toute liberté d’aller et venir. Le 6 juin : exposition à la galerie Pierre de peintures, dessins et manuscrits offerts par de nombreux artistes et écrivains afin qu’ils soient vendus aux enchères à son profit. Le 7 juin est organisée au théâtre Sarah-Bernhardt une séance d’hommage à Antonin Artaud, ouverte par André Breton. 13 juin : vente aux enchères des œuvres exposées. Enregistre pour la radio Les Malades et les médecins et Aliénation et magie noire. Écrit et publie de nombreux textes.

1947. 13 janvier : Tête à tête, séance au Théâtre du Vieux-Colombier. En juillet, exposition de « Portraits et dessins » à la galerie Pierre (textes lus par Marthe Robert, Colette Thomas, Roger Blin et Artaud lui-même). 22-29 novembre : enregistrement de l’émission Pour en finir avec le jugement de dieu. Parution d’Artaud le Mômo et de Van Gogh le suicidé de la société. Absorbe de grandes quantités de laudanum pour soulager ses douleurs.

1948. Publication de Ci-gît précédé de La Culture indienne. Une consultation à la Salpêtrière révèle un cancer inopérable du rectum. Interdiction, le 1er février, de l’émission radiophonique Pour en finir avec le jugement de dieu ; nombreux remous et protestations.

Le 4 mars, il est trouvé mort, assis au pied de son lit, par le personnel de la maison de santé.

L’ultime cahier, inachevé, porte ces derniers mots : « de continuer à /faire de moi /cet envoûté éternel / etc etc ».



É.G.





BIBLIOGRAPHIE


ŒUVRES COMPLÈTES

(édition de Paule Thévenin)



TOME I. Préambule. – Adresse au Pape. – Adresse au Dalaï-Lama. – Correspondance avec Jacques Rivière. – L’Ombilic des Limbes. – Le Pèse-Nerfs suivi des Fragments d’un Journal d’Enfer. – L’Art et la Mort – Premiers poèmes (1913-1923). – Premières proses. – Tric Trac du ciel. – Bilboquet. – Poèmes (1924-1935). – I** : Textes surréalistes. – Lettres.

TOME II. Évolution du décor. – Théâtre Alfred Jarry. – Trois œuvres pour la scène. – Deux projets de mise en scène. – Notes sur les Tricheurs de Steve Passeur. – Comptes rendus. – À propos d’une pièce perdue. – À propos de la littérature et des arts plastiques.

TOME III. Scenari. – À propos du cinéma. – Lettres. – Interviews.

TOME IV. Le Théâtre et son Double. – Le Théâtre de Séraphin. – Les Cenci.

TOME V. Autour du Théâtre et son Double. – Articles à propos du Théâtre et son Double et des Cenci. – Lettres. – Interviews. – Documents.

TOME VI. Le Moine, de Lewis, raconté par Antonin Artaud.

TOME VII. Héliogabale ou l’Anarchiste couronné. – Les Nouvelles Révélations de l’Être.

TOME VIII. Sur quelques problèmes d’actualité. Deux textes écrits pour Voilà. – Pages de carnets. Notes intimes. – Satan. – Notes sur les cultures orientales, grecque, indienne, suivies de Le Mexique et la Civilisation et de L’Éternelle Trahison des Blancs. – Messages révolutionnaires. – Lettres.

TOME IX. Les Tarahumaras. – Lettres relatives aux Tarahumaras. – Trois textes écrits en 1944 à Rodez. – Cinq adaptations de textes anglais. – Lettres de Rodez suivies de L’Évêque de Rodez. – Lettres complémentaires à Henri Parisot

TOME X. Lettres écrites de Rodez (1943-1944).

TOME XI. Lettres écrites de Rodez (1945-1946).

TOME XII. Artaud le Mômo. – Ci-gît précédé de La Culture indienne.

TOME XIII. Van Gogh le suicidé de la société. – Pour en finir avec le jugement de dieu. – Le Théâtre de la Cruauté.

TOME XIV. Suppôts et Suppliciations.

TOME XV. Cahiers de Rodez (février-avril 1945).

TOME XVI. Cahiers de Rodez (mai-juin 1945).

TOME XVII. Cahiers de Rodez (juillet-août 1945).

TOME XVIII. Cahiers de Rodez (septembre-novembre 1945).

TOME XIX. Cahiers de Rodez (décembre 1945-janvier 1946).

TOME XX. Cahiers de Rodez (février-mars 1946).

TOME XXI. Cahiers de Rodez (avril-25 mai 1946).

TOME XXII. Cahiers du retour à Paris (26 mai-juillet 1946).

TOME XXIII. Cahiers du retour à Paris (août-septembre 1946).

TOME XXIV. Cahiers du retour à Paris (octobre-novembre 1946).

TOME XXV. Cahiers du retour à Paris (décembre 1946-janvier 1947).

TOME XXVI. Histoire vécue d’Artaud-Mômo. Tête à tête par Antonin Artaud.



COLLECTION LE POINT DU JOUR



Lettres à Génica Athanasiou.



COLLECTION BLANCHE



Nouveaux écrits de Rodez : lettres au docteur Ferdière et autres textes inédits.

50 dessins pour assassiner la magie, éd. établie et présentée par Évelyne Grossman.



L’ARBALÈTE



L’Arve et TAurne suivi de 24 lettres à Marc Barbezat.



QUARTO



Œuvres. Édition d’Évelyne Grossman.



OUVRAGES DISPONIBLES EN POCHE



Le Moine (de Lewis), Folio.

Messages révolutionnaires, Folio essais.

Les Tarahumaras, Folio essais.

Le Théâtre et son Double suivi de Le Théâtre de Séraphin, Folio essais.

L’Ombilic des Limbes, préface d’Alain Jouffroy, Poésie/Gallimard.

Héliogabale ou l’Anarchiste couronné, L’Imaginaire/Gallimard.

Nouveaux Écrits de Rodez, édition de Pierre Chaleix, préface du docteur Gaston Ferdière, L’Imaginaire/Gallimard.

Van Gogh le suicidé de la société, préface d’Évelyne Grossman, L’Imaginaire/Gallimard.

Pour en finir avec le jugement de dieu, préface d’Évelyne Grossman, Poésie/Gallimard.



ENREGISTREMENTS



Antonin Artaud, André Dimanche éditeur, 1995. Ce coffret contient les enregistrements sur CD de Pour en finir ave le jugement de dieu (voix d’Antonin Artaud, Roger Blin, Maria Casarès et Paule Thévenin) ainsi que deux émissions de René Farabet (Atelier de Création radiophonique) avec entre autres les enregistrements par Antonin Artaud de Aliénation et magie noire (1946), Les Malades et les Médecins (1946). Texte de Jean-Christophe Bailly, L’Infini Dehors de la voix, avec huit photos de Denise Colomb1.



DESSINS



Antonin Artaud Dessins, Cahiers de l’Abbaye Sainte-Croix no 37, Les Sables-d’Olonne, 1980.

Antonin Artaud. Dessins et portraits, textes de Jacques Derrida et Paule Thévenin, Gallimard, 1986.

Antonin Artaud Dessins, Éditions du Centre Georges Pompidou, Musée national d’art moderne, Paris, 1987.

Antonin Artaud Œuvres sur papier, catalogue de l’exposition du musée Cantini, Marseille, 17 juin-17 septembre 1995, Musées nationaux, 1995.

Antonin Artaud Works on Paper, edited by Margit Rowell, The Museum of Modern Art, New York, 1996.



FILMS CONSACRÉS À ARTAUD



La Véritable Histoire d’Artaud le Mômo, film de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur (La Sept, Laura Productions, Les films d’ici, 1993). La première partie est un documentaire avec des témoignages notamment de Marthe Robert, Paule Thévenin, Henri Thomas et Rolande Prevel. Le second volet est un téléfilm avec Sami Frey dans le rôle d’Antonin Artaud.

Artaud cité (atrocités), film d’André S. Labarthe (AMIP/FR3, collection « Un siècle d’écrivains » dirigée par Bernard Rapp, 2000).



CHOIX BIBLIOGRAPHIQUE

BORIE, Monique, Antonin Artaud. Le théâtre et le retour aux sources, Gallimard, 1989.

DANCHIN, Laurent, et ROUMIEUX, André, Artaud et l’asile, 2 tomes, Nouvelles Éditions Séguier, 1996.

DERRIDA, Jacques, Artaud le Môma, Galilée, 2002.

DUMOULIÉ, Camille, Antonin Artaud, Le Seuil, collection « Les Contemporains », 1996.

GROSSMAN, Évelyne, Artaud, « L’aliéné authentique », Farrago-Léo Scheer, 2003.

– Antonin Artaud. Un insurgé du corps, Gallimard, « Découvertes », 2006.

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