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L'Ombilic des limbes - Le Pèse-nerfs - Fragments d'un journal d'enfer - L'Art et la mort - Textes de la période surréaliste - Correspondance avec Jacques Rivière

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"Quand on a lu Artaud, on ne s'en remet pas. Ses textes sont de ceux, très rares, qui peuvent orienter et innerver toute une vie, influer directement ou indirectement sur la manière de sentir et de penser, régler une conduite subversive à travers toutes sortes de sentiments, de préjugés et de tabous qui, à l'intérieur de notre "culture", contribuent à freiner et même à arrêter un élan fondamental. Exceptionnel à cet égard, puisque son œuvre ne cesse de susciter des questions auxquelles il semble aujourd'hui encore impossible d'apporter des réponses précises, Artaud ne peut être considéré ni comme un écrivain, ni comme un poète, ni comme un acteur, ni comme un metteur en scène, ni comme un théoricien, mais comme un homme qui a tenté d'échapper à toutes ces définitions, et auquel la société dans laquelle nous vivons a opposé la plus grande résistance, la plus grande surdité, la plus grande répression possible." Alain Jouffroy.

Année:
2017
Editeur::
Gallimard
Langue:
french
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ANTONIN ARTAUD





L’Ombilic

des Limbes





PRÉCÉDÉ DE





Correspondance

avec Jacques Rivière





ET SUIVI DE





Le Pèse-Nerfs. Fragments

d’un Journal d’Enfer.

L’Art et la Mort. Textes

de la période surréaliste.





PRÉFACE

D’ALAIN JOUFFROY





GALLIMARD





« PORTE OUVERTE »


Quand on a lu Artaud, on ne s’en remet pas. Ses textes sont de ceux, très rares, qui peuvent orienter et innerver toute une vie, influer directement ou indirectement sur la manière de sentir et de penser, régler une conduite subversive à travers toutes sortes de sentiments, de préjugés et de tabous qui, à l’intérieur de notre « culture », contribuent à freiner et même à arrêter un élan fondamental. Exceptionnel à cet égard, puisque son œuvre ne cesse de susciter des questions auxquelles il semble aujourd’hui encore impossible d’apporter des réponses précises, Artaud ne peut être considéré ni comme un écrivain, ni comme un poète, ni comme un acteur, ni comme un metteur en scène, ni comme un théoricien, mais comme un homme qui a tenté d’échapper à toutes ces définitions, et auquel la société dans laquelle nous vivons a opposé la plus grande résistance, la plus grande surdité, la plus grande répression possible. Le comprendre, c’est prendre d’abord conscience de la guerre particulière qui a été la sienne, des dangers qu’elle lui a fait courir, et des conséquences qu’elle a eues dans les rapports du langage avec la vie, c’est-à-dire dans le domaine où tout s’organise et se ré-organise sans cesse.

Sa vie d’écrivain commence en 1923, par un dialogue sur la pensée et l’écriture : la Correspondance avec Jacques Rivière, dont le prétexte fut constitué par les poèmes qu’Artaud envoya à ce dernier. Étrange correspondance, où soudain il n’est plus tellement question des poèmes proprement dits, mais d’« une effroyable maladie de l’esprit », qui semble se répercuter aux yeux d’Artaud dans les « images », les « tournures fortes », et les expressions « mal venues » de ses poèmes. L’élucidation de cette « maladie » devient donc très ; vite le sujet de la correspondance, et si Artaud admet en passant qu’« une revue comme la Nouvelle Revue Française exige un certain niveau formel et une grande pureté de matière », il pose aussitôt la question qui me paraît l’une des grandes questions à poser chaque fois que l’on décide de « faire paraître » ce que l’on a écrit :

« La substance de ma pensée est-elle donc si mêlée et sa beauté générale est-elle rendue si peu active par les impuretés et les indécisions qui la parsèment, qu’elle ne parvienne pas littéralement à exister ? C’est tout le problème de ma pensée qui est en jeu. »

Les textes qu’il écrivit ensuite, de l’Ombilic des Limbes à l’Art et la Mort et aux textes de la période surréaliste, sont une réponse vécue, violente et détaillée à cette première question du 5 juin 1923. C’est cela, d’abord, qui justifie le choix que nous avons fait pour le premier volume d’Antonin Artaud dans la collection « Poésie ». Car, pour Artaud, rien n’est certain, rien n’est décidé à l’avance : « Il ne s’agit pour moi de rien moins que de savoir si j’ai ou non le droit de continuer à penser, en vers ou en prose », et il serait abusif de répondre à sa place à cette dernière question, ses textes seuls, ceux que je viens de citer comme tous ceux qui ont suivi, y répondant de manière indubitable. Tout s’est passé en effet pour lui comme si l’écriture était l’aventure qui allait bouleverser sa vie entière, et, de proche en proche, la vie en général.

Jacques Rivière souhaitait qu’Artaud, « avec un peu de patience » et « par la simple élimination des images et des traits divergents », parvienne « à écrire des poèmes parfaitement cohérents et harmonieux ». Si Artaud n’a pas suivi ce conseil, c’est qu’il ne cherchait pas, contrairement à ce que croyait Rivière, à « proposer des œuvres ». « Là où d’autres proposent des œuvres, je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit » : c’est la première phrase de l’Ombilic des Limbes, son second recueil publié. Ainsi, la vie d’Artaud écrivain commence-t-elle par un acte d’effacement : il substitue à la notion d’« œuvres », quelque chose d’autre que l’écriture fait exister : son « esprit », dont il dira, dans son « Manifeste en langage clair », qu’il veut le « transporter ailleurs avec ses lois et ses organes ». Où ?… Qu’on ne s’y trompe pas, il ne s’agit pas, pour lui, de faire l’apologie du désordre, des rêves et du délire : « Je me livre à la fièvre des rêves, mais c’est pour en retirer de nouvelles lois. Je recherche la multiplication, la finesse, l’œil intellectuel dans le délire, non la vaticination hasardée. Il y a un couteau que je n’oublie pas. » Voilà ce qui va lui servir d’écriture, ce couteau :



Viande à saigner sous le marteau

Qu’on extirpe à coups de couteau





Il est évident que les « poèmes », tels qu’on les conçoit alors, « farces d’un style qui n’en est pas un », et tels qu’il a tenté d’abord d’en écrire, ne pouvaient certainement pas permettre le passage de ce « couteau » dans la viande. Aussi bien, peut-on affirmer sans trop extrapoler que Jacques Rivière, en lui refusant ses poèmes, a précipité la rupture d’Artaud avec une certaine littérature, avec un certain « style », qui s’appelait alors, dans sa conscience, « recevabilité d’un poème au Mercure de France, aux Cahiers d’Art, à Action, à Commerce, et surtout et par-dessus tout, à cette sacro-sainte N.R.F. dirigée par Jacques Rivière qui ne transigeait pas avec un certain côté dirai-je Vermeer de Delft ou peut-être Léonard de Vinci de la poésie1 ». En précipitant cette rupture, il a fait basculer toute la « poésie » d’Artaud d’un tout autre côté que celui de la N.R.F., bien que l’Ombilic des Limbes ait paru en 1925 par les soins de cette revue et qu’Artaud ait trouvé plus tard l’un de ses très rares et plus grands défenseurs contemporains dans la personne de Jean Paulhan. Non, quand il déclare à Jacques Rivière : « Je suis en disponibilité de poésie », et : « La littérature proprement dite ne m’intéresse qu’assez peu », quand il lui confie : « Mes derniers poèmes me paraissent manifester un sérieux progrès. Sont-ils vraiment si impubliables dans leur totalité ? D’ailleurs, peu importe, j’aime mieux me montrer tel que je suis, dans mon inexistence et dans mon déracinement », il fait de Rivière, non pas son juge, mais le juge de ces fragments, de ces lettres que Rivière lui propose de publier à la place de ses poèmes. Ce qui lui importe, « ce à quoi je tiens principalement, c’est qu’une équivoque ne s’introduise pas sur la nature des phénomènes que j’invoque pour ma défense. Il faut que le lecteur croie à ma véritable maladie et non à un phénomène d’époque, à une maladie qui touche à l’essence de l’être et à ses possibilités centrales d’expression, et qui s’applique à toute une vie ». La littérature a ses juges, il n’en est pas un ; la maladie est son sujet, et il fait tout tourner autour d’elle. Veut-il donc obscurcir le sens de ses écrits, les protéger d’un tribunal qui pourrait les réduire à un « phénomène d’époque » ? Il répond magistralement dans le texte d’introduction à l’Ombilic des Limbes : « Il faut en finir avec l’Esprit comme avec la littérature. Je dis que l’Esprit et la vie communiquent à tous les degrés. Je voudrais faire un livre qui dérange les hommes, qui soit comme une porte ouverte et qui les mène là où ils n’auraient jamais consenti à aller, une porte simplement abouchée avec la réalité. » C’est du côté de cette « porte ouverte » qu’Artaud va donc se diriger, transporter son esprit « avec ses lois et ses organes », c’est de ce côté que la « poésie », obéissant à une décision globale de toute la pensée, tente de se jeter dans l’espace et le temps réels, et prend corps, se transforme et agit au même instant, comme en s’expulsant de sa propre mère. Ainsi, Antonin Artaud va-t-il, dès lors, assister à Antonin Artaud, devenir le théâtre où tout se joue, et où tout doit mourir, pour qu’une autre chose naisse et pour que la réalité, une réalité « abouchée » avec la pensée, apparaisse enfin, même si l’Esprit et la littérature doivent en périr, et même si ses juges le privent finalement, lui, Artaud, de cette « liberté absolue » dont il commence par s’excuser. Il transgresse en effet d’avance tous les jugements qu’on peut porter sur son entreprise : « J’ai, écrit-il à Rivière, pour me guérir du jugement des autres, toute la distance qui me sépare de moi. » Ce défi, il l’a maintenu toute sa vie, en traversant comme un rideau de fumée le plus élémentaire « bon sens », et il l’a poussé jusqu’à la limite extrême dans l’un de ses derniers textes : Pour en finir avec le jugement de dieu. Pour en finir avec le jugement des autres comme avec celui de Dieu, tout l’esprit et tout le corps d’Artaud se sont révoltés, afin de faire craquer les coutures morales entre lesquelles « l’esprit » a été privé de son propre pouvoir. « Qui nous juge, n’est pas né à l’esprit, à cet esprit que nous voulons dire et qui est pour nous en dehors de ce que vous appelez l’esprit. » Artaud a donc méprisé tout ce qui n’était pas « l’abîme complet » dans lequel il a tenté d’atteindre cet esprit qui se dérobait, cet esprit pour lequel « il ne faut pas trop laisser passer la littérature ». Il s’est fait le témoin, « le seul témoin de [lui]-même ». « Et je vous l’ai dit : pas d’œuvre, pas de langage, pas de parole, pas d’esprit, rien. / Rien, sinon un beau Pèse-Nerfs. / Une sorte de station incompréhensible et toute droite au milieu de tout dans l’esprit. »

C’est en cela, si l’on veut, qu’Artaud a réinventé la poésie, en faisant d’elle une activité mentale dont l’objet dépasse et domine l’œuvre écrite. Mais pour le faire, il fallait encore le dire, l’écrire, fût-ce par éclairs, par fragments, et toujours en s’invectivant lui-même. Il fallait écrire l’Ombilic des Limbes, le Pèse-Nerfs, l’Art et la Mort pour détruire la poésie qui se satisfait de ses mots et de ses images, qui ronronne dans cette terrible absence de pensée à laquelle elle se borne. De même, il lui faudra, plus tard, écrire non seulement le Théâtre et son Double, mais les Cenci, pour libérer le théâtre de la dictature du texte, « en finir avec cette superstition des textes et de la poésie écrite ». C’est le grand paradoxe des révolutionnaires que de faire précéder toujours leur action par des mots qui sont, en même temps que sa négation, le commandement magnétique d’une action.

Aussi bien, convient-il de prévenir le lecteur qui attend de ce recueil de textes qu’il lui révèle la « poésie » d’Artaud : il ne pourra le faire grâce aux seuls et rares poèmes en vers qu’Artaud n’a pas reniés.

C’est dans les textes « en prose » qu’Artaud écrit sa pensée, qu’il a émis ses « coups de dés » et forcé la porte. Jacques Derrida a lucidement souligné, dans l’essai qu’il lui a consacré2, le danger réel du discours destructeur, qui appartient à l’objet de sa destruction : l’appartenance magique du signe à la chose signifiée demeure celle-là même que vise, de manière sempiternelle, toute poésie vécue par le poète. Et Derrida a raison de citer cette lettre de 1946 où Artaud, qui a refusé de s’ériger tout entier lui-même à partir de son œuvre écrite, a admis qu’il était cependant l’auteur d’une œuvre. Dans cette lettre, en effet, parlant de l’Ombilic des Limbes et du Pèse-Nerfs, Artaud déclare : « Sur le moment, ils m’ont paru pleins de lézardes, de failles, de platitudes et comme farcis d’avortements spontanés. Mais après vingt ans écoulés, ils m’apparaissent stupéfiants, non de réussite par rapport à moi, mais par rapport à l’inexprimable. C’est ainsi que les œuvres prennent de la bouteille et que, mentant toutes par rapport à l’écrivain, elles constituent par elles-mêmes, une vérité bizarre… Un inexprimable exprimé par des œuvres qui ne sont que des débâcles présentes. » Mais le risque ainsi couru par le destructeur dans son discours, c’est de perpétuer négativement la civilisation en face de l’image « positive » et fallacieuse qu’elle se donne d’elle-même. Car Artaud veut nous guérir, ne l’oublions pas, de la maladie dont souffre l’esprit « au milieu des concepts », comme il a voulu, plusieurs fois, se guérir de l’intoxication de la drogue. Il ne cherche certainement pas à nous satisfaire, mais sans doute à nous faire trouver notre place. C’est un calme effrayant, mais dominateur, un calme qui s’établirait au-dessus de nos propres déchirements, dont il veut nous rendre maîtres : voilà, selon moi, si l’on veut bien consentir à la possibilité d’interprétation, le sens mystérieux du « beau Pèse-Nerfs ». Il ne se révolte contre les mots et contre le langage que dans la mesure où ils ne coïncident pas totalement avec le jet de la pensée : s’ils font passer ce jet, il n’est plus leur ennemi. « L’art suprême, écrit-il, est de rendre, par le truchement d’une rhétorique bien appliquée, à l’expression de notre pensée, la roideur et la vérité de ses stratifications initiales, ainsi que dans le langage parlé. Et l’art est de ramener cette rhétorique au point de cristallisation nécessaire pour ne plus faire qu’un avec de certaines manières d’être, réelles, du sentiment et de la pensée. En un mot, le seul écrivain durable est celui qui aura su faire se comporter cette rhétorique comme si elle était déjà de la pensée, et non le geste de la pensée. » On pourrait donc faire commencer à Artaud une nouvelle réflexion sur la pensée, et, en particulier sur la pensée à venir, s’il en est une qui mérite qu’on s’en soucie. Mais tout se passe effectivement, dans l’univers des lettres et de la critique littéraire, comme si les poèmes que l’on écrit encore aujourdhui n’étaient plus que les pressentiments à rebours d’une pensée – d’une « vérité aléatoire », qu’Artaud a lancée au-delà de nous à ses risques et périls. La poésie n’est plus, ne peut plus être, en elle-même et pour elle-même, sa propre justification : elle n’a de chance d’agir et de communiquer fortement que lorsqu’elle roule comme un tonnerre dans son absence à elle-même, et elle ne peut former un « texte » – ni « cohérent », ni « harmonieux » – que dans la mesure où elle s’y présente comme autre chose que de la poésie.

On ne saurait donc présenter Artaud comme un « poète », au sens restrictif et purement littéraire qu’on donne souvent à ce mot. Son œuvre nous invite à reconsidérer toutes les notions et toutes les habitudes de l’humanisme traditionnel, et ce serait trahir sa signification, ce serait détourner de son but l’énergie qu’elle sécrète, que de la situer dans une autre perspective que celle d’un présent tout entier orienté par l’avenir. Rien de ce qu’Artaud a annoncé, rien de ce qu’il a dit, n’a pu tomber dans le domaine des idées récupérées, aseptisées et contrôlées par la société où nous vivons : sa parole et sa pensée nous devancent encore, et c’est derrière elles, en retrait par rapport à elles, que ses commentateurs les plus exacts, de Maurice Blanchot à Jacques Derrida, se sentent et se savent condamnés à parler eux-mêmes. Aussi bien, pour écrire comme je le tente ici, une « introduction » à la pensée d’Artaud, convient-il de faire comme si nous en étions déjà presque au point où nous l’aurons rejointe, comme si Artaud faisait déjà partie intégrante de cette conscience individuelle et plurielle sans laquelle chacun de nous se réduit à une parcelle non illuminée et non éclairante de la totalité. Le risque est grand, mais ce serait se vouer soi-même à la plus lâche de toutes les ignorances et au plus veule des renoncements, que de ne pas le courir. Car Artaud fait partie de ces écrivains exceptionnels qui exigent souverainement de leurs lecteurs qu’ils se désarrangent par rapport à un monde devenu anormal – « car ce n’est pas l’homme mais le monde qui est devenu un anormal » –, et devant lesquels la vraie norme se confond avec un défi incessant de la pensée.

Pour faire exister cette « poésie » à venir, que nous découvrons à la lecture des textes d’Artaud, pour extirper de nous-mêmes, et à leur contact, une pensée qui agisse par la seule vibration, par le seul entrechoc des signes qu’elle émet, il deviendra de plus en plus nécessaire de détruire d’abord le formidable réseau de contradictions dans lequel nous enserrent les systèmes de plus en plus contradictoires de la pensée rationnelle. C’est par une telle destruction que la lecture de l’Ombilic des Limbes et du Pèse-Nerfs, ainsi que celle des textes de la période surréaliste d’Artaud (1924-1928), peuvent devenir un acte perçant, et comme électriquement contagieux. Quand, par la parole ou par l’écriture, nous avançons aujourd’hui quelques propositions aventureuses comme des instruments sanglants sur la blancheur clinique de la page, nous brisons ce système de détournement par l’oubli qui fait que chaque journée d’un homme l’éloigne davantage du centre coordinateur – du « nœud d’asphyxie centrale » – de sa propre pensée. « L’affirmation d’une vérité pressentie, si aléatoire soit-elle », dans laquelle Artaud voyait « toute la raison de(s) a vie », telles sont selon nous, la théorie et la pratique de toute poésie : celle qu’on écrit, celle qu’on lit et celle qu’on vit. La poésie n’est plus un concept suffisant pour définir l’aventure qui commence avec elle.

Alain Jouffroy





* * *



1. A.A., Préambule au vol. I des Œuvres complètes, p. 8.



2. « La Parole soufflée », in L’Écriture et la Différence, Éditions du Seuil, p. 290.





Correspondance

avec Jacques Rivière





I



JACQUES RIVIÈRE A ANTONIN ARTAUD



Le 1er mai 1923.

Monsieur,

Je regrette de ne pouvoir publier vos poèmes dans la Nouvelle Revue Française. Mais j’y ai pris assez d’intérêt pour désirer faire la connaissance de leur auteur. S’il vous était possible de passer à la revue un vendredi, entre quatre et six heures, je serais heureux de vous voir.

Recevez, je vous prie, Monsieur, l’assurance de mes sentiments les plus sympathiques.

Jacques Rivière.





ANTONIN ARTAUD A JACQUES RIVIÈRE



Le 5 juin 1923.

Monsieur,

Voulez-vous, au risque de vous importuner, me permettre de revenir sur quelques termes de notre conversation de cet après-midi.

C’est que la question de la recevabilité de ces poèmes est un problème qui vous intéresse autant que moi. Je parle, bien entendu, de leur recevabilité absolue, de leur existence littéraire.

Je souffre d’une effroyable maladie de l’esprit. Ma pensée m’abandonne à tous les degrés. Depuis le fait simple de la pensée jusqu’au fait extérieur de sa matérialisation dans les mots. Mots, formes de phrases, directions intérieures de la pensée, réactions simples de l’esprit, je suis à la poursuite constante de mon être intellectuel. Lors donc que je peux saisir une forme, si imparfaite soit-elle, je la fixe, dans la crainte de perdre toute la pensée. Je suis au-dessous de moi-même, je le sais, j’en souffre, mais j’y consens dans la peur de ne pas mourir tout à fait.

Tout ceci qui est très mal dit risque d’introduire une redoutable équivoque dans votre jugement sur moi.

C’est pourquoi par égard pour le sentiment central qui me dicte mes poèmes et pour les images ou tournures fortes que j’ai pu trouver, je propose malgré tout ces poèmes à l’existence. Ces tournures, ces expressions mal venues que vous me reprochez, je les ai senties et acceptées. Rappelez-vous : je ne les ai pas contestées. Elles proviennent de l’incertitude profonde de ma pensée. Bien heureux quand cette incertitude n’est pas remplacée par l’inexistence absolue dont je souffre quelquefois.

Ici encore je crains l’équivoque. Je voudrais que vous compreniez bien qu’il ne s’agit pas de ce plus ou moins d’existence qui ressortit à ce que l’on est convenu d’appeler l’inspiration, mais d’une absence totale, d’une véritable déperdition.

Voilà encore pourquoi je vous ai dit que je n’avais rien, nulle œuvre en suspens, les quelques choses que je vous ai présentées constituant les lambeaux que j’ai pu regagner sur le néant complet.

Il m’importe beaucoup que les quelques manifestations d’existence spirituelle que j’ai pu me donner à moi-même ne soient pas considérées comme inexistantes par la faute des taches et des expressions mal venues qui les constellent.

Il me semblait, en vous les présentant, que leurs défauts, leurs inégalités n’étaient pas assez criantes pour détruire l’impression d’ensemble de chaque poème.

Croyez bien, Monsieur, que je n’ai en vue aucun but immédiat ni mesquin, je ne veux que vider un problème palpitant.

Car je ne puis pas espérer que le temps ou le travail remédieront à ces obscurités ou à ces défaillances, voilà pourquoi je réclame avec tant d’insistance et d’inquiétude, cette existence même avortée. Et la question à laquelle je voudrais avoir réponse est celle-ci : Pensez-vous qu’on puisse reconnaître moins d’authenticité littéraire et de pouvoir d’action à un poème défectueux mais semé de beautés fortes qu’à un poème parfait mais sans grand retentissement intérieur ? J’admets qu’une revue comme la Nouvelle Revue Française exige un certain niveau formel et une grande pureté de matière, mais ceci enlevé, la substance de ma pensée est-elle donc si mêlée et sa beauté générale est-elle rendue si peu active par les impuretés et les indécisions qui la parsèment, qu’elle ne parvienne pas littérairement à exister ? C’est tout le problème de ma pensée qui est en jeu. Il ne s’agit pour moi de rien moins que de savoir si j’ai ou non le droit de continuer à penser, en vers ou en prose.

Je me permettrai un de ces prochains vendredis de vous faire hommage de la petite plaquette de poèmes que M. Kahnweiler vient de publier et qui a nom : Trie Trac du Ciel, ainsi que du petit volume des Contemporains : les Douze Chansons. Vous pourrez alors me communiquer votre appréciation définitive sur mes poèmes.

Antonin Artaud.





JACQUES RIVIÈRE A ANTONIN ARTAUD



Le 23 juin 1923.

Cher Monsieur,

J’ai lu attentivement ce que vous avez bien voulu soumettre à mon jugement et c’est en toute sincérité que je crois pouvoir vous rassurer sur les inquiétudes que trahissait votre lettre et dont j’étais si touché que vous me choisissiez pour confident. Il y a dans vos poèmes, je vous l’ai dit du premier coup, des maladresses et surtout des étrangetés déconcertantes. Mais elles me paraissent correspondre à une certaine recherche de votre part plutôt qu’à un manque de commandement sur vos pensées.

Évidemment (c’est ce qui m’empêche pour le moment de publier dans la Nouvelle Revue Française aucun de vos poèmes) vous n’arrivez pas en général à une unité suffisante d’impression. Mais j’ai assez l’habitude de lire les manuscrits pour entrevoir que cette concentration de vos moyens vers un objet poétique simple ne vous est pas du tout interdite par votre tempérament et qu’avec un peu de patience, même si ce ne doit être que par la simple élimination des images ou des traits divergents, vous arriverez à écrire des poèmes parfaitement cohérents et harmonieux.

Je serai toujours ravi de vous voir, de causer avec vous et de lire ce qu’il vous plaira de me soumettre. Dois-je vous renvoyer l’exemplaire que vous m’avez apporté ?

Je vous prie, cher Monsieur, d’agréer l’assurance de mes sentiments les plus sympathiques.

Jacques Rivière.





II



ANTONIN ARTAUD A JACQUES RIVIÈRE



Paris, le 29 janvier 1924.

Monsieur,

Vous êtes en droit de m’avoir oublié. Je vous avais fait dans le courant de mai dernier une petite confession mentale. Et je vous avais posé une question. Cette confession, voulez-vous me permettre de la compléter aujourd’hui, de la reprendre, d’aller jusqu’au bout de moi-même. Je ne cherche pas à me justifier à vos yeux, il m’importe peu d’avoir l’air d’exister en face de qui que ce soit. J’ai pour me guérir du jugement des autres toute la distance qui me sépare de moi. Ne voyez dans ceci, je vous prie, nulle insolence, mais l’aveu très fidèle, l’exposition pénible d’un douloureux état de pensée.

De votre réponse, je vous en ai voulu pendant ongtemps. Je m’étais donné à vous comme un cas mental, une véritable anomalie psychique, et vous me répondiez par un jugement littéraire sur des poèmes auxquels je ne tenais pas, auxquels je ne pouvais pas tenir. Je me flattais de n’avoir pas été compris de vous. Je m’aperçois aujourd’hui que je n’avais peut-être pas été assez explicite, et cela encore pardonnez-le-moi.

Je m’étais imaginé vous retenir sinon par le précieux de mes vers, du moins par la rareté de certains phénomènes d’ordre intellectuel, qui faisaient que justement ces vers n’étaient pas, ne pouvaient pas être autres, alors que j’avais en moi justement de quoi les amener à l’extrême bout de la perfection. Affirmation vaniteuse, j’exagère, mais à dessein.

Ma question était peut-être en effet spécieuse, mais c’est à vous que je la posais, à vous et à nul autre, à cause de la sensibilité extrême, de la pénétration presque maladive de votre esprit. Je me flattais de vous apporter un cas, un cas mental caractérisé, et, curieux comme je vous pensais de toute déformation mentale, de tous les obstacles destructeurs de la pensée, je pensais du même coup attirer votre attention sur la valeur réelle, la valeur initiale de ma pensée, et des productions de ma pensée.

Cet éparpillement de mes poèmes, ces vices de forme, ce fléchissement constant de ma pensée, il faut l’attribuer non pas à un manque d’exercice, de possession de l’instrument que je maniais, de développement intellectuel ; mais à un effondrement central de l’âme, à une espèce d’érosion, essentielle à la fois et fugace, de la pensée, à la non-possession passagère des bénéfices matériels de mon développement, à la séparation anormale des éléments de la pensée (l’impulsion à penser, à chacune des stratifications terminales de la pensée, en passant par tous les états, toutes les bifurcations de la pensée et de la forme).

Il y a donc un quelque chose qui détruit ma pensée ; un quelque chose qui ne m’empêche pas d’être ce que je pourrais être, mais qui me laisse, si je puis dire, en suspens. Un quelque chose de furtif qui m’enlève les mots que j’ai trouvés, qui diminue ma tension mentale, qui détruit au fur et à mesure dans sa substance la masse de ma pensée, qui m’enlève jusqu’à la mémoire des tours par lesquels on s’exprime et qui traduisent avec exactitude les modulations les plus inséparables, les plus localisées, les plus existantes de la pensée. Je n’insiste pas. Je n’ai pas à décrire mon état.

J’en voudrais dire seulement assez pour être enfin compris et cru de vous.

Et donc faites-moi crédit. Admettez, je vous prie, la réalité de ces phénomènes, admettez leur furtivité, leur répétition éternelle, admettez que cette lettre je l’eusse écrite avant aujourd’hui si je n’avais été dans cet état. Et voici donc encore une fois ma question :

Vous connaissez la subtilité, la fragilité de l’esprit ? Ne vous en ai-je pas dit assez pour vous prouver que j’ai un esprit qui littérairement existe, comme T. existe, ou E., ou S., ou M. Restituez à mon esprit le rassemblement de ses forces, la cohésion qui lui manque, la constance de sa tension, la consistance de sa propre substance. (Et tout cela objectivement est si peu.) Et dites-moi si ce qui manque à mes poèmes (anciens) ne leur serait pas restitué d’un seul coup ?

Croyez-vous que dans un esprit bien constitué le saisissement marche avec l’extrême faiblesse, et qu’on peut à la fois étonner et décevoir ? Enfin, si je juge très bien mon esprit, je ne peux juger les productions de mon esprit que dans la mesure où elles se confondent avec lui dans une espèce d’inconscience bienheureuse. Ce sera là mon critérium.

Je vous envoie donc pour terminer, je vous présente la dernière production de mon esprit. Relativement à moi elle ne vaut que peu de chose, quoique mieux tout de même que le néant. C’est un pis aller. Mais la question pour moi est de savoir s’il vaut mieux écrire cela ou ne rien écrire du tout.

La réponse à cela, c’est vous qui la ferez en acceptant ou en refusant ce petit essai. Vous le jugerez, vous, du point de vue de l’absolu. Mais je vous dirai que ce me serait une bien belle consolation de penser que, bien que n’étant pas tout moi-même, aussi haut, aussi dense, aussi large que moi, je peux encore être quelque chose. C’est pourquoi, Monsieur, soyez vraiment absolu. Jugez cette prose en dehors de toute question de tendance, de principes, de goût personnel, jugez-la avec la charité de votre âme, la lucidité essentielle de votre esprit, repensez-la avec votre cœur.

Elle indique probablement un cerveau, une âme qui existent, à qui une certaine place revient. En faveur de l’irradiation palpable de cette âme, ne l’écartez que si votre conscience de toutes ses forces proteste, mais si vous avez un doute, qu’il se résolve en ma faveur.

Je m’en remets à votre jugement.

Antonin Artaud.





POST-SCRIPTUM D’UNE LETTRE OU ÉTAIENT DISCUTÉES

CERTAINES THÈSES LITTÉRAIRES DE JACQUES RIVIÈRE




Vous me direz : pour donner un avis sur des questions semblables, il faudrait une autre cohésion mentale et une autre pénétration. Eh bien ! c’est ma faiblesse à moi et mon absurdité de vouloir écrire à tout prix, et m’exprimer.

Je suis un homme qui a beaucoup souffert de l’esprit, et à ce titre j’ai le droit de parler. Je sais comment ça se trafique là dedans. J’ai accepté une fois pour toutes de me soumettre à mon infériorité. Et cependant je ne suis pas bête. Je sais qu’il y aurait à penser plus loin que je ne pense, et peut-être autrement. J’attends, moi, seulement que change mon cerveau, que s’en ouvrent les tiroirs supérieurs. Dans une heure et demain peut-être j’aurai changé de pensée, mais cette pensée présente existe, je ne laisserai pas se perdre ma pensée.

A.A.





CRI




Le petit poète céleste

Ouvre les volets de son cœur.

Les cieux s’entrechoquent. L’oubli

Déracine la symphonie.





Palefrenier la maison folle

Qui te donne à garder des loups

Ne soupçonne pas les courroux

Qui couvent sous la grande alcôve

De la voûte qui pend sur nous.





Par conséquent silence et nuit

Muselez toute impureté

Le ciel à grandes enjambées

S’avance au carrefour des bruits.

L’étoile mange. Le ciel oblique

Ouvre son vol vers les sommets

La nuit balaye les déchets

Du repas qui nous contentait.





Sur terre marche une limace

Que saluent dix mille mains blanches

Une limace rampe à la place

Où la terre s’est dissipée.





Or des anges rentraient en paix

Que nulle obscénité n’appelle

Quand s’éleva la voix réelle

De l’esprit qui les appelait.





Le soleil plus bas que le jour

Vaporisait toute la mer.

Un rêve étrange et pourtant clair

Naquit sur la terre en déroute.





Le petit poète perdu

Quitte sa position céleste

Avec une idée d’outre-terre

Serrée sur son cœur chevelu.





*

Deux traditions se sont rencontrées.

Mais nos pensées cadenassées

N’avaient pas la place qu’il faut,

Expérience à recommencer.





A.A.





ANTONIN ARTAUD A JACQUES RIVIÈRE



Le 22 mars 1924.

Ma lettre méritait au moins une réponse. Renvoyez, Monsieur, lettres et manuscrits.

J’aurais voulu trouver quelque chose d’intelligent à vous dire, pour bien marquer ce qui nous sépare, mais inutile. Je suis un esprit pas encore formé, un imbécile : pensez de moi ce que vous voudrez.

Antonin Artaud.





JACQUES RIVIÈRE A ANTONIN ARTAUD



Paris, le 25 mars 1924.

Cher Monsieur,

Mais oui, je suis bien de votre avis, vos lettres méritaient une réponse ; je n’ai pas pu encore vous la donner : voilà tout. Excusez-moi, je vous prie.

Une chose me frappe : le contraste entre l’extraordinaire précision de votre diagnostic sur vous-même et le vague, ou, tout au moins, l’informité des réalisations que vous tentez.

J’ai eu tort sans doute, dans ma lettre de l’an dernier, de vouloir vous rassurer à tout prix : j’ai fait comme ces médecins qui prétendent guérir leurs patients en refusant de les croire, en niant l’étrangeté de leur cas, en les replaçant de force dans la normale. C’est une mauvaise méthode. Je m’en repens.

Même si je n’en avais pas d’autre témoignage, votre écriture tourmentée, chancelante, croulante, comme absorbée çà et là par de secrets tourbillons, suffirait à me garantir la réalité des phénomènes d’« érosion » mentale dont vous vous plaignez.

Mais comment y échappez-vous si bien quand vous tentez de définir votre mal ? Faut-il croire que l’angoisse vous donne cette force et cette lucidité qui vous manquent quand vous n’êtes pas vous-même en cause ? Ou bien est-ce la proximité de l’objet que vous travaillez à saisir qui vous permet tout à coup une prise si bien assurée ? En tout cas, vous arrivez, dans l’analyse de votre propre esprit, à des réussites complètes, remarquables, et qui doivent vous rendre confiance dans cet esprit même, puisque aussi bien l’instrument qui vous les procure c’est encore lui.

D’autres considérations peuvent aussi vous aider non pas peut-être à espérer la guérison, mais à prendre tout au moins votre mal en patience. Elles sont d’ordre général. Vous parlez en un endroit de votre lettre de la « fragilité de l’esprit ». Elle est surabondamment prouvée par les détraquements mentaux que la psychiatrie étudie et catalogue. Mais on n’a peut-être pas encore assez montré combien la pensée dite normale est le produit de mécanismes aventureux.

Que l’esprit existe par lui-même, qu’il ait une tendance à vivre de sa propre substance, qu’il se développe sur la personne avec une sorte d’égoïsme et sans s’inquiéter de la maintenir en accord avec le monde, c’est ce qui ne peut plus être, semble-t-il, de nos jours, contesté. Paul Valéry a mis en scène d’une façon merveilleuse cette autonomie, en nous, de la fonction pensante, dans sa fameuse Soirée avec M. Teste. Pris en lui-même, l’esprit est une sorte de chancre ; il se propage, il avance constamment dans tous les sens ; vous notez vous-même comme un de vos tourments « l’impulsion à penser, à chacune des stratifications terminales de la pensée » ; les débouchés de l’esprit sont en nombre illimité ; aucune idée ne le bloque ; aucune idée ne lui apporte fatigue et satisfaction ; même ces apaisements temporaires que trouvent par l’exercice nos fonctions physiques, lui sont inconnus. L’homme qui pense se dépense à fond. Romantisme à part, il n’y a pas d’autre issue à la pensée pure que la mort.

Il y a toute une littérature, – je sais qu’elle vous préoccupe autant qu’elle m’intéresse, – qui est le produit du fonctionnement immédiat et, si je puis dire, animal de l’esprit. Elle a l’aspect d’un vaste champ de ruines ; les colonnes qui s’y tiennent debout ne sont soutenues que par le hasard. Le hasard y règne, et une sorte de multitude morne. On peut dire qu’elle est l’expression la plus exacte et la plus directe de ce monstre que tout homme porte en lui, mais cherche d’habitude instinctivement à entraver dans les liens des faits et de l’expérience.

Mais, me direz-vous, est-ce bien là ce qu’il faut appeler la « fragilité de l’esprit » ? Tandis que je me plains d’une faiblesse, vous me peignez une autre maladie qui viendrait d’un excès de force, d’un trop-plein de puissance.

Voici ma pensée serrée d’un peu plus près : l’esprit est fragile en ceci qu’il a besoin d’obstacles, – d’obstacles adventices. Seul, il se perd, il se détruit. Il me semble que cette « érosion » mentale, que ces larcins intérieurs, que cette « destruction » de la pensée « dans sa substance » qui affligent le vôtre, n’ont d’autre cause que la trop grande liberté que vous lui laissez. C’est l’absolu qui le détraque. Pour se tendre, l’esprit a besoin d’une borne et que vienne sur son chemin la bienheureuse opacité de l’expérience. Le seul remède à la folie, c’est l’innocence des faits.

Dès que vous acceptez le plan mental, vous acceptez tous les troubles et surtout tous les relâchements de l’esprit. Si par pensée on entend création, comme vous semblez faire la plupart du temps, il faut à tout prix qu’elle soit relative ; on ne trouvera la sécurité, la constance, la force, qu’en engageant l’esprit dans quelque chose.

Je le sais : il y a une espèce d’ivresse dans l’instant de son émanation pure, dans ce moment où son fluide s’échappe directement du cerveau et rencontre une quantité d’espaces, une quantité d’étages et de plans où s’éployer. C’est cette impression toute subjective d’entière liberté, et même d’entière licence intellectuelle, que nos « surréalistes » ont essayé de traduire par le dogme d’une quatrième dimension poétique. Mais le châtiment de cet essor est tout près : l’universel possible se change en impossibilités concrètes ; le fantôme saisi trouve pour le venger vingt fantômes intérieurs qui nous paralysent, qui dévorent notre substance spirituelle.

Est-ce à dire que le fonctionnement normal de l’esprit doive consister dans une servile imitation du donné et que penser ne soit rien de plus que reproduire ? Je ne le crois pas ; il faut choisir ce qu’on veut « rendre » et que ce soit toujours quelque chose non seulement de défini, non seulement de connaissable, mais encore d’inconnu ; pour que l’esprit trouve toute sa puissance, il faut que le concret fasse fonction de mystérieux. Toute « pensée » réussie, tout langage qui saisit, les mots auxquels ensuite on reconnaît l’écrivain, sont toujours le résultat d’un compromis entre un courant d’intelligence qui sort de lui, et une ignorance qui lui advient, une surprise, un empêchement. La justesse d’une expression comporte toujours un reste d’hypothèse ; il faut que la parole ait frappé un objet sourd, et plus tôt que ne l’eût atteint la raison. Mais où l’objet, où l’obstacle manquent tout à fait, l’esprit continue, inflexible et débile ; et tout se désagrège dans une immense contingence.

Je vous juge peut-être à la fois d’un point de vue trop abstrait et avec des préoccupations trop personnelles : il me semble pourtant que votre cas s’explique en grande partie par les considérations auxquelles je viens de me livrer, un peu trop longuement, et qu’il rentre dans le schème général que j’ai essayé de tracer. Aussi longtemps que vous laissez votre force intellectuelle s’épancher dans l’absolu, elle est travaillée par des remous, ajourée par des impuissances, en butte à des souffles ravisseurs qui la désorganisent ; mais aussitôt que, ramené par l’angoisse à votre propre esprit, vous la dirigez sur cet objet prochain et énigmatique, elle se condense, s’intensifie, se rend utile et pénétrante et vous apporte des biens positifs, à savoir des vérités exprimées avec tout le relief qui peut les rendre communicables, accessibles aux autres, quelque chose donc qui dépasse vos souffrances, votre existence même, qui vous agrandit et vous consolide, qui vous donne la seule réalité que l’homme puisse raisonnablement espérer conquérir par ses propres forces, la réalité en autrui.

Je ne suis pas optimiste par système ; mais je refuse de désespérer de vous. Ma sympathie pour vous est très grande ; j’ai eu tort de vous laisser si longtemps sans nouvelles.

Je garde votre poème. Envoyez-moi tout ce que vous ferez.

Croyez, je vous prie, à mes sentiments les meilleurs.

Jacques Rivière.





III



ANTONIN ARTAUD A JACQUES RIVIÈRE



Paris, le 7 mai 1924.

Bien cher Monsieur,

Pour en revenir à une discussion déjà ancienne, il suffit de s’imaginer une minute que cette impossibilité de m’exprimer s’applique aux besoins les plus nécessaires de ma vie, à mes éventualités les plus urgentes, – et à la souffrance qui s’ensuit, pour comprendre que ce n’est pas faute d’acharnement, que je me renonce. Je suis en disponibilité de poésie. Il ne tient qu’à des circonstances fortuites et extérieures à mes possibilités réelles que je ne me réalise pas. Il me suffit que l’on croie que j’ai en moi des possibilités de cristallisation des choses, en des formes et avec les mots qu’il faudrait.

J’ai dû attendre tout ce temps d’être en situation de vous adresser ce mince billet qui est clair à défaut d’être bien écrit. Vous pouvez en tirer les conclusions qui s’imposent.

Une chose me demeure un peu obscure dans votre lettre : c’est l’utilisation que vous comptez faire du poème que je vous ai adressé. Vous avez mis le doigt sur un côté de moi-même ; la littérature proprement dite ne m’intéresse qu’assez peu, mais si par hasard vous jugiez bon de le publier, je vous en prie, envoyez-moi des épreuves, il m’importe beaucoup de changer deux ou trois mots.

Toutes mes bonnes pensées.

Antonin Artaud.





JACQUES RIVIÈRE A ANTONIN ARTAUD



Le 24 mai 1924.

Cher Monsieur,

Il m’est venu une idée à laquelle j’ai résisté quelque temps, mais qui décidément me séduit. Méditez-la à votre tour. Je souhaite qu’elle vous plaise. Elle est d’ailleurs encore à mettre au point.

Pourquoi ne publierions-nous pas la, ou les lettres que vous m’avez écrites ? Je viens de relire encore celle du 29 janvier, elle est vraiment tout à fait remarquable.

Il n’y aurait qu’un tout petit effort de transposition à faire. Je veux dire que nous donnerions au destinataire et au signataire des noms inventés. Peut-être pourrais-je rédiger une réponse sur les bases de celle que je vous ai envoyée, mais plus développée et moins personnelle. Peut-être aussi pourrions-nous introduire un fragment de vos poèmes ou de votre essai sur Uccello ? L’ensemble formerait un petit roman par lettres qui serait assez curieux.

Donnez-moi votre avis, et en attendant croyez-moi bien vôtre.



Jacques Rivière.





ANTONIN ARTAUD A JACQUES RIVIÈRE



25 mai 1924.

Cher Monsieur,

Pourquoi mentir, pourquoi chercher à mettre sur le plan littéraire une chose qui est le cri même de la vie, pourquoi donner des apparences de fiction à ce qui est fait de la substance indéracinable de l’âme, qui est comme la plainte de la réalité ? Oui, votre idée me plaît, elle me réjouit, elle me comble, mais à condition de donner à celui qui nous lira l’impression qu’il n’assiste pas à un travail fabriqué. Nous avons le droit de mentir, mais pas sur l’essence de la chose. Je ne tiens pas à signer les lettres de mon nom. Mais il faut absolument que le lecteur pense qu’il a entre les mains les éléments d’un roman vécu. Il faudrait publier mes lettres de la première à la dernière et remonter pour cela jusqu’au mois de juin 1923. Il faut que le lecteur ait en main tous les éléments du débat.

Un homme se possède par éclaircies, et même quand il se possède, il ne s’atteint pas tout à fait. Il ne réalise pas cette cohésion constante de ses forces sans laquelle toute véritable création est impossible. Cet homme cependant existe. Je veux dire qu’il a une réalité distincte et qui le met en valeur. Veut-on le condamner au néant sous le prétexte qu’il ne peut donner que des fragments de lui-même ? Vous-même ne le croyez pas et la preuve en est l’importance que vous attachez à ces fragments. J’avais depuis longtemps le projet de vous en proposer la réunion. Je n’osais pas le faire jusqu’ici et votre lettre répond à mon désir. C’est vous dire avec quelle satisfaction j’accueille l’idée que vous me proposez.

Je me rends parfaitement compte des arrêts et des saccades de mes poèmes, saccades qui touchent à l’essence même de l’inspiration et qui proviennent de mon indélébile impuissance à me concentrer sur un objet. Par faiblesse physiologique, faiblesse qui touche à la substance même de ce que l’on est convenu d’appeler l’âme et qui est l’émanation de notre force nerveuse coagulée autour des objets. Mais de cette faiblesse toute l’époque souffre. Ex. : Tristan Tzara, André Breton, Pierre Reverdy. Mais eux, leur âme n’est pas physiologiquement atteinte, elle ne l’est pas substantiellement, elle l’est dans tous les points où elle se joint avec autre chose, elle ne l’est pas hors de la pensée ; alors d’où vient le mal, est-ce vraiment l’air de l’époque, un miracle flottant dans l’air, un prodige cosmique et méchant, ou la découverte d’un monde nouveau, un élargissement véritable de la réalité ? Il n’en reste pas moins qu’ils ne souffrent pas et que je souffre, non pas seulement dans l’esprit, mais dans la chair et dans mon âme de tous les jours. Cette inapplication à l’objet qui caractérise toute la littérature, est chez moi une inapplication à la vie. Je puis dire, moi, vraiment, que je ne suis pas au monde, et ce n’est pas une simple attitude d’esprit. Mes derniers poèmes me paraissaient manifester un sérieux progrès. Sont-ils vraiment si impubliables dans leur totalité ? D’ailleurs peu importe, j’aime mieux me montrer tel que je suis, dans mon inexistence et dans mon déracinement. On en pourrait en tout cas publier des fragments importants. Je crois que la plupart des strophes prises en elles-mêmes sont bonnes. Le rassemblement seul en détruit la valeur. Vous choisirez vous-même ces fragments, vous classerez les lettres. Ici je ne suis plus juge. Mais ce à quoi je tiens principalement, c’est qu’une équivoque ne s’introduise pas sur la nature des phénomènes que j’invoque pour ma défense. Il faut que le lecteur croie à une véritable maladie et non à un phénomène d’époque, à une maladie qui touche à l’essence de l’être et à ses possibilités centrales d’expression, et qui s’applique à toute une vie.

Une maladie qui affecte l’âme dans sa réalité la plus profonde, et qui en infecte les manifestations. Le poison de l’être. Une véritable paralysie. Une maladie qui vous enlève la parole, le souvenir, qui vous déracine la pensée.

J’en ai dit assez je crois pour être compris, publiez cette dernière lettre. Je m’aperçois en terminant qu’elle pourra servir de mise au point et de conclusion au débat pour la partie qui me concerne.

Croyez, cher Monsieur, à mes sentiments de grande et affectueuse reconnaissance.

Antonin Artaud.





ANTONIN ARTAUD A JACQUES RIVIÈRE



6 juin 1924.

Cher Monsieur,



.....


Ma vie mentale est toute traversée de doutes mesquins et de certitudes péremptoires qui s’expriment en mots lucides et cohérents. Et mes faiblesses sont d’une contexture plus tremblante, elles sont elles-mêmes larvaires et mal formulées. Elles ont des racines vivantes, des racines d’angoisse qui touchent au cœur de la vie ; mais elles ne possèdent pas le désarroi de la vie, on n’y sent pas ce souffle cosmique d’une âme ébranlée dans ses bases. Elles sont d’un esprit qui n’aurait pas pensé sa faiblesse, sinon il la traduirait en mots denses et agissants. Et voilà, Monsieur, tout le problème : avoir en soi la réalité inséparable et la clarté matérielle d’un sentiment, l’avoir au point qu’il ne se peut pas qu’il ne s’exprime, avoir une richesse de mots, de tournures apprises et qui pourraient entrer en danse, servir au jeu ; et qu’au moment où l’âme s’apprête à organiser sa richesse, ses découvertes, cette révélation, à cette inconsciente minute où la chose est sur le point d’émaner, une volonté supérieure et méchante attaque l’âme comme un vitriol, attaque la masse mot-et-image, attaque la masse du sentiment, et me laisse, moi, pantelant comme à la porte même de la vie.

Et cette volonté, maintenant, supposez que j’en ressente physiquement le passage, qu’elle me secoue d’une électricité imprévue et soudaine, d’une électricité répétée. Supposez que chacun de mes instants pensés soit à de certains jours secoué de ces tornades profondes et que rien au dehors ne trahit. Et dites-moi si une œuvre littéraire quelconque est compatible avec de semblables états. Quel cerveau y résisterait ? Quelle personnalité ne s’y dissoudrait ? Si j’en avais seulement la force, je me paierais parfois le luxe de soumettre en pensée à la macération d’une douleur si pressante n’importe quel esprit en renom, n’importe quel vieux ou jeune écrivain qui produit, et dont la pensée naissante fait autorité, pour voir ce qu’il en resterait. Il ne faut pas trop se hâter de juger les hommes il faut leur faire crédit jusqu’à l’absurde, jusqu’à la lie. Ces œuvres hasardées qui vous semblent souvent le produit d’un esprit non encore en possession de lui-même, et qui ne se possédera peut-être jamais, qui sait quel cerveau elles cachent, quelle puissance de vie, quelle fièvre pensante que les circonstances seules ont réduits. Assez parlé de moi et de mes œuvres à naître, je ne demande plus qu’à sentir mon cerveau.

Antonin Artaud.





JACQUES RIVIÈRE A ANTONIN ARTAUD



Paris, le 8 juin 1924.

Cher Monsieur,

Peut-être me suis-je un peu indiscrètement substitué, avec mes idées, avec mes préjugés, à votre souffrance, à votre singularité. Peut-être ai-je bavardé, là où il eût fallu comprendre et plaindre. J’ai voulu vous rassurer, vous guérir. Cela vient sans doute de l’espèce de rage avec laquelle je réagis toujours, pour mon compte, dans le sens de la vie. Dans ma lutte pour vivre, je ne m’avouerai vaincu qu’en perdant le souffle même.

Vos dernières lettres, où le mot « âme », vient remplacer plusieurs fois le mot « esprit », éveillent en moi une sympathie plus grave encore, mais plus embarrassée, que les premières. Je sens, je touche une misère profonde et privée ; je reste en suspens devant des maux que je ne puis qu’entrevoir. Mais peut-être cette attitude interdite vous apportera-t-elle plus de secours et d’encouragement que mes précédentes ratiocinations.

Et pourtant ! Suis-je sans aucun moyen de comprendre vos tourments ? Vous dites « qu’un homme ne se possède que par éclaircies, et même quand il se possède, il ne s’atteint pas tout à fait ». Cet homme, c’est vous ; mais je peux vous dire que c’est moi aussi. Je ne connais rien qui ressemble à vos « tornades », ni à cette « volonté méchante » qui « du dehors attaque l’âme » et ses pouvoirs d’expression. Mais pour être plus générale, moins douloureuse, la sensation que j’ai parfois de mon infériorité à moi-même n’est pas moins nette.

Comme vous j’écarte, pour expliquer les alternatives par lesquelles je passe, le symbole commode de l’inspiration. Il s’agit de quelque chose de plus profond, de plus « substantiel », si j’ose détourner ce mot de son sens, qu’un bon vent qui me viendrait, ou non, du fond de l’esprit ; il s’agit de degrés que je parcours dans ma propre réalité. Non pas volontairement, hélas ! mais de façon purement accidentelle.

Il y a ceci de remarquable que le fait même de mon existence, comme vous le notez pour vous-même, ne fait à aucun moment pour moi l’objet d’un doute sérieux ; il me reste toujours quelque chose de moi, mais c’est bien souvent quelque chose de pauvre, de malhabile, d’infirme et presque de suspect. Je ne perds pas à ces moments toute idée de ma réalité complète ; mais quelquefois tout espoir de la reconquérir jamais. Elle est comme un toit au-dessus de moi qui resterait en l’air par miracle, et jusqu’auquel je ne verrais aucun moyen de me reconstruire.

Mes sentiments, mes idées – les mêmes qu’à l’habitude – passent en moi avec un petit air fantastique ; ils sont tellement affaiblis, tellement hypothétiques qu’ils ont l’air de faire partie d’une pure spéculation philosophique, ils sont encore là, pourtant, mais ils me regardent comme pour me faire admirer leur absence.

Proust a décrit les « intermittences du cœur » ; il faudrait maintenant décrire les intermittences de l’être.

Évidemment il y a, à ces évanouissements de l’âme, des causes physiologiques, qu’il est souvent assez facile de déterminer. Vous parlez de l’âme « comme de la coagulation de notre force nerveuse », vous dites qu’elle peut être « physiologiquement atteinte ». Je pense comme vous qu’elle est dans une grande dépendance du système nerveux. Pourtant ses crises sont si capricieuses qu’à certains moments je comprends qu’on soit tenté d’aller chercher, comme vous faites, l’explication mystique d’une « volonté méchante », acharnée du dehors à sa diminution.

En tout cas, c’est un fait, je crois, que toute une catégorie d’hommes est sujette à des oscillations du niveau de l’être. Combien de fois, nous plaçant machinalement dans une attitude psychologique familière, n’avons-nous pas découvert brusquement qu’elle nous dépassait, ou plutôt que nous lui étions devenus subrepticement inégaux ! Combien de fois notre personnage le plus habituel ne nous est-il pas apparu tout à coup factice, et même fictif, par l’absence des ressources spirituelles, ou « essentielles », qui devaient l’alimenter !

Où passe, et d’où revient notre être, que toute la psychologie jusqu’à nos jours a feint de considérer comme une constante ? C’est un problème à peu près insoluble, si l’on n’a pas recours à un dogme religieux, comme celui de la Grâce, par exemple. J’admire que notre âge (je pense à Pirandello, à Proust, chez qui il est implicite) ait osé le poser en lui laissant son point d’interrogation, en se bornant à l’angoisse.

« Une âme physiologiquement atteinte. » C’est un terrible héritage. Pourtant je crois que sous un certain rapport, sous le rapport de la clairvoyance, ce peut être aussi un privilège. Elle est le seul moyen que nous ayons de nous comprendre un peu, de nous voir, tout au moins. Qui ne connaît pas la dépression, qui ne se sent jamais l’âme entamée par le corps, envahie par sa faiblesse, est incapable d’apercevoir sur l’homme aucune vérité ; il faut venir en dessous, il faut regarder l’envers ; il faut ne plus pouvoir bouger, ni espérer, ni croire, pour constater. Comment distinguerons-nous nos mécanismes intellectuels ou moraux, si nous n’en sommes pas temporairement privés ? Ce doit être la consolation de ceux qui expérimentent ainsi à petits coups la mort qu’ils sont les seuls à savoir un peu comment la vie est faite.

Et puis « la macération d’une souffrance si pressante » empêche de s’élever en eux le ridicule nuage de la vanité. Vous m’écriviez : « J’ai pour me guérir du jugement des autres toute la distance qui me sépare de moi. » Telle est l’utilité de cette « distance » : elle « nous guérit du jugement des autres » ; elle nous empêche de rien faire pour le séduire, pour nous y accommoder ; elle nous conserve purs et, malgré les variations de notre réalité, elle nous assure un degré supérieur d’identité à nous-mêmes.

Bien entendu, la santé est le seul idéal admissible, le seul auquel ce que j’appelle un homme ait le droit d’aspirer ; mais quand elle est donnée d’emblée dans un être, elle lui cache la moitié du monde.

Je me suis laissé aller de nouveau, malgré moi, à vous réconforter, en essayant de vous montrer combien, même en matière d’existence, l’« état normal » peut être précaire. Je souhaite de tout mon cœur que les échelons que je décrivais vous soient accessibles, aussi bien dans la direction ascensionnelle que dans l’autre. Un moment de plénitude, d’égalité à vous-même, pourquoi, après tout, vous serait-il interdit, si déjà vous avez ce courage de le désirer. Il n’y a de péril absolu que pour qui s’abandonne ; il n’y a de mort complète que pour qui prend le goût de mourir.

Je vous prie de croire à ma profonde sympathie.

Jacques Rivière.





L’Ombilic des Limbes





Là où d’autres proposent des œuvres je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit.

La vie est de brûler des questions.

Je ne conçois pas d’œuvre comme détachée de la vie.

Je n’aime pas la création détachée. Je ne conçois pas non plus l’esprit comme détaché de lui-même. Chacune de mes œuvres, chacun des plans de moi-même, chacune des floraisons glacières de mon âme intérieure bave sur moi.

Je me retrouve autant dans une lettre écrite pour expliquer le rétrécissement intime de mon être et le châtrage insensé de ma vie, que dans un essai extérieur à moi-même, et qui m’apparaît comme une grossesse indifférente de mon esprit.

Je souffre que l’Esprit ne soit pas dans la vie et que la vie ne soit pas l’Esprit, je souffre de l’Esprit-organe, de l’Esprit-traduction, ou de l’Esprit-intimidation-des-choses pour les faire entrer dans l’Esprit.

Ce livre je le mets en suspension dans la vie, je veux qu’il soit mordu par les choses extérieures, et d’abord par tous les soubresauts en cisaille, toutes les cillations de mon moi à venir.

Toutes ces pages traînent comme des glaçons dans l’esprit. Qu’on excuse ma liberté absolue. Je me refuse à faire de différence entre aucune des minutes de moi-même. Je ne reconnais pas dans l’esprit de plan.

Il faut en finir avec l’Esprit comme avec la littérature. Je dis que l’Esprit et la vie communiquent à tous les degrés. Je voudrais faire un Livre qui dérange les hommes, qui soit comme une porte ouverte et qui les mène où ils n’auraient jamais consenti à aller, une porte simplement abouchée avec la réalité.

Et ceci n’est pas plus une préface à un livre, que les poèmes par exemple qui le jalonnent ou le dénombrement de toutes les rages du mal-être.

Ceci n’est qu’un glaçon aussi mal avalé.





Une grande ferveur pensante et surpeuplée portait mon moi comme un abîme plein. Un vent charnel et résonnant soufflait, et le soufre même en était dense. Et des radicelles infimes peuplaient ce vent comme un réseau de veines, et leur entrecroisement fulgurait. L’espace était mesurable et crissant, mais sans forme pénétrable. Et le centre était une mosaïque d’éclats, une espèce de dur marteau cosmique, d’une lourdeur défigurée, et qui retombait sans cesse comme un front dans l’espace, mais avec un bruit comme distillé. Et l’enveloppement cotonneux du bruit avait l’instance obtuse et la pénétration d’un regard vivant. Oui, l’espace rendait son plein coton mental où nulle pensée encore n’était nette et ne restituait sa décharge d’objets. Mais, peu à peu, la masse tourna comme une nausée limoneuse et puissante, une espèce d’immense influx de sang végétal et tonnant. Et les radicelles qui tremblaient à la lisière de mon œil mental, se détachèrent avec une vitesse de vertige de la masse crispée du vent. Et tout l’espace trembla comme un sexe que le globe du ciel ardent saccageait. Et quelque chose du bec d’une colombe réelle troua la masse confuse des états, toute la pensée profonde à ce moment se stratifiait, se résolvait, devenait transparente et réduite.

Et il nous fallait maintenant une main qui devînt l’organe même du saisir. Et deux ou trois fois encore la masse entière et végétale tourna, et chaque fois, mon œil se replaçait sur une position plus précise. L’obscurité elle-même devenait profuse et sans objet. Le gel entier gagnait la clarté.





Avec moi dieu-le-chien, et sa langue

qui comme un trait perce la croûte

de la double calotte en voûte

de la terre qui le démange.





Et voici le triangle d’eau

qui marche d’un pas de punaise,

mais qui sous la punaise en braise

se retourne en coup de couteau.





Sous les seins de la terre hideuse

dieu-la-chienne s’est retirée,

des seins de terre et d’eau gelée

qui pourrissent sa langue creuse.





Et voici la vierge-au-marteau,

pour broyer les caves de terre

dont le crâne du chien stellaire

sent monter l’horrible niveau.





Docteur,



Il y a un point sur lequel j’aurais voulu insister : c’est celui de l’importance de la chose sur laquelle agissent vos piqûres ; cette espèce de relâchement essentiel de mon être, cet abaissement de mon étiage mental, qui ne signifie pas comme on pourrait le croire une diminution quelconque de ma moralité (de mon âme morale) ou même de mon intelligence, mais si l’on veut, de mon intellectualité utilisable, de mes possibilités pensantes, et qui a plus à voir avec le sentiment que j’ai moi-même de mon moi, qu’avec ce que j’en montre aux autres.

Cette cristallisation sourde et multiforme de la pensée, qui choisit à un moment donné sa forme. Il y a une cristallisation immédiate et directe du moi au milieu de toutes les formes possibles, de tous les modes de la pensée.

Et maintenant, Monsieur le Docteur, que vous voilà bien au fait de ce qui en moi peut être atteint (et guéri par les drogues), du point litigieux de ma vie, j’espère que vous saurez me donner la quantité de liquides subtils, d’agents spécieux, de morphine mentale, capables d’exhausser mon abaissement, d’équilibrer ce qui tombe, de réunir ce qui est séparé, de recomposer ce qui est détruit.

Ma pensée vous salue.





PAUL LES OISEAUX

ou

LA PLACE DE L’AMOUR




Paolo Uccello est en train de se débattre au milieu d’un vaste tissu mental où il a perdu toutes les routes de son âme et jusqu’à la forme et à la suspension de sa réalité.

Quitte ta langue Paolo Uccello, quitte ta langue, ma langue, ma langue, merde, qui est-ce qui parle, où es-tu ? Outre, outre, Esprit, Esprit, feu, langues de feu, feu, feu, mange ta langue, vieux chien, mange sa langue, mange, etc. J’arrache ma langue.

OUI.

Pendant ce temps Brunelleschi et Donatello se déchirent comme des damnés. Le point pesant et soupesé du litige est toutefois Paolo Uccello, mais qui est sur un autre plan qu’eux.

Il y a aussi Antonin Artaud. Mais un Antonin Artaud en gésine, et de l’autre côté de tous les verres mentaux, et qui fait tous ses efforts pour se penser autre part que là (chez André Masson par exemple qui a tout le physique de Paolo Uccello, un physique stratifié d’insecte ou d’idiot, et pris comme une mouche dans la peinture, dans sa peinture qui en est par contre-coup stratifiée).

Et d’ailleurs c’est en lui (Antonin Artaud) que Uccello se pense, mais quand il se pense il n’est véritablement plus en lui, etc., etc. Le feu où ses glaces macèrent s’est traduit en un beau tissu.



Et Paolo Uccello continue la titillante opération de cet arrachement désespéré.



Il s’agit d’un problème qui s’est posé à l’esprit d’Antonin Artaud, mais Antonin Artaud n’a pas besoin de problème, il est déjà assez emmerdé par sa propre pensée, et entre autres faits de s’être rencontré en lui-même, et découvert mauvais acteur, par exemple, hier, au cinéma, dans Surcouf, sans encore que cette larve de Petit Paul vienne manger sa langue en lui.

Le théâtre est bâti et pensé par lui. Il a fourré un peu partout des arcades et des plans sur lesquels tous ses personnages se démènent comme des chiens.

Il y a un plan pour Paolo Uccello, et un plan pour Brunelleschi et Donatello, et un petit plan pour Selvaggia, la femme de Paolo.

Deux, trois, dix problèmes se sont entrecroisés tout d’un coup avec les zigzags de leurs langues spirituelles et tous les déplacements planétaires de leurs plans.



Au moment où le rideau se lève, Selvaggia est en train de mourir.

Paolo Uccello entre et lui demande comment elle va. La question a le don d’exaspérer Brunelleschi qui lacère l’atmosphère uniquement mentale du drame d’un poing matériel et tendu.



BRUNELLESCHI. – Cochon, fou.

PAOLO UCCELLO, éternuant trois fois. – Imbécile.



Mais d’abord décrivons les personnages. Donnons-leur une forme physique, une voix, un accoutrement.

Paul les Oiseaux a une voix imperceptible, une démarche d’insecte, une robe grop grande pour lui.

Brunelleschi, lui, a une vraie voix de théâtre sonore et bien en chair. Il ressemble au Dante.

Donatello est entre les deux : saint François d’Assise avant les Stigmates.

La scène se passe sur trois plans.

Inutile de vous dire que Brunelleschi est amoureux de la femme de Paul les Oiseaux. Il lui reproche entre autres choses de la laisser mourir de faim. Est-ce qu’on meurt de faim dans l’Esprit ?

Car nous sommes uniquement dans l’Esprit.

Le drame est sur plusieurs plans et à plusieurs faces, il consiste aussi bien dans la stupide question de savoir si Paolo Uccello finira par acquérir assez de pitié humaine pour donner à Selvaggia à manger, que de savoir lequel des trois ou quatre personnages se tiendra le plus longtemps à son plan.

Car Paolo Uccello représente l’Esprit, non pas précisément pur, mais détaché.

Donatello est l’Esprit surélevé. Il ne regarde déjà plus la terre, mais il y tient encore par les pieds.

Brunelleschi, lui, est tout à fait enraciné à la terre, et c’est terrestrement et sexuellement qu’il désire Selvaggia. Il ne pense qu’à coïter.

Paolo Uccello n’ignore pas cependant la sexualité, mais il la voit vitrée et mercurielle, et froide comme de l’éther.

Et quant à Donatello, il a fini de la regretter.

Paolo Uccello n’a rien dans sa robe. Il n’a qu’un pont à la place du cœur.

Il y a aux pieds de Selvaggia une herbe qui ne devrait pas être là.



Tout d’un coup Brunelleschi sent sa queue se gonfler, devenir énorme. Il ne peut la retenir et il s’en envole un grand oiseau blanc, comme du sperme qui se visse en tournant dans l’air.





Cher Monsieur,



Ne croyez-vous pas que ce serait maintenant le moment d’essayer de rejoindre le Cinéma avec la réalité intime du cerveau. Je vous communique quelques extraits d’un scénario auxquels j’aimerais beaucoup que vous fassiez accueil. Vous verrez que son plan mental, sa conception intérieure lui donne place dans le langage écrit. Et pour que la transition soit moins brutale, je le fais précéder de deux essais qui inclinent de plus en plus, – je veux dire qui, à mesure qu’ils se développent, – se répartissent en des images de moins en moins désintéressées.

Ce scénario est inspiré, quoique de loin, d’un livre certainement empoisonné, usé, mais je lui sais tout de même gré de m’avoir fait trouver des images. Et comme je ne raconte pas une histoire mais égrène simplement des images, on ne pourra pas m’en vouloir de n’en proposer que des morceaux. Je tiens d’ailleurs à votre disposition deux ou trois pages où j’essaie d’attenter à la surréalité, de lui faire rendre son âme, expirer son fiel merveilleux, dont on pourrait faire précéder le tout, et que je vous enverrai, si vous le voulez bien, prochainement.

Agréez, etc.





DESCRIPTION

D’UN ÉTAT PHYSIQUE




une sensation de brûlure acide dans les membres,

des muscles tordus et comme à vif, le sentiment d’être en verre et brisable, une peur, une rétraction devant le mouvement, et le bruit. Un désarroi inconscient de la marche, des gestes, des mouvements. Une volonté perpétuellement tendue pour les gestes les plus simples,

le renoncement au geste simple,

une fatigue renversante et centrale, une espèce de fatigue aspirante. Les mouvements à recomposer, une espèce de fatigue de mort, de la fatigue d’esprit pour une application de la tension musculaire la plus simple, le geste de prendre, de s’accrocher inconsciemment à quelque chose,

à soutenir par une volonté appliquée.

Une fatigue de commencement du monde, la sensation de son corps à porter, un sentiment de fragilité incroyable, et qui devient une brisante douleur,

un état d’engourdissement douloureux, une espèce d’engourdissement localisé à la peau, qui n’interdit aucun mouvement mais change le sentiment interne d’un membre, et donne à la simple station verticale le prix d’un effort victorieux.

Localisé probablement à la peau, mais senti comme la suppression radicale d’un membre, et ne présentant plus au cerveau que des images de membres filiformes et cotonneux, des images de membres lointains et pas à leur place. Une espèce de rupture intérieure de la correspondance de tous les nerfs.

Un vertige mouvant, une espèce d’éblouissement oblique qui accompagne tout effort, une coagulation de chaleur qui enserre toute l’étendue du crâne ou s’y découpe par morceaux, des plaques de chaleur qui se déplacent.

Une exacerbation douloureuse du crâne, une coupante pression des nerfs, la nuque acharnée à souffrir, des tempes qui se vitrifient ou se marbrent, une tête piétinée de chevaux.

Il faudrait parler maintenant de la décorporisation de la réalité, de cette espèce de rupture appliquée, on dirait, à se multiplier elle-même entre les choses et le sentiment qu’elles produisent sur notre esprit, la place qu’elles doivent prendre.

Ce classement instantané des choses dans les cellules de l’esprit, non pas tellement dans leur ordre logique, mais dans leur ordre sentimental, affectif

(qui ne se fait plus) :

les choses n’ont plus d’odeur, plus de sexe. Mais leur ordre logique aussi quelquefois est rompu à cause justement de leur manque de relent affectif. Les mots pourrissent à l’appel inconscient du cerveau, tous les mots pour n’importe quelle opération mentale, et surtout celles qui touchent aux ressorts les plus habituels, les plus actifs de l’esprit.





Un ventre fin. Un ventre de poudre ténue et comme en image. Au pied du ventre, une grenade éclatée.

La grenade déploie une circulation floconneuse qui monte comme des langues de feu, un feu froid.

La circulation prend le ventre et le retourne. Mais le ventre ne tourne pas.

Ce sont des veines de sang vineux, de sang mêlé de safran et de soufre, mais d’un soufre édulcoré d’eau.

Au-dessus du ventre sont visibles des seins. Et plus haut, et en profondeur, mais sur un autre plan de l’esprit, un soleil brûle, mais de telle sorte que l’on pense que ce soit le sein qui brûle. Et au pied de la grenade, un oiseau.

Le soleil a comme un regard. Mais un regard qui regarderait le soleil. Le regard est un cône qui se renverse sur le soleil. Et tout l’air est comme une musique figée, mais une vaste, profonde musique, bien maçonnée et secrète, et pleine de ramifications congelées.

Et tout cela, maçonné de colonnes, et d’une espèce de lavis d’architecte qui rejoint le ventre avec la réalité.

La toile est creuse et stratifiée. La peinture est bien enfermée dans la toile. Elle est comme un cercle fermé, une sorte d’abîme qui tourne, et se dédouble par le milieu. Elle est comme un esprit qui se voit et se creuse, elle est remalaxée et travaillée sans cesse par les mains crispées de l’esprit. Or, l’esprit sème son phosphore.

L’esprit est sûr. Il a bien un pied dans le monde. La grenade, le ventre, les seins, sont comme des preuves attestatoires de la réalité. Il y a un oiseau mort, il y a des frondaisons de colonnes. L’air est plein de coups de crayon, des coups de crayon comme des coups de couteau, comme des stries d’ongle magique. L’air est suffisamment retourné.

Et voici qu’il se dispose en cellules où pousse une graine d’irréalité. Les cellules se casent chacune à sa place, en éventail.

autour du ventre, en avant du soleil, au delà de l’oiseau, et autour de cette circulation d’eau soufrée.

Mais l’architecture est indifférente aux cellules, elle sustente et ne parle pas.

Chaque cellule porte un œuf où reluit quel germe ? Dans chaque cellule un œuf est né tout à coup. Il y a dans chacune un fourmillement inhumain mais limpide, les stratifications d’un univers arrêté.

Chaque cellule porte bien son œuf et nous le propose ; mais il importe peu à l’œuf d’être choisi ou repoussé.

Toutes les cellules ne portent pas d’œuf. Dans quelques-unes naît une spire. Et dans l’air une spire plus grosse pend, mais comme soufrée déjà ou encore de phosphore et enveloppée d’irréalité. Et cette spire a toute l’importance de la plus puissante pensée.

Le ventre évoque la chirurgie et la Morgue, le chantier, la place publique et la table d’opération. Le corps du ventre semble fait de granit, ou de marbre, ou de plâtre, mais d’un plâtre durcifié. Il y a une case pour une montagne. L’écume du ciel fait à la montagne un cerne translucide et frais. L’air autour de la montagne est sonore, pieux, légendaire, interdit. L’accès de la montagne est interdit. La montagne a bien sa place dans l’âme. Elle est l’horizon d’un quelque chose qui recule sans cesse. Elle donne la sensation de l’horizon éternel.

Et moi j’ai décrit cette peinture avec des larmes, car cette peinture me touche au cœur. J’y sens ma pensée se déployer comme dans un espace idéal, absolu, mais un espace qui aurait une forme introductible dans la réalité. J’y tombe du ciel.

Et chacune de mes fibres s’entr’ouvre et trouve sa place dans des cases déterminées. J’y remonte comme à ma source, j’y sens la place et la disposition de mon esprit. Celui qui a peint ce tableau est le plus grand peintre du monde. A André Masson, ce qui lui revient.





POÈTE NOIR


Poète noir, un sein de pucelle

te hante,

poète aigri, la vie bout

et la ville brûle,

et le ciel se résorbe en pluie,

ta plume gratte au cœur de la vie.





Forêt, forêt, des yeux fourmillent

sur les pignons multipliés ;

cheveux d’orage, les poètes

enfourchent des chevaux, des chiens.





Les yeux ragent, les langues tournent

le ciel afflue dans les narines

comme un lait nourricier et bleu ;

je suis suspendu à vos bouches

femmes, cœurs de vinaigre durs.





LETTRE

A MONSIEUR LE LÉGISLATEUR



DE LA LOI SUR LES STUPÉFIANTS





Monsieur le législateur,



Monsieur le législateur de la loi de 1916, agrémentée du décret de juillet 1917 sur les stupéfiants, tu es un con

Ta loi ne sert qu’à embêter la pharmacie mondiale sans profit pour l’étiage toxicomanique de la nation

parce que

1o Le nombre des toxicomanes qui s’approvisionnent chez le pharmacien est infime ;

2o Les vrais toxicomanes ne s’approvisionnent pas chez le pharmacien ;

3o Les toxicomanes qui s’approvisionnent chez le pharmacien sont tous des malades ;

4o Le nombre des toxicomanes malades est infime par rapport à celui des toxicomanes voluptueux ;

5o Les restrictions pharmaceutiques de la drogue ne gêneront jamais les toxicomanes voluptueux et organisés ;

6o Il y aura toujours des fraudeurs ;

7o Il y aura toujours des toxicomanes par vice de forme, par passion ;

8o Les toxicomanes malades ont sur la société un droit imprescriptible, qui est celui qu’on leur foute la paix. C’est avant tout une question de conscience.

La loi sur les stupéfiants met entre les mains de l’inspecteur-usurpateur de la santé publique le droit de disposer de la douleur des hommes ; c’est une prétention singulière de la médecine moderne que de vouloir dicter ses devoirs à la conscience de chacun. Tous les bêlements de la charte officielle sont sans pouvoir d’action contre ce fait de conscience : à savoir, que, plus encore que de la mort, je suis le maître de ma douleur. Tout homme est juge, et juge exclusif, de la quantité de douleur physique, ou encore de vacuité mentale qu’il peut honnêtement supporter.

Lucidité ou non lucidité, il y a une lucidité que nulle maladie ne m’enlèvera jamais, c’est celle qui me dicte le sentiment de ma vie physique1. Et si j’ai perdu ma lucidité, la médecine n’a qu’une chose à faire, c’est de me donner les substances qui me permettent de recouvrer l’usage de cette lucidité.

Messieurs les dictateurs de l’école pharmaceutique de France, vous êtes des cuistres rognés : il y a une chose que vous devriez mieux mesurer ; c’est que l’opium est cette imprescriptible et impérieuse substance qui permet de rentrer dans la vie de leur âme à ceux qui ont eu le malheur de l’avoir perdue.

Il y a un mal contre lequel l’opium est souverain et ce mal s’appelle l’Angoisse, dans sa forme mentale, médicale, physiologique, logique ou pharmaceutique, comme vous voudrez.

L’Angoisse qui fait les fous.

L’Angoisse qui fait les suicidés.

L’Angoisse qui fait les damnés.

L’Angoisse que la médecine ne connaît pas.

L’Angoisse que votre docteur n’entend pas.

L’Angoisse qui lèse la vie.

L’Angoisse qui pince la corde ombilicale de la vie.

Par votre loi inique vous mettez entre les mains de gens en qui je n’ai aucune espèce de confiance, cons en médecine, pharmaciens en fumier, juges en mal-façon, docteurs, sages-femmes, inspecteurs-doctoraux, le droit de disposer de mon angoisse, d’une angoisse en moi aussi fine que les aiguilles de toutes les boussoles de l’enfer.

Tremblements du corps ou de l’âme, il n’existe pas de sismographe humain qui permette à qui me regarde d’arriver à une évaluation de ma douleur plus précise, que celle, foudroyante, de mon esprit !

Toute la science hasardeuse des hommes n’est pas supérieure à la connaissance immédiate que je puis avoir de mon être. Je suis seul juge de ce qui est en moi.

Rentrez dans vos greniers, médicales punaises, et toi aussi, Monsieur le Législateur Moutonnier, ce n’est pas par amour des hommes que tu délires, c’est par tradition d’imbécillité. Ton ignorance de ce que c’est qu’un homme n’a d’égale que ta sottise à le limiter. Je te souhaite que ta loi retombe sur ton père, ta mère, ta femme, tes enfants, et toute ta postérité. Et maintenant avale ta loi.





* * *



1. Je sais assez qu’il existe des troubles graves de la personnalité, et qui peuvent même aller pour la conscience jusqu’à la perte de son individualité : la conscience demeure intacte mais ne se reconnaît plus comme s’appartenant (et ne se reconnaît plus à aucun degré).

Il y a des troubles moins graves, ou pour mieux dire moins essentiels, mais beaucoup plus douloureux et plus importants pour la personne, et en quelque sorte plus ruineux pour la vitalité, c’est quand la conscience s’approprie, reconnaît vraiment comme lui appartenant toute une série de phénomènes de dislocation et de dissolution de ses forces au milieu desquels sa matérialité se détruit.

Et c’est à ceux-là même que je fais allusion.

Mais il s’agit justement de savoir si la vie n’est pas plus atteinte par une décorporisation de la pensée avec conservation d’une parcelle de conscience, que par la projection de cette conscience dans un indéfinissable ailleurs avec une stricte conservation de la pensée. Il ne s’agit pas cependant que cette pensée joue à faux, qu’elle déraisonne, il s’agit qu’elle se produise, qu’elle jette des feux, même fous. Il s’agit qu’elle existe. Et je prétends, moi, entre autres, que je n’ai pas de pensée.

Mais ceci fait rire mes amis.

Et cependant !

Car je n’appelle pas avoir de la pensée, moi, voir juste et je dirai même penser juste, avoir de la pensée, pour moi, c’est maintenir sa pensée, être en état de se la manifester à soi-même et qu’elle puisse répondre à toutes les circonstances du sentiment et de la vie. Mais principalement se répondre à soi.

Car ici se place cet indéfinissable et trouble phénomène que je désespère de faire entendre à personne et plus particulièrement à mes amis (ou mieux encore, à mes ennemis, ceux qui me prennent pour l’ombre que je me sens si bien être ; – et ils ne pensent pas si bien dire, eux, ombres deux fois, à cause d’eux et à cause de moi).

Mes amis, je ne les ai jamais vus comme moi, la langue pendante, et l’esprit horriblement en arrêt.

Oui, ma pensée se connaît et elle désespère maintenant de s’atteindre. Elle se connaît, je veux dire qu’elle se soupçonne ; et en tout cas elle ne se sent plus. – Je parle de la vie physique, de la vie substantielle de la pensée (et c’est ici d’ailleurs que je rejoins mon sujet), je parle de ce minimum de vie pensante et à l’état brut, – non arrivée jusqu’à la parole, mais capable au besoin d’y arriver, – et sans lequel l’âme ne peut plus vivre, et la vie est comme si elle n’était plus. – Ceux qui se plaignent des insuffisances de la pensée humaine et de leur propre impuissance à se satisfaire de ce qu’ils appellent leur pensée, confondent et mettent sur le même plan erroné des états parfaitement différenciés de la pensée et de la forme, dont le plus bas n’est plus que parole tandis que le plus haut est encore esprit.

Si j’avais moi ce que je sais qui est ma pensée, j’eusse peut-être écrit l’Ombilic des Limbes, mais je l’eusse écrit d’une tout autre façon. On me dit que je pense parce que je n’ai pas cessé tout à fait de penser et parce que, malgré tout, mou esprit se maintient à un certain niveau et donne de temps en temps des preuves de son existence, dont on ne veut pas reconnaître qu’elles sont faibles et qu’elles manquent d’intérêt. Mais penser c’est pour moi autre chose que n’être pas tout à fait mort, c’est se rejoindre à tous les instants, c’est ne cesser à aucun moment de se sentir dans son être interne, dans la masse informulée de sa vie, dans la substance de sa réalité, c’est ne pas sentir en soi de trou capital, d’absence vitale, c’est sentir toujours sa pensée égale à sa pensée, quelles que soient par ailleurs les insuffisances de la forme qu’on est capable de lui donner Mais ma pensée à moi, en même temps qu’elle pèche par faiblesse, pèche aussi par quantité. Je pense toujours à un taux inférieur.





Les poètes lèvent des mains

où tremblent de vivants vitriols,

sur les tables de ciel idole

s’arc-boute, et le sexe fin





trempe une langue de glace

dans chaque trou, dans chaque place

que le ciel laisse en avançant.





Le sol est tout conchié d’âmes

et de femmes au sexe joli

dont les cadavres tout petits

dépapillotent leurs momies.





Il y a une angoisse acide et trouble, aussi puissante qu’un couteau, et dont l’écartèlement a le poids de la terre, une angoisse en éclairs, en ponctuation de gouffres, serrés et pressés comme des punaises, comme une sorte de vermine dure et dont tous les mouvements sont figés, une angoisse où l’esprit s’étrangle et se coupe lui-même, – se tue.

Elle ne consume rien qui ne lui appartienne, elle naît de sa propre asphyxie.

Elle est une congélation de la moelle, une absence de feu mental, un manque de circulation de la vie.

Mais l’angoisse opiumique a une autre couleur, elle n’a pas cette pente métaphysique, cette merveilleuse imperfection d’accent. Je l’imagine pleine d’échos, et de caves, de labyrinthes, de retournements ; pleine de langues de feu parlantes, d’yeux mentaux en action et du claquement d’une foudre sombre et remplie de raison.

Mais j’imagine l’âme alors bien centrée, et toutefois à l’infini divisible, et transportable comme une chose qui est. J’imagine l’âme sentante et qui à la fois lutte et consent, et fait tourner en tous sens ses langues, multiplie son sexe, – et se tue.

Il faut connaître le vrai néant effilé, le néant qui n’a plus d’organe. Le néant de l’opium a en lui comme la forme d’un front qui pense, qui a situé la place du trou noir.

Je parle moi de l’absence de trou, d’une sorte de souffrance froide et sans images, sans sentiment, et qui est comme un heurt indescriptible d’avortements.





LE JET DE SANG


LE JEUNE HOMME



Je t’aime et tout est beau.





LA JEUNE FILLE, avec un tremolo intensifié dans la voix.



Tu m’aimes et tout est beau.





LE JEUNE HOMME, sur un ton plus bas.



Je t’aime et tout est beau.





LA JEUNE FILLE, sur un ton encore plus bas que lui.



Tu m’aimes et tout est beau.





LE JEUNE HOMME, la quittant brusquement.



Je t’aime.





Un silence.

Mets-toi en face de moi.



LA JEUNE FILLE, même jeu, elle se met en face de lui.



Voilà.



LE JEUNE HOMME , sur un ton exalté, suraigu.

Je t’aime, je suis grand, je suis clair, je suis plein, je suis dense.



LA JEUNE FILLE, sur le même ton suraigu.

Nous nous aimons.





LE JEUNE HOMME

Nous sommes intenses. Ah que le monde est bien établi.



Un silence. On entend comme le bruit d’une immense roue qui tourne et dégage du vent. Un ouragan les sépare en deux.

A ce moment, on voit deux astres qui s’entrechoquent et une série de jambes de chair vivante qui tombent avec des pieds, des mains, des chevelures, des masques, des colonnades, des portiques, des temples, des alambics, qui tombent, mais de plus en plus lentement, comme s’ils tombaient dans du vide, puis trois scorpions l’un après l’antre, et enfin une grenouille, et un scarabée qui se dépose avec une lenteur désespérante, une lenteur à vomir.

LE JEUNE HOMME, criant de toutes ses forces.

Le ciel est devenu fou.



Il regarde le ciel.

Sortons en courant.

Il pousse la jeune fille devant lui.

Et entre un Chevalier du Moyen Age avec une armure énorme, et suivi d’une nourrice qui tient sa poitrine à deux mains, et souffle à cause de ses seins trop enflés.

LE CHEVALIER



Laisse là tes mamelles. Donne-moi mes papiers.





LA NOURRICE, poussant un cri suraigu.

Ah ! Ah ! Ah !





LE CHEVALIER



Merde, qu’est-ce qui te prend ?





LA NOURRICE



Notre fille, là, avec lui.





LE CHEVALIER



Il n’y a pas de fille, chut !





LA NOURRICE



Je te dis qu’ils se baisent.





LE CHEVALIER



Qu’est-ce que tu veux que ça me foute qu’ils se baisent.





LA NOURRICE



Inceste.





LE CHEVALIER



Matrone.





LA NOURRICE, plongeant les mains au fond de ses

poches qu’elle a aussi grosses que ses seins.



Souteneur.





Elle lui jette rapidement ses papiers.



LE CHEVALIER



Phiote, laisse-moi manger.





La nourrice s’enfuit.

Alors il se relève, et de l’intérieur de chaque papier il tire une énorme tranche de gruyère.

Tout à coup il tousse et s’étrangle.



LE CHEVALIER, la bouche pleine.



Ehp. Ehp. Montre-moi tes seins. Montre-moi tes seins. Où est-elle passée ?





Il sort en courant.

Le jeune homme revient.



LE JEUNE HOMME



J’ai vu, j’ai su, j’ai compris. Ici la place publique, le prêtre, le savetier, les quatre saisons, le seuil de l’église, la lanterne du bordel, les balances de la justice. Je n’en puis plus !



Un prêtre, un cordonnier, un bedeau, une maquerelle, un juge, une marchande des quatre-saisons, arrivent sur la scène comme des ombres.



LE JEUNE HOMME



Je l’ai perdue, rendez-la-moi.





TOUS, sur un ton différent.



Qui, qui, qui, qui.





LE JEUNE HOMME



Ma femme.



LE BEDEAU, très bedonnant.



Votre femme, psuif, farceur !





LE JEUNE HOMME



Farceur ! c’est peut-être la tienne !





LE BEDEAU, se frappant le front.



C’est peut-être vrai.





Il sort en courant.

Le prêtre se détache du groupe à son tour et passe son bras autour du cou du jeune homme.

LE PRÊTRE, comme au confessionnal.

A quelle partie de son corps faisiez-vous le plus souvent allusion ?





LE JEUNE HOMME



A Dieu.





Le prêtre décontenancé par la réponse prend immédiatement l’accent suisse.

LE PRÊTRE, avec l’accent suisse.

Mais ça ne se fait plus. Nous ne l’entendons pas de cette oreille. Il faut demander ça aux volcans, aux tremblements de terre. Nous autres on se repaît des petites saletés des hommes dans le confessionnal. Et voilà, c’est tout, c’est la vie.





LE JEUNE HOMME, très frappé.

Ah voilà, c’est la vie !

Eh bien tout fout le camp.





LE PRÊTRE, toujours avec l’accent suisse.



Mais oui.





A cet instant la nuit se fait tout d’un coup sur la scène. La terre tremble. Le tonnerre fait rage, avec des éclairs qui zigzaguent en tous sens, et dans les zigzags des éclairs on voit tous les personnages qui se mettent à courir, et s’embarrassent les uns dans les autres, tombent à terre, se relèvent encore et courent comme des fous.

A un moment donné une main énorme saisit la chevelure de la maquerelle qui s’enflamme et grossit à vue d’œil.



UNE VOIX GIGANTESQUE



Chienne, regarde ton corps !





Le corps de la maquerelle apparaît absolument nu et hideux sous le corsage et la jupe qui deviennent comme du verre.



LA MAQUERELLE



Laisse-moi, Dieu.





Elle mord Dieu au poignet. Un immense jet de sang lacère la scène, et on voit au milieu d’un éclair plus grand que les autres le prêtre qui fait le signe de la croix.

Quand la lumière se refait, tous les personnages sont morts et leurs cadavres gisent de toutes parts sur le sol. Il n’y a que le jeune homme et la maquerelle qui se mangent des yeux.

La maquerelle tombe dans les bras du jeune homme.



LA MAQUERELLE, dans un soupir et comme à l’extrême

pointe d’un spasme amoureux.



Racontez-moi comment ça vous est arrivé.





Le jeune homme se cache la tête dans les mains.

La nourrice revient portant la jeune fille sous son bras comme un paquet. La jeune fille est morte. Elle la laisse tomber à terre où elle s’écrase et devient plate comme une galette.

La nourrice n’a plus de seins. Sa poitrine est complètement plate.

A ce moment débouche le Chevalier qui se jette sur la nourrice, et la secoue véhémentement.



LE CHEVALIER, d’une voix terrible.



Où les as-tu mis ? Donne-moi mon gruyère.





LA NOURRICE, gaillardement.



Voilà.





Elle lève ses robes.

Le jeune homme veut courir mais il se fige comme une marionnette pétrifiée.



LE JEUNE HOMME, comme suspendu en l’air et d’une

voix de ventriloque.



Ne fais pas de mal à maman.





LE CHEVALIER



Maudite.





Il se voile la face d’horreur.

Alors une multitude de scorpions sortent de dessous les robes de la nourrice et se mettent à pulluler dans son sexe qui enfle et se fend, devient vitreux, et miroite comme un soleil.

Le jeune homme et la maquerelle s’enfuient comme des trépanés.



LA JEUNE FILLE, se relevant éblouie.



La vierge ! ah c’était ça qu’il cherchait.



Rideau.





Le Pèse-Nerfs





.....

J’ai senti vraiment que vous rompiez autour de moi l’atmosphère, que vous faisiez le vide pour me permettre d’avancer, pour donner la place d’un espace impossible à ce qui en moi n’était encore qu’en puissance, à toute une germination virtuelle, et qui devait naître, aspirée par la place qui s’offrait.

Je me suis mis souvent dans cet état d’absurde impossible, pour essayer de faire naître en moi de la pensée. Nous sommes quelques-uns à cette époque à avoir voulu attenter aux choses, créer en nous des espaces à la vie, des espaces qui n’étaient pas et ne semblaient pas devoir trouver place dans l’espace.

J’ai toujours été frappé de cette obstination de l’esprit à vouloir penser en dimensions et en espaces, et à se fixer sur des états arbitraires des choses pour penser, à penser en segments, en cristalloïdes, et que chaque mode de l’être reste figé sur un commencement, que la pensée ne soit pas en communication instante et ininterrompue avec les choses, mais que cette fixation et ce gel, cette espèce de mise en monuments de l’âme, se produise pour ainsi dire AVANT LA PENSÉE. C’est évidemment la bonne condition pour créer.

Mais je suis encore plus frappé de cette inlassable, de cette météorique illusion, qui nous souffle ces architectures déterminées, circonscrites, pensées, ces segments d’âme cristallisés, comme s’ils étaient une grande page plastique et en osmose avec tout le reste de la réalité. Et la surréalité est comme un rétrécissement de l’osmose, une espèce de communication retournée. Loin que j’y voie un amoindrissement du contrôle, j’y vois au contraire un contrôle plus grand, mais un contrôle qui, au lieu d’agir se méfie, un contrôle qui empêche les rencontres de la réalité ordinaire et permet des rencontres plus subtiles et raréfiées, des rencontres amincies jusqu’à la corde, qui prend feu et ne rompt jamais.

J’imagine une âme travaillée et comme soufrée et phosphoreuse de ces rencontres, comme le seul état acceptable de la réalité.

Mais c’est je ne sais pas quelle lucidité innommable, inconnue, qui m’en donne le ton et le cri et me les fait sentir à moi-même. Je les sens à une certaine totalité insoluble, je veux dire sur le sentiment de laquelle aucun doute ne mord. Et moi, par rapport à ces remuantes rencontres, je suis dans un état de moindre secousse, je voudrais qu’on imagine un néant arrêté, une masse d’esprit enfouie quelque part, devenue virtualité.





Un acteur on le voit comme à travers des cristaux.

L’inspiration à paliers.

Il ne faut pas trop laisser passer la littérature.





Je n’ai visé qu’à l’horlogerie de l’âme, je n’ai transcrit que la douleur d’un ajustement avorté.

Je suis un abîme complet. Ceux qui me croyaient capable d’une douleur entière, d’une belle douleur, d’angoisses remplies et charnues, d’angoisses qui sont un mélange d’objets, une trituration effervescente de forces et non un point suspendu

– avec pourtant des impulsions mouvementées, déracinantes, qui viennent de la confrontation de mes forces avec ces abîmes d’absolu offert,

(de la confrontation de forces au volume puissant)

et il n’y a plus que les abîmes volumineux, l’arrêt, le froid, –

ceux donc qui m’ont attribué plus de vie, qui m’ont pensé à un degré moindre de la chute du soi, qui m’ont cru plongé dans un bruit torturé, dans une noirceur violente avec laquelle je me battais,

– sont perdus dans les ténèbres de l’homme.





En sommeil, nerfs tendus tout le long des jambes.

Le sommeil venait d’un déplacement de croyance, l’étreinte se relâchait, l’absurde me marchait sur les pieds.





Il faut que l’on comprenne que toute l’intelligence n’est qu’une vaste éventualité, et que l’on peut la perdre, non pas comme l’aliéné qui est mort, mais comme un vivant qui est dans la vie et qui en sent sur lui l’attraction et le souffle (de l’intelligence, pas de la vie).

Les titillations de l’intelligence et ce brusque renversement des parties.

Les mots à mi-chemin de l’intelligence.

Cette possibilité de penser en arrière et d’invectiver tout à coup sa pensée.

Ce dialogue dans la pensée.

L’absorption, la rupture de tout.

Et tout à coup ce filet d’eau sur un volcan, la chute mince et ralentie de l’esprit.





Se retrouver dans un état d’extrême secousse, éclaircie d’irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel.





Penser sans rupture minime, sans chausse-trape dans la pensée, sans l’un de ces escamotages subits dont mes moelles sont coutumières comme postes-émetteurs de courants.

Mes moelles parfois s’amusent à ces jeux, se plaisent à ces jeux, se plaisent à ces rapts furtifs auxquels la tête de ma pensée préside.

Il ne me faudrait qu’un seul mot parfois, un simple petit mot sans importance, pour être grand, pour parler sur le ton des prophètes, un mot témoin, un mot précis, un mot subtil, un mot bien macéré dans mes moelles, sorti de moi, qui se tiendrait à l’extrême bout de mon être,

et qui, pour tout le monde, ne serait rien.

Je suis témoin, je suis le seul témoin de moi-même. Cette écorce de mots, ces imperceptibles transformations de ma pensée à voix basse, de cette petite partie de ma pensée que je prétends qui était déjà formulée, et qui avorte,

je suis seul juge d’en mesurer la portée.





Une espèce de déperdition constante du niveau normal de la réalité.





Sous cette croûte d’os et de peau, qui est ma tête, il y a une constance d’angoisses, non comme un point moral, comme les ratiocinations d’une nature imbécilement pointilleuse, ou habitée d’un levain d’inquiétudes dans le sens de sa hauteur, mais comme une (décantation)

à l’intérieur,

comme la dépossession de ma substance vitale,

comme la perte physique et essentielle

(je veux dire perte du côté de l’essence)

d’un sens.





Un impouvoir à cristalliser inconsciemment, le point rompu de l’automatisme à quelque degré que ce soit.





Le difficile est de bien trouver sa place et de retrouver la communication avec soi. Le tout est dans une certaine floculation des choses, dans le rassemblement de toute cette pierrerie mentale autour d’un point qui est justement à trouver.

Et voilà, moi, ce que je pense de la pensée :

CERTAINEMENT L’INSPIRATION EXISTE.

Et il y a un point phosphoreux où toute la réalité se retrouve, mais changée, métamorphosée, – et par quoi ?? – un point de magique utilisation des choses. Et je crois aux aérolithes mentaux, à des cosmogonies individuelles.





Savez-vous ce que c’est que la sensibilité suspendue, cette espèce de vitalité terrifique et scindée en deux, ce point de cohésion nécessaire auquel l’être ne se hausse plus, ce lieu menaçant, ce lieu terrassant.





Chers Amis,



Ce que vous avez pris pour mes œuvres n’était que les déchets de moi-même, ces raclures de l’âme que l’homme normal n’accueille pas.

Que mon mal depuis lors ait reculé ou avancé, la question pour moi n’est pas là, elle est dans la douleur et la sidération persistante de mon esprit.

Me voici de retour à M…, où j’ai retrouvé la sensation d’engourdissement et de vertige, ce besoin brusque et fou de sommeil, cette perte soudaine de mes forces avec un sentiment de vaste douleur, d’abrutissement instantané.





En voilà un dans l’esprit duquel aucune place ne devient dure, et qui ne sent pas tout à coup son âme à gauche, du côté du cœur. En voilà un pour qui la vie est un point, et pour qui l’âme n’a pas de tranches, ni l’esprit de commencements.





Je suis imbécile, par suppression de pensée, par mal-formation de pensée, je suis vacant par stupéfaction de ma langue.

Mal-formation, mal-agglomération d’un certain nombre de ces corpuscules vitreux, dont tu fais un usage si inconsidéré. Un usage que tu ne sais pas, auquel tu n’as jamais assisté.

Tous les termes que je choisis pour penser sont pour moi des TERMES au sens propre du mot, de véritables terminaisons, des aboutissants de mes

mentales, de tous les états que j’ai fait subir à ma pensée. Je suis vraiment LOCALISÉ par mes termes, et si je dis que je suis LOCALISÉ par mes termes, c’est que je ne les reconnais pas comme valables dans ma pensée. Je suis vraiment paralysé par mes termes, par une suite de terminaisons. Et si AILLEURS que soit en ces moments ma pensée, je ne peux que la faire passer par ces termes, si contradictoires à elle-même, si parallèles, si équivoques qu’ils puissent être, sous peine de m’arrêter à ces moments de penser.





Si l’on pouvait seulement goûter son néant, si l’on pouvait se bien reposer dans son néant, et que ce néant ne soit pas une certaine sorte d’être mais ne soit pas la mort tout à fait.

Il est si dur de ne plus exister, de ne plus être dans quelque chose. La vraie douleur est de sentir en soi se déplacer sa pensée. Mais la pensée comme un point n’est certainement pas une souffrance.

J’en suis au point où je ne touche plus à la vie, mais avec en moi tous les appétits et la titillation insistante de l’être. Je n’ai plus qu’une occupation, me refaire.





Il me manque une concordance des mots avec la minute de mes états.

« Mais c’est normal, mais à tout le monde il manque des mots, mais vous êtes trop difficile avec vous-même, mais à vous entendre il n’y parait pas, mais vous vous exprimez parfaitement en français, mais vous attachez trop d’importance à des mots. »

Vous êtes des cons, depuis l’intelligent jusqu’au mince, depuis le perçant jusqu’à l’induré, vous êtes des cons, je veux dire que vous êtes des chiens, je veux dire que vous aboyez au dehors, que vous vous acharnez à ne pas comprendre. Je me connais, et cela me suffit, et cela doit suffire, je me connais parce que je m’assiste, j’assiste à Antonin Artaud.

– Tu te connais, mais nous te voyons, nous voyons bien ce que tu fais.

– Oui, mais vous ne voyez pas ma pensée.

A chacun des stades de ma mécanique pensante, il y a des trous, des arrêts, je ne veux pas dire, comprenez-moi bien, dans le temps, je veux dire dans une certaine sorte d’espace (je me comprends) ; je ne veux pas dire une pensée en longueur, une pensée en durée de pensées, je veux dire UNE pensée, une seule, et une pensée EN INTÉRIEUR ; mais je ne veux pas dire une pensée de Pascal, une pensée de philosophe, je veux dire la fixation contournée, la sclérose d’un certain état. Et attrape !

Je me considère dans ma minutie. Je mets le doigt sur le point précis de la faille, du glissement inavoué. Car l’esprit est plus reptilien que vous-même, Messieurs, il se dérobe comme les serpents, il se dérobe jusqu’à attenter à nos langues, je veux dire à les laisser en suspens.

Je suis celui qui a le mieux senti le désarroi stupéfiant de sa langue dans ses relations avec la pensée. Je suis celui qui a le mieux repéré la minute de ses plus intimes, de ses plus insoupçonnables glissements. Je me perds dans ma pensée en vérité comme on rêve, comme on rentre subitement dans sa pensée. Je suis celui qui connaît les recoins de la perte.





Toute l’écriture est de la cochonnerie.

Les gens qui sortent du vague pour essayer de préciser quoi que ce soit de ce qui se passe dans leur pensée, sont des cochons.

Toute la gent littéraire est cochonne, et spécialement celle de ce temps-ci.

Tous ceux qui ont des points de repère dans l’esprit, je veux dire d’un certain côté de la tête, sur des emplacements bien localisés de leur cerveau, tous ceux qui sont maîtres de leur langue, tous ceux pour qui les mots ont un sens, tous ceux pour qui il existe des altitudes dans l’âme, et des courants dans la pensée, ceux qui sont esprit de l’époque, et qui ont nommé ces courants de pensée, je pense à leurs besognes précises, et à ce grincement d’automate que rend à tous vents leur esprit,

– sont des cochons.

Ceux pour qui certains mots ont un sens, et certaines manières d’être, ceux qui font si bien des façons, ceux pour qui les sentiments ont des classes et qui discutent sur un degré quelconque de leurs hilarantes classifications, ceux qui croient encore à des « termes », ceux qui remuent des idéologies ayant pris rang dans l’époque, ceux dont les femmes parlent si bien et ces femmes aussi qui parlent si bien et qui parlent des courants de l’époque, ceux qui croient encore à une orientation de l’esprit, ceux qui suivent des voies, qui agitent des noms, qui font crier les pages des livres,

– ceux-là sont les pires cochons.

Vous êtes bien gratuit, jeune homme !

Non, je pense à des critiques barbus.

Et je vous l’ai dit : pas d’œuvres, pas de langue, pas de parole, pas d’esprit, rien.

Rien, sinon un beau Pèse-Nerfs.

Une sorte de station incompréhensible et toute droite au milieu de tout dans l’esprit.

Et n’espérez pas que je vous nomme ce tout, en combien de parties il se divise, que je vous dise son poids, que je marche, que je me mette à discuter sur ce tout, et que, discutant, je me perde et que je me mette ainsi sans le savoir à PENSER, – et qu’il s’éclaire, qu’il vive, qu’il se pare d’une multitude de mots, tous bien frottés de sens, tous divers, et capables de bien mettre au jour toutes les attitudes, toutes les nuances d’une très sensible et pénétrante pensée.

Ah ces états qu’on ne nomme jamais, ces situations éminentes d’âme, ah ces intervalles d’esprit, ah ces minuscules ratées qui sont le pain quotidien de mes heures, ah ce peuple fourmillant de données, – ce sont toujours les mêmes mots qui me servent et vraiment je n’ai pas l’air de beaucoup bouger dans ma pensée, mais j’y bouge plus que vous en réalité, barbes d’ânes, cochons pertinents, maîtres du faux verbe, trousseurs de portraits, feuilletonnistes, rez-de-chaussée, herbagistes, entomologistes, plaie de ma langue.

Je vous l’ai dit, que je n’ai plus ma langue, ce n’est pas une raison pour que vous persistiez, pour que vous vous obstiniez dans la langue.

Allons, je serai compris dans dix ans par les gens qui feront aujourd’hui ce que vous faites. Alors on connaîtra mes geysers, on verra mes glaces, on aura appris à dénaturer mes poisons, on décélera mes jeux d’âmes.

Alors tous mes cheveux seront coulés dans la chaux, toutes mes veines mentales, alors on percevra mon bestiaire, et ma mystique sera devenue un chapeau. Alors on verra fumer les jointures des pierres, et d’arborescents bouquets d’yeux mentaux se cristalliseront en glossaires, alors on verra choir des aérolithes de pierre, alors on verra des cordes, alors on comprendra la géométrie sans espaces, et on apprendra ce que c’est que la configuration de l’esprit, et on comprendra comment j’ai perdu l’esprit.

Alors on comprendra pourquoi mon esprit n’est pas là, alors on verra toutes les langues tarir, tous les esprits se dessécher, toutes les langues se racornir, les figures humaines s