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Le Hussard noir

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Thomas Debord est un professeur de lettres en ZEP passionné par son
métier. Lassé par un gouvernement qui détricote l'éducation, frustré par
l'absence de prise en compte des manifestations et grèves successives,
il décide de s'engager dans une voie plus violente.

Un matin, il prend une de ses classes en otage, afin de mettre en
lumière des dysfonctionnements qui n'intéressent habituellement que de
très loin les médias. Pris au piège de l'emballement médiatique et de la
cacophonie des réseaux sociaux, enfermé avec ses élèves, Thomas Debord
va tenter de faire entendre sa voix.

Un roman ancré dans le réel, construit comme un thriller et qui nous
plonge dans la multitude des formes de discours auxquels nous sommes
confrontés à chaque drame.

Année:
2019
Editeur::
Éd. Flammarion
Langue:
french
Fichier:
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Marie Pellan

William Lafleur

Le Hussard noir



Flammarion

© Flammarion, 2019.



ISBN Epub : 9782081440074

ISBN PDF Web : 9782081440081

Le livre a été imprimé sous les références :

ISBN : 9782081433656


Ouvrage composé et converti par Pixellence (59100 Roubaix)





Présentation de l'éditeur



Thomas Debord est un professeur de lettres en ZEP passionné par son métier. Lassé par un gouvernement qui détricote l’éducation, frustré par l’absence de prise en compte des manifestations et grèves successives, il décide de s’engager dans une voie plus violente.

Un matin, il prend une de ses classes en otage, afin de mettre en lumière des dysfonctionnements qui n’intéressent habituellement que de très loin les médias. Pris au piège de l’emballement médiatique et de la cacophonie des réseaux sociaux, enfermé avec ses élèves, Thomas Debord va tenter de faire entendre sa voix.

Un roman ancré dans le réel, construit comme un thriller et qui nous plonge dans la multitude des formes de discours auxquels nous sommes confrontés à chaque drame.

William Lafleur s’est rendu célèbre sur les réseaux sociaux par l’intermédiaire de son avatar Monsieur le Prof.

Marie Pellan est professeure de lettres en zone d’éducation prioritaire





Le Hussard noir





Prologue

Le grand vacarme

J’arrive dans le couloir, devant ma salle. Je salue mes élèves un par un, mais cette voix qui sort de ma bouche me semble étrangère. J’entre dans la classe, je ferme la porte, et quand je vois ma main sur la poignée, j’ai l’impression qu’elle ne m’appartient pas. Mon corps est dans le monde, il agit tout seul, je ne contrôle plus rien. Mon esprit est ailleurs, assailli de doutes, alors qu’il devrait être concentré sur la mission qu’il s’est donnée. C’est aujourd’hui ou jamais que je dois agir.



Putain, je vais vraiment faire ça ? Plus j’y pense et plus j’angoisse, ma respiration se fait lourde, j’ai un poids sur les poumons, et malgré tout le vacarme des élèves qui se parlent et se chamaillent comme si je n’étais pas là, j’ai l’impressio; n qu’ils peuvent tous entendre ces inspirations et expirations profondes que je prends, comme pour tenter de reprendre le contrôle.



Je regarde mes élèves. J’ai envie de tout abandonner, je ne peux pas leur infliger ça. Mais en même temps, si personne d’autre que moi n’ose agir, qui le fera ? Je vais le faire. Il faut que je le fasse. Ils s’en sortiront. Moi, c’est moins sûr. J’ai soudain envie que l’un d’entre eux me provoque, me fasse péter un câble. Ils savent le faire, d’habitude. Ça m’aiderait à passer à l’acte. Mais bon, on dirait que c’est à moi d’en prendre toute la responsabilité.



Faut pas que je merde. Ma vie va enfin prendre un sens aujourd’hui. Les actes sont irréversibles, pas le droit à l’erreur. Il faut juste que j’ose. Que je franchisse le pas. Je me saisis de mon cartable en cuir et le pose sur la table. Les élèves ne prêtent pas attention à moi. Personne ne fait attention à moi. Mais aujourd’hui, on va m’écouter. On va NOUS écouter. Enfin.



J’appelle une élève, une sage, qui ne discutera pas, et je lui confie les papiers à donner au proviseur. Elle quitte la salle. Plus de retour en arrière possible, désormais. La machine est enclenchée.



Je n’en reviens pas. Je vais vraiment le faire. L’idée s’est imposée à moi, et elle m’a guidé jusqu’ici. On va me crucifier, c’est évident. Peut-être que ce sera mérité. Il faut bien que quelqu’un s’y colle, et ça sera moi. Mon sac est là, en évidence sur le bureau. J’ai juste à l’ouvrir et tout s’enclenchera. D’abord, je fais l’appel ; je me raccroche aux gestes, aux rituels, aux automatismes. Les élèves commencent à trouver mon comportement un peu étrange. Peu à peu, ils se taisent et me regardent. Je fais trois pas en direction de la porte et je la ferme à clé.



— M’sieur, qu’est-ce que vous faites ? Vous nous enfermez ?



Je reviens vers le bureau, plonge la main dans mon cartable, et m’empare du Tokarev placé sous ma trousse. C’est pour la bonne cause. Je n’ai aucun doute là-dessus. Aucun doute, c’est ça.

Je brandis l’arme.



C’est l’heure du grand vacarme.





Chapitre 1

Pas un jour de plus

La radio s’allume à la seconde où son réveil lui vrille le tympan. Violence contemporaine, économique et sociale, dans l’espace communautaire et ce au sein même de la collectivité… Il ouvre un œil, aïe ! Trop vite. Éric Murène, bonjour. Bonjour. L’agression sonore est comme un cercle de fer qui entoure son crâne et lui broie les tempes. Bonjour, peut-on dire que la violence est devenue institutionnelle ? Il s’est endormi il y a à peine une minute. Il rêvait. Attends, de quoi ? Vagues impressions grises et beiges. Lumières de crépuscule. Une salle. Une porte close. Vous êtes sociologue à l’université de… Une précipitation d’images chaotiques, un tourbillon, il n’a pas le temps de les saisir. Encore la même bousculade hurlante et confuse de sensations qui déferlent par flashs. Une salle de classe ? Un bruit qui déchire tout. Cette culpabilité qui couve dans son plexus. Encore ce rêve ? Évidemment. Mais la voix nasillarde domine, elle fait fuir les souvenirs. On se rend compte que finalement, pour le gouvernement en place, cette grève est le meilleur moyen de… Il essaye de retenir les fragments qui s’effilochent. Violence étatique. Se sent repartir, dériver vers le sommeil… Violence légitime. Non ! Par pitié, faites que ce ne soit pas déjà l’heure de se lever ! À la une ce matin, ces images. Choquantes. Larmes d’une militante. Les témoins parlent du sang qui a coulé de ses oreilles quand la police… Sur place, lors de l’évacuation violente de… Dans la presse étrangère aujourd’hui, le président se veut rassurant quant aux propos tenus par… France Inter, il est 6 heures.

Il a loupé son premier réveil. Comment ne l’a-t-il pas entendu ? Peut-être que s’il se pelotonne dans sa couette, ça va finir par passer, et personne ne remarquera qu’il ne s’est pas levé. On l’oubliera. Lui ne se souvient pas de s’être endormi. À quelle heure ? Il a regardé son portable à 00 h 56, 1 h 24, 2 heures… Quand il entrouvre les yeux, il aperçoit le cendrier de la veille, les vestiges de son second joint de la soirée et un emballage de Snickers esseulé. Il fallait bien qu’il dorme, et le somnifère l’aurait foutu en l’air pour la matinée. Il a négocié avec lui-même à mesure que le sommeil le fuyait, il a eu l’envie vers minuit, a cédé, a roulé, a fumé vers 1 h 30, a refermé son ordi à 2 h 15. Après tout, pourquoi changer les bonnes habitudes ? Un peu tard pour ça… Maintenant il a du sable dans le pourtour de ses yeux, collés, qu’il peine à ouvrir, et un goût de viande avariée qui lui obstrue la gorge et adhère à ses gencives. Allumer la lumière… Il en est incapable. Son regard se fixe sur la bouteille de Fanta tiède par terre. L’orange de l’étiquette et son logo qui hurle l’agressent dans le décor impeccablement blanc de sa chambre. On dirait que ses os et articulations se sont ratatinés pendant la nuit, ils craquent au moindre de ses micromouvements.

Il a tout juste le temps d’un café s’il veut pouvoir passer en revue ses affaires, rassembler le nécessaire avant de partir. On n’oublie rien cette fois, pour une fois. Il a un train à 6 h 57, le suivant à 7 h 12 sera trop juste. Les horaires sont les mêmes chaque matin, et pourtant, chaque matin il revérifie, comme s’il espérait qu’un nouvel itinéraire de trajet miraculeux ait surgi dans la nuit pour lui épargner l’heure et demie de voyage habituel.

Les gestes, les automatismes, les rituels.



Il traîne un peu trop sous la douche bouillante, fait l’inventaire de son gros sac de sport Nike : il lui faut bien ça pour transporter tout ce dont il a besoin jusqu’au lycée. Il est habitué à trimballer des tonnes de bouquins là-dedans, de Paris à Cloîtry en passant par Gare du Nord : ça lui fait son cardio. Un peu moins d’argent à mettre dans les salles de sport, un peu plus pour le loyer exubérant que son salaire de prof, non ajusté aux réalités de l’Île-de-France où on l’a parachuté de force, peine à couvrir. T’as raison, ressasse. Exactement le genre de pensées à avoir avant de partir…

Comme d’habitude, il a retardé jusqu’à la dernière minute le moment de franchir la porte. Inconsciemment. Ou presque, si on fait abstraction de la nausée qui vient lui bloquer la gorge chaque matin depuis des mois, à l’heure d’y aller. Un pas en avant, deux pas en arrière pour récupérer in extremis son Navigo (Mais putain ! Concentre-toi bon sang !), la porte claque, et c’est parti.



Il faut d’abord qu’il chope son métro. Il est à deux minutes près, les deux minutes qui feront de lui un homme en retard, un mec dans la merde. Il fixe le panneau qui égrène les minutes à attendre avec des yeux brûlants, passant en revue tous les scénarios de ralentissement made in RATP qu’il a déjà connus, et qui foutraient tout en l’air. Un colis piégé serait particulièrement malvenu : ça le fait un peu rigoler, bien jaune et bien grinçant. L’autre jour, il s’est payé un gros coup d’angoisse en découvrant un sac-poubelle putride abandonné par un clodo juste sous son siège. Je fais quoi ? J’appelle qui ? Qu’est-ce qui se passerait si quelqu’un avait caché une bombe sous les détritus ? Est-ce que je ne devrais pas fouiller dedans ? Prévenir quelqu’un ? Et si ce n’est rien, juste un sac rempli de déchets, je vais passer pour quoi ? Il avait juste décidé de changer bravement d’air et de wagon. On fait quoi, en fait, quand ça nous tombe dessus ? Quand est-ce qu’on agit, au lieu d’attendre sagement avec la trouille au bide ?

Depuis près de deux ans qu’il bouffe des kilomètres pour aller à Cloîtry, et tenter d’en revenir chaque soir, il sait à quelle porte se coller pour jaillir en premier. Il serait bien téméraire, celui qui oserait se mettre en travers de sa route… Ouverture des portes, installation au bon spot, attente trépignante pendant les cinq minutes de trajet jusqu’à Gare du Nord. Réouverture des portes : il bondit ! Traverser la gare pour rejoindre son RER, c’est l’enfer. Deux courants de gens se croisent, allant dans deux sens opposés et quatre directions différentes. Et surtout, personne – personne ! – n’est aussi pressé que lui. Il sait comment faire, en slalomant au plus près des gens, en ne montrant aucune hésitation, pour que ce soient les autres qui s’écartent, en se faisant plus gros qu’il n’est, comme les lézards dans la nature. Il s’en fout, il va au contact. S’il rate sa correspondance, c’est l’effet domino sur sa journée entière, et aujourd’hui ne fait certainement pas exception. Alors il passe en mode gros-con-de-Parisien : il insulte les mères à poussettes et pousse sans merci les porteurs de valise trop lents.

C’est donc comme d’habitude en sueur qu’il s’affale sur son siège. En sueur mais heureux d’avoir gagné sa course contre la montre. Enfin, heureux… Il arrive tous les matins crevé, mal préparé, dépassé par l’ampleur de la tâche. Le plaisir d’être avec eux, les élèves, ses élèves, pour quelques heures précieuses, est éclipsé par le sentiment écrasant de son incompétence et de son impuissance. Mais ce matin, étrangement, il se sent un peu plus léger. Ce matin, il est prêt.



Encore un bus, encore des kilomètres. L’avant-dernier arrêt avant le sien : la « Frontière ». On passe en pays cloîtrien, adieu les maisons, bonjour le béton.

La silhouette dystopique de son lycée, marquée par l’architecture des années 1970, se détache à l’horizon. Un ou deux élèves dans le bus. Il redresse les épaules, lisse un peu la chemise : il est temps de se glisser dans le personnage, d’enfiler le masque de prof.

Il est arrivé assez tôt devant la grille pour n’avoir pas à passer en même temps que les élèves. Certains sont déjà aux portes, déposés de loin par des transports trop rares. L’un d’eux a ramené un copain plus vieux et désœuvré qui, déjà, effrite du shit au creux de sa paume. Pas un élève d’ici, pas un élève tout court, probablement. Dans vingt minutes, il sera chassé de devant le lycée pour continuer ses conneries plus loin, là où ça ne concerne pas ce bout d’archipel représentant de l’ordre étatique dans la cité. Dans vingt minutes, le portail sera ouvert, et les élèves seront accueillis par une haie d’honneur : deux pions de part et d’autre pour contrôler les carnets de lycéens. « Contrôle visuel. » Puis un proviseur adjoint et une des « conseillères d’éducation » de corvée pour les saluer, et leur montrer qu’on ne plaisante plus, qu’on laisse son moi d’adolescent dehors, et qu’on endosse son rôle de lycéen. « Accueil des élèves par un adulte. » C’est ça, le plan Vigipirate à la sauce Éducation nationale.

À cette heure-ci, les élèves sont parqués dehors, éparpillés : pas d’attroupement devant le lycée, consignes du ministère. Seuls les adultes ont l’autorisation de rentrer en dehors des heures d’ouverture du portail, en sonnant à la loge et en s’identifiant. Apparemment, la menace terroriste vient des élèves. Il sait que la concierge, débordée, ne connaît pas les deux cents profs, les vacataires qui défilent et les nombreux autres membres du personnel venus faire tourner la machine. En même temps, comment tout contrôler ? Elle finit par laisser entrer tout ce qui ressemble de près ou de loin à un adulte digne de confiance. C’est apparemment son cas. Après tout, il lui demande toujours comment ça va, lui souhaite toujours une bonne journée. Pourquoi irait-elle le fouiller ? Lui ou un autre qui pourrait parfaitement péter un plomb un beau matin, et se la jouer Farid Ikken à Notre-Dame. N’était-il pas « digne de confiance », lui ?

Toutes ces mesures, ça les fait tous bien rire à l’intérieur. Il faut bien qu’on se rassure en se disant qu’on fait quelque chose, mais quand Fouad s’est rendu compte qu’il avait son petit couteau suisse sur lui à l’entrée du musée du Louvre, oublié au fond du sac à dos, ou quand une altercation a dégénéré dans les couloirs parce qu’un élève avait apporté un poing américain, on a bien vu ce que ça donnait, l’état d’urgence : des parapluies contre des bombes.



En salle des profs, tout le monde lève la tête à son entrée, mais tous ne répondent pas au « bonjour » qu’il marmonne. Certains sont déjà là depuis 8 heures, voire 7 h 30. Il ne conçoit pas qu’on puisse passer autant de temps entre ces murs, surtout que ça le culpabilise pas mal sur sa propension à arriver à la dernière minute et à repartir comme un voleur depuis quelques semaines. Il a besoin de respirer, de s’aérer, de reprendre de l’énergie. Mais comment font les autres ? Tout le monde lui répète qu’il prend les choses trop à cœur, qu’il doit prendre du recul. Il ne voit pas en quoi ça ferait de lui un meilleur prof de s’en foutre davantage, de regarder ailleurs. Rapide coup d’œil dans son casier, un café dégueulasse, et il embarque ce qu’il a soigneusement imprimé et photocopié pour le bon déroulement des hostilités.



Clac-clac-clac de ses chaussures dans les couloirs en lino. Tac-tac-tac de ses semelles en traversant la cour bétonnée, balayée par le vent qui menace d’emporter ses feuilles. Il croise les élèves, leurs grands bonjours, ou leurs mines mal réveillées. Il sent son sac qui ballotte contre ses hanches en essayant de se dépêcher : la première sonnerie a retenti depuis longtemps, comment fait-il pour être toujours en retard ? Toujours et encore ce sentiment de trac à l’orée d’une journée : il faut faire le show, il faut tenir les classes et les élèves qui défilent, se mettre en condition, comme un acteur. Alors il a un pincement à l’estomac quand il s’apprête à plonger dans la course ininterrompue de sa journée. Qui sait ce qui pourrait mal tourner ? Aujourd’hui, plus que jamais, il sent le nœud brûlant de son ventre l’irradier de stress. C’est le silence, la grande bouffée d’oxygène, juste avant de sauter.

Il arrive juste après la seconde sonnerie, évidemment. Son demi-groupe de premières ES, réuni pour l’accompagnement personnalisé, l’attend devant la salle. Certains se sont mis à l’écart, pour montrer qu’ils n’ont pas envie d’être ici. D’autres sont nonchalamment appuyés contre le mur. Les filles se sont rassemblées devant, les garçons sont plus épars : dans l’ensemble, on ne se mélange pas. Tous sont sur leurs portables, dans cette attitude absente, le regard vide, indisponibles au monde qui les entoure.

Il sort ses clés qui cliquettent, ouvre la porte et se met sur le côté pour les accueillir d’un bonjour, chacun le sien, à mesure qu’ils entrent pour s’installer. Quand la porte se ferme, claque sur l’extérieur, il n’y a plus qu’eux et lui, et pour quelques instants, il peut reprendre le pouvoir.





Chapitre 2

Vie scolaire

Hakim est un pion consciencieux. C’est son premier travail, après tout. Il arrive à l’heure et fait ce qu’on lui dit. Faire preuve d’initiative ? Ça viendra plus tard. Dès qu’on ne lui donne plus d’ordre, il ne sait pas trop quoi faire. Ça le frustre un peu. Quand il était au collège, il s’imaginait que les adultes avaient toutes les réponses, mais aujourd’hui, du haut de ses vingt-deux ans, il se pose toujours plus de questions.

Par exemple, ce matin, il se demande à quoi cela peut bien servir de vérifier les carnets des élèves à l’entrée. Il sait bien que c’est la norme depuis les attentats, mais il voit aussi que ça emmerde tout le monde, élèves comme pions. Il est posté là, devant le panneau où est affiché un grand triangle rouge : « Vigipirate – Alerte Attentat », et il se demande si ce contrôle est censé empêcher les potentiels terroristes de rentrer. Genre le mec avec sa kalach’ n’a pas son carnet, donc c’est bon, l’attentat est déjoué ? L’entrée est engorgée, comme tous les matins, les élèves se bousculent pour passer le portail alors qu’ils seront quand même en retard en classe, c’est juste qu’ils n’aiment pas être là, sur le trottoir, à attendre que le pion/vigile fasse semblant de regarder s’ils sont en règle.

Mais les règles sont ce qu’elles sont, et après les attentats de 2015, il a bien fallu renforcer le plan Vigipirate, qui était pourtant déjà au plus haut, en ajoutant de nouveaux contrôles pour montrer que des mesures ont été prises.

Il préférerait s’occuper du logiciel des absences pour être au chaud à la vie scolaire, mais depuis septembre, personne ne lui a expliqué comment ça fonctionnait. Alors il est de corvée de portail, et, comme chaque matin, il va de grappe d’élèves en grappe d’élèves en leur disant mollement : « Allez, sortez votre carnet, s’il vous plaît… »

Les élèves, maintenant, ils l’aiment bien. Hakim n’a pas oublié que lui aussi a été à leur place, alors il essaie de jouer le rôle du grand frère plutôt que celui du maton. Le problème, c’est que certains sont un peu trop familiers avec lui. Mais comme ça n’est pas bien méchant, il ne dit rien.



C’est bon, plus aucun élève au portail, la dame de la loge s’occupera des retardataires, Hakim peut rejoindre la vie scolaire. Petit à petit, les professeurs montent dans les classes avec leurs élèves. Le chahut de la cour se répand dans tous les couloirs dans un flux grondant.

Plus aucun élève dans la cour. Cela signifie qu’aucun professeur n’est absent ce matin : le genre de bonnes nouvelles qui font que la journée commence bien. Quand un prof est absent, les élèves peuvent rentrer chez eux ou zoner dans la cafèt’. Ceux qui veulent bosser vont au CDI, et les plus motivés peuvent avoir accès à une salle de travail. Et lui, on le réquisitionne pour faire le tour des couloirs, histoire de s’assurer qu’aucun élève n’y squatte ou s’amuse à ouvrir les portes des salles de classe brusquement avant de se barrer en courant.



Dans le bureau de la vie scolaire, sa collègue Leïla s’occupe de deux élèves retardataires. Il regarde le tableau de la journée où sont communiquées les informations importantes : rien à signaler. Il tourne en rond et ne sait pas trop quoi faire. Sa plus grande hantise est que le téléphone sonne et que Leïla lui demande de décrocher, alors il file dans les couloirs pour faire le tour des salles afin de récupérer les billets d’appel. L’école du numérique ? Ça le fait bien rire. La majeure partie du temps, Internet ne fonctionne pas dans les salles. Dans la plupart des établissements, les profs font l’appel sur leur PC, et c’est instantanément transmis à la vie scolaire par le réseau en un clic, mais pas ici. On reste cantonné aux bonnes vieilles méthodes. Et puis, en même temps, il se demande bien comment il s’occuperait s’il n’avait pas son petit tour des salles à faire.

C’est un moment qu’il aime bien, parce que ça lui permet de voir chacune des classes et les professeurs au travail. Chaque porte qu’il ouvre est comme une plongée dans un nouveau monde : il y a la salle où règne un calme plat, ou celle qui ressemble à un champ de bataille. Il y a ce prof qui tient à faire lever ses élèves dès qu’un adulte entre dans la salle, et ce prof qui oublie à chaque fois de remplir le billet d’appel. Il y a les élèves pénibles dans la cour qui semblent être des anges en classe, et il y a les élèves qui utilisent leur portable sous le nez des professeurs. Hakim ne sait jamais s’il doit intervenir, car ça remettrait l’autorité du prof en question.



Quand il ouvre la porte de la salle 203, la tension est palpable. M. Tournier n’a pas fait l’appel, ce qui n’est pas dans ses habitudes.

— Nassima n’est pas censée être exclue ? lui lance-t-il en guise de bonjour.

Ça, Hakim n’en sait rien. Nassima est bien là, au fond, et elle lui fait un grand sourire.

— T’as vu, Hakim ? Maintenant on m’reproche de venir en cours, miskine !

Ça le fait bien rire. Il l’aime bien, la petite Nassima. Elle remue pas mal, mais elle a un bon fond. Le professeur, lui, ne semble pas partager cet avis :

— On ne t’a PAS donné la parole, tu te TAIS ! Nassima est censée être exclue, vous pouvez l’amener à la vie scolaire ?

Il trouve ça intéressant que le professeur le vouvoie alors que l’élève le tutoie. Mais non, il avait bien vérifié le tableau des informations, et aucune exclusion n’était prévue. Il se voit mal descendre avec Nassima pour la faire remonter en classe par la suite, surtout qu’il n’a pas fini de récupérer les billets d’absence.

— Je vais vérifier si elle a été exclue et si jamais c’est le cas, je viendrai la récupérer.

— Non mais vous êtes sérieux, là ? Vous croyez que si j’avais été exclue j’serais venue ?

La classe rigole, M. Tournier reste silencieux un instant.

— Bon. C’est bon, embarquez-la.

— Pardon ? L’embarquer ? Je suis pion, pas flic !

La classe rigole, Nassima exulte :

— Po po poooooooo !

Il sait qu’il n’aurait pas dû répondre ainsi au professeur, mais il n’aime pas qu’on traite les élèves comme des délinquants. Il ferme la porte doucement, en se doutant bien que désormais, il sera difficile pour M. Tournier de reprendre le contrôle de sa classe. Est-ce pour se faire pardonner qu’il a accepté que Nassima l’accompagne ?

À peine sortis dans le couloir, Nassima s’écrie :

— Chadia ! Qu’est-ce tu fous là ! Jure, toi aussi t’as été exclue ? J’en peux plus, ils sont trop sur notre dos c’matin, miskine !

— Non… c’est M. Debord, il m’a dit d’apporter ça à M. Moisan, par rapport au truc de confinement, là.

Un exercice de confinement ? Ce matin ? Hakim n’est pas au courant, et ça l’angoisse un peu. Ce genre d’exercices, c’est toujours une plaie à organiser et à mettre en œuvre, et ça nécessite de la préparation en amont. S’il n’est pas prêt, ça va lui retomber dessus, c’est certain. D’autant plus que pendant l’exercice incendie, le proviseur avait demandé à quelques élèves de se cacher, afin de vérifier que les professeurs faisaient bien l’appel… Certains s’étaient fait taper sur les doigts, et il n’a aucune envie que ça lui arrive.

— Bon… Chadia, va tout de suite donner ce document au proviseur.

Sur le chemin de la vie scolaire, Nassima n’arrête pas de parler : elle se plaint de son professeur, dit que « ça s’fait pas », qu’elle n’a pas été exclue, que c’est abusé, que quand elle fait des efforts pour bosser, elle « se prend un stop », mais Hakim ne l’écoute que d’une oreille, son esprit est happé par cette histoire de confinement. Un exercice, si tard dans l’année, ça n’a pas de sens. En arrivant au bureau de la vie scolaire, il demande à Leïla si un exercice est prévu, mais ça ne lui dit rien non plus. Étrange.

Mais alors qu’il s’apprêtait à reprendre sa ronde, Chadia réapparaît dans l’encadrement de la porte, son document toujours en main :

— M. Moisan n’était pas dans son bureau, je le donne à qui le papier ?

Elle les saoule avec son papier… Et là-haut, ils font chier, à jamais être dans leurs bureaux aussi. Il aimerait bien voir ce qui lui arriverait si on ne le trouvait pas « à son poste ».

— Mhh, viens, on va voir Mme Lafargue.

Face à Justine Lafargue, la CPE, Chadia prend son rôle de messagère très à cœur. Ils aiment bien ça quand les profs leur donnent des responsabilités : avoir un rôle à jouer, même le plus anecdotique, ça les stimule.

— C’est M. Debord, il m’a dit de donner ça au proviseur, mais il n’était pas dans son bureau, c’est pour l’exercice de confinement…

— Quel exercice de confinement ?

La CPE s’empare de l’enveloppe, ouvre la lettre, et comme à son habitude, murmure ce qu’elle lit, avant d’écarquiller les yeux de stupeur :

— Une prise d’otages ?





Chapitre 3

Terminator

— Hakim, où êtes-vous ? Je suis dans le couloir des 200, j’arrive, je suis en approche. Ne bougez pas de là et prévenez-moi s’il ouvre la porte. Essayez de tirer ça au clair, c’est bien compris ? Non, je ne veux rien entendre ! Faites votre boulot !

Le proviseur Moisan beugle dans le talkie-walkie. Excellente initiative que d’imposer ça à la vie scolaire. Tous des mous qu’il faut constamment recadrer, ceux-là. Et ça copine avec les élèves, et ça prend des pauses interminables au coin fumeurs… Depuis son arrivée, les problèmes d’élèves en vadrouille dans les couloirs sont réglés. Ce n’est pas pour rien qu’on l’a surnommé « Terminator » dans son ancien collège.



La matinée avait commencé sans histoire. Il était à son grand bureau à 7 h 45 pour abattre le plus de tâches administratives possible avant l’ouverture des portes. À 8 h 05, il était allé récupérer son courrier, histoire de vérifier discrètement que les deux secrétaires de direction étaient bien à leur poste. À 8 h 15, ayant tout épluché et signé les autorisations de sortie déposées la veille au dernier moment par des professeurs imprévoyants, il s’était rendu à la grille pour l’ouverture des portes : il ne se lasse pas de ce sentiment grisant quand il fait tourner les clés du grand portail, entre l’impression d’être le capitaine d’un immense navire et l’exaltation d’une nouvelle journée qui commence. De 8 h 25 à 8 h 40, il avait laissé ses adjoints s’occuper de l’accueil des élèves pour patrouiller d’un couloir à l’autre, en quête des retardataires, profs comme élèves. Une petite promenade de santé, histoire de montrer qu’il est là, que rien ne lui échappe. C’est aussi son petit moment de calme avant la tempête, avant que la journée ne s’enchaîne à la vitesse grand V. Il apprécie l’odeur humide et fumée du petit jour quand il traverse sa cour ; tous ces gens qui vaquent à leurs occupations, qui ont un but précis, comme des rouages d’une machinerie bien huilée ; et les visages tout chiffonnés des élèves, pas encore assez réveillés pour saturer l’air de leurs cris, de leurs rires et de leurs bousculades. Ça pousse encore à cet âge : ils sont épuisés au réveil, épuisés en allant se coucher après des journées interminables, qu’ils achèvent en traînant sur leurs saletés de portables jusqu’à des heures indues.

Dans le soleil déjà levé de ce matin d’avril, il se sent de bonne humeur. Il hume dans l’air la fin d’année à venir. Les dernières semaines vont être complètement épuisantes, à cumuler les conseils de troisième trimestre, l’organisation des épreuves du bac et la planification de la rentrée. Mais pour le moment, les prémices du printemps ont encore un goût paisible. Cette première année dans ce nouvel établissement a sollicité toutes ses ressources. En septembre, il s’était vaillamment lancé dans un bras de fer avec les équipes sur place. Ah oui, pas de problème, les enseignants de ce lycée ne demandaient qu’à s’impliquer ! Il n’avait pas eu à se plaindre de ce côté-là… Mais les profs, c’est pire que des élèves. Ils n’ont jamais quitté l’école, ils ne savent fichtrement pas comment on gère une putain d’entreprise qui tourne. Ils débordent de revendications, de réclamations, et se disputent comme des enfants pour des histoires de commandes de livres et de distribution des salles… Mon Dieu ! S’ils savaient comme leurs récriminations constantes lui écorchent les nerfs à chaque fois qu’il sourit poliment en les écoutant chouiner ! Parce qu’au final, qui c’est qui se coltine les réformes, les ordres du rectorat, les limites sans cesse posées au budget ? Bah, c’est bibi, c’est « Monsieur le proviseur ». Qui doit rendre des comptes aux parents, aux recteurs, aux inspecteurs, au ministère ? C’est lui, encore. Lui qui commence à 7 h 30 et finit, douze heures plus tard, par regagner son appartement de fonction dans le lycée, où il continue à parcourir des bulletins officiels, et des tableaux Excel, et des mails comme s’il en pleuvait !

Sa prédécesseure vivait au pays des Bisounours et s’était entièrement focalisée sur l’ouverture du lycée à la culture… L’enfer est pavé de bonnes intentions, la banqueroute aussi. Face à la faillite qui les guettait, il avait fallu serrer la vis, et il ne s’était pas fait que des amis dans l’histoire. Tant pis. Si son investissement politique lui avait bien appris une chose, c’est qu’on ne peut pas plaire à tout le monde. Et avec la menace de perdre leur statut de ZEP, il avait tout intérêt à surveiller sa bourse. Mais ça, bien sûr, les profs ne le comprenaient pas. Il leur fallait le beurre et l’argent des heures sup, les sorties, des voyages, moins d’élèves, plus de matériel, et pourquoi pas, tant qu’on y était, de la bonne bouffe au self ? Le Club Med, rien que ça !



Non, ces premiers mois n’avaient pas été une partie de plaisir mais il avait imposé son style envers et contre tous, parce qu’il savait, lui, ce qui était bon pour eux, et aujourd’hui, il se sentait plein d’optimisme pour l’année à venir, plein d’ambition pour ses projets et pour la réussite de son établissement.



Il est dans le couloir en camaïeu de gris, près du CDI, quand son talkie se déclenche. La voix de la CPE, Justine, est hystérique.

— Monsieur Moisan, il faut que vous veniez, vite ! Il y a une élève ici qui… qui veut, qui doit vous voir ! Oh ! Monsieur, il faut absolument que vous veniez !

— Calmez-vous Justine, que se passe-t-il exactement ?

— Elle a une lettre ! C’est… Je n’arrive pas à le croire ! C’est M. Debord ! Il dit… Il dit qu’il a pris en otage la classe de premières ES !

— Pris en otage ? Mais qu’est-ce que vous me chantez ? Il a fermé sa porte à clé ? Qu’est-ce qui se passe, bon sang ?

— Elle dit qu’il les a mis en confinement. Mais il n’y a pas d’exercice de confinement prévu aujourd’hui ! Et il… Il l’a envoyée ici, avec une lettre disant que… Qu’il… Il dit qu’il a une arme, monsieur !

Son estomac chute de deux étages.

— Qu’est-ce que vous dites ?

— Il dit qu’il a une arme, et il y a tout un groupe d’élèves avec lui ! Il s’est enfermé en salle 501, dans un des préfabriqués !

— Qu’est-ce que c’est que ce délire ? Vous avez vérifié ?

— La lettre dit de ne pas s’approcher du bâtiment, et d’aller vous prévenir directement, mais personne n’a pu vous trouver dans votre bureau !

— Mais… Mais…

— Chadia… L’élève… Elle… Elle est très secouée, monsieur. Elle est en larmes, monsieur ! La lettre est alarmante, il faut que vous veniez !

— J’arrive tout de suite. Ne bougez pas, ne faites rien. Ne… Surtout n’en parlez à personne d’autre pour le moment.



Il déboule dans les couloirs de l’administration, en claquant les portes. Il sent sa cravate qui volette sur son épaule droite alors qu’il court le long des corridors vides. Fichue cravate rose fuchsia ! Mauvais choix pour un tel jour. Heureusement qu’il en a une de rechange, plus sobre, dans son bureau. Au cas où il y aurait besoin de représenter le lycée devant les médias…

Tout le monde est là quand il surgit, hors d’haleine. La gamine est recroquevillée dans un des fauteuils de son grand bureau, minuscule et en pleurs dans les bras de l’infirmière. Justine fait les cent pas en se tordant les mains tandis que son proviseur adjoint est au téléphone.

— Raccroche, Emmanuel ! À qui parles-tu ? Raccroche-moi ce téléphone !

— Mais…

— Fais ce que je te dis ! On ne consulte personne tant que je ne suis pas au courant de ce qui se passe, enfin !

Sabine, sa jeune et dynamique deuxième adjointe, lui tend en silence le papier. Elle qui a le sang si froid en temps normal semble complètement décontenancée.

— J’ignore totalement s’il faut prendre ça au sérieux.

— Qui est ce M. Debord, déjà ?

Deux cents profs, une cinquantaine de cas problématiques qui lui ont déjà mis les nerfs en pelote entre accusations de harcèlement et arrêts maladie suspects, mais ce nom-là ne lui dit rien du tout.

— Il est professeur de lettres.

— Où est-il ?

Il parcourt rapidement la lettre et repère quelques bouts de phrases qu’il peine à croire : « je retiens une dizaine de mes élèves en otages », « armé et déterminé », « deux issues : la perpétuité ou la mort ».

— Tout ça est ridicule ! Ça n’a aucun sens ! Est-ce une plaisanterie ?

Il se penche sur la jeune fille et la prend à partie.

— Mademoiselle, vous avez tout intérêt à me dire ce qui se passe exactement ! J’aime autant vous dire que si c’est une farce, elle est de mauvais goût, et que vous risquez gros dans cette affaire !

— Monsieur le proviseur, intervient l’infirmière, je vous en prie ! Chadia est toute secouée, elle n’y est pour rien !

— D’après elle, reprend Sabine, M. Debord est arrivé normalement, les a fait s’installer en classe et lui a juste demandé de vous remettre ce papier.

— Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Un exercice de confinement ? Quel exercice de confinement ? Vous le connaissez, vous, ce Debord ?

— C’est principalement moi qui m’occupe de ses classes, répond Emmanuel Maistre, son adjoint préféré.

— Comment est-il, ce type ? Vous croyez que c’est vrai, cette histoire ?

— J’ai rien inventé, m’sieur ! Vous m’accusez de quoi en fait ? Vous croyez quoi ?

La gamine est hystérique.

— Calmez-vous, jeune fille, nous essayons de comprendre la situation, c’est tout. Venez par là, monsieur Maistre.

Il s’isole dans le couloir, à l’abri de ses secrétaires qui lancent des regards curieux et chuchotent entre eux. Maistre feuillette ses dossiers :

— Debord. Thomas Debord. C’est un type sans histoire, vraiment. Il est arrivé l’an dernier, se préoccupe des élèves, efficace dans son job. Peu de rapports d’incident, à part une altercation un peu musclée en décembre avec un élève à problème. Un arrêt maladie prolongé l’année dernière. Mais à part ça, sans histoire.

— Tu penses que c’est vrai, tout ça ? Qu’il a pu péter un plomb ?

— J’ai envoyé un surveillant près de la salle de classe. Il a fait une demande de changement de salle la semaine dernière, c’est ça qui est un peu étrange… Et tous les volets sont fermés. La porte du préfabriqué est verrouillée. Hakim a frappé et a entendu des cris, puis Debord aurait hurlé de s’éloigner et de t’appeler, c’est tout ce que j’ai pour le moment. Tout ça est très, très inquiétant, c’est pas normal, mais de là à croire qu’il a une arme…

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel, putain ? Qu’est-ce qu’on fait dans ce genre de cas ?

— Je pense qu’il faut prévenir la police, et ne rien divulguer dans l’établissement tant qu’on n’en sait pas plus, pour éviter un vent de panique.

— Il faut évacuer, non ? Ou au moins se mettre en état de confinement ?

— Probablement, mais il faut d’abord qu’on soit sûr de ce qui est en train de se passer. Tant qu’on n’en sait pas plus, c’est compliqué d’enclencher le protocole de fuite ou de mise à l’abri. Ce sera à la police de décider, je pense.

— Mais c’est pour ça qu’on a reçu des consignes, non ? C’est pour ça qu’on a fait l’entraînement !

— Oui, mais là, les profs ne sont pas en situation d’exercice. Et c’est pas exactement les scénarios d’intrusion qu’on avait envisagés… Si c’est une fausse alerte et qu’on fait paniquer tout le monde… La lettre ne fait pas état du reste du lycée. Pour le moment, c’est juste son demi-groupe qui est concerné.

— Demi-groupe ? Demi-groupe de quelle classe ?

— C’est marqué sur le courrier. Il est avec un groupe de onze élèves. Des premières ES. Je les connais, ce sont des gentils. Il y a quelques perturbateurs, mais pas des mauvais bougres.

— On ne peut pas se permettre de prendre des risques. C’est sur moi que ça retombera, je te signale. Je vais y aller.

— Claude, c’est peut-être dangereux.

— Je suis le proviseur. C’est mon rôle de chef d’établissement. Il m’écoutera.

— Comme tu veux.

Son estomac se serre. Il aurait bien voulu qu’Emmanuel le retienne un peu plus, mais quoi qu’il en soit, c’est à lui d’aller voir par lui-même ce qui se passe, et de ramener son subordonné à la raison.

— Appelle la police pendant ce temps. Et prépare-toi à déclencher un protocole de mise à l’abri. Tant pis. Le préfabriqué est isolé, c’est sans doute mieux que d’évacuer pour le moment. Il faut couvrir nos arrières en attendant d’y voir plus clair.

— Très bien.

— C’est quoi déjà les consignes, dans ce genre de cas ?

— Ce genre de cas ? Un prof qui prend en otage sa classe ?

— Tu m’as compris, Emmanuel.

— Il faut sortir le dossier de crise avec les emplois du temps des salles, des profs, les listes d’élèves, et ce genre de choses. Ils ont tout ça au secrétariat. Je m’en occupe.

— Parfait. Mais fais en sorte que PERSONNE, tu m’entends bien, PERSONNE ne soit mis au courant de la situation pour le moment. Ni profs, ni élèves. Tu restes vague. Fais comme si c’était un exercice surprise, débrouille-toi.

— Ça va bientôt sonner. Il va y avoir du mouvement dans la cour. Si on te voit faire le pied de grue devant la salle…

— Je ferai vite. On avisera ensuite. Garde ton talkie à portée de main. Oh ! Et, Emmanuel : laisse-moi gérer la presse. J’ai plus d’expérience que toi dans le domaine.

— La presse ? Mais…

— À tout à l’heure.



Il traverse la cour d’un pas élastique. L’adrénaline lui monte à la tête. Il n’a pas peur, pourquoi aurait-il peur ? Il est chez lui. Un prof avec une arme, on aura tout vu ! Un élève, comme au lycée Branly, il ne serait pas surpris… mais un prof ? Pourvu que ça ne se retrouve pas sur la toile, pourvu que ça ne fasse pas de vague ! Si c’est vrai, ça risque de faire parler. Ça va en faire trembler plus d’un au ministère. Et il a fallu que ça tombe sur lui, sa première année en plus. Et si c’était un de ces profs sur qui il a hurlé aux derniers conseils de classe ? Il en a remis plus d’un à sa place, à grand renfort de coups de gueule, et pas toujours poliment. Il est comme ça après tout, c’est ce qui a fait son succès, ce côté coup de poing ! Merde ! Il ne va pas faire son froussard et aller se cacher derrière la police ! C’est SON lycée, SES élèves. Debord, Debord… Non, décidément, ce nom ne lui dit rien… Il a été mis en arrêt l’an dernier. Encore un de ces profs dépressifs submergés par la tâche. Pas la peine de lui rentrer dans le lard. On n’est pas en plein djihad. Cas classique du mec qui n’en peut plus : il va le prendre par les sentiments, il comprend ce que c’est. Et l’affaire sera réglée en deux coups de cuiller à pot. Ils vont voir en salle des profs qui est le patron. De la BIEN-VEI-LLANCE. Voilà. Pas besoin de la police pour régler ça. On est entre nous, entre profs. On se comprend. Pas besoin de courir, il faut y aller avec confiance, ne pas le faire paniquer, le pauvre vieux. Il va endiguer l’escalade, dégonfler tout ça, et la journée pourra reprendre son cours. « Un proviseur sauve la situation en ramenant le prof à la raison… » À condition que les élèves ne fassent pas les cons, tout le monde peut s’en sortir, et lui avec.



Hakim est debout, l’oreille collée à la porte. On dirait qu’il chuchote par la serrure.

— Ça donne quoi ?

— Je les entends qui crient, mais lui, il refuse de me parler, monsieur.

— Vous le connaissez, ce M. Debord ?

— Thomas ? Vite fait. Il est normal, enfin, je veux dire, d’habitude, quoi. Il est normal.

— Poussez-vous, je vais essayer de lui parler. DEBORD, DEBORD ! Vous m’entendez mon vieux ? C’est Moisan. Répondez-moi, Thomas.

Nom de famille sans le monsieur : camaraderie syndicale. Usage du prénom : rapprochement amical. Il n’est pas venu en tant que chef d’établissement : il va lui parler de prof à prof.

— Je suis venu, comme vous l’avez demandé. Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Ouvrez, Debord !

Il entend des voix d’élèves : « C’est le proviseur ! », « Putain ! », « Aidez-nous ! », « C’est le proviseur, m’sieur ! À la porte, y a le proviseur ! » Une porte à l’intérieur, qu’on déverrouille. Une voix d’homme, jeune, se rapproche.

— Souhila, viens ici. Viens ici, Souhila. Les autres, taisez-vous. Rassemblez-vous là, contre la fenêtre, ici, tête contre le mur, mains sur la tête, en ligne. EN LIGNE ILYÈS JE TE DIS !

Un silence, tendu.

— Ne recommence pas, Ilyès, je t’avertis.

— Thomas, vous m’entendez ?

— Je vous entends très bien, monsieur le proviseur.

La voix est lasse, comme fatiguée, mais très calme. Il ne s’attendait pas à ça. Même sa manière de mettre les élèves en rang… On se croirait en pleine sortie scolaire.

— Qu’est-ce que vous foutez ? Vous vous êtes enfermé avec les élèves ? Qu’est-ce qui se passe là-dedans ?

— Vous n’avez pas lu ma lettre, monsieur Moisan ? J’avais pourtant l’impression d’avoir été très clair…

— Votre lettre ? Vous délirez ?

— Pas du tout, monsieur Moisan. Vous m’obligez à le dire, vous m’obligez à être dramatique. Ceci est une prise d’otages, en bonne et due forme.

Il est pris de court par la situation.

— Ouvrez-moi, Debord ! C’est une plaisanterie, j’espère !

— Non, non, monsieur Moisan. Je ne plaisante pas. Demandez aux élèves si vous voulez.

Il entend dans le fond des voix qui gémissent, une gamine qui pleure. Puis un murmure, à peine perceptible… « Il a une arme. » Il crève de chaud dans son costume. D’autres classes pourraient l’apercevoir d’une fenêtre. Son petit groupe doit être complice, c’est une caméra cachée, ce n’est pas possible autrement !

— Thomas, je vous en prie. Ne soyez pas ridicule ! Ouvrez-moi, il faut qu’on parle. Je ne sais pas ce qui vous arrive, je ne sais pas pourquoi vous faites ça, mais je peux vous assurer que je suis là pour vous. On peut parler de tout, je vous le promets. On va régler ça entre nous : venez discuter dans mon bureau, pas la peine de mêler les élèves à tout ça.

— Non, non, monsieur le proviseur. Vous, vous avez fini de parler. Vous avez fini de m’assommer avec vos discours et vos réunions qui noient le poisson. Et vous avez fini d’exclure les élèves du débat. Maintenant, c’est moi qui vais parler. À vous, à eux, aux médias, à tout le monde. Et on va m’écouter, pour une fois.

— C’est ça que vous voulez, Thomas, qu’on vous écoute ? Mais il n’y a pas de sou…

— Chut chut chut, monsieur le proviseur, chuuuuuut maintenant. Je vous l’ai dit, c’est moi qui parle. Je ne vous l’ai pas dit ? Juste à l’instant ?

— Si mais…

— Eh ben alors ! Vous n’écoutez pas, monsieur le proviseur ! C’est pas bien.

— Thomas, ne vous énervez pas, je suis votre ami dans cette histoire, je suis votre meilleur allié.

— Je ne m’énerve pas, monsieur le proviseur. Je suis très calme, vous voyez, très calme. Pour le moment…

— Vous vous trompez d’ennemi, Thomas. Ouvrez-moi et laissez ces enfants en dehors de tout ça.

— Vous n’êtes pas mon ennemi, monsieur le proviseur. Vous n’êtes pas mon ami non plus, d’ailleurs. Vous n’êtes rien. Rien du tout. Et vous allez m’appeler monsieur Debord, OK ? Jusqu’ici, vous n’avez pas été fichu de retenir mon nom, alors on va attendre un peu, pour passer au prénom.

— Je… Écoutez, Thom… monsieur Debord. Je commence à perdre patience. Vous n’avez aucun droit, AUCUN, vous m’entendez ? De retenir ces élèves, MES élèves enfermés avec vous. Vous avez tout intérêt à m’ouvrir, ou j’appelle la police.

Un silence. Pesant.

— La police ?

— Vous m’avez bien entendu.

— Oh mais oui, monsieur le proviseur, vous allez appeler la police. Et une fois que vous aurez fait ça, j’ai encore deux ou trois petites tâches pour vous, de rien du tout. La première étant, je l’ai dit, de vous taire.

— Bon, ça suffit comme ça. J’ai été très patient, mais tout ça est grotesque. J’appelle la police.

Il tourne les talons mais il est stoppé net par un bruit assourdissant, qui le fait s’accroupir par réflexe. Une détonation, brutale, déchire le silence tout autour. Il entend la gamine qui hurle, des cris perçants, l’agitation étouffée des corps d’élèves se jetant au sol. Ses oreilles bourdonnent, son estomac est bouillant d’acide, retourné par la brutalité du son qui l’a pris par surprise.

Le silence qui suit est total, compact. Autour de lui, rien n’a bougé. Hakim est à terre lui aussi. Des visages curieux apparaissent aux fenêtres des bâtiments avoisinants, avant de se replonger dans l’ennui des cours. Au bout de quelques secondes qui lui semblent une éternité, la voix reprend, brutale et sèche.

— Monsieur le proviseur, je crois qu’il vaudrait mieux, pour tout le monde, que vous baissiez d’un ton. Est-ce qu’on se comprend mieux, là, vous et moi ? Est-ce que c’est plus clair pour vous maintenant ?

Il n’arrive pas à reprendre son souffle, il peine à extraire des mots de sa gorge.

— Je, j’ai… J’ai compris, c’est bon, tout va bien, j’ai compris.

— C’est bien, monsieur le proviseur, c’est bien. Alors maintenant, vous allez faire comme les élèves. Vous savez, les élèves ? Ces gamins que vous traitez comme de la merde ? Vous allez faire comme eux, ça vous rappellera des souvenirs. Vous allez prendre la petite feuille que Souhila va glisser sous la porte. D’accord, Souhila ? Prends la feuille, ma grande, et glisse-la sous la porte. Respire, Souhila, calme-toi. Regarde-moi, Souhila, tout va bien. C’est fini maintenant. Monsieur le proviseur a compris maintenant.

— Tout va bien, Souhila.

— Assez ! Ne vous adressez pas à elle. Vous prenez la feuille, et vous vous taisez. Vous prenez la feuille, et vous allez la lire bien attentivement. Vous vous rappelez comment on se fout de la gueule des élèves en conseil parce qu’ils ne lisent pas bien les consignes ? Un petit conseil, entre « amis » : donnez l’exemple sur ce coup-là. Vous et vos adjoints, et vos subordonnés, et la police… La planète entière s’il le faut… Vous allez lire bien attentivement chaque ligne, chaque signe de ponctuation, chaque alinéa, OK ?

— Oui.

— Dites : « J’ai compris. »

— J’ai compris.

— C’est très bien ! Votre travail aujourd’hui, ça va être de suivre tout ce qu’il y a écrit dessus, comme un mouton, vous avez compris ?

— J’ai compris.

— Parfait. Maintenant, tous les deux avec Hakim, vous disparaissez. Je ne veux voir personne autour du préfabriqué pendant l’interclasse. Personne pour attirer l’attention. Vous déploierez un cordeau de chantier pour empêcher les élèves de venir autour s’il le faut, mais je ne veux voir personne autour avant l’arrivée de la police. Compris ça aussi ?

— Compris.



Moisan est couvert d’une sueur glacée. Le feuillet met quelques secondes à apparaître, le temps que Souhila, tremblante, le glisse sous la porte. Il l’attrape vivement et fait signe à Hakim de le suivre, sans le regarder, tandis qu’il s’éloigne, les jambes flageolantes, se retenant de courir jusqu’au bureau. La feuille virevolte entre ses doigts moites, il est trop fébrile, trop pressé pour la déplier, trop anxieux qu’elle ne s’envole ou ne se déchire. Une si petite feuille… Et onze élèves enfermés avec un malade armé. Au moment où il empoigne son talkie pour prévenir ses adjoints, il croise le regard d’Hakim qui le fixe avec dégoût. Autour d’eux tout est vide : il respire. Il n’y aura pas d’autres témoins de son fiasco.





Chapitre 4

#Cloîtry

Nassimette @SimSima

Wsh ya une fusillade a Jean Moulin, on a entendu des coups de feu et y vienne de ns dire de pas sortir c’est chaud mdr #Cloitry



Luc Van Ta Mère @LucVanTaMere

T’es sérieuse à utiliser ton portable en cours ? Tu ferais mieux de suivre !



Nassimette @SimSima

On est en confinement ! C’est pas une blague !!



Melliflue @Melliflue44

Tu es en sécurité ? ?



Nassimette @SimSima

Oui on a bloquer la porte avec une armoire et fermer les volets pour se cacher



Ton Tonton @TontonMcOuille

Ce qui est sûr c’est que ce n’est pas derrière ton bescherelle que tu vas pouvoir te cacher !! Profitez-en pour réviser un peu vos conjugaisons !





Sandrine @PilouePiloue

Courage à vous tous, surtout essayez de rester calmes, mets bien ton téléphone en silencieux ! Pray for you !!



Maxime Barrier @MBarrierBFM

Vous êtes toujours dans l’établissement ? Peut-on vous interviewer en direct pour BFM TV ? Envoyez moi votre numéro par DM



Nicolas @NicoLeDico en réponse à @MBarrierBFM

Elle vous dit qu’une fusillade est en train de se produire et vous ne pensez qu’à l’interviewer, c’est une blague ?



Par amour du goût @JteRouleJteFume en réponse à @MbarrierBFM

Va donc sur place, connard





Chred @Chred1976

Quelqu’un a plus d’informations sur ce qui se passe ? Pétards ? Règlement de comptes ? Attentat ??



Charles Martel @MarteLesTous

Combien est-ce qu’il vous faudra d’attentats pour piger qu’il faut virer tous les fichés S et autres islamistes ? #Cloitry #Attentat



Youry C moi @Youry666

On parle d’attentat dans mon lycée à #Cloitry ?? Quelqu’un a des infos ? Fake news ou pas ??





Chapitre 5

La société des immobiles

— Approchez-vous.

Ça fait presque vingt minutes qu’ils sont entassés là, en tailleur sous le tableau, dans un coin de la salle, de l’autre côté de l’armoire et de l’amoncellement des tables renversées. Ça leur fait un obstacle à franchir avant de traverser la pièce s’il leur venait l’envie de se jeter sur lui. Lui est adossé à la porte, pour le moment. Il a amplement le temps de les voir venir. Pourvu qu’on n’en arrive pas là.

Vingt bonnes minutes qu’ils tiennent tranquilles, totalement pétrifiés. Du jamais-vu. Le pistolet posé sur la table a suffi à les déstabiliser dans un premier temps, mais c’est surtout le premier coup de feu qui lui a permis d’obtenir ce qu’en quatre ans de carrière il n’a jamais entendu : un silence total. « La politique dans une œuvre littéraire, c’est un coup de pistolet au milieu d’un concert, quelque chose de grossier et auquel pourtant il n’est pas possible de refuser son attention », disait Stendhal. Il n’avait pas testé le flingue à l’école. C’est plutôt efficace. Mais à présent, la stupeur se dissipe doucement, et ils commencent à s’agiter, à prendre la mesure de ce qui leur arrive, et à cogiter comme en témoignent leurs yeux affolés.



— Approchez-vous, mettez-vous au centre. On va discuter.

Après le départ du proviseur, il les a fait entasser les tables le long de la fenêtre. Il n’a gardé que les chaises, en rond au centre de la pièce, et le bureau, qu’il a collé à la porte pour s’asseoir dessus. Ilyès, Haytam et Alexis ont porté avec réticence l’armoire près du coin à gauche du tableau, et ils se sont tous serrés là, certains pleurant, consolant Souhila, encore toute secouée d’avoir été malmenée par son professeur en qui elle avait tellement confiance. Les autres l’ont regardé confisquer toutes leurs affaires, en ne leur laissant que les goûters et les jus de fruits que quelques-uns avaient apportés pour la récré de 10 h 20. Il les a fait éteindre leurs portables, le flingue presque sur la tempe. Les portables sont enfin éteints : voilà réalisé le fantasme du prof du nouveau millénaire, il n’aura fallu qu’un flingue pointé sur leurs tempes. Sauf qu’en vrai, c’est moins marrant. Pour finir, il a balancé le tout dans la salle vide d’en face, où les volets sont tout aussi clos.



Les gamins ne bougent pas, à part Eddy qui se balance d’avant en arrière, les yeux dans le vague. Ils n’osent pas le regarder. Seul Issa lui lance, en coin, des œillades de taureau enragé à lui brûler la peau. Ça ne change pas ses habitudes, mais au moins, pour une fois, il sait pourquoi il y a droit.

— Allez, venez là. Venez vous mettre au centre de la pièce.

Ils se regardent, incertains de l’attitude à adopter, attendant que l’un d’eux prenne une décision. C’est Bassem qui se lance. Il s’avance, les yeux fixés sur le sol, et va s’asseoir sur une des chaises laissées au centre. Bassem, l’insolence… Son électron libre, l’esprit de feu qui se lance à corps perdu dans les débats : il se voit dans ce gamin perdu, qui met les autres mal à l’aise par son intelligence et l’impression de souffrance qui se dégage de lui. Ils finissent malgré tout par lui emboîter le pas et par s’installer, en décalant les chaises, certains allant jusqu’à presque lui tourner le dos. Il ne s’approche pas, pour le moment, pour ne pas les effrayer. Souhila continue de pleurer, fébrile et complètement paniquée.

— Ça va aller, Souhila. Ça va aller, maintenant. Je te demande pardon de t’avoir effrayée.

Tous gardent le silence, Taccetin secoue la tête, désapprobateur.

— On va parler un peu, vous et moi. Il y a certaines choses que vous devez comprendre.

— J’parle pas avec vous, moi. C’est mort.

La voix d’Issa fait sursauter Güliz qui s’est assise à côté de lui. Il ne le regarde pas. Avachi sur sa chaise, les jambes tendues devant lui, la tête résolument tournée vers le côté, il croise les bras avec colère et fixe l’espace devant lui. Cette manière qu’ils ont de ne pas regarder dans les yeux quand ils ne sont pas d’accord, de tenir la tête penchée de manière rétive, les narines écarquillées, le pli de la bouche amer mais le menton un peu relevé en posture de défi… Ils regardent ailleurs comme s’ils n’écoutaient pas, ils encaissent les discours comme un boxeur les coups, comme s’ils attendaient juste que ça passe.

— Je vous dois une explication, Issa, tu ne crois pas ?

— J’en ai rien à foutre de vos explications, moi. Vous êtes un malade, en fait, vous. C’est mort, j’ai rien à vous dire.

— Je comprends ta colère, je comprends que vous m’en vouliez.

— Évidemment qu’on vous en veut ! s’exclame Anani.

— Ouais, m’sieur, ajoute Taccetin. C’que vous êtes en train de faire… j’sais pas, c’est mal. C’est mal, franchement. J’comprends pas. On vous a rien fait, nous.



Il est ébranlé. Il appréhendait ce moment, et même s’il ne pouvait pas s’attendre à ce qu’ils applaudissent son geste, il se rend compte qu’une petite part de lui espérait que ses élèves les plus éveillés, les plus ouverts d’esprit essaieraient de le comprendre, et qu’il pourrait s’appuyer sur eux, sur l’admiration qu’ils lui vouent. Anani et Bassem surtout, dont il aime l’esprit vif et le côté révolté, indigné. Anani peut avoir l’air dur et hostile quand on ne la connaît pas, mais elle est son soutien le plus fidèle dans la classe. Il a le sentiment écrasant de les avoir trahis.

— Je suis vraiment désolé de vous mêler à tout ça.

— Bah pourquoi vous l’faites ? Allez-y, laissez-nous repartir !

Chez Anani, la peur est déjà en train de faire place à la colère. Il sait qu’il faut qu’il la ménage. Elle, Ilyès et Taccetin sont prompts aux éclats d’agressivité quand ils se sentent attaqués. Sans parler d’Issa…

— Vous voulez bien me laisser vous expliquer ?

— Wallah, on vous laisse rien du tout ! Pourquoi vous nous laissez pas partir, en fait ? Y a quoi dans vot’ tête pour faire des trucs comme ça ? s’écrie Haytam, d’une voix aiguë.

À lui, Debord sait qu’il ne pourra pas faire comprendre grand-chose. Il regrette un peu que le petit rondouillard fasse partie de ce groupe. Il apprécie sa candeur et son côté malin, mais il devine déjà les stéréotypes, le manque d’ouverture bien installés. Il voit déjà se dessiner et se figer inéluctablement le type d’adulte qu’il sera.

— Ouais, m’sieur. C’est trop d’la merde ce que vous êtes en train de faire. Faut nous laisser partir, vous avez pas le droit !

Si respectueux, si droit Taccetin… Il fulmine sur sa chaise, abasourdi.

— Ma mère va s’inquiéter, m’sieur. Vous allez nous laisser repartir ? Pourquoi vous nous menacez ? Qu’est-ce qu’on vous a fait, nous ?

Güliz console Souhila, sa supplique semble faire redoubler les larmes de Zahide qui s’est assise à ses pieds. Ça ne pouvait pas plus mal se passer. Comment leur expliquer ? Comment leur faire comprendre ? Le comprend-il seulement, lui, pourquoi c’est à eux qu’il s’attaque ? Pourquoi pas au proviseur ou à l’administration ? Il fait pour la première fois face à des élèves qui sont véritablement là, entièrement contre leur gré. Et pour qui il est l’ennemi.

— Je fais ça pour vous.

À peine a-t-il prononcé ces mots qu’il les regrette.

— Pour nous ? Mais vous êtes taré ou quoi ?

Issa se lève brusquement, il hésite, il voudrait se jeter sur lui, mais l’arme le maintient à distance. Bassem s’élance pour le retenir, Alexis lui attrape le bras et le fait se rasseoir :

— Calme-toi, putain ! Reste tranquille ! Ça sert à rien, tu vas nous faire tous tuer !

Bassem se retourne vers lui, le regard noir :

— On vous a rien demandé en fait !

— Je peux rentrer chez moi ?

Eddy le regarde, ses yeux agrandis par ses lunettes rondes.

— Pas tout de suite, Eddy. Pas tout de suite. Mais je te promets que tout va bien se passer, et que vous serez bientôt chez vous.

Il profite de ce qu’il a la parole pour enchaîner aussitôt pendant que les autres sont occupés à calmer Issa.

— Vous vous rappelez le cours qu’on a fait ? Sur Camus ?

— Vous croyez qu’on a envie de parler de vot’ Camus, là ? Sérieux, vous croyez que c’est l’moment ?

— Il va bien falloir que vous compreniez, non ? Vous n’avez pas des questions sur ce que je suis en train de faire ?

— Bah si, mais nous, tout c’qu’on veut, c’est rentrer chez nous en fait. Pas qu’on nous colle des gros guns à la face.

Anani s’est fait la porte-parole du groupe, et les autres l’approuvent en opinant énergiquement.

— Sérieux, m’sieur, vous l’savez que d’habitude, moi j’vous aime bien, et tout. Mais là, genre, c’est pas possible c’que vous faites ! Comment vous voulez qu’on vous comprenne ? Si nous on faisait ça, vous l’prendriez comment en fait ?

— Très mal, Güliz, tu as raison. Et je suis vraiment désolé que tu te sentes trahie. Je ne fais pas ça par plaisir, vous vous en doutez. Et je ne fais pas ça contre vous non plus. Vous savez, vous aussi, que je vous aime beaucoup, que j’aime travailler avec vous ?

— Ouais, bah ça s’voit, clairement ! On s’en passerait bien, de votre grand amour !

Ilyès ne va pas lui rendre la tâche facile, ça, il le savait.

— Mais putain, mais laissez-le parler ! Qu’il nous explique, s’il en est capable ! Expliquez-nous, allez-y ! Quitte à être coincé ici avec vous, j’aime autant savoir pourquoi !

— Tu as parfaitement le droit, Bassem.

— Moi, c’est mort, j’vous écoute pas, c’est même pas la peine. J’me bouche les oreilles s’il le faut, mais j’écoute pas vos discours, là. Vous pouvez pas m’forcer.

— Je respecte ça, Issa.

— Vous respectez rien du tout !

À nouveau, les garçons se lèvent pour calmer le garçon qui hurle à présent, les yeux exorbités.

— Croyez-moi, je vous respecte, même si c’est loin d’être évident dans la situation actuelle… Ce que je vous propose, c’est qu’on procède comme d’habitude. Dans l’échange, dans le débat.

— Mais non ? Parce qu’en plus d’être pris en otages, maintenant on a cours de français ? ! Starfollah…

— Hé Haytam ! Sauf que là, c’est pas un avertissement qu’il va te filer, c’est une bastos dans ta gueule !

— Les garçons. Ça suffit.

Le calme revient, surnaturel. Habitude d’obéir à la figure d’autorité, ou menace du pistolet ?

— C’est de l’argent que vous voulez ? Parce que faut pas rêver, hein, moi mes parents, ils en ont pas, reprend Haytam.

— Pourquoi vous allez pas voir les Céfrans du XVIe ? Pourquoi c’est pas eux que vous menacez ?

« Les gosses de riches du XVIe », ce fantasme lointain, cette obsession d’Ilyès, et de tant d’autres.

— Ça n’a rien à voir avec l’argent.

— Genre, vous allez pas demander de rançon, ni rien ?

— Non.

— Wesh, sérieux là, je comprends rien, sa mère.

— Mais ta gueule aussi, fils de pute !

— T’as dit quoi, là ? C’est toi l’fils de pute ! Sale pédé va !

— ÇA SUFFIT !

Il s’est levé cette fois, les faisant tous sursauter comme un seul homme. Il se hait de faire naître ces regards d’enfants terrifiés. Mais il n’a pas le choix. En plus de son flingue, il brandit maintenant le Taser qu’il a ramené, en cas d’extrême nécessité. Et interrompre la bagarre qui commence entre Bassem et Haytam est clairement un cas d’extrême nécessité.

— Vous vous taisez maintenant, et vous m’écoutez.

— Putain, il a un Taser, il est sérieux, lui ? C’est ça qu’y nous envoient comme profs ?

— Tais-toi Ilyès, maintenant ça suffit ! Tous, ça suffit. Vous allez m’écouter, vous allez m’accorder un peu de votre précieux temps, et c’est la dernière chose que je vous demande.

— Comme si on avait le choix, grince Anani, butée sur sa chaise.

— Je n’ai pas du tout l’intention de vous faire du mal, je vous le promets. Je m’en ferai à moi avant de laisser quoi que ce soit vous arriver. Mais j’ai d’autres moyens de vous calmer, si je dois m’y résoudre. Et j’aimerais ne pas avoir à le faire.

Ils le regardent en silence, méfiants et inquiets, peu désireux de découvrir quel autre tour il cache dans son grand sac noir.

— On va travailler tous ensemble à ce que les choses se terminent bien pour vous. Moi, je suis déjà foutu dans l’affaire. Mais c’est l’occasion, la seule, il faut la saisir. L’occasion de dire ce qu’on a à dire, de se faire entendre, de reprendre un peu le pouvoir. En fait, c’est très simple. J’en ai marre, voilà. Marre d’être invisible, vous en avez pas marre de l’être, vous ? Vous ne pouvez pas comprendre ça ?



Il a la parole, il ne la lâche plus. Tant pis pour la maïeutique, tant pis pour le débat. Il adopte le débit auquel ils sont habitués, sa voix d’orateur qui les captive par cette colère qui vibre, par ces questions qui interpellent. Il a l’habitude, c’est son boulot après tout. Il n’est bon qu’à ça, parler. Ils se sont tus, momentanément. Alors il continue.

— J’en ai marre de la bêtise ambiante, et que ce soit toujours les mêmes qui gagnent et qui décident. Ça me fait vomir, en fait, tellement c’est devenu physique, cette répulsion, ce rejet de tout. Je voudrais tous les buter, à la télé, sur Internet, dans la rue… Je ne peux plus ! J’ai envie d’empoigner les gens, de leur crier à la gueule : « Mais putain ! Vous ne voyez pas autour de vous ? Ce qu’on vous fait faire, vos gosses, vos courses, vos fausses pensées pleines de pubs et de slogans ? Vous ne voulez pas voir ? » Mais ça irait contre mes convictions de buter quelqu’un. Il faut juste qu’on croie que c’est ce que je vais faire, qu’on croie que j’en suis arrivé là. Il suffirait de presque rien pourtant, pour changer beaucoup de choses. Juste un changement de perspective, de point de vue ! Qu’on écoute ceux qui savent, ceux qui n’ont jamais droit à la parole, et qui ont des idées simples mais nouvelles. Les plus nombreux, les légions de ceux qui n’ont jamais voix au chapitre. On nous censure, on nous fait taire, on nous limite, on nous fait rentrer dans le rang. J’en ai plus qu’assez d’avoir le sentiment d’être obligé de vous enseigner des conneries qui vous font rester dans le rang.



Ils se dandinent sur leurs chaises, indécis à l’extrême. On les a bien dressés : même armé jusqu’aux dents, un prof demeure un prof, ils leur ont obéi toute leur vie consciente, et d’aussi loin que remontent leurs souvenirs. Et puis, ils aiment bien ses discours révolutionnaires, ses pétages de plomb, quand il part d’un seul coup dans une harangue où les phrases galopent, les mots se précipitent. Certains lâchent en cours de route, mais les autres s’imprègnent sans tout comprendre, saisissent parfois des idées au vol… C’est pour ça aussi qu’ils ont appris à l’apprécier, qu’ils continuent à venir dans son cours quand l’année est finie, qu’ils lui offrent des cadeaux. Il est leur « prof vnr », et quelque part, ça fait résonner quelque chose en eux aussi.



Alors il en profite, il enchaîne. Les mots sortent tout seuls de toute façon, impossible de les retenir. Tous ces discours qu’il a ressassés le soir avant de dormir, à l’apéro avec les potes, sur son blog, pendant les réunions de grève… Ça sort d’un coup.

— La vérité, c’est qu’il faut bien à un moment faire quelque chose. C’est bien beau de ressasser, de râler tout le temps ! Mais par quoi commencer, par quel bout prendre les choses ? Les gens comme moi, ça n’arrive jamais assez haut pour faire entendre leur voix. Pourtant, je suis sur le terrain, j’ai des choses à dire ! Pas vous ? J’ai pas de réseau, pas le temps d’en construire, pas le bon profil… Qui sont ces gens qui ont le temps de grimper les échelons ? Jamais j’arriverai en haut, assez haut pour faire bouger les choses. Et même. C’est comme être une fourmi sur Apollo 13. Je vais pas pouvoir faire bouger quoi que ce soit d’énorme. Alors comment on crée le changement ? Comment on fait quand on n’en peut plus ? Quand on n’arrive plus à regarder ailleurs ? J’ai coupé les réseaux sociaux, la télé ! On ne peut pas y échapper ! C’est dans l’air… J’ai pensé à la mutation sur une île au fin fond du monde, fuir, m’isoler, tourner le dos à tout ça. Putain, comme j’en rêve… Mais je serais le pire, le pire des hypocrites et des bourgeois, le pire des imposteurs. C’est là, dans un coin de ma tête, un petit tic-tac de bombe qui attend son heure. J’ai l’impression d’être un ver au bout d’une canne à pêche, un homard dans un aquarium trop petit, avec vue sur la marmite d’eau bouillante. Je gigote dans une cage trop petite et j’arrive pas à détourner le regard ! C’est un cauchemar ! J’arrive pas…

Il reprend son souffle, fait retomber la voix. Il a l’alternance dans le sang, c’est devenu instinctif à force d’être devant les classes. Toujours varier les tons, le rythme, comme une petite musique de joueur de flûte.

— Quand j’étais petit, un jour, y a un camion rempli de cochons qui s’est renversé sur l’autoroute. Ça a bloqué tout le trafic, un énorme embouteillage. Toutes les voitures devaient passer sur une seule ligne, ça s’étendait vachement, et évidemment, tout le monde ralentissait pour voir. On est passé là, en voiture, avec ma mère. Elle a dit : « Regarde pas Thomas, surtout, tu regardes de l’autre côté ! » Mais les humains, ils sont pas comme ça : ils ne peuvent pas s’empêcher de regarder l’accident. J’ai regardé, j’ai entendu. Les porcs ensanglantés qui sortaient du fossé en hurlant, certains qui vadrouillaient, assommés et désorientés, les autres mourants sur le bas-côté. J’ai regardé, et j’ai rien fait. Qu’est-ce que j’aurais pu faire ? C’est toujours ça qu’on finit par dire : « Qu’est-ce que j’aurais pu faire ? » Comme ces vidéos sur le Net où on voit des gens tomber sur les rails de métro, et personne ne lève le petit doigt. Y a juste ce connard, ce mec, qui n’est même plus un humain, et qui filme. Et non seulement il filme au lieu de sauver la vie de l’autre, mais après il poste ça ! Comme si c’était une fierté, un accomplissement, juste d’avoir été là, par hasard, et d’avoir eu le réflexe de filmer, mais pas celui de faire quelque chose ! « Qu’est-ce que j’aurais pu faire ? » Et nous, on regarde ça, on s’en fait des gorges chaudes en se croyant meilleurs ? Je veux pas crever en me disant : « Qu’est-ce que j’aurais pu faire ? » Comme mon père. Comme tout le monde. Je veux pas crever comme ça. Regardez autour de vous ! Y a plus que des gens immobiles maintenant. Immobiles sur leurs canapés, devant leurs écrans. Immobiles devant les obstacles, les copies, les examens, à dire : « Je suis pas capable. Je préfère échouer parce que je n’ai pas tenté, plutôt que de tenter et d’échouer, et d’avoir la confirmation que je n’étais pas capable. » Parce qu’après, il faudrait bosser pour devenir capable, et ça, ça s’achète pas dans les rayons « premier prix » du Leclerc. Immobiles parce qu’on leur enseigne une Histoire pleine de « plus jamais ça », de « ne recommencez pas », de culpabilité héréditaire. L’Histoire des vainqueurs, qui n’est même pas la vôtre. Jamais on ne tient compte de votre existence ! Rêvez pas ! On accumule les bêtises de l’espèce humaine en vous disant de ne pas refaire, au lieu de vous inciter à faire, à agir, à lâcher la télé, à croire que vous pouvez, vous aussi, laisser votre empreinte autrement qu’en apparaissant dix minutes devant une caméra, ou en payant deux cent cinquante boules pour porter un maillot avec le nom d’un autre. Et on accuse les petits ! Ceux qui agissent seuls, qui ne vont pas dans le bon sens : c’est eux qui ont tort ! Pourtant, de leur côté, ils ne se voient pas comme les méchants de Disney, n’est-ce pas ? Ils n’agissent pas en se disant que c’est mal, qu’ils ont tort ! Si ? Alors pourquoi on ne comprend pas, on n’essaye pas de comprendre ? Est-ce que c’est vraiment possible que l’un ait totalement tort et l’autre totalement raison ? C’est pour ça qu’il faut faire ! On laisse les autres faire maintenant, mais les autres, faut pas rêver, c’est pour eux qu’ils font ! Pourquoi ils feraient pour nous ?

Eddy se dandine sur sa chaise, il a lâché l’affaire. Mais il sent que les autres ne peuvent s’empêcher de tendre l’oreille, captés par les références à la télé, les comparaisons à ce qu’ils connaissent.

— La société des immobiles, des gens qui regardent, retweetent, replay. Des spectateurs, des consommateurs immobiles. Je viens ici, je vous regarde vous asseoir et devenir immobiles. Ça vous fait chier, parfois vous pensez à autre chose, c’est dur à la maison, c’est dur de venir mais vous êtes là. Le problème, c’est que vous ne savez même pas pourquoi. Et moi, je le sais peut-être ? Je suis qui, moi, là-dedans ? Je me prends pour qui exactement ? Je vous parle de Camus, je vous parle de révolte. Je vous parle d’humanisme, de penser aux êtres humains, de les remettre au centre de la réflexion. Je vous parle des cris d’indignation de Zola, de poètes engagés, enragés, de Julien Sorel et de Winston Smith. Et le dernier mardi de chaque mois, je récolte mon chèque, j’en balance la moitié aux impôts, et je vous regarde retourner à Hanouna, aux Anges de la télé-réalité en fin de journée. Qui est-ce qui gagne à la fin ? Qui c’est qui parle le plus fort au final, aux gens immobiles ? Pour leur dire de rester immobiles, de regarder en arrière vers les vieux réflexes d’homophobie, de racisme, de sexisme, de bigoterie ? Vers ce qu’on peut encore saisir, parce que le reste, la science, la politique, l’économie, ça nous échappe, on nous laisse dans l’ignorance… J’en ai marre que tout ce qu’on fait, acheter, manger, dormir, travailler, regarder, se vêtir, se loger, se déplacer, se distraire, voter, se rencontrer, se mettre en couple, se reproduire, acheter acheter acheter, que tout ça n’aille que dans un sens : remplir les poches des mêmes, encore et toujours. Et rien ne change… Une seule journée… encore une seule journée de ce calvaire, encore le même… Chaque année, la répétition… Ça fait que quatre ans, mais maintenant je sais. Ce sera toujours le même recommencement. Du Sisyphe, pur et dur. Je vois bien, maintenant, que les études, c’est fini, que la fuite en avant, c’est fini. J’ai touché la ligne d’arrivée, je suis au point pour lequel j’ai travaillé, et y a plus qu’une autre montagne devant moi. J’ai le choix : je peux grimper ou je peux rester là. Immobile. Je vais pas rester assis en bas ! Parce que j’ai plus que ça, mes idées, mes opinions, mes croyances. Parfois je m’accroche à des étincelles, l’impression de faire la différence quand vous vous souvenez d’une seule référence de cours ! Et puis c’est enseveli par la télé, les soucis d’argent, le matériel… Une seule journée encore à faire les mêmes courbettes aux mêmes abrutis qui se prennent pour Dieu tout-puissant parce qu’ils ont en otages des classes de vingt-cinq personnes obligées de les écouter, de les entendre débiter le discours stéréotypé de l’État, participer au conditionnement, au lavage de cerveau. Ils se prennent pour l’élite intellectuelle alors qu’ils ne font jamais rien d’autre que des grèves inutiles qui les décrédibilisent, mais STOP ! J’étouffe ! Je ne dors plus ! Je ne mange plus ! Je me hais ! Je sais plus trop qui je suis… C’était ça ou me flinguer. C’est pas exclu que ça finisse comme ça. Mais ma lettre de suicide, qui l’aurait lue ? Et puis, tous ces connards de médias qui vont tout déformer… Mais je vais avoir la main sur ça, pendant quelques petites, toutes petites, précieuses heures. C’est tombé sur vous parce que vous avez des choses à dire, parce que vous êtes importants, que vous êtes concernés, et qu’on ne peut pas prendre le risque de vous perdre. Et ça, aujourd’hui, je veux que le ministre, que le président, que le facho devant sa télé le pensent aussi. On ne peut pas me laisser vous tuer. Je veux que chaque élève – et tout le monde a été élève – se projette dans cette salle avec vous ; chaque prof reconnaisse un peu de mon discours ; chaque parent cauchemarde à l’idée d’être à la place des vôtres. Que chacun se demande : pourquoi ? Pourquoi ça arrive. Et pourquoi ça vous arrive, à vous.



Il se tait, pour reprendre son souffle, dans un silence opaque. Ils sont tous abasourdis, un peu sonnés par cette avalanche de paroles à laquelle ils ne comprennent pas tout. Alors il se raccroche aux visages de Bassem, Anani, Alexis, qui le fixent avec ardeur. Il sait que ce dernier le suivrait jusqu’en Enfer, même si c’est de l’aveuglement. Eddy, lui, le regarde avec perplexité :

— D’accord, mais enfin… C’est-à-dire que… On vous a rien demandé, nous.

C’est comme un signal. Leurs voix s’élèvent de toutes parts dans le petit groupe.

— Je vais vous dire ce dont on n’a pas besoin : on n’a pas besoin qu’un babtou comme vous se pointe un beau matin pour nous menacer avec son flingue sous prétexte qu’il a décidé que c’était bon pour nous, et qu’il savait mieux.

— C’est vrai, ça, m’sieur : qu’est-ce que vous en savez, c’est vrai ? Vous êtes déjà venu chez nous ? Vous nous avez déjà demandé notre avis ? Vous savez quoi de nos vies ?

— Ouais, c’est quoi ces stéréotypes, wallah ?

— Qui vous a dit qu’on avait des choses à dire, d’abord ? explose Issa. Peut-être bien qu’on n’a rien à dire. Moi, j’ai rien à vous dire, ça c’est clair ! On vous a pas demandé de l’aide, pour qui vous vous prenez ? Vous avez cru que vous étiez Mère Teresa, miskine ? Tout ça, vous le faites pour vous et rien que pour vous, donc c’est pas la peine de faire comme si on était le Tiers-Monde, et que vous saviez mieux que nous ce dont on a besoin !

— Mais c’est ça que vous ne captez pas ! Moi, là-dedans, je sers plus à rien !

— Mais…

— C’est juste tombé sur moi parce que je peux pas continuer un jour de plus comme ça ! Je ne me fais aucune illusion sur la suite, pour moi ! Mais depuis que j’ai fixé cette date, depuis que je prépare le passage à l’acte, j’ai retrouvé le sommeil, l’appétit, les couleurs. J’ai un but dans la vie ! Et jusqu’ici, je le préparais comme on joue à des jeux de gamins, à des « et si… ». Et si je voulais me commander une arme, comment ça se passerait ? Et si je décidais de me la faire livrer, comment je ferais ? Et si ça me prenait comme une envie de pisser de l’amener avec moi en cours, est-ce que quelqu’un m’en empêcherait ? Je crois que je ne savais même pas en entrant dans la classe, ce matin, si je le ferais. Je crois que j’ai été comme saint Thomas. Il a fallu que je voie que j’étais en train de le faire pour le croire. Je l’ai fait pour voir. Voir ce qui se passerait. Ce que ça ferait. Voir si j’en étais capable, si j’avais ça en moi, et pas juste un vague truc qui se dégonfle de jour en jour. J’étais en pilote automatique. Et maintenant, je le fais. On y est.

— Vous êtes pas mieux que les terroristes, en vrai. Et après soi-disant c’est nous qu’on est juste bons pour aller faire le djihad, l’interrompt Taccetin.

— Tu as raison là-dessus. La seule chose que je regrette, c’est de vous faire peur, que vous en ayez à passer par là. Dans un monde utopique, ce ne serait jamais arrivé. Ça fait des siècles que les extrémistes de ce monde font entendre un message de haine qui divise et nourrissent nos angoisses et nos intolérances. Seulement, réfléchissez une seconde : ils ont pas un flingue constamment sur vos tempes, les gouvernants, peut-être ? Vous n’avez pas le sentiment d’être écrasés comme des cafards à chaque fois qu’ils prennent une décision pour eux, et qu’ils vous l’imposent de force, dans l’ignorance générale, ou les larmes et les gaz lacrymos ? Ils envoient des armées réduire en miettes des solutions de vie alternatives ! Sur notre fric ! Parce qu’ils ont peur ! Et qu’est-ce qu’ils ont fait pour mériter ce droit ? Est-ce un droit d’ailleurs ? C’est un droit de vous faire la morale parce que vous venez en tee-shirt face à eux dans leurs costumes à cinq mille euros ? Un droit de faire des bruits d’animaux quand parle une femme ? De taxer cinq précieux euros d’APL à ces « fainéants » qui « ne sont rien » ? Quand on n’a jamais rien acheté à cinq balles parce qu’on a vécu toute sa vie dans une bulle protégée de la haute bourgeoisie ? Sans voir qu’il n’y a pas qu’une France, il y en a mille, en couches sédimentaires qui s’entassent sans se voir, en s’écrasant toujours plus ? Loi de moralisation… Mais bien sûr ! Être jugé par des gens comme ça ? Dépendre de leurs décisions ? Plutôt crever. Et leur obéir, être un instrument ? Ça c’est fini ! Ça s’arrête aujourd’hui. Aujourd’hui, je respire. Parce que qui a dit qu’ils avaient raison ? Vous peut-être ? Pas moi en tout cas !



Il se calme, pour reprendre, à voix basse :

— Pas un jour de plus, pas un. C’était plus possible, pas un jour de plus. La résignation… Je pouvais plus me regarder dans le miroir, corriger vos copies, préparer mes cours… Je pouvais plus entendre ma voix vous répondre. J’ai tenu, à pas me flinguer, juste parce que le flingue, il était dans mon sac et qu’il attendait son heure. C’est tout. Je ne peux plus venir en classe, vous regarder dans les yeux, supporter mes collègues et continuer à faire l’hypocrite, le tartuffe donneur de leçons, alors que je sais maintenant à quel point tout ça, c’est corrompu, et pire que ce qu’on pense, pire que ce qu’on imagine. Je ne vais pas faire une énorme différence aujourd’hui. Mais une fois, une seule fois, on va m’écouter, on va vous écouter. Une fois, on va tenir compte du fait que vous n’êtes pas les bourreaux de cette société, que vous en êtes pour le moment des victimes, et que jour après jour, vous êtes pris en otages.

Il regarde le flingue entre ses mains, un corps étranger. Pour un peu il aurait oublié où il était, à déblatérer au fil de sa pensée :

— Pris en otage, moi aussi, pris en sandwich entre deux murs, entre mes convictions, et ce qu’on me demande de faire. Je sais pas à quel moment c’est devenu un sport de « déjà riche » de réussir. Ça l’a peut-être toujours été. Mais moi on m’a appris à rêver d’autre chose, à coups de romans sur l’ambition. Alors bien sûr, maintenant je le comprends le message sur Prométhée, Pandore et compagnie. Reste à ta place, mec. Reste à ta place, ne mange pas la pomme, ne vole pas le feu, n’ouvre pas la boîte, ou la porte interdite de Barbe-Bleue, et reste à ta place, reste à ta place putain ! Parce que quelqu’un, en haut et sans te donner de raison t’a dit de NE PAS faire. Mais moi, ces mecs-là, ils m’ont plutôt donné envie de le faire : je le voulais ce feu, il ne se passerait rien sans, et qu’est-ce qu’il y avait derrière la porte ? Je ne pourrai pas dormir sans le savoir ! Maintenant, je sais. Je me suis brûlé avec. Et ça aurait pu s’arrêter là. Sauf qu’on me demande de vous apprendre la même chose, de vous raconter les mêmes mythos… Finalement, j’ai toujours eu un flingue pointé sur vous, et un autre pointé sur moi. Bougez pas. Soyez immobiles. Parce que sinon, un aigle viendra dévorer votre foie tous les soirs, et tous les matins, le foie repoussera. Et l’aigle reviendra.

— Vous vous prenez trop la tête, m’sieur ! La vie c’est pas ça ! La vie c’est plus simple. Vous dites qu’on est des victimes, mais ça c’est vous qui l’pensez ! Nous on est bien comme ça. On n’en veut pas, de leur vie à eux. Faut nous laisser tranquilles aussi, entre nous, glisse doucement Güliz.

— Je ne peux pas, Güliz, je ne peux plus. Moi ce que je veux, quand je vous regarde, quand on se rencontre pour vivre plusieurs mois à se voir plusieurs heures par semaine, à parler de grandes choses qui nous dépassent, de grandes idées que vous, et d’autres avant vous avez eues, dans cette relation étrange qu’on a, et qui n’existe nulle part ailleurs… Je veux que vous rêviez, que vous croyiez en quelque chose qui vaut la peine, parce que vous l’aurez choisi en connaissance de cause, que vous fassiez des plans sur la comète. Et en même temps, moi j’en ai plus des illusions. Chaque jour, je vous mens un peu plus, je ne vous prépare pas, et je suis un gros imposteur. Je passe mon temps à donner des coups d’épée dans l’eau. Y a plus d’héroïsme. Alors je serai pas un héros. Mais quand j’aurai donné un grand coup de pied dans la fourmilière, je crois que je pourrai enfin dormir pour de vrai, dormir tranquille, du sommeil du juste. Parce qu’on me paye pour parler, mais il faut bien agir à un moment, pas vrai ? C’est bien beau de parler des problèmes sur des coussins en soie.



Il les regarde, l’un après l’autre. Il n’a plus peur de les regarder jusqu’à ce qui lui semble le fond de leurs yeux.

— Exister, ex istere, c’est sortir de soi-même. C’est faire sortir les paroles de soi jusqu’au point où elles deviennent des actes, des coups de poing concrets qui laissent une trace dans le monde. C’est accoucher d’autre chose que soi, soi, soi. Aujourd’hui, j’ai encore couru pour attraper mon train, pour ne pas être en retard. Mais ce coup-ci, je savais que c’était pas pour rien. Je savais où j’allais et pourquoi. J’ai fait ce trajet en me disant que c’était sans doute la dernière fois, et je me suis senti réanimé. Comme si quelque chose de mort, un tout petit peu plus à chacun de ces trajets, renaissait là-dedans. Et j’ai senti que ce que je faisais, c’était juste, ça en valait la peine. Ça m’a porté jusqu’ici, ça a soulevé mon bras pour sortir le flingue, ça a appuyé sur la détente. Vous avez vu comme il m’a écouté, ce gros con de proviseur, que j’ai croisé dix fois cette année sans qu’il ne retienne mon nom, ma face, mon existence ? Quand j’ai tiré… Là, il m’a écouté. Là, il a vu que j’existais. C’était comme les quatre coups de Meursault dans L’Étranger. Pourquoi il a tiré quatre coups supplémentaires ? Pourquoi pas qu’un ? Je veux que les gens se demandent pourquoi. Et qu’ils en perdent le sommeil la nuit. Parce que ça commence par une question… Ça commence toujours par une question.



Il s’arrête, complètement à bout de souffle, presque au bord des larmes, de rage. Il ignore quelle est la part de ce qu’il a vraiment dit ou juste pensé, mais les gamins en face de lui sont silencieux, désorientés, en proie au doute, et c’est toujours ça de pris.

— Mais, m’sieur… pourquoi nous ? se décide à demander Güliz.

— Pourquoi vous ? C’est une bonne question. J’aurais pu choisir le ministre, mais c’était hors de ma portée, en tout cas pour le moment. Évidemment, j’aurais pu choisir le proviseur. Mais qu’est-ce qui se serait passé à votre avis ?

— C’est lui qu’aurait parlé, répond Bassem.

— Exact. C’était lui donner sa chance de devenir un martyr ou un héros. Qui veut de ce genre de gars comme martyr ou héros ? Hein ? Pas moi. Hors de question de lui laisser une tribune où s’exprimer. Elle est pour vous, cette tribune. Pour vous, et pour moi. Vous comprenez pas ? Vous comprenez pas que c’est aussi pour ça que je fais ça ? Je vais pas être le seul à qui on va donner la parole, pas être le seul qu’on va écouter pour une fois. Vous n’avez pas des choses à dire ? Vous n’avez pas envie que ces gens qui ne vous voient pas, qui ne veulent pas vous voir, qui vous foutent à la périphérie en espérant vous oublier, et vous font trembler à chaque élection avec la menace du FN, qui colonisent vos salons avec leurs discours et leurs pubs pour leur mode de vie à eux, le seul, le bon, l’unique… vous n’avez pas envie qu’ils n’entendent que vous ? Vous voir muets, vous voir détourner le regard… C’est ça qui me terrorise. Que vous puissiez n’avoir rien à dire. Il faut des gamins électrocutés, des gamins violés, des gamins passés à tabac sans merci pour qu’on mette le feu aux poudres, pour qu’on conquière par la force un espace de discours qu’on nous refuse. Et même alors… Eux, ils ont droit à leurs matraques, leurs boucliers, leurs conférences de presse et leurs conseillers en communication. Ils ont droit de nous abreuver de propagande, et nous, quand est-ce qu’on nous demande notre avis ? Avec un bout de papier, deux noms déjà écrits dessus ? Je sais, je vois que ça vous fait frémir quand on parle d’injustice, quand on commence à mettre les mots sur ce qui bouillonne dans vos rues, ce qui frémit dans les tours. Mais vous regardez très vite ailleurs. On ne peut pas faire la révolution, alors à quoi bon se torturer avec l’indignation ? Rêvons petit, achetons pas cher. La révolution, c’est bon pour les autres, ceux de l’ancien millénaire, qui pouvaient encore se battre pour quelque chose de plus grand qu’eux, ceux qui n’étaient pas résignés. Et pourtant… Ils sont là, tous les ingrédients de la dystopie. On y est, on est en plein dedans. Vous ne les voyez pas, les tenants des conglomérats médiatiques, qui achètent l’édition et la mettent aux mains des HEC et autres commerciaux bornés ? C’est moins impressionnant que les autodafés de Fahrenheit, mais c’est tout aussi efficace pour détruire la littérature et la pensée. Et les télécrans de 1984 ? C’est pas un que vous en avez, c’est quatre, cinq, dix à la maison ! Vous ne les voyez pas venir, les conséquences de l’oligarchie triomphale ? Qui va pouvoir se payer les bons effets du ciseau à couper l’ADN, comme dans Gattaca ? Et ceux de la biotechnologie comme dans Le Meilleur des mondes ? Qui seront les transhumanistes surhumains, cryogénisés, refaits à la chirurgie, pimpés à la robotique et immunisés contre toutes les maladies et défaillances génétiques ? Les gens des cités ? Les ouvriers qu’on humilie à la télé ? On sait tous que non. Ceux-là, ils pourront s’estimer heureux si on les laisse naître pour aller faire le ménage chez les riches de ce monde. Alors réveillez-vous ! Dites ! Parlez ! Allez diffuser la mauvaise parole, allez la crier dans les oreilles des sourds ! Je ne vous laisserai pas devenir immobiles, sourds et aveugles ! Après ce jour, vous ne le serez plus jamais. Parlez ! Parlez, dites ce que vous avez à dire ! On va demander à entendre ce que vous avez à dire. Soyez prêts. Soyez bavards ! Réfléchissez à ce que vous voulez balancer. Qu’on se souvienne de vous. Faites résonner le silence médiocre des bourgeois. Je vous donne cette opportunité, et je sais que vous m’en voudrez à jamais, que vous ne voyez pas ça comme une chance. Un jour peut-être, vous comprendrez. Je vis pour cet espoir qu’un jour, peut-être, certains d’entre vous se retourneront sur cette journée et comprendront un tout petit peu ce que j’ai voulu faire, ce que j’ai voulu dire. Mais si vous vous battez aujourd’hui pour faire entendre quelque chose qui en vaut la peine, quelque chose sur vous, qui vient de vous, alors tout sera justifié. Tout trouvera un sens pour moi.



Ils s’observent, à présent, ils se concertent des yeux, en silence. Taccetin se racle la gorge, Ilyès regarde ailleurs, tous deux sont mal à l’aise face à ce grand déballage émotionnel auquel ils n’ont pas tout compris. Tous attendent de voir ce que Bassem, Anani ou même Issa vont faire. C’est Anani qui se décide à reprendre la parole :

— Qu’est-ce qui va se passer pour nous, concrètement, maintenant ?

— Je vais vous relâcher les uns après les autres, au fur et à mesure. Je vous échangerai, progressivement, contre des gens qui méritent d’être là, à votre place. Je ne réclamerai pas d’argent, juste qu’on nous laisse parler, vous, moi. Ça va peut-être durer jusqu’à demain, je ne vais pas vous mentir. Il faudra sans doute faire venir de la nourriture, des matelas aussi. Vous n’aurez à aucun moment accès à vos portables, mais je vous laisserai écrire des lettres à destination de vos parents, pour les rassurer. Les règles sont simples. Si vous me désobéissez, vous mettrez les autres en danger, pas seulement vous-même. Vous savez qu’un élève a déjà pris sa classe en otage avec une hachette ? Et des parents ont séquestré des membres du personnel pendant toute une nuit ! Juste pour faire virer un jeune prof qui débutait et dont ils n’étaient pas satisfaits. Rien n’arrive de grave à ces gens-là. Moi, ce sera une tout autre affaire. On risque de me taper dessus très fort pour décrédibiliser mon discours et mon action, et que personne ne se sente encouragé à faire pareil. Peu importe. Mais vous voyez que je n’ai plus rien à perdre. Je ne peux pas laisser quoi que ce soit faire tout foirer avant d’avoir atteint mon but, il faut que vous ayez bien ça en tête, à présent. Le mieux, c’est que vous me laissiez réussir, que vous me laissiez aller au bout et qu’on puisse tous s’exprimer, faire entendre ce qu’on a à dire, faire remonter les problèmes de la ZEP jusqu’en haut. Et que ça allume une mèche, que ça fasse feu d’artifice. Parce qu’il ne faut pas croire : je ne suis pas le seul à penser comme je pense. Donc le mieux, c’est que vous bossiez avec moi sur ce coup-là. Sinon, le deal est très simple : je n’en ai aucune envie, mais je n’hésiterai pas une seule seconde à utiliser ce Taser, et croyez-moi, ça n’a rien d’agréable. Vous avez les cartes entre les mains. Issa, je m’adresse particulièrement à toi. Ne mets pas tes camarades en danger.



BAM ! BAM ! BAM ! BAM ! Tous font un bond en hurlant en entendant les coups. Le proviseur Moisan est à la porte et beugle de toute sa voix :

— Debord, c’est moi ! C’est le proviseur ! La police est là.





Chapitre 6

Fusillade au lycée Jean-Moulin

leparisien.fr

Cloîtry-sur-Seine :

fusillade au lycée Jean-Moulin

Une fusillade a éclaté au lycée Jean-Moulin ce matin. D’après nos informations, un homme en possession d’un pistolet a ouvert le feu dans le lycée Jean-Moulin à Cloîtry-sur-Seine ce mercredi 3 avril, peu après l’ouverture de l’établissement. Il retiendrait plusieurs élèves en otages, enfermés dans une salle de classe. Son identité n’est toujours pas connue.



Une mesure de confinement, le plan particulier de mise en sûreté, a été déclenchée, afin d’assurer la sécurité des élèves en attendant l’arrivée des secours extérieurs. Ce plan est adapté aux spécificités de l’établissement scolaire et consiste à sélectionner des lieux de mise en sûreté approprié.



La Police nationale est sur les lieux et appelle à éviter le secteur concerné, précisant qu’une opération est en cours.



Selon une source proche de l’enquête, la piste d’un éventuel complice est explorée.



Vos commentaires :



Gisèle Dahan

Les journalistes vont à nouveau dire que c’est un « déséquilibré » !



Corentin Blancard

Ça y est, les pseudo-experts du terrorisme qui trépignaient à l’idée de faire la tournée des plateaux sont en train de boutonner leur plus belle chemise ! #Cloîtry



Dominique Perichon

Je crois que depuis chez moi, j’ai entendu l’orgasme collectif de BFMTV !!



Marco Bruneel

Quelque chose me dit qu’il ne s’appelle pas Jean-Jacques Dupont… #etatdurgence



Jean-Jacques Guiard

Encore un dérangé, va-t-on nous dire…

Juju Juju

Allez, on veut son prénom ! Qu’on sache s’il est rebeu



Gilles Weber

Ils tournent un remake de Bowling for Columbine ?

Seb Lafaurie

Certainement une de ces « chances pour la France »… REMIGRATION !!



Karine Du Var en réponse à Seb Lafaurie

Seb, vous êtes un idiot, ce que vous dites n’a aucun sens



Seb Lafaurie en réponse à Karine Du Var

Oui, c’est sûr, je me trompe certainement ! Le suspect est certainement un Suédois ou un Finlandais… comme d’habitude !



Assouma Aouassi en réponse à Seb Lafaurie

Connard



Didier McasseLesPieds en réponse à Karine Du Var

Sale gaucho ! Toi et tes semblables vous êtes les vrais responsables des attentats. Collabos.



Kevin Carmaux

Je connais bien Cloîtry c’est sûrement juste un règlement de compte / une guerre des gangs.



Thibault Marsollier

Une fusillade, et aucune réaction des autorités… on essaie de nous cacher des choses ?





Chapitre 7

Thomas, Thomas, Thomas…

Nicolas Dufresne arrive sur les lieux à 10 h 20. Il traverse de petits attroupements curieux qui se pressent contre les barrières du périmètre de sécurité, avec le rassemblement des camions de pompiers d’un côté, et quelques mioches qui font les zouaves pour les caméras de l’autre. Les caméras… Déjà sur place. Comment font ces vautours de journalistes pour débarquer à cette vitesse dans ces banlieues qu’ils évitent habituellement comme la peste ? Mais autour du lycée même règne un silence de mort : dans les deux cents mètres du périmètre de sécurité qui cerne l’établissement, pas un être humain ne traîne. C’est son champ d’action, à lui. Le bâtiment de béton gris est écrasant dans cette rue désertée, un vestige massif et comme inutile.

Cela fait bientôt six ans que le commandant officie comme chef négociateur au RAID. Il a très vite arrêté de compter le nombre de preneurs d’otages à qui il a eu affaire, ils finissent peu à peu par se mélanger. Pourtant, à chaque intervention, il a la boule au ventre. Il sait qu’aujourd’hui encore, il doit faire table rase, repartir de zéro, ne pas s’imaginer qu’il peut plaquer un discours qui fonctionne à tous les coups. Parce que derrière chaque criminel, il y a un individu avec son vécu et sa logique propre. C’est son job à lui de lui parler comme à un être humain, pendant que les journaux et les foules avides de sensations crient au monstre et au forcené.



Cette fois, c’est particulièrement sensible. Un lycée… un prof… ça, c’est très inhabituel. Forcément, il pense à ses enfants. C’est pas la même ambiance qu’aux portes ouvertes de l’aîné en juin dernier. Et pourtant, on reconnaît bien l’atmosphère propre à l’école, les couleurs ternes des murs, et les couloirs à perte de vue. Sans les élèves, c’est un vaisseau fantôme, un lieu sans raison d’être, glaçant. De quoi lui rappeler « Human Bomb », la prise d’otages de l’école de Neuilly-sur-Seine en mai 1993. La France tout entière suivant heure après heure le tragique feuilleton de ces bambins de trois ans retenus en otages par un homme armé d’explosifs, menaçant de tout faire sauter si on ne lui remettait pas cent millions de francs. C’est ce jour-là que le RAID a acquis ses lettres de noblesse auprès de la population française, en libérant un à un les enfants, sous l’œil avide des caméras. Mais c’est aussi ce jour-là que les négociations finales ont échoué, et que la prise d’otages ne s’est terminée qu’avec deux balles logées dans le cerveau d’Erick Schmitt.

Il se doute que la machine médiatique va de nouveau s’emballer aujourd’hui, et que des millions de paires d’yeux contempleront la moindre des actions du RAID, prêts à faire d’eux des héros ou à réclamer leur tête selon l’issue de l’affaire. Quelle plaie ! Travailler sous une telle pression, c’est la porte ouverte à l’erreur fatale. Alors il va laisser ses pensées de papa poule à l’entrée de la grille, pour se concentrer pleinement et uniquement sur la tâche qui l’attend. Il sait que dans les heures à venir, il n’est plus qu’une seule chose : « la voix », ce fil ténu entre un type qui n’a plus rien à perdre et le reste du monde.



La réunion de crise a été vite pliée, efficace, dans une salle comble cernée par le silence. Le chef opérationnel du RAID, le chef de la section d’intervention, le chef du groupe de progression, le chef de la section technique, le chef du groupe d’urgence, le chef des snipers, et enfin, Nicolas Dufresne, le chef de la section de négociations. Tout ce beau monde rassemblé dans une seule pièce. Ils ont envahi l’espace, ils remarquent à peine le proviseur du lycée, un cinquantenaire costaud à cravate fuchsia, qui, habituellement maître des lieux, ne sait absolument plus où se mettre. C’est le directeur départemental de la sécurité publique de la Seine-Saint-Denis qui expose la situation :

« À 8 h 33, Thomas Debord, professeur de français de vingt-huit ans, a envoyé une élève prévenir le proviseur de l’établissement qu’il retenait un groupe de onze adolescents, âgés de seize à dix-huit ans, dans sa salle de classe. Il est en possession d’une arme à feu en état de fonctionnement puisqu’il a tiré un seul coup de feu, entendu distinctement aux environs de 9 h 10 par deux témoins. Le coup de feu ne visait personne. Aucune victime a priori pour le moment. Il s’agirait d’un pistolet Tokarev TT33 calibre 7, si l’on en croit la lettre remise au proviseur par le forcené.

La prise d’otages semble avoir été bien préparée et réfléchie en amont : pour le moment, nous sommes en possession de trois documents tapés à l’ordinateur et imprimés par le forcené. Deux ont été remis au proviseur, et un au premier policier arrivé sur les lieux. Ces documents ne font état d’aucune revendication claire, mais montrent que Thomas Debord est en pleine possession de ses moyens. Il y affirme se savoir acculé et n’avoir rien à perdre.

D’après les informations données par l’élève libérée, celui-ci est arrivé en classe avec son cartable de cours habituel, ainsi qu’un grand sac de sport noir. Nous ne savons pas à l’heure qu’il est ce que contient ce sac.

Le preneur d’otages s’est barricadé dans une salle de classe située dans un préfabriqué au fond de la cour. Ce préfabriqué comprend deux salles de classe et des toilettes : toutes trois sont reliées par un sas d’entrée doté d’une seule porte qui est l’entrée du bâtiment. Celle-ci est barricadée à l’heure qu’il est. Le forcené a également fermé les volets de l’intérieur par un système électrique centralisé auquel nous n’avons pas accès. Ne sachant pas de quels armes et éventuels explosifs il dispose, nous ne pouvons pas envisager de forcer l’entrée à ce stade. Vous trouverez, dans les documents qui vous ont été transmis, un plan dudit préfabriqué, en plus du plan du lycée. »



À chacun ses instructions, à chacun son rôle. Nicolas sait que l’enjeu des prochaines heures pour lui va être de se mettre dans la tête de ce Thomas Debord dont il ne sait rien, mais aussi dans celle des élèves enfermés avec lui. Qu’est-ce qui le pousse à agir ? À se mettre ainsi dans une situation sans issue ? Et les gamins ? Qui sont-ils ? Quels sont ceux susceptibles de craquer, en mettant tout le monde en danger ? Ou ceux qui, au contraire, pourraient succomber trop facilement au syndrome de Stockholm, et vouloir aider leur prof, garant de l’autorité ? Pendant que le public va se jeter sur ses histoires sentimentales et les témoignages de ses voisins, qui l’ont toujours trouvé normal, lui va chercher à découvrir la partie immergée de l’iceberg, celle qui n’intéresse pas, ou plutôt qui dérange, et qu’on ne veut peut-être pas voir. Pourquoi le jeune Thomas s’est-il levé ce matin en apportant avec lui un pistolet à côté des feutres pour tableau blanc ? À lui et à lui seul de répondre à cette question. Les négociations à venir sont comme un jeu de poker : plus il aura d’informations, plus il aura de cartes en main. Plus il en saura, mieux il bluffera. À ses équipes de jouer pour lui en ramener le plus possible.



Ça commence à ronronner dans sa tête pendant que chacun se prépare à jouer son rôle dans cette machinerie bien rodée. Déjà, il met de côté ses pensées à lui, ses soucis et tracas du quotidien. Il faut faire toute la place pour les pensées de Thomas, sa personnalité, ses envies, ses besoins. Thomas, Thomas, Thomas… Il se répète le prénom en boucle, il l’humanise. Pour éviter les bourdes : de l’appeler par un mauvais prénom, de le vexer, de rompre la connexion, ténue, qui s’établira de part et d’autre de la porte en bois. Déjà, à partir des bribes d’informations livrées par le proviseur, il commence à reconstituer l’histoire d’un jeune prof de province, parachuté en banlieue parisienne. Enseigner à Cloîtry, ça ne doit pas être évident. Est-ce qu’il chercherait à se venger d’un de ses élèves ? Il requiert les rapports d’incidents, tout ce qui pourrait le renseigner sur les dernières semaines. Un certain Issa semble avoir posé problème à Debord. A-t-il craqué ce matin, poussé à bout une fois de trop par un élève ? Pourtant, les instructions typographiées, le choix du préfabriqué isolé et de ses volets fermés, d’un demi-groupe, moins nombreux qu’une classe entière, et la présence du sac noir montrent, sans doute possible, la préméditation. Son arrêt maladie prolongé l’année précédente sent le burn-out à plein nez. Il le connaît bien, cet épuisement professionnel qui en pousse plus d’un à commettre l’irréparable. Ou peut-être qu’un des parents d’élèves est ciblé ? Mais qui ? Il lui faudra déterminer ça en allant à la rencontre des papas, des mamans, en pleine épreuve. Il redoute ce moment, il n’imagine même pas dans quel état il serait si on lui annonçait qu’un de ses gamins est retenu dans une salle par un timbré armé. Mais ça, c’est le problème de Nicolas, pas du commandant Dufresne. Son empathie doit être entièrement tournée vers Thomas. Thomas. Thomas.

Ce que le négociateur craint par-dessus tout, c’est qu’il s’agisse d’un de ces mégalomanes isolés et dépressifs cherchant à s’illustrer par un acte ignoble mais sur-médiatisé dans le seul but d’immortaliser leur existence, cherchant dans leur mort le sens ou l’éclat qu’ils n’ont pas su donner à leur vie. Un de ces Érostrate des temps modernes qui visent la célébrité à tout prix, et perdent toute notion de morale. À ce stade, il ne faut pas non plus négliger la piste djihadiste… Ne négliger aucune hypothèse. Ne pas risquer des conséquences meurtrières. Envisager le pire. Et si cette prise d’otages n’était qu’une diversion vis