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La Forge de tenebre vol.1

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Catégories:
Année:
2014
Editeur::
La Forge de Ténèbres 1
Langue:
french
ISBN 10:
2915159653
ISBN 13:
9782915159653
Collection:
Les Porteurs de Lumière 1
Fichier:
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Oliver Johnson


LA FORGE DE TÉNÈBRES

Volume 1



Les Porteurs de lumière

Tome I





Traduit de l’anglais

par Guillaume Le Pennec

Éditions : MNÉMOS

Collection : ICARES

Titre original : The Forging of the Shadows

ISBN : 2-915159-65-3





à Caroline





Chapitre 1

À l’ombre du mont Superstition


Une passe montagneuse. Les pics en surplomb étaient des vieillards aux épaules tombantes et aux sommets chauves, sans la moindre trace de végétation. D’antiques éboulis s’accrochaient aux flancs des montagnes sous des contreforts fracturés. Le sentier, que l’on ne distinguait que grâce aux piles de cailloux érigées en cairns, s’avançait à travers le désert rocheux et lunaire en direction d’un pic lointain et menaçant. Un soleil rouge et gibbeux était suspendu dans les cieux, sa partie inférieure perdue dans les brumes d’un ciel de mauves et de bleus. La lumière avait l’éclat rouge du crépuscule, bien qu’on ne fût qu’en milieu d’après-midi.

Une qualité bien particulière de silence régnait en ces lieux, comme sur nombre de sites solitaires et haut perchés ; un silence si intense et si omniprésent qu’il semblait acquérir une substance, une forme, et devenir les montagnes et le ciel pour mieux les remplir d’un bourdonnement à peine audible. Le moindre son paraissait triplement magnifié : un aigle planait au milieu des courants d’air chaud et son cri unique ne fit que conférer plus de présence et d’épaisseur au silence bourdonnant.

Puis des mouvements et des bruits supplémentaires vinrent défier le mutisme rocheux. Plus loin en contrebas, le sentier serpentait au milieu des rochers en se frayant un chemin griffu jusqu’au sommet de la passe. Un caillou glissa hors de son sommeil et dévala la pente en trébuchant avant de s’immobiliser pour un nouveau millénaire de repos. Puis, tel un petit scarabée voûté doté d’une carapace trop grande pour lui, un homme fit son apparition sur le chemin, tirant un chariot à main derrière lui. L’engin était aussi gros que lui et donnait l’impression d’être habité d’une volonté p; ropre, sautant et renâclant sur le sol accidenté.

L’homme, affligé d’une forte claudication, progressait lentement. La peau de son crâne chauve était tachetée, aussi vieille, semblait-il, que les rochers constellés de lichen de la passe. Il chantait, d’une voix haletante et discordante, la voix aiguë d’un vieillard. Le chant ne faisait que quatre lignes, qu’il répétait encore et encore, au rythme de ses pas affaiblis.



« Aussi blanche que blanche la chevelure sur ta tête,

Tes yeux s’enflamment comme le feu.

Ô seigneur de lumière, d’amour, de vie,

Protège-moi en cette heure. »



Il s’arrêta, le visage levé vers le soleil rouge, les dents serrées de douleur, comme s’il prenait soudain conscience du silence terrifiant qui régnait sur l’endroit et de la faiblesse de sa voix face à un tel adversaire. Le silence remplit rapidement l’espace minuscule occupé par sa chanson. Le vieil homme se remit hâtivement en route, la sueur perlant sur son front.

Il s’appelait Zacharias. Il aurait vécu sa soixantième année à partir de l’été suivant, mais ce soixantième anniversaire lui semblait aussi loin que le pic vers lequel il progressait si lentement et si péniblement. Cela faisait huit heures qu’il marchait et il s’était à présent bien avancé dans les montagnes de feu. À midi, il avait laissé derrière lui les plateaux désolés des marais, cinq heures après avoir quitté la cité. Depuis lors, il n’avait progressé qu’en côte, sur un terrain de plus en plus escarpé à flanc de montagne. Comme il grimpait, le chariot s’était mis à peser lourdement sur ses bras fatigués. À présent, sa conscience ne faisait plus qu’un avec sa lutte contre le chariot et la douleur brûlante de ses membres. Seul l’hymne lui faisait du bien, soutenant son état de quasi-transe et la nécessité toute puissante de placer un pied devant l’autre.

Il ne s’était pas attendu à survivre à ces huit dernières heures. Le fait qu’il soit encore là tenait pratiquement du miracle, miracle qu’il devait à la divinité dont il chantait les louanges : Reh, seigneur de la lumière, du soleil, dieu de la Flamme et des cohortes flamboyantes du second avènement. Tant que le soleil brillait, même faiblement, au-dessus de la terre mourante, il avait une chance de vivre. Il baissa le regard sur ses pieds ; chaque pas le rapprochant de sa destination était un petit triomphe de la volonté, une minuscule raison de se réjouir. Au coucher du soleil, si Reh le voulait bien, il serait peut-être encore en vie. Au prix d’un miracle, il pourrait même avoir atteint alors le sommet de la passe menant vers le mont Superstition.

Un bruit de rochers dévalant la pente en surplomb lui annonça que les bénédictions de Reh venaient de prendre fin. Sa voix s’éteignit et il releva les yeux. Il avait atteint un goulet étroit entre deux rochers accrochés de manière précaire sur les parois de la montagne : l’endroit parfait pour une embuscade. Le passage était occupé par deux hommes. L’un était immense, presque un géant, l’autre petit et mince. Tous deux arboraient une barbe mal taillée et des cheveux attachés à l’aide de haillons. Leurs jambes étaient exposées et leurs manches relevées sur des bras aux muscles sinueux qui semblaient faits de bois plutôt que de chair. Le grand tenait une épée, la soupesant de la main comme s’il s’agissait d’un simple bâton plutôt qu’une lame d’acier de plusieurs livres. Son énorme main bougeait à peine à chaque fois qu’il la lançait en l’air avant de la rattraper. Le petit homme se contentait d’un poignard incurvé et d’un sourire menaçant ; il semblait être le chef.

Zacharias considéra les armes : elles suffiraient largement pour sceller le sort d’un vieil homme sans défense. Oubliant son hymne, il laissa les poignées du chariot retomber au sol, avec un soupir. Sa femme Saman, dont il transportait la dépouille dans le chariot, avait cru en Reh. En réalité, il n’avait chanté l’hymne qu’en hommage à sa mémoire. À présent cela n’avait plus d’importance. Plus aucun dieu ne pourrait le sauver, désormais.

Le plus massif des deux hommes descendit lentement le long du chemin. Il faisait plus de deux mètres. Sa peau était d’un blanc osseux et sa chevelure rouge feu. Ils étaient nombreux les hommes comme lui sur les terres de l’ancien Empire : des mulâtres descendants de ceux qui avaient bâti Thrull, la cité que Zacharias venait de quitter. Les deux bandits y avaient sans doute habité un jour, mais ils s’étaient enfuis quand leur monde avait pris fin, sept ans auparavant. Zacharias fronça le nez tandis que l’homme se rapprochait : l’odeur âcre du géant était pire que celle d’un enclos à cochons. L’homme ignora Zacharias et se pencha au-dessus du chariot en fouillant d’un air méprisant parmi les chiffons et les ballots de tissu qui se trouvaient à l’intérieur. Il trouva presque immédiatement le coffre. Ses yeux se posèrent sur sa large serrure métallique avant de se tourner vers Zacharias. Le vieil homme rencontra un regard éteint, sans émotion : un intellect dont on avait soufflé la flamme.

— Y a quoi là-dedans ? demanda-t-il en pointant le coffre du doigt.

Sa voix évoquait des cailloux qu’on aurait frottés l’un contre l’autre.

Zacharias leva les yeux sur le flanc de la montagne : la pointe enneigée du mont Superstition luisait dans le ciel pourpre. Il songea à la vie qu’il était sur le point de perdre, mais il n’avait aucun regret : il avait fait ce qu’il devait faire.

Le petit homme avait rejoint son comparse :

— T’es sourd en plus d’être stupide ? demanda-t-il en repoussant Zacharias contre le chariot.

Le vieil homme rebondit contre l’engin avant de tomber à genoux en se frottant l’épaule à l’endroit où il avait heurté le chariot. La douleur n’importait guère, songea-t-il, puisqu’il serait bientôt mort.

Mort, et ses ossements emportés par les aigles sacrés jusqu’au soleil où Reh le tiendrait entre ses mains ardentes jusqu’à la fin des temps.

Le colosse était occupé à sortir le coffre du chariot avec l’expression stupéfaite d’un enfant qui a découvert un puzzle. Zacharias ressentit un pincement d’angoisse. Le coffre contenait les cendres de sa femme décédée : il avait prévu de les répandre quelque part là-haut dans les montagnes. Le vent aurait fait le reste, les aurait emportées jusqu’aux cieux. Le coffre contenait aussi une cassette accueillant une boucle de ses cheveux. Les voleurs allaient-ils la piétiner dans la poussière, l’enterrer ? Les oiseaux de Reh pourraient-ils en retrouver jusqu’à la dernière mèche noire ? Zacharias eut une vision de Saman au Dernier Jour, ressuscitée sans les magnifiques boucles en cascade qui avaient fait sa joie et sa fierté.

— N’y touchez pas, supplia-t-il en se relevant avec peine.

Le petit homme n’eut aucun mal à contrer ses tentatives de reprendre le coffre d’une main.

— C’est notre jour, Birbran, lança-t-il. Le vieil usurier nous a apporté son or.

Son sourire révéla ses incisives jaunes. Il s’approcha si près de Zacharias que celui-ci put humer l’alcool qui alourdissait son souffle.

— Combien y a-t-il là-dedans, sac d’os ? Cent pièces d’or ? Deux cents ?

Ses yeux descendirent vers le torse du vieillard. Zacharias suivit la direction de son regard. Sa cape s’était ouverte tandis qu’il partait en arrière pour heurter le chariot, révélant la clef rouillée attachée à une cordelette de chanvre qui reposait sur son maillot de corps.

— Et qu’est-ce que c’est que ça ?

L’homme tendit la main et agrippa la cordelette. Il l’arracha au cou de Zacharias d’une traction brutale. Le vieil homme tomba au sol en toussant et porta la main vers la marque rouge qui lui balafrait à présent le cou. Le voleur examina la clef puis fit un signe de tête à Birbran. Celui-ci souleva le coffre hors du chariot et le déposa en équilibre instable sur le rebord de bois. Le petit homme fit glisser la clef dans la serrure de cuivre. Le géant le fixait, l’air stupidement fasciné, tandis qu’il agitait légèrement la clef à la recherche du pêne.

Zacharias se mit péniblement à genoux, son corps agité par les spasmes d’une quinte de toux. Il leva faiblement la main pour tenter d’arrêter les bandits mais fut récompensé par un coup de pied vicieux du plus petit, qui l’envoya bouler contre la roue du chariot. Il ne pouvait rien faire : incapable de regarder, il détourna les yeux en direction des pics au loin.

C’est alors qu’il vit la silhouette. Elle était debout sur les rochers au-dessus de lui, là où les voleurs s’étaient tenus, la forme de son corps découpée par-dessus le soleil, le visage plongé dans une ombre épaisse. Une silhouette de haute taille, efflanquée. Des robes orange et rouges s’agitaient dans la brise glacée. Les couleurs d’un prêtre de Reh. Zacharias eut le temps de remarquer qu’il y avait quelque chose d’étrange au sujet du visage et des mains de l’homme, après quoi celui-ci sortit de l’ombre des rochers pour émerger au milieu des rayons du soleil de l’après-midi.

Zacharias hoqueta et eut un brusque mouvement de recul qui le fit percuter les genoux du petit homme. Le bandit se retourna vers lui, les yeux luisants de rage.

— Maudit sois-tu, espèce…

Il s’interrompit brutalement. Lui aussi fixait la silhouette sur le chemin au-dessus d’eux.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? réussit-il à siffler.

Birbran se retourna, surpris par la peur perceptible dans la voix de son partenaire. Lorsqu’il vit l’homme à son tour, il poussa un grognement bestial de surprise.

Zacharias avait déjà eu l’espace d’un battement de cœur pour analyser la vision sortie du soleil. Un visage de cauchemar, de rêves malsains, bien plus terribles que tous les costumes de sorcières à deux nez ou de cyclopes monstrueux des acteurs de théâtre. Un visage qui n’était qu’approximativement humain.

Un démon du dieu de la Flamme était parmi eux, son visage une masse enchevêtrée de tissu cicatriciel et de tourbillons de chair noire, rouge et jaune. Le nez n’était qu’une fente creuse à partir de laquelle un tunnel de chair noirci par les flammes plongeait vers la gorge. Les dents étaient exposées par un rictus dénué de lèvres auquel s’accrochaient encore des restes de chair, avec des éclats d’os brillant au niveau des mâchoires. Les orbites étaient des puits aveugles qui semblaient aspirer la lumière.

Zacharias agrippa le flanc du chariot et se releva jusqu’à être à moitié debout. Mais il s’immobilisa, comme paralysé. Derrière lui, les voleurs avaient fait un pas en arrière. Le coffre en équilibre instable tomba au sol avec un bruit sourd.

Il y eut un instant de silence. Puis la vision, qui avait examiné la scène d’un mouvement de ses yeux évidés, s’avança en pleine lumière. C’est alors que Zacharias réalisa que le visage n’était en réalité qu’un masque. Mais quel masque ! Un artisan avait longuement travaillé à en sculpter le bois, à peindre chaque détail avec un tel soin que la moindre cicatrice de cette masse de chair torturée semblait hurler sa douleur.

Le temps s’était suspendu. On n’entendait plus que les cris de l’aigle dans les hauteurs montagneuses.

Le plus petit des deux voleurs fut le premier à reprendre ses esprits :

— C’est rien qu’un masque, dit-il en chuchotant, bien que ce fut inutile – le prêtre était si près qu’il l’entendait forcément. Fais-lui la peau, Birbran !

Sa voix manquait de conviction.

Le géant était en train de se faire sa propre opinion. Ses petits yeux examinèrent le prêtre. Le masque de l’homme atteignait à peine le niveau de son torse, mais même Birbran pouvait sentir la menace animale qui semblait émaner de derrière ce visage de bois. Il avait entendu parler d’hommes de ce genre, des sorciers sauvages, des fugitifs comme lui, qui exerçaient leurs pouvoirs sans pitié ni scrupules. Mais sept ans de survie difficile dans les montagnes désertes – sept ans à manger des coyotes du désert et des œufs d’oiseaux sauvages, à vivre à la dure entre les rares caravanes d’esclaves qui traversaient la région – avaient fait de lui un homme désespéré. Suffisamment désespéré pour tuer le prêtre et le vieillard pour le contenu du coffre, quel qu’il soit.

Ses traits épais formèrent une expression de dégoût tandis qu’il se forçait à regarder une nouvelle fois le masque. Il fit un pas en avant, rassuré par le poids du fer usé de son épée au creux de sa main gigantesque. Le prêtre et lui n’étaient plus séparés que d’une dizaine de mètres, mais Birbran n’alla pas plus loin. Jusque-là, les bras du prêtre avaient reposé le long de ses flancs, mais au moment où Birbran s’était avancé, ils s’étaient brusquement redressés, paume vers l’extérieur. Birbran eut un bref instant pour remarquer que l’homme portait d’étranges gants, des gantelets de cuir des doigts desquels dépassaient des tiges de métal, avant que l’air devant les gants ne se mette à trembler et à miroiter, comme si la porte d’un four s’était soudain ouverte.

L’instant d’avant, les membres du géant baignaient dans la fraîcheur de l’air des montagnes mais il sentit soudain une chaleur intense, bouillante, le long de son bras armé. Il baissa les yeux : les poils roux étaient en train de friser et de noircir, puis sa peau commença à roussir et à se couvrir de cloques. Il sentit l’odeur âcre de la chair en train de brûler au moment même où la douleur atteignait son cerveau, et lança un hurlement d’agonie. L’épée lui tomba des mains. Il chancela en arrière avant de se retourner et de s’enfuir en courant aussi vite que sa lourde carrure le lui permettait.

Son ami fixa la silhouette en fuite du géant, puis revint vers le prêtre. Les gants de l’homme étaient à présent tournés vers lui. Cela suffit : il tourna les talons pour suivre le colosse. Son pied glissa sur un schiste instable et le bandit s’affala à terre. Il se releva en hâte et descendit le flanc de montagne aussi vite que possible.

Les bandits ne furent bientôt plus que des points minuscules bondissant au bas d’éboulis, au loin. Le son des cailloux dérangés par leur course effrénée ricocha le long de la passe pendant environ une minute avant de s’éteindre enfin.

Zacharias n’avait pas bougé. Il était resté comme cloué à côté du chariot pendant la fuite des bandits. Ses yeux revinrent se poser sur le prêtre. Les orbites noires du masque semblèrent l’attirer dans le vide qui les habitait. Il n’y avait nul répit : la source de sa mort venait simplement d’être échangée pour une autre. Les quelques pièces d’or qu’il possédait fourniraient un motif suffisant : le prêtre allait le tuer. Il se demandait comment cela allait arriver, car l’homme ne portait aucune arme. Avec un sort, ou bien à mains nues ? Le prêtre n’avait pas bougé – sa tête masquée était légèrement inclinée tandis qu’il examinait ses gants, les tournant dans un sens puis dans l’autre, comme si le pouvoir qu’ils avaient libéré l’étonnait d’une manière ou d’une autre. Les yeux de Zacharias aussi fixaient les gantelets. Ils étaient faits de cuir durci et dotés de griffes métalliques à leurs extrémités. Il était facile de les imaginer en train de déchiqueter et d’arracher, telles des serres. De fines arêtes de métal partaient des extrémités jusqu’aux poignets, où elles disparaissaient sous les plis des robes rouges et orange. Les arêtes s’élargissaient au niveau des articulations en une sorte de squelette externe de la main. Zacharias vit les lignes de métal se contracter, tirant les doigts vers le haut pour leur donner plus encore la forme de griffes. Puis le prêtre s’avança dans sa direction.

Le moment est arrivé, songea Zacharias, qui ferma les yeux et adressa une prière silencieuse à Reh.

Il entendit des cailloux rouler sur le chemin tandis que le prêtre approchait. Puis plus rien, excepté le cri répété de l’aigle et le sifflement du vent parmi les rochers.

Zacharias entrouvrit les yeux. Le prêtre se tenait à présent à côté de lui. Sa respiration était lourde au travers des fentes du nez de son masque et les griffes menaçantes de ses gantelets ajustaient délicatement l’une des fines lanières de cuir qui maintenaient en place le visage de cauchemar. L’homme avait légèrement détourné le regard pour contempler la vue en contrebas. Une portion de son cou était visible entre le col de sa cape et le masque : une masse de tissu cicatriciel blanc et de zébrures livides.

Zacharias détourna le regard en frissonnant, en proie à un terrible soupçon.

Bien que la mort fut si près, son regard suivit involontairement celui du prêtre, en direction de la ville qu’il s’était juré de ne plus jamais contempler.

L’immense vallée s’étendait sous leurs pieds, au creux des chaînes montagneuses qui l’encerclaient. En contrebas, la route zigzaguait à flanc de montagne, disparaissant derrière une crête pour réapparaître loin en dessous, au milieu de l’étendue plate des marais, simple ligne blanche s’enfonçant droit au cœur de la brume grise qui s’étalait dans la plaine.

— Est-on loin de la ville ? demanda le prêtre d’une voix neutre.

Sa voix était impersonnelle, désincarnée sous le bois et la laque du masque. Il s’était tourné en parlant, révélant à nouveau pleinement toute l’horreur du masque. Zacharias ne pouvait détourner le regard. Il perçut des mouvements d’yeux au sein des orbites sombres.

— La ville ? répéta-t-il, troublé.

— Y en aurait-il plus d’une dans la plaine ?

Il y avait une pointe d’irritation dans sa voix. Zacharias s’empressa de secouer la tête.

— Non, dit-il en reprenant ses esprits et en pointant du doigt vers l’horizon. Voyez, là-bas, c’est Thrull.

Le prêtre se pencha en avant, suivant des yeux la direction indiquée par le doigt tremblant de Zacharias. Juste à l’endroit où la route disparaissait dans la brume au centre de la plaine, on pouvait distinguer les contours d’un éperon de granit qui s’élevait des terres alentour. Même à cette distance, il était possible de deviner les silhouettes mal définies de bâtiments accrochés au sommet et aux parois de l’éperon rocheux.

Le prêtre émit un grognement de satisfaction et fit un pas en avant dans la direction indiquée.

Les mots s’échappèrent de la bouche de Zacharias avant qu’il n’ait pu les arrêter :

— Vous n’allez quand même pas là-bas, si ?

Le prêtre se figea avant de se retourner. Les puits ténébreux de ses yeux examinèrent le vieil homme de la tête aux pieds.

— Et pourquoi non ? demanda-t-il d’une voix creuse.

Le vieillard hésita. Il regrettait ses paroles. Mais le prêtre avait sauvé, puis épargné, sa vie. Il se devait de l’avertir.

— Personne ne veut se rendre à Thrull… C’est un endroit mauvais, dit-il avec maladresse.

Le prêtre eut un reniflement amusé.

— Quel endroit ne l’est pas ? L’Empire tout entier tombe en ruine.

Zacharias secoua vigoureusement la tête en signe de dénégation :

— Non, Thrull est pire… bien pire.

— C’est-à-dire ?

Zacharias déglutit péniblement. Il avait du mal à trouver ses mots :

— S’il existait un endroit où les morts sont plus heureux que les vivants, cet endroit serait Thrull, réussit-il à expliquer.

Le prêtre avait fait un pas de plus dans sa direction.

— Dis-m’en plus, souffla-t-il.

Tandis qu’il s’approchait, la peur revint. Mais Zacharias tenta de contrôler les tremblements qu’il sentait monter dans sa voix. Il prit une profonde inspiration.

— Il y a sept ans, il y a eu une immense bataille dans la plaine. Les prêtres de Iss l’ont remportée…

Mais avant qu’il n’ait pu se lancer dans son récit, le prêtre avait levé une main griffue pour lui intimer le silence.

— Je sais tout cela… parle-moi des événements plus récents.

Réduit au silence pendant si longtemps, Zacharias libéra soudain un véritable torrent de paroles :

— Donc vous savez qui règne là-bas à présent ? Ce qu’il a apporté avec lui au sein de Thrull ?

Le silence du prêtre l’encouragea à continuer.

— Alors le reste est facile à imaginer. De jour, vous pouvez vous déplacer librement, mais de nuit il vous faut vous enfermer chez vous. Et même alors, vous ne serez pas en sûreté… (Il hésita en ravalant la bile qui lui était montée à la gorge.) Ils ont eu ma femme. Ils l’ont prise, une nuit. Je l’ai retrouvée sur le seuil au matin. D’une pâleur de glace. Je l’ai aidée à rentrer mais elle s’est contentée de me fixer avec ses yeux cernés de noir. Et puis je les ai vues, les marques de morsure sur son cou, sa chair trépidante de fièvre. Ses yeux pleins de haine et de douleur, comme si elle allait se mettre à griffer et à frapper à tout moment… (Sa voix se brisa tandis qu’il se souvenait.) Je l’ai attachée sur le lit. Puis je suis allé chercher le prêtre, l’un des vôtres c’est-à-dire, un prêtre de la Flamme. Il m’a dit qu’il n’y avait qu’une chose à faire. J’ai attendu dehors tandis…

Zacharias se recroquevilla sur lui-même, laissant son récit en suspens. Son cœur était glacé. Il cligna des yeux pour chasser les larmes avant de continuer.

— Ses cendres sont dans le coffre. Ses cheveux aussi. Elle avait des cheveux magnifiques…

Il baissa la tête.

— Continue, dit le prêtre à voix basse.

— Qu’y a-t-il à ajouter ? Chaque nuit de chaque année, enfermés dans nos maisons, et les vampires hurlant et jurant au-dehors, faisant crisser leurs ongles sur le bois de la porte, ou sur les volets. La moindre porte, la moindre fenêtre, la moindre cheminée, toutes barricadées pour les empêcher d’entrer. Et pourtant ils se sont emparés de nous, quand nous nous y attendions le moins. Si un jour vous preniez le risque de marcher dans l’ombre, ils étaient là, des centaines, à attendre que vous vous écartiez de la lumière du soleil.

— Alors pourquoi être restés si longtemps ?

Le vieillard embrassa les montagnes désertiques du regard.

— Il n’y avait nulle part ailleurs où aller, excepté en traversant le marais et les montagnes, ce qui revient à mourir.

— Pourtant te voilà en train de le faire.

Zacharias secoua la tête :

— Je suis vieux, je m’attends à mourir. Ceux qui sont plus jeunes ont encore de l’espoir ; ils s’y accrochent en priant pour que le monde reprenne ses esprits.

Il tourna le regard vers la cité sur la plaine.

— Cela n’arrivera jamais : Thrull est une cité des morts. C’est pour cela que je voyage, prêtre. Et, avec la bénédiction de Reh, j’atteindrai le mont Superstition à la tombée de la nuit.

Le prêtre leva les yeux vers les pics montagneux en hochant lentement la tête.

— Oui, tu pourrais y arriver, avec la bénédiction du dieu. Mais sois prudent : il y a de nombreux ennemis entre ici et Surrenland.

Le vieil homme sourit.

— Vous en trouverez plus encore là où vous allez. Mais je vous remercie.

— Va en paix, dans ce cas, répondit le prêtre en se tournant vers le sentier.

— Vous y allez malgré tout ?

Pour la dernière fois, le prêtre se retourna vers lui :

— Il le faut.

Le vieil homme secoua la tête :

— Chaque jour, de plus en plus de vos frères prêtres sont embarqués ; ils vous tueront si vous allez là-bas.

Le prêtre se mit à rire, un son creux et sauvage :

— Vieil homme, c’est exactement la raison pour laquelle je dois y aller : pour rétablir l’équilibre.

Il se détourna et entreprit de descendre le flanc de la montagne. Ses sandales soulevaient de petits nuages de poussière le long du sentier.

Zacharias le regarda partir. En son for intérieur, le soulagement le disputait à la pitié. La silhouette dégingandée se fit de plus en plus petite jusqu’à ressembler à une minuscule fourmi rouge et orange arpentant la montagne, loin en contrebas. Puis le prêtre atteignit la crête derrière laquelle la route disparaissait et les immenses plaines maussades parurent l’avaler, comme un crapaud engouffre un insecte coloré.

Zacharias secoua la tête. Ce jour était un jour miraculeux. Il avait survécu huit heures de plus que ce dont il aurait pu rêver. Une fois le coffre replacé à l’intérieur du chariot, il pourrait même vivre quelques heures supplémentaires. Le soir venu, il pourrait avoir atteint la passe à l’ombre du mont Superstition. Chaque pas le rapprochait d’un endroit où il serait en sécurité. Ce qui n’était pas le cas du prêtre, songea-t-il tout en déposant le coffre dans le chariot.

Il se tourna vers la plaine. Déjà, celle-ci semblait s’obscurcir, prendre les couleurs de la fin de l’après-midi. Déjà, les faibles rayons du soleil avaient cessé de réchauffer la terre et l’air était froid.

— La Flamme vous accompagne, murmura-t-il.

Après quoi il souleva les poignées de son chariot et reprit sa pénible progression vers la liberté.





Chapitre 2

« Restez loin des ombres »


Il avait fallu au prêtre l’essentiel des trois heures précédant le coucher du soleil pour atteindre la ville. Durant cette période, il ne s’était arrêté qu’une fois, brièvement, sur la chaussée traversant les marais. La route était déserte et il avait eu le loisir d’examiner la ville devant lui. Depuis les montagnes, les falaises granitiques de Thrull n’avaient semblé constituer qu’une moucheture insignifiante au milieu des plaines maussades. Mais à présent, elles s’élevaient loin au-dessus de sa tête, hautes de plus de trois cents mètres. D’énormes murs-rideaux, composés du même granité que les falaises, plongeaient dans l’ombre la partie inférieure de la ville. Mais, plus en hauteur, les toitures se rassemblaient en grappe sur les pentes escarpées.

Tout au sommet de la montagne de granité, les tours noires de la citadelle intérieure et le faîte des pyramides jumelles de la ville se découpaient sur le ciel délavé de la fin d’après-midi. De celle dédiée à Reh, dieu de la Lumière, jaillissait un épais panache de fumée dégagé par le brasier sacrificiel. De celle d’Iss, dieu des Vers et de la Mort, rien n’émanait.

Lumière et Mort, éternelles opposées. Autrefois les deux factions avaient réussi à coexister paisiblement. Mais depuis que le soleil avait commencé à mourir, tout avait changé. Les frères s’étaient retournés l’un contre l’autre ; persécutions, guerres et massacres s’en étaient ensuivis à travers tout l’Empire. Mais il n’y avait nul endroit pire que celui-ci : Thrull. Sept ans s’étaient écoulés depuis le jour qui avait vu la mort de cinquante mille hommes, y compris son maître, Manichee.

Le prêtre fit ce qu’il avait évité de faire jusqu’à présent : il détourna les yeux de la cité dans la direction d’un petit monticule situé à une cinquantaine de mètres sur sa droite, dans les marais. Même dans la lumière ténue de la fin d’après-midi, le monticule luisait d’un éclat blanc contrastant avec le vert et le brun foncé du marais. Les mousses et le lichen couvraient déjà la moitié inférieure de ses quinze mètres de hauteur. Mais, même à cette distance, il était facile de voir de quoi il était constitué : empilements sur empilements de crânes humains, les têtes de ceux qui avaient perdu la vie durant la bataille de Thrull, à présent nettoyées de toute chair. Le seigneur Faran ne laisserait aucun visiteur oublier les événements de ce jour maudit, sept ans auparavant. Et pourtant, bien que cinquante mille hommes soient tombés, le prêtre n’en connaissait qu’un : Manichee.

On affirmait que la tête de Manichee avait été placée au sommet de la pyramide. Le prêtre se tordit le cou mais le faîte du monticule était trop loin pour qu’il puisse distinguer quoi que ce soit. À cette distance, toutes les grimaces d’ivoire semblaient identiques : offrandes consacrées à Iss, le dieu de la Mort.

Il baissa rapidement sa tête masquée et se remit en route d’un pas vif et saccadé tout en ramenant son capuchon sur son visage. Mais tandis qu’il approchait de la cité, les morts de la terrible bataille lui furent remis en mémoire. À une centaine de mètres des portes de la ville, la surface de la voie, jusque-là en terre battue, devenait incrustée de pierres blanches. On aurait dit de la craie, mais le prêtre savait qu’il n’en était rien. Les os des morts avaient été dispersés sur les dernières longueurs de la route devant le portail. Sept années de trafic les avaient pulvérisés en morceaux ou réduits en poussière, mais le prêtre aperçut plusieurs humérus et fémurs qui hérissaient les deux côtés de la chaussée, tels des piquants de porc-épic. Il accéléra l’allure, broyant les fragments blanchâtres sous ses semelles. Il finit par atteindre le pont enjambant les douves stagnantes qui encerclaient les murs extérieurs. Par-delà l’arche couverte de mousse, il aperçut l’énorme portail usé par le climat inhospitalier qui constituait l’unique entrée de la ville. Il tira son capuchon plus bas sur son masque. Les prêtres de Reh venaient toujours ici pour se rendre à leur temple, mais ils étaient surveillés de près. Il reprit sa marche, le son de ses sandales se répercutant le long des murs devant lui. Le portail caverneux se dressa face à lui et il vit des gardes arborant les surcots pourpres et bruns des légions d’Iss qui attendaient dans l’ombre. Ils eurent une légère réaction en découvrant la couleur de sa cape. L’un d’eux se détacha du groupe et s’approcha lentement de lui, sa hallebarde en main. Il n’était pas rasé et son teint était cireux. Dans la lumière mourante, l’homme jeta un regard chargé de curiosité en direction du visage couvert du prêtre.

— Qui es-tu, étranger ? demanda-t-il tout en essayant de trouver le bon angle pour apercevoir le visage du prêtre.

— Quelqu’un qui suit la voie de Reh, fut la réponse.

— Je vois ça : mais que viens-tu faire ici ?

— Visiter mon temple. On m’a dit que le seigneur Faran l’autorisait.

— Exact, siffla le garde, bien qu’il n’y en ait plus beaucoup de ton genre à s’y rendre.

— Dans ce cas, puis-je passer ?

— Pas avant que j’aie vu ton visage – le capitaine des gardes aime savoir qui va et vient par ici.

— Je porte un masque, répliqua le prêtre, comme tous ceux de notre ordre lorsqu’ils sont au loin.

Le garde fit un pas menaçant en avant et leva l’une de ses mains gantées :

— Masque ou pas, je verrai ton visage.

Le prêtre avait reculé d’un pas et levé l’un de ses gantelets. Les yeux du garde firent l’aller-retour entre les serres de métal et le capuchon du prêtre. Mais avant qu’il n’ait pu prononcer un mot de plus, le prêtre reprit la parole :

— Très bien, examinez mon visage. Mais je vous préviens, vous n’aimerez pas ce que vous verrez.

Il écarta brièvement un pan de son capuchon au niveau de son menton pour permettre au garde de jeter un coup d’œil.

Celui-ci eut une mimique de dégoût.

— Dieux ! Qu’est-ce que c’est que ça ? cracha-t-il.

— C’est ce que je porte, répliqua simplement le prêtre. À présent, puis-je passer ?

— Passe à ta guise, répondit le garde en détournant la tête d’un air dégoûté. Et garde cette chose pour toi, au nom d’Iss !

Le prêtre ne se le fit pas dire deux fois. Il dépassa son interlocuteur pour passer en hâte le seuil de la poterne. Les autres gardes ne paraissaient pas avoir remarqué l’échange qui avait eu lieu et continuaient de se réchauffer autour d’un brasero, oublieux de tout sauf du froid humide de l’après-midi et de la lumière déclinante. Le prêtre s’avança en direction de la ville basse. Les maisons n’étaient que des ruines éventrées et envahies de lierre. Leurs poutres noircies et pointées vers le ciel témoignaient encore de l’incendie qui les avait balayées sept ans auparavant. Des ombres profondes s’étalaient dans l’air froid à travers les coursives qui serpentaient vers les hauteurs des rochers escarpés. Les rues étaient désertes. Se rappelant des avertissements de Zacharias, le prêtre grimpa la côte en hâte, ses pieds chaussés de sandales glissant sur les pavés humides. Tandis qu’il progressait, ses yeux roulaient d’une extrémité à l’autre des fentes ménagées pour eux dans la surface du masque, scrutant les ténèbres alentour. Portiques vides, fenêtres aveugles, toits effondrés, murs noircis par les flammes où poussaient les mauvaises herbes dans la lumière maladive du soleil.

Devant lui, une silhouette se précipita dans une maison encore dotée d’une porte et de fenêtres condamnées. Comme le prêtre passait, il entendit le son d’un verrou que l’on tirait, accompagné d’un tintement de chaînes. Son sentiment d’isolement, déjà aigu au terme d’un mois de voyage solitaire dans les montagnes de feu, se fit plus intense encore. Il avait l’impression que c’était lui le paria qui hantait les rues et terrorisait les habitants.

Thrull était devenu une ville fantôme. Tandis qu’il poursuivait son ascension, il se prit à songer que même la vue d’un homme fuyant devant lui aurait été bienvenue. Au bout de vingt minutes, il s’arrêta pour reprendre son souffle sur une terrasse dominant la plaine. L’immense globe solaire, un gigantesque ovale plat, était suspendu au-dessus des pics montagneux à l’ouest. Ses rayons n’apportaient nulle chaleur et sa respiration formait un nuage de condensation autour des ouvertures pratiquées pour son nez.

Un frisson lui parcourut l’échine et il se hâta de reprendre son chemin. La peur et l’excitation se mêlaient dans son esprit. La rencontre avec le garde à l’entrée avait constitué un avertissement : dans cette ville, tous les serviteurs de Reh étaient suspects. Mais il serait bientôt en sécurité auprès de son frère au temple et il saurait alors pourquoi il avait été appelé jusqu’ici, ceci après huit ans d’isolement, dont sept durant lesquels il n’avait pas vu le visage d’un autre être humain.

Il venait de passer le dernier mur-rideau, de quelque six mètres d’épaisseur. De l’eau s’écoulait du toit arrondi du tunnel d’accès. Celui-ci n’était pas gardé. Il le traversa rapidement pour retrouver la lumière déclinante du jour de l’autre côté.

Ici, sur le plateau de granit au sommet des falaises, se trouvait la partie la plus ancienne de la ville. Une vaste place de plusieurs centaines de mètres carrés s’ouvrait devant lui. Sa surface était composée d’arrangements concentriques de pavés ronds dont chacun formait un motif tourbillonnant autour d’un obélisque placé sur une butte, au centre de la place. Sur sa droite se trouvait la pyramide dédiée à Reh. Ses marches noires grimpaient vers le ciel gris, où des oiseaux de proie tournoyaient paresseusement autour de la colonne de fumée qui jaillissait du sommet. Devant lui, au nord, le mur-rideau en ruine et les tours noires de suie de la citadelle intérieure se découpaient sur le panorama nocturne. Sur sa gauche, tel un reflet du temple de Reh, la pyramide dédiée à Iss se dressait dans l’air assombri, depuis l’autre côté de hauts murs. La place baignait dans les derniers rayons du soleil, lesquels faisaient luire les pavés. Lui excepté, l’endroit paraissait entièrement désert. Cela le surprit : n’y aurait-il pas dû y avoir de la vie, à cet endroit où le soleil brillait encore ?

De quelque part à l’intérieur du temple de Reh retentit la note sonore d’un gong appelant les fidèles à la prière. Puis un autre son se fit entendre. La voix était affaiblie mais assez aiguë pour être entendue par-dessus les vibrations du gong.

— Restez loin des ombres, frère au masque, dit-elle en tremblant.

Surpris, le prêtre se retourna brusquement. Il n’avait pas remarqué l’alignement de piloris disposés à l’orée des zones d’ombre sur la partie ouest de la place, juste à l’endroit où il était arrivé. Il y en avait quatorze. Chacun d’eux était occupé, mais la voix qui l’avait arrêté provenait de celui qui était le plus proche. Le prêtre se rapprocha un peu. L’homme enchaîné était squelettique. Les os de ses poignets qui dépassaient des menottes de bois semblaient énormes par rapport au reste de ses bras émaciés. Il avait le teint cireux, les yeux entourés de cernes violets et sa chevelure, évoquant celle d’une victime de la fièvre, lui retombait sur le front en mèches agglutinées. Il portait les mêmes robes rouges et orange que le prêtre, bien que les siennes fussent souillées et déchirées de telle manière que sa chair se trouvait exposée. Il contempla la laideur du masque du prêtre avec le regard stoïque de celui qui sait qu’il sera bientôt mort. Le prêtre estima que l’homme avait à peu près le même âge que lui, une vingtaine d’années.

Derrière les rangées de piloris, les ombres épaisses du soir s’étalaient sur l’amas de bâtiments à moitié en ruine qui bordait la place. Des ruelles sombres, sur lesquelles s’inclinaient des murs ou des toitures, disparaissaient dans la pénombre nocturne.

Puis il découvrit la raison de l’avertissement de l’homme enchaîné.

Quelque chose bougeait dans l’ombre des bâtiments juste derrière les piloris. Des silhouettes à forme humaine, s’avançant lentement en direction des captifs, leurs visages partiellement détournés, comme si la faible lumière du soleil était une fournaise brûlante. Mais ils progressaient inexorablement, en restant dans l’ombre, et tandis qu’ils approchaient, une faible odeur s’insinua au travers des orifices de son masque jusqu’à ses narines. C’était un arôme complexe : moisissure, terreau de cimetière et viande morte.

Le prêtre fit un pas en arrière en direction du centre de la place. Les avertissements de l’homme n’étaient plus nécessaires à présent : il savait de quoi il s’agissait. Des vampires. Les Morts en Vie. Des créatures qui haïssaient le soleil. Pendant un instant, il demeura paralysé, son corps entièrement immobile à l’exception des battements frénétiques de son cœur. Il n’avait jamais été si près. Jamais il ne s’était tenu à la limite de la lumière de la fin de journée, à contempler la blancheur mortuaire de leurs visages. Mais à présent l’éclat rouge de leurs yeux l’appelait et il les entendait gémir, comme des chiens affamés et suppliants, attirés par le goût du sang.

Le soleil déclinait rapidement et les ombres des bâtisses s’allongeaient vers l’intérieur de la place. Et les vampires suivaient, approchant des piloris telle une marée obscure. Il savait qu’il devait courir, courir le plus vite possible vers le temple de Reh.

Il reporta son regard sur son frère prêtre ; la tête et les poignets de l’homme étaient piégés entre deux épaisses pièces de bois. Il avait juste la place de respirer mais ses poignets pendaient lamentablement. Les pièces de bois étaient maintenues ensemble par des anneaux de fers verrouillés par des cadenas de bronze.

Le prêtre ravala sa peur des ombres glissantes et s’approcha de nouveau. Il s’empara de l’un des cadenas et tira dessus avec toute la force de ses gants. Les griffes de métal étaient comme des étaux sur la serrure et le métal grinça en signe de protestation, mais les clous qui maintenaient le cadenas dans le bois tinrent bon. Depuis leur création, ses gantelets n’avaient jamais rien rencontré qui leur résistât. Le prêtre se remit à tirer, de toutes ses forces, mais les moraillons étaient inamovibles.

— Préservez vos forces, frère, et votre vie, lâcha l’homme mourant dans un murmure.

Le son qui émanait de son larynx était si rauque que le prêtre put à peine l’entendre. Il ignora l’avertissement et se remit à tirer sur le cadenas : à nouveau un crissement de métal, mais nulle explosion de clous hors des fermoirs.

— Vous perdez votre temps, les cadenas sont enchantés, siffla le prisonnier.

Le prêtre marqua un temps d’arrêt, conscient des ombres qui se rapprochaient, accompagnées d’un frisson qui lui glaçait l’échine.

L’homme disait vrai, les cadenas devaient être enchantés : les gants qu’il portait aux mains pouvaient broyer de la roche, et pourtant ce simple fermoir de bronze semblait glisser entre ses griffes comme s’il était fait de vif-argent.

— Fuyez, reprit l’homme. Sauvez votre vie.

Ses lèvres étaient recouvertes d’une écume blanchâtre. Mais ses mots ne firent que renforcer la détermination du prêtre. Du coin de l’œil, il aperçut une silhouette qui atteignait l’ombre du bâtiment le plus proche. Il s’agenouilla auprès de l’homme pour tenter de trouver le point faible des liens de métal qui maintenaient ensemble les espars. C’est alors qu’il remarqua plusieurs marques de morsure autour du cou de l’homme. Il en dénombra une, deux, trois, avant d’abandonner ; le cou n’était plus qu’un tissu de peau zébrée enflammée par l’infection. Les mains du prêtre s’immobilisèrent.

— Cela fait combien de nuits, frère ? demanda-t-il à voix basse.

— Une seule, réussit à croasser l’autre.

Ses cordes vocales devaient avoir doublé de volume et sa voix était diminuée par la douleur que causait le simple fait de parler.

Le prêtre tourna son regard vers les ombres. Il surprit l’éclat d’incisives luisantes et un mouvement au centre d’un puits de ténèbres à seulement trois mètres de là. Les ombres atteignaient à présent les jambes du condamné, étendues derrière le pilori. Encore cinq minutes tout au plus, estima-t-il, et les morts-vivants s’attaqueraient au cou de l’homme comme des guêpes à un morceau de viande pourri. Le prêtre fut pris d’un haut-le-cœur et il sentit son sang siffler dans ses veines. Le danger était si proche qu’il le percevait comme une présence physique qu’on aurait pu toucher du doigt en tendant la main. Quelque chose se tendit en son for intérieur. Soudain, une forme bondit vers les piloris avec un grondement.

Les griffes de la main droite du prêtre captèrent la lumière tandis qu’il les brandissait en l’air dans un mouvement de fauche. L’air se mit à vibrer au creux de sa paume, puis un jet de feu se matérialisa, tel le souffle d’un dragon jaillissant en une vague orange.

Le vampire parut se figer au milieu de sa course dans la lumière orange, son visage blanc déformé par un cri, puis la couverture de flammes se rua sur lui et sa cape prit feu. La créature tournoya sur elle-même, agitant inefficacement les mains tandis que sa chair s’enflammait, tel un vieux papyrus. Il battit des bras une fois, puis deux, ses membres semant derrière eux des morceaux de matière incandescente. Puis le vampire s’écroula au sol. Les flammes se dissipèrent avec un sifflement, ne laissant derrière elles qu’un tas de chiffons brûlants et une fine brume au-dessus des pavés.

Le mourant avait vu le mur de flammes illuminer la pénombre.

— Le poing de feu, chuchota-t-il. Qui vous a appris ce charme ?

— Mon maître, Manichee, répondit le prêtre en s’agenouillant à nouveau près de lui pour tirer sur le cadenas.

— Alors je vous connais, réussit à prononcer l’homme malgré la douleur. Vous êtes Urthred, le frère de Randel.

Le prêtre s’immobilisa.

— Vous me connaissez ?

L’homme ne répondit pas directement. Sa voix devenait de plus en plus faible et il luttait pour faire sortir les mots à travers les épaisses mucosités qui lui obstruaient la bouche.

— Urthred, murmura-t-il, partez, pour l’amour de Reh ! Le portail de la cité est encore ouvert. Sauvez-vous.

— Que voulez-vous dire ? demanda le prêtre en tirant de toutes ses forces sur l’un des cadenas. Je peux trouver asile dans le temple. Et vous irez avec moi, mon ami.

— Ils ont pris votre frère.

Le prêtre se figea.

— Ils ont capturé Randel ?

Il jeta un regard affolé vers les autres piloris plongés dans l’ombre.

Mais l’homme, avisant la direction de son regard, secoua la tête du mieux qu’il pouvait.

— Le temple de Reh, nos propres gens. Ils nous ont tous trahis.

Le prêtre était tellement captivé par les mots du mourant qu’il en avait oublié la menace autour de lui. Il y eut un brusque mouvement d’air et un battement de cape. Trop tard, le prêtre se retourna, réalisant que les ombres s’étaient désormais étendues sur les piloris et qu’il était plongé dans la pénombre. Avant qu’il n’ait eu l’opportunité de réagir, le vampire le heurta de tout son poids, le plaquant au sol. Les épaules bloquées par les genoux de la créature, il vit les incisives luisantes de salive, telle la bouche de l’enfer s’ouvrant devant lui. Puis, avec un effort surhumain, il roula sur le côté, repoussant le vampire qui retomba dans son dos. La créature roula au sol, sa tête dans la lumière. Elle tenta de se relever sur les coudes mais retomba en émettant un cri pitoyable. Une fine vapeur blanche jaillit de son visage cireux, se transformant bientôt en fumée. Sa peau s’affaissa et se mit à fondre comme un parchemin de cire passé sous la flamme. Le vampire heurta les pieds de l’homme emprisonné, s’agita un instant, puis s’immobilisa définitivement.

Le prêtre se releva et s’agenouilla une nouvelle fois près de l’homme. Il vit que celui-ci déclinait rapidement.

— Mon ami, demanda le prêtre, où se trouve mon frère ?

L’homme tenta de répondre mais l’écume dans sa bouche absorbait ses paroles. Le prêtre agrippa la gourde qu’il portait à la ceinture, en dévissa le bouchon et la porta aux lèvres de l’homme. De l’eau s’écoula le long de son menton.

— … le temple… ses propres gens le tiennent… il va être sacrifié…

— Quand ?

Les yeux de l’homme se fermèrent et il secoua la tête, emporté par la douleur.

— Je ne sais pas… bientôt…, murmura-t-il.

Un bruit semblable aux battements des ailes d’un corbeau, une cape ondoyante déployée – un nouveau vampire était accroupi sur le contre-boutant de l’un des bâtiments surplombant les piloris. Il dardait sur Urthred un regard malveillant, mais il avait vu ce qui était arrivé à son compagnon : il cherchait une proie plus facile. Il s’élança dans les airs et atterrit sur le dos du prisonnier avec un bruit sourd, ses dents s’enfonçant dans la chair du cou de l’homme.

La main du prêtre jaillit et força le vampire à détourner la tête en tirant sur ses cheveux raides et ternes. Les os du cou craquèrent. Urthred continua de tirer sans hésiter, le visage du vampire tordu de manière à lui faire face, crachant et jurant, ses dents couvertes de sang, ses yeux emplis d’une frénésie de sang. Son haleine évoquait le sang séché sur l’étal d’un boucher. L’éclat dément de son regard ne s’éteignit pas, même après que le prêtre eut tourné son cou à cent quatre-vingts degrés et brisé chacune de ses vertèbres avec un claquement poussiéreux.

Il repoussa le corps et la chose retomba sur le torse. Elle s’agita, se remit à quatre pattes, puis rampa vers les ombres. Sa tête pendait de façon obscène sur son dos.

Urthred s’accroupit à nouveau. Mais la dernière attaque avait achevé l’autre prêtre. En lui relevant la tête, Urthred constata que son regard était vide. Il était mort.

Le prêtre laissa retomber la tête de l’homme et se releva. Les avertissements du serviteur de Reh et les informations concernant son frère résonnaient à ses oreilles. Il se sentait désorienté. Il contempla la place d’un regard vide, hésitant quant à la marche à suivre. Trop tard, il réalisa que les ombres avaient rampé au-delà des piloris, l’encerclant pour s’étendre bien plus loin sur la place. Il avait trop tardé : cinq nouveaux vampires avaient fait leur apparition. L’un d’eux s’était avancé derrière lui, près des piloris. Les quatre autres étaient devant lui, sur la place. Ils approchaient lentement, mais inexorablement. Puis, avec une soudaine accélération, ils s’élancèrent sur lui.

Le vampire dans son dos était le plus proche, mais il ne se retourna pas, attendant de pratiquement sentir son haleine de pourriture sur sa nuque. Alors seulement il frappa en arrière, tout en refermant son poing autour d’un crampon à l’intérieur de son gant droit. À l’intérieur du gantelet de cuir qui recouvrait son avant-bras, le crampon libéra un poignard monté sur ressort. La lame jaillit à travers sa cape au niveau de son coude, s’enfonçant droit dans le sternum du vampire. La cage thoracique du monstre s’ouvrit brutalement avec un bruit de bois pourri que l’on brise et il tituba en arrière, ses poumons à l’air libre, semblables à l’intérieur d’un soufflet violacé. Il chancela un instant avant de bondir à nouveau vers le prêtre.

Ils ne ressentent pas la douleur, songea Urthred. Mais il ne s’était pas arrêté pour réfléchir et avait déjà dégainé la dague hors de son fourreau au coude tout en brandissant son poing droit dans la direction des vampires face à lui. Il ouvrit les doigts. L’air devant sa paume se mit à chatoyer avant de prendre feu. D’un mouvement brusque, il envoya le mur de flammes vers les créatures. Les deux du milieu n’eurent pas le temps de s’écarter ; les corps explosèrent dans les flammes. L’un d’eux partit en vrille et heurta l’un de ses comparses, dont il enflamma la cape. Le dernier vampire évita ses compagnons en feu mais rencontra la main gauche du prêtre. La longue lame lui traversa le visage, brisant son nez et son front à la manière d’une coquille d’œuf. Il se rejeta en arrière, temporairement aveuglé. Il y eut un mouvement d’air tandis que le vampire blessé dans son dos se jetait sur lui. Mais Urthred esquiva l’attaque, se retourna vivement et plongea en retour son poing droit à travers la cage thoracique exposée. La créature tenta de le mordre au visage tandis qu’Urthred essayait désespérément de retirer sa main coincée dans sa poitrine. Les dents du monstre se heurtèrent au bois laqué du masque juste au moment où Urthred réussissait à libérer suffisamment sa main pour agripper l’une des côtes brisées du vampire et le rejeter sur le côté. La créature fit plusieurs tours sur elle-même avant de s’écraser contre l’un des piloris et de tomber à genoux. Derrière les piloris, Urthred aperçut au moins deux douzaines de vampires supplémentaires qui s’approchaient depuis l’ombre des bâtiments.

Il battit hâtivement en retraite jusqu’à entrer dans la lumière solaire puis regarda autour de lui. La place était toujours déserte et silencieuse, la forme sombre des pyramides des temples se découpant contre le ciel. Pendant un bref instant, son regard fixa les oiseaux de proie qui tournoyaient autour de la colonne de fumée qui montait du temple de Reh. Puis il s’élança aussi vite que ses sandales le lui permettaient sur les pavés ronds de la place.





Chapitre 3

Le sacrifice


Le passage menant à la cour intérieure du temple de Reh avait autrefois été célèbre dans tout l’Empire. Il était si large que deux attelages de bœufs auraient pu s’y avancer de front et plafonnait à près de dix mètres de haut. Des statues s’étaient autrefois élevées dans les niches des moulures décorant ses hauteurs et sur la clef de voûte était sculptée une représentation du dieu Reh lui-même, sous la forme d’un vieil homme à la barbe altière tenant dans une main l’orbe du soleil d’où émanaient les rayons de la vie et dans l’autre un éclair qu’il tenait, l’air méprisant, au-dessus de la terre, depuis la couche de nuage sur laquelle il était assis.

Mais à présent le visage de Reh était défiguré par le lichen qui prospérait dans le climat humide et marécageux de Thrull, sa figure couverte de taches verdâtres, à la manière d’une victime de la peste. Les pierres précieuses qui décoraient autrefois ses yeux avaient été retirées par les hommes qui avaient pillé Thrull. Les statues des vingt-quatre aspects de Reh qui avaient autrefois occupé les niches à l’intérieur du moulage avaient elles aussi disparu, emportées vers le Surrenland, Ossia, Hangar Parang et les autres pays dont provenaient les armées du seigneur Faran. Il fut un temps où les doubles portes du temple avaient été laissées ouvertes nuit et jour mais, comme un reflet de la déchéance du passage, les portes elles-mêmes étaient à présent fermées et n’avaient pas été ouvertes depuis plusieurs années. Il ne restait qu’une petite poterne, et c’est vers elle que se hâtait Urthred.

Le combat sur la place et son approche n’étaient pas passés inaperçus : deux gardes arborant les robes orange et rouges du temple l’observaient depuis la poterne tandis qu’il s’avançait vers eux. Lorsqu’il ne fut plus qu’à quelques pas, ils s’avancèrent comme un seul homme, avant d’apercevoir son masque. Ils se figèrent immédiatement, comme paralysés. Urthred se glissa entre eux et passa le portail d’un bond. Il n’avait que quelques secondes avant que les gardes ne recouvrent leurs esprits.

Il venait d’entrer dans la cour intérieure du temple, cour dont les pavés s’effaçaient pour laisser place à une série de larges escaliers constituant les étages les plus bas de la pyramide du temple. La pyramide proprement dite s’élevait loin au-dessus en une multitude d’étages d’antique basalte. Chaque marche faisait la hauteur d’un homme et seul un escalier plus petit, découpé dans les vastes marches, donnait accès aux étages plus élevés. Cinquante mètres plus haut, sur le toit tronqué du temple, les statues de Reh, le seigneur de la lumière et de Soron, le porteur de feu, se découpaient contre le ciel changeant. Entre les statues, l’air semblait trembler et se déformer à l’endroit où les flammes du brasier du temple se mêlaient de manière invisible aux rouges du soir. Des oiseaux de proie tournoyaient autour du toit.

À mi-hauteur de la pyramide, Urthred vit un large portique : l’entrée du sanctuaire intérieur. Il gravit les marches deux par deux, conscient à présent du cri des gardes derrière lui.

Tandis qu’il grimpait, de plus en plus haut, il perçut, par-dessus les cris endeuillés des oiseaux et le martèlement de son cœur, comme une lame de fond de voix excitées. Le brouhaha se fit plus fort. Il finit par atteindre, essoufflé, l’espace plan qui s’étendait sous le portique.

Il devait bien y avoir un millier de personnes rassemblées ici. Amassées devant l’entrée sombre à l’arrière du temple, venues chercher un refuge contre l’approche de la nuit. Il se hâta dans leur direction et plongea au cœur de la foule mouvante, remarquant à peine les marchands, les soldats, les artisans, les prêtres, les femmes et les enfants, porteurs de toutes les nuances possibles de couleurs et de vêtements. Les couleurs, le bruit et les odeurs étaient étourdissants après un mois de voyage en solitaire et le silence de la ville basse, sans parler des sept années qu’il avait passées seul dans la tour de Manichee. Il se glissa au milieu de cette humanité mouvante en tentant d’éviter les ballots rassemblant les restes de leurs possessions, les paniers d’osier pleins de volailles pépiant, les sacs remplis de légumes et de montagnes d’épices colorées, tout cela étalé sur des pièces de tissu aux couleurs vives, posées sur les tapis rouges recouvrant le dallage.

La foule se faisait plus dense vers le fond du vestibule, à l’endroit où s’ouvrait l’entrée du temple intérieur. Les gens tendaient le cou en direction de la pénombre, leurs voix vibrantes d’excitation. Ils remarquèrent à peine Urthred qui s’avançait parmi eux comme une flèche décochée en direction de l’entrée plongée dans l’ombre. Derrière lui, il sentait plus qu’il ne voyait le disque rouge du soleil en train de s’affaisser progressivement derrière les montagnes, à l’ouest. Son cœur était envahi d’une terreur prémonitoire.

Il avait à présent atteint l’ombre profonde du portique où la foule était plus dense que jamais. Comme il continuait sa progression, des soldats s’écartèrent dans un cliquetis d’armures, des usuriers retirèrent des piles des pièces de leurs comptoirs pour contempler l’agitation de leurs balances à son passage. L’herminette d’un laboureur tomba au sol comme le revers de la cape d’Urthred la frôlait. Des faucons sacrificiels dans leurs cages dorées se mirent à crier en battant des ailes. Des prêtres eurent un mouvement de recul derrière les encensoirs montés sur trépieds dont ils s’occupaient tandis que sa hâte leur projetait un grand nuage d’encens au visage.

Il se retrouva en plein cœur de la masse d’individus debout devant l’entrée, jouant des coudes pour s’y frayer un passage. Les cris de protestation et de colère se taisaient dès que ceux qu’il dérangeait voyaient son masque. Le brouhaha des voix se tut progressivement tandis que la foule percevait la perturbation traversant ses rangs. Il avait presque atteint le seuil du sanctuaire intérieur. De chaque côté étaient suspendus de lourds rideaux damassés dont les plis évoquaient des cascades rouges et gelées. Au milieu s’ouvrait un espace étroit qui révélait un immense corridor de quelque quarante mètres de large qui s’élevait au fil de multiples marches en direction d’une ouverture au sommet, à travers laquelle s’immisçaient les rayons du soleil. Les murs étaient éclaboussés d’une lumière couleur bronze projetée par le brasier situé au centre de la pyramide.

Urthred rompit le dernier rang des individus qui lui bloquaient le passage, sans prendre conscience du quasi-silence qui avait remplacé le bourdonnement des conversations dans la cour extérieure, ni des centaines d’yeux qui fixaient son dos. Il entendait à peine leurs murmures horrifiés par-dessus le martèlement violent de son cœur. Pour l’heure, Urthred se sentait invulnérable derrière l’horreur de son masque.

Un autre garde, habillé de la même manière que ceux du portail, se dressa devant lui pour l’empêcher d’accéder au temple intérieur. L’homme le fixait avec une fascination horrifiée, son corps paralysé par la surprise et la peur. Mais il recouvrit tardivement ses esprits quand Urthred s’avança, et abaissa sa hallebarde de deux mètres de long vers la poitrine du prêtre masqué.

Urthred n’aurait pas eu le temps de s’arrêter, même s’il l’avait voulu. Il ressentit à peine la douleur soudaine au moment où la pointe de la hallebarde traversait l’épais tissu de sa cape pour pénétrer dans la chair nue en dessous. Il était en transe, son regard fixé loin derrière le garde, en direction du sanctuaire de la Flamme. Sans même baisser les yeux, il saisit le manche de bois de l’arme juste en dessous de la lame. Le bois se rompit avec un craquement bruyant.

Il tenta d’avancer mais d’autres gardes avaient fait leur apparition depuis les alcôves cachées par des rideaux qui s’ouvraient de chaque côté du corridor. Leurs hallebardes étaient pointées droit en direction du torse d’Urthred. Il jeta un regard autour de lui : il y avait une demi-douzaine de gardes devant lui et une vaste foule resserrée dans son dos, dont les derniers rangs, alertés par l’agitation, redoublaient d’efforts pour s’avancer afin de voir ce qui se passait.

— Laissez-moi passer ! gronda-t-il en levant ses mains gantées dans un geste destiné à repousser le demi-cercle de hallebardes.

Mais les gardes furent trop rapides, éloignant leurs armes de ses gantelets fendant l’air avant de les pointer à nouveau vers lui. Urthred battit en retraite en direction de la foule d’individus derrière lui, lesquels tentaient désespérément de fuir l’altercation. Il y eut plusieurs cris terrifiés avant qu’Urthred ne soit repoussé vers les gardes. Il trébucha en avant, perdant l’équilibre, et reçut un coup de manche de hallebarde qui le plaqua contre le mur. Sa poitrine fut immédiatement maintenue contre la paroi par une haie d’armes hérissées. Il savait que s’il bougeait, il mourrait. Les gardes se tenaient à quelques pas de lui, l’air incertain, leurs yeux évitant soigneusement l’horrible spectacle de son masque. Mais leurs armes étaient raisonnablement stables. Il s’agissait à la fois de compatriotes et d’individus d’autres races : des Astardiens aux visages étroits, de sombres Ormirocans, des Parangiens à la peau olivâtre… tous des mercenaires. Ils semblaient hésiter quant à la conduite à tenir, attendant l’arrivée d’un officier de la garde.

Les individus qui avaient été blessés durant le mouvement de foule criaient et hurlaient tandis que leurs compagnons bataillaient pour s’écarter de la confrontation. La situation semblait sur le point de dégénérer mais, soudain, comme par magie, le silence se fit brusquement au sein de la foule. Un bref mouvement dans les profondeurs sombres du temple attira l’œil d’Urthred.

Des silhouettes s’avançaient dans la féroce lumière orange de la Flamme du sanctuaire. Il ne pouvait distinguer que leurs formes, mais il constata que le meneur de la procession portait un couvre-chef à cocarde décoré d’une frange de clochettes tintinnabulantes : un grand prêtre du temple de Reh. Derrière lui, deux hommes tiraient une silhouette enchaînée. Le prisonnier trébucha, mais il fut remis brutalement sur ses pieds par une traction sauvage de l’un des hommes. Même à cette distance et dans la pénombre, Urthred sut que l’homme enchaîné était son frère.

— Randel ! cria-t-il en s’élançant en avant.

Il vit la tête de la silhouette se tourner dans sa direction, puis sentit un coup vicieux au creux de sa poitrine tandis que la pointe d’une hallebarde le repoussait contre le mur. Il baissa les yeux ; une tâche sombre était en train de s’étendre sur sa cape rouge et il sentit un liquide s’écouler de la blessure sous son maillot de corps. Curieusement, il ne ressentit aucune douleur. Il se força à reporter son regard en direction de son frère.

Cela faisait douze ans qu’il ne l’avait pas revu, et Randel allait mourir dans quelques secondes.

Impuissant, Urthred vit la procession atteindre le centre la pyramide, où les hommes s’immobilisèrent, leur silhouette se découpant par-dessus la Flamme du sanctuaire. Ils s’étaient arrêtés devant la forme basse et noire d’un autel. La forme enchaînée de Randel fut forcée de s’allonger sur la pierre. Des assistants sortirent de l’ombre pour attacher ses bras et ses jambes. Un sentiment ténébreux d’impuissance gonfla au fin fond de la gorge d’Urthred jusqu’à s’en échapper sous la forme d’un cri de désespoir. Une nouvelle fois, la pointe d’une hallebarde le repoussa contre le mur, sa cape imbibée de sang battant avec un bruit humide contre sa poitrine. Là-bas, le grand prêtre se tenait à présent au-dessus du corps, une dague incurvée dans sa main levée. Le poignard scintillait d’un éclat nacré, presque surnaturel, dans la lumière de la Flamme du sanctuaire.

Puis la dague s’abaissa dans un arc rapide, aussi vivace qu’une étoile filante, pour percer le cœur de la forme étendue. Même à cette distance, Urthred perçut son grognement surpris, un son plus proche de la satisfaction sexuelle que de la mort.

Puis Urthred poussa un nouveau hurlement. Il réduisit en miettes l’arme braquée sur sa poitrine d’un coup de ses serres, puis bondit en avant. Son masque réduisait son angle de vision. Il ne vit pas le plat de l’épée qui fonçait vers sa tempe. Il ressentit seulement un craquement violent et une explosion de lumières à l’intérieur de son crâne. Il pensa vaguement qu’il était en train de tomber, puis la terre se précipita vers lui pour heurter son masque. Des bras lui ligotèrent les mains dans le dos à l’aide d’une chaîne en métal tandis qu’il secouait la tête pour tenter de dissiper les lueurs qui y tournoyaient.

Mais même s’il ne voyait plus rien, il pouvait entendre. Un gong résonna depuis les profondeurs lointaines du temple. Quelque part, un chœur de ténors se fit entendre, s’envolant en canon vers le ciel, les voix trébuchant les unes sur les autres, telles des vagues allant s’échouer sur les rives du paradis. Puis un silence retentissant.

Il fut relevé de force par une traction sur la chaîne et poussé en avant en direction de l’intérieur du temple.

La Flamme du sanctuaire dégageait une chaleur de fournaise qui vint le frapper de manière quasi physique. Il entrouvrit légèrement les yeux. Les flammes du brasier se reflétaient sur les libages des murs du temple et faisaient miroiter l’air. En quelques secondes, de la sueur vint se mêler au sang pour détremper plus encore sa cape. Sa tête lui faisait mal à la suite du coup d’épée, mais sa vision était revenue.

Les gardes le firent passer près de l’autel : il ne put s’empêcher de tourner le regard vers la dalle sacrificielle. Un groupe était penché au-dessus du corps immobile, le découpant soigneusement à l’aide de ce qui semblait être des couteaux de boucher. L’un d’eux retira un organe tremblant de la poitrine : un cœur battant encore par à-coups. D’autres se tenaient prêts à préserver les organes vitaux à l’intérieur de jarres conçues à cet effet. Écœuré, Urthred ferma les yeux.

Son frère, sacrifié. Il avait déjà lu des choses sur un tel événement, mais n’y avait jamais assisté. L’Empire ne connaissait plus ce genre de choses depuis plusieurs centaines d’années. Mais un nouvel âge de ténèbres avait commencé, des ténèbres qui prenaient la forme des vampires là-bas, sur la place, des ténèbres qui s’agitaient aussi dans le cœur de ses frères prêtres de Reh.

À présent les restes du corps de Randel seraient portés au sommet de la pyramide où ses morceaux éparpillés seraient déchiquetés plus encore par les oiseaux de proie. Chaque minuscule morceau serait emporté jusqu’aux halls orange du soleil, où Reh siégeait sur son trône doré. Chaque minuscule morceau serait préservé en vue du jour où le soleil renaîtrait et où toute chose morte serait recréée sous la forme qu’elle avait eue durant sa vie sur Terre. Et les âmes de tous les morts reviendraient du paradis pour réinvestir leurs corps.

Randel l’avait convoqué ici, à Thrull, après douze années de séparation. Et maintenant il allait être sacrifié à son tour, sans même savoir pourquoi son frère avait rompu son silence de douze ans. Tandis qu’on le conduisait vers une porte située de l’autre côté de la Flamme du sanctuaire, il testa les chaînes qui lui liaient les mains. Juste du métal… un métal qui ne pourrait supporter la force de ses gantelets, ni celle de sa colère. Intuitivement, il sut que les gardes le menaient à l’homme qui avait condamné son frère à mort.





Chapitre 4

Le Calice noir


Une vaste fenêtre à treillage surplombait les douves qui séparaient la pyramide du temple de la citadelle en ruine. Le soleil, pourpre et aplati, était suspendu au-dessus des pics lointains des montagnes de feu, projetant les derniers de ses faibles rayons à l’intérieur d’une chambre richement décorée de tentures et de meubles en chêne. Bien que la lumière fût celle d’un soleil mourant, elle conférait mille nuances vivaces aux antiques tapisseries et aux tapis de sol.

Un vieil homme portant une chemise de lin, les robes de son office abandonnées en tas dans un coin, était assis sur un trône de bois sculpté. Le trône avait été placé dans l’ombre et l’homme détournait la tête de la lumière du soleil, préférant plonger le regard dans les braises d’un brasero qui réchauffait la pièce. Son expression, qui contredisait la luminosité et le luxe du décor, était amère et pensive.

Son nom était Varash, grand prêtre du temple de Reh à Thrull. Les événements du jour, qui avaient culminé avec le sacrifice, l’avaient épuisé. La journée avait commencé à l’aube lorsqu’il s’était levé pour accomplir le rituel de la purification par la Flamme. Comme toujours, il avait parfaitement récité les paroles de la prière tandis que le soleil avait levé son orbe mourant au-dessus des montagnes orientales.

« Que la chair soit parachevée, tel le métal impur raffiné par le feu du raffineur. Que nous soyons comme l’or aux yeux de Reh, le seigneur de la lumière : pur, sans tache, aussi brillant que le sera le disque du soleil nouveau-né au Second lendemain ! »

Il avait espéré que personne dans l’assistance n’avait remarqué sa façon de rester à l’écart de la lumière, ni la manière dont ses yeux se plissaient de douleur à son contact. Bien qu’il ait prononcé les mots à voix haute, seul le silence avait habité son cœur au même instant. Et l’eau de source pure avec laquelle ses servants l’avaient lavé n’avait pas non plus semblé le purifier. Par la suite, il avait gardé l’impression d’une patine huileuse s’accrochant à sa peau, comme si le mépris qu’il ressentait pour lui-même avait pris corps, une sécrétion dont aucun bain ne pourrait le débarrasser. Les robes fraîchement lavées et repassées que ses serviteurs l’avaient aidé à enfiler ne lui avaient apporté aucun sentiment d’élévation. Au contraire, elles lui avaient fait l’impression d’un poids supplémentaire que ses vieilles épaules devaient supporter.

Il soupira. Sa fatigue n’était pas que physique ; il avait depuis longtemps déjà abandonné l’idée de regarder les autres dans les yeux, de peur qu’ils ne perçoivent dans son regard les ténèbres qui s’y étaient accumulées au fil de son existence : les compromis, les mensonges, les meurtres. Le mal qui peut être dissimulé aux yeux des autres hommes jusqu’à ce qu’un regard plonge dans un autre et que toutes sortes de secrets soient soudain révélés, en une fraction de seconde.

Aussi Varash se gardait-il de croiser le regard du jeune acolyte qui était entré dans la pièce quelques instants auparavant, préférant fixer les charbons ardents du brasero.

Par habitude, il répéta le message du garçon, bien qu’il l’eût parfaitement entendu.

— Un prêtre masqué causant des troubles, dis-tu ?

— Oui, seigneur, il a tenté de forcer les rangs des gardes à l’entrée du temple durant la cérémonie.

La voix de l’acolyte avait grimpé d’une octave ou deux rien qu’à l’idée de délivrer ce message à une personne aussi importante que le grand prêtre.

— Et où se trouve-t-il à présent ?

— De… Dehors, enchaîné.

Varash jura intérieurement. Un autre gêneur comme celui qu’il venait d’envoyer rejoindre son créateur ? Où les choses allaient-elles s’arrêter ? Son devoir, en tout cas, était clair. Aussi fatigué qu’il fut, il allait devoir interroger cet individu.

— Très bien, fais-le entrer, dit-il d’une voix fatiguée.

Mais le jeune homme hésita.

— Eh bien ?

— C’est… C’est que, Vénéré, le prêtre…

L’acolyte s’arrêta en bégayant.

— Qu’a-t-il ?

— Il… Il est d’apparence… peu commune…

À nouveau, la voix du garçon se brisa.

— Quoi, a-t-il deux têtes, trois mains, la queue d’un chien ?

— N-Non, messire, il a un masque…

— Un masque ? Pourquoi crois-tu qu’un masque pourrait me faire peur ? Fais-le entrer !

L’acolyte fut sur le point d’ajouter quelque chose mais il se retint et sortit en hâte de la pièce. Le claquement de ses sandales en train de s’éloigner résonna dans la chambre. Varash se baissa avec lenteur et ramassa ses lourdes robes cérémonielles au sol. Il examina les habits tachés de sueur, le symbole extérieur de sa charge, sans affection aucune. Puis il se leva pour les enfiler avec des gestes fatigués. Quelque chose lui fit froncer les narines et il huma l’une des manches. Légère odeur et sang, de charnier, de mort. Et l’odeur défraîchie d’un vieil homme. Sa propre odeur. Il fut secoué d’un frisson. Il se laissa retomber en arrière sur son siège de chêne sculpté et tendit la main en direction d’une carafe de cristal contenant un vin couleur rubis. Sa main tremblait tandis qu’il s’en versait un verre. Il inclina la tête en arrière et but si goulûment qu’un filet rouge lui coula sur le menton. Après quoi il s’essuya la bouche d’un revers de la main et se remit à fixer les braises.

Son front bombé se creusa de rides de réflexion tandis qu’il songeait à l’état de la cité durant ces sept années où il avait exercé la fonction de grand prêtre.

Les choses se passaient déjà mal avant la guerre civile.

Longtemps avant sa naissance, le soleil s’était affaibli, jour après jour, année après année, ses rayons trop faibles pour faire fondre les neiges d’hiver ou mûrir les récoltes. Les eaux étaient montées, inexorablement, dans les plaines et les champs prospères d’autrefois s’étaient transformés en un marais brunâtre et malodorant dont les effluves pourrissants planaient sur la ville à la manière d’un fantôme.

Même avant la révolte, c’était un endroit mourant, avec de moins en moins de fidèles au temple de Reh : le flot des pèlerins qui avait autrefois fait de ce temple le plus riche de tout l’Empire s’était asséché au point de presque disparaître.

Quant à l’Empire, qui avait si longtemps maintenu la tolérance religieuse des années passées, on ne pouvait pas en dire grand-chose. Autrefois, il avait englobé les terres de Thrull, d’Ossia et du Surrenland. Mais à présent ces pays étaient plongés dans le chaos. Les seigneurs de guerre locaux, tels que le baron Illgill, l’homme qui avait dirigé Thrull sept ans auparavant, se disputaient la domination locale de petits territoires. Le commerce avait cessé dans de nombreuses régions et la famine s’était étendue un peu partout, exacerbée par une suite de mauvaises récoltes.

Nombreux étaient ceux à attendre que l’empereur en personne descende de sa capitale, Valeda, pour mettre un terme aux massacres et à la famine. Mais ils espéraient l’impossible. Cinq cents ans auparavant, alors que le voile obscurcissant le soleil avait été remarqué pour la première fois, l’empereur de l’époque s’était retiré avec ses concubines et ses astronomes dans son palais secret sur les hautes plaines au-dessus de sa capitale, pour y étudier le mystère du soleil mourant. Depuis ce jour, nul n’avait été vu entrer ou sortir du palais, bien que des courriers impériaux soient venus porter, de moins en moins souvent au fil des ans, des messages de la part des vassaux de l’empereur. Comme personne ne répondait, ils avaient pris l’habitude de les clouer aux panneaux de bois du portail. L’histoire résumée des cinq cents dernières années avait autrefois été lisible sur ces portes : les appels à l’aide, les demandes de conseils de la part des gouverneurs provinciaux, qui devenaient de plus en plus pressantes tandis que l’anarchie s’étendait, les réclamations d’un temple ou d’un autre pour qu’un préjudice religieux soit réparé, les lettres de guerriers jurant loyauté à l’empereur tout en pillant l’Empire en son nom. L’histoire d’un monde en pleine désintégration était là, mais personne ne l’avait lue. Les messages avaient été réduits en lambeaux par les vents glacés qui soufflaient sur les hautes plaines et aux alentours des murs gris du palais. Aujourd’hui, nul ne se rendait plus au palais secret : on évitait l’endroit comme étant le lieu hanté où l’empereur et son Empire s’étaient éteints.

C’était le monde dans lequel Varash était né. Un monde de guerre et d’incertitude, un monde de fractionnisme montant, notamment en termes religieux, entre la Flamme et le Ver. Il avait suivi la carrière de son père et était devenu un servant du temple. Il n’avait jamais voyagé au-delà de Thrull, craignant le chaos du monde extérieur.

Pourtant, durant les soixante ans de son existence, un seul temple avait prospéré à Thrull. Le temple d’Iss s’était toujours élevé de l’autre côté de la place, face à celui de Reh. Mais à l’époque de la naissance de Varash, il ne s’était agi que d’un monticule recouvert de mauvaises herbes et dont l’entrée était bloquée par la végétation. Des fanatiques pâles et décharnés avaient été aperçus, une fois ou deux, au milieu de ses ruines. Parfois, les morts avaient été emportés dans ses profondeurs ténébreuses, jusqu’aux catacombes situées sous la pyramide. Mais tandis que le soleil s’affaiblissait d’année en année, de plus en plus d’hommes avaient été vus aux abords du sinistre édifice. Les débris et les mauvaises herbes avaient lentement été nettoyés et des prêtres étaient arrivés depuis l’Orient pour ranimer le culte d’Iss, le dieu de la Vie dans la Mort. Ils patrouillaient dans la ville et tenaient leur discours prosélyte à tous ceux qui voulaient bien l’entendre. Ils pointaient du doigt le soleil mourant, expliquant comme Iss avait emprisonné son frère Reh dans ses terres de ténèbres tandis que celui-ci voyageait à travers son royaume, comment les hommes ne connaîtraient bientôt plus qu’une nuit sans fin.

Il n’avait pas fallu longtemps avant que les meurtres ne commencent : des prêtres de Iss retrouvés poignardés dans des ruelles. Puis les représailles : des citoyens disparaissant à la nuit tombée tandis qu’abondaient des rumeurs faisant état de morts ressuscités en tant que vampires dans les catacombes. À l’époque, le baron Illgill avait régné sur la ville, un prêtre du Foyer de Reh. Les prêtres du Ver avaient été sévèrement punis et des soldats s’étaient enfoncés dans les catacombes pour déloger les Morts en Vie. Nombre d’entre eux n’étaient pas revenus, et ceux qui en étaient sortis évoquèrent des milliers de morts-vivants, sortis d’un sommeil millénaire, ranimés par la magie des prêtres du Ver et nourris du sang des habitants enlevés durant la nuit. Illgill envoya plus d’hommes dans le temple d’Iss, pour massacrer les prêtres et brûler tous les corps qu’ils pourraient trouver dans les catacombes. Les morts-vivants survivants avaient fui vers les niveaux inférieurs des tunnels qui criblaient les falaises sur lesquelles la ville était érigée.

Les survivants avaient envoyé un message vers l’est, jusqu’à Tiré Gand, la capitale des morts-vivants, dans la lointaine Ossia. Les anciens, là-bas, avaient à leur tour dépêché le seigneur Faran Gaton Nekron. La suite était connue : l’arrivée de l’armée de Faran Gaton, recouvrant les plaines à la manière d’une marée de ténèbres. La fière armée d’Illgill sortant défendre la ville, leurs bannières flamboyantes de couleurs, l’énergie de tous les combattants proclamant la victoire de la vie sur la mort. Et puis la bataille : les bannières colorées des forces d’Illgill repoussées de plus en plus, jusqu’à leur inévitable défaite. Le sac de Thrull avait eu lieu cette nuit-là, les morts-vivants se lançant dans une orgie sanglante, la moitié de la cité en feu. Puis une période de répit tandis que Faran calmait la situation. Des édits furent placardés sur les places, expliquant aux vivants qu’ils seraient protégés des morts-vivants s’ils obéissaient à ses lois, affirmant à la population survivante qu’il souhaitait simplement maintenir la liberté de culte des adeptes d’Iss et que chacun pouvait continuer à se rendre au temple de Reh. C’était une promesse illusoire : Thrull ne valait rien pour Faran sans le sang de ses vivants. De plus, le temple de Reh n’était resté ouvert que pour permettre à Faran d’apprendre plus facilement ce que complotaient ses ennemis. Les vivants avaient rapidement réalisé la valeur de la parole de leur nouveau souverain. Mais ils étaient déjà piégés à l’intérieur de la ville, les marais sinistres tout autour restreignant leur liberté.

Aujourd’hui, sept ans plus tard, les prêtres sous les ordres de Varash commençaient à se rebeller. Il y aurait bientôt une nouvelle et sanglante guerre civile dans la cité, la Flamme à l’assaut du temple d’Iss. Varash avait fait de son mieux pour conserver le contrôle. Cette dernière infraction, qu’il avait réprimée dans le sang, n’était que l’une des nombreuses s’étant produites ces derniers mois. Ses prêtres ne lui faisaient plus confiance lorsqu’il affirmait que la continuation du culte de Reh dans la ville était plus importante qu’une rébellion armée contre Faran. Les informations, autrefois communiquées spontanément par les membres du culte, s’étaient faites rares. Puis, un mois auparavant, quelque chose avait complètement changé. Nombre de prêtres s’étaient montrés ouvertement insultants à son égard, comme s’ils savaient quelque chose qu’il ignorait. Ce n’est qu’au dernier moment qu’il avait pu découvrir les conspirateurs, dirigés par Randel, et les faire exécuter. Mais il restait un mystère : que s’était-il passé le mois précédent pour rendre la rébellion des prêtres si ouverte ? Malgré toutes ses tentatives, Varash n’avait pas réussi à le découvrir.

Le grand prêtre jura intérieurement : ces fous ne réalisaient-ils pas que leur religion était morte, que chaque jour, comme le soleil agonisait, de plus en plus d’adeptes de Reh fuyaient la ville ou rejoignaient les rangs sans cesse croissants des adorateurs d’Iss ? Iss, un dieu qui promettait la vie même dans la mort, une existence qui continuerait même quand le soleil se serait éteint comme une chandelle mourante et que l’homme serait abandonné aux ténèbres glaciales et permanentes de la nuit sans fin qui s’annonçait.

La foi de Varash l’avait déserté avant la guerre civile, son service au temple de Reh n’étant rien de plus qu’une imposture. Il était tout naturel que Faran l’ait identifié, un servant de relativement faible rang, et élevé au rang de grand prêtre lorsque son prédécesseur était mort durant le sac de la ville. Varash se remémorait parfaitement la peur et les sombres promesses de sa première rencontre avec le seigneur mort-vivant, au cœur des catacombes du temple d’Iss. Thrull brûlait encore tout autour d’eux et Varash craignait pour sa vie. Il avait eu tort de s’inquiéter : Faran s’était montré des plus accommodant. Ils avaient conclu un pacte stipulant que Varash trahirait ses frères prêtres si ceux – ci complotaient contre Faran. En retour, il avait reçu non seulement le luxe de son nouveau poste mais ce que son âme avait désiré depuis qu’il avait perdu la foi : la vie après la mort.

Cette nuit-là, Varash avait juré loyauté à Faran. Cette nuit-là, et toutes les nuits suivantes, il avait été conduit à travers les tunnels labyrinthiques qui couraient sous le temple d’Iss et il avait porté le Calice noir à ses lèvres, d’où jaillissait, éternelle, la Vie dans la Mort.

La première fois, il avait éprouvé de la répulsion face au sang noir et épais du calice, un liquide cuivré dont le goût refusait de disparaître, même après qu’il eut vidé cruche d’eau sur cruche d’eau. Il avait vomi son dîner. Puis, avec le temps, il avait perdu sa conscience, et son âme, tandis qu’il buvait de plus en plus de ce sang. Chaque jour, il s’était réveillé, ses yeux chaque fois plus sensibles à la lumière du soleil, pour accomplir ses simagrées de devoirs religieux, écouter parler les prêtres, noter mentalement ceux qui dépassaient ou s’apprêtaient à dépasser les bornes, ceux dont les noms seraient remis à Faran, ceux qui seraient assassinés ou mis aux fers sur les piloris de la grande place.

Et chaque nuit, le sang du calice avait opéré son étrange alchimie ; il pouvait déjà sentir la vitalité s’assécher dans ses veines, son cœur ralentir, ses chairs acquérir une texture parcheminée et ses os la consistance de l’acajou ancien. Les premiers signes de l’atrophie, le début de l’état impérissable dans lequel un homme pouvait profiter d’une existence charnelle après la mort. Un état dans lequel l’obscurité et les ombres seraient préférables à la lumière du soleil. Avec le temps, il atteindrait ce dont peu d’autres bénéficieraient : une sorte d’immortalité. Mais les trahisons et les meurtres par le biais desquels il avait atteint cet état signifiaient que l’existence sans fin qui l’attendait ne lui inspirait pas plus de joie que l’idée de boire une coupe pleine de cendres.

Il avait besoin d’oublier, d’apaiser l’angoisse qui grandissait en lui. Il se saisit d’une poignée de petites cosses dans un plat posé sur la table à ses côtés. Il les examina quelques instants : des pousses de Lethe, dont la fumée pouvait transporter un homme jusqu’à un paradis, loin de ce monde mourant. Il les jeta au milieu des charbons ardents dans le brasero. Les cosses éclatèrent et la pièce se remplit d’une senteur âcre, moisie et écœurante, évoquant la cannelle. L’odeur de sang et de vieillesse sembla s’envoler et son esprit se laissa emporter par la drogue, voguant dans les espaces sombres entre les poutres du plafond, se perdant dans les ombres noires où de la poussière datant de l’époque où le soleil était jeune s’étalait encore sur des bannières en lambeaux placées là par des mains depuis longtemps disparues.

Des bruits à la porte le firent sortir de sa rêverie. Il s’était mis à rêver des temps anciens, à l’âge d’or, lorsque le soleil brillait encore au-dessus de champs opulents et des hommes qui y travaillaient, le sourire aux lèvres, récoltant les fruits en abondance…

Il leva les yeux vers la silhouette qui se découpait dans l’embrasure de la porte avant de sursauter avec un hoquet involontaire. Après la transe dans laquelle il s’était plongé, l’horreur implacable du masque le ramenait brutalement à la réalité. Pendant un instant, il ne put que le fixer, fasciné. Puis il prit conscience des formes sombres des gardes du temple derrière l’homme, tenant les chaînes qui lui ligotaient les bras.

Il émit un grognement et l’un des gardes poussa le prisonnier en avant afin qu’il s’affaisse au sol devant le trône de Varash. L’homme portait les robes d’un prêtre de Reh. Mais contrairement aux robes lourdement brodées de Varash, celles-ci étaient élimées et tachées à force de voyages. Des taches humides de sang étaient visibles sur le tissu au niveau de sa poitrine. Une chaîne avait été enroulée autour de ses mains gantées pour les maintenir dans son dos.

Le prêtre leva la tête et fixa Varash à travers les trous dénués de paupières qui servaient d’yeux à son masque. Varash sentit le regard de l’homme qui le scrutait depuis les ombres profondes. Il fit de son mieux pour lui retourner ce regard en essayant d’adopter une expression de froideur indifférente.

— Pas très joli à voir, n’est-ce pas, Vénéré ?

La voix, amplifiée par le bois du masque, était pleine de moquerie. Ces mots valurent à l’homme agenouillé un coup de pied de l’un des gardes. Le prêtre émit un hoquet de douleur. Mais, par contraste, l’expression du masque resta figée. Ce masque paraissait une chose infiniment étrangère, hors d’atteinte du monde de douleur et de souffrance des mortels.

Le grand prêtre se donna du mal pour qu’aucun signe d’émotion ne transparaisse dans sa voix.

— Tu ne fais guère preuve de servilité, prêtre. Ne reconnais-tu point ces robes ? demanda-t-il en levant l’une des manches brodées de ses atours.

— Oh, je les reconnais fort bien.

De la moquerie, à nouveau.

— Et ?

— Il s’agit des robes d’un grand prêtre.

— Alors tu te rappelleras à tes devoirs et feras montre de respect envers le dieu.

— Ah, mais ce ne sont pas les robes qui font l’homme, comme l’affirme le vieil adage.

Sur un geste de Varash, deux des gardes décochèrent une série de coups de pied dans le dos du prêtre. L’homme gémit à nouveau de douleur, mais le masque continuait de le fixer impassiblement, comme une chose ayant évolué au-delà de la douleur, vers un autre univers de sensations.

Un frisson traversa l’échine du grand prêtre. Il lutta à nouveau pour maîtriser les tremblements dans sa voix.

— À présent, tu vois ce qui arrive à ceux qui s’expriment hors de propos ! Si tu aimes la douleur, continue de parler, mes hommes sauront combler toutes tes attentes en la matière.

Varash pencha la tête sur le côté dans l’attente d’une réponse, mais il eut la satisfaction de voir que le prêtre s’était tu.

— Bien, voilà que nous progressons. Ton nom ?

Cette fois, le silence fut volontaire, jusqu’à ce qu’un nouveau coup de pied déclenche un marmonnement en guise de réponse.

— Plus fort, l’homme ! ordonna Varash.

Il entendit clairement la réponse de l’homme et fut traversé d’un nouveau frisson.

— Urthred. Urthred de Corbeausaillant.

L’esprit du vieil homme tournait à plein régime. Corbeausaillant ! Comme le rebelle, Randel. Mais bien qu’il ait fait moult recherches dans les bibliothèques du temple, Varash n’avait réussi à trouver ni famille ni lieu-dit portant ce nom. Une chose était certaine : ces deux-là étaient du même sang, voire frères. Les choses devenaient plus claires. Cela expliquait l’incident durant le sacrifice.

— De quel temple viens-tu ?

— Aucun temple, répondit l’homme d’une voix hargneuse.

— Donc, point de temple : de quel monastère ?

Le silence du prêtre fut récompensé par un nouveau coup.

— Réponds à la question, chien ! gronda l’un des gardes.

Le prêtre se tordit le cou pour tenter d’apaiser un peu la douleur dans son dos.

— Forgeplaine, finit-il par dire d’une voix étouffée par le masque.

C’est donc ça, songea Varash, le monastère de Forgeplaine. Les choses prenaient une tournure encore plus intéressante. Randel était venu de Forgeplaine douze ans auparavant. L’endroit était un nid de fanatiques, isolé au milieu des montagnes de feu ; ces hommes-là maintenaient en vie l’ancienne religion, plus que tous les autres adorateurs de la Flamme…

Varash prit une décision rapide. S’il devait en apprendre plus sur les activités de ces hommes, il ne voulait pas que les gardes l’entendent. Il fit un geste dans leur direction :

— Vous pouvez disposer.

Les gardes s’entre-regardèrent un instant, l’air surpris, avant que l’un d’eux ait le courage de prendre la parole :

— Mais, Vénéré, l’homme pourrait être dangereux…

— N’est-il pas entravé par des chaînes ? rétorqua Varash. Laissez-nous.

Les gardes reculèrent en s’inclinant pour sortir de la pièce. La porte se referma sans bruit derrière eux.



C’était une chance, songea Urthred, une opportunité tombée du ciel. Les gardes n’étaient plus là et seules les chaînes enroulées dans son dos l’empêchaient de dépecer le meurtrier de son frère. Il fléchit une nouvelle fois les griffes de ses gantelets, tentant de faire céder l’un des maillons. Mais le forgeron qui les avait fabriquées connaissait son métier. Les maillons ne bougèrent pas d’un pouce. Dans la pénombre, le grand prêtre l’examinait. Urthred immobilisa ses mains, de crainte de révéler ses intentions.

— Alors, pourquoi es-tu venu ici, prêtre ? demanda Varash.

Urthred restait silencieux. L’homme qui avait apporté le message de Randel avait pris un risque important en traversant les marais et les montagnes pour rejoindre Forgeplaine. À présent, un mot malavisé d’Urthred pourrait le condamner, de même que tous les autres alliés de Randel. Il resta silencieux.

Varash secoua la tête tandis qu’un fin sourire venait décorer ses lèvres gercées et violacées.

— Tu penses que ton silence va te sauver, c’est cela ?

Il se leva de son siège avec raideur et clopina jusqu’à un coffre posé le long d’un mur, ses lourdes robes balayant le sol derrière lui. Il sortit une clef et ouvrit le coffre dont il fit coulisser l’un des tiroirs avant d’en sortir un objet. Il se retourna et le tint dans la lumière du brasero afin qu’Urthred puisse voir de quoi il s’agissait. C’était une paire de pinces en fer, tenant entre ses mâchoires une dent humaine ensanglantée.

— Ton ami, celui qui est mort, avait besoin de se faire arracher une dent : elle semblait l’empêcher de parler, dit-il en faisant osciller la molaire sanglante devant le masque. Cela a fonctionné : ton ami s’est mis à parler, comme tu le feras quand je demanderai aux gardes de revenir.

Mais tu pourrais t’éviter beaucoup de souffrances, prêtre, en me disant ce que je veux savoir.

Pendant que Varash s’occupait du coffre, Urthred avait fait passer l’une de ses griffes entre deux des maillons de la chaîne. Il essayait à présent de les séparer en les tordant. Ce n’était guère aisé. La griffe de métal était maintenue par un manchon à l’extrémité du moignon de son doigt et, malgré la force supplémentaire offerte par le mécanisme, chaque torsion de maillon faisait courir une vive douleur à travers ses phalanges mutilées. Il espérait simplement que le grand prêtre n’entendait pas les légers grincements du métal torturé.

Son silence semblait enrager Varash.

— Très bien, cracha-t-il, nous ferons revenir les gardes dans une minute. Mais d’abord, je vais voir à quoi tu ressembles.

Il déposa les pinces sur la table et posa un genou à terre, en tendant la main vers la partie avant du masque. À la même seconde, la griffe d’Urthred brisa le maillon de la chaîne dans un bruit sec et métallique. Ses poings griffus passèrent à toute vitesse sous les bras tendus de Varash pour s’arrêter à un pouce à peine de la gorge du vieil homme.

Les mains du grand prêtre s’immobilisèrent, ses yeux roulant follement d’un côté puis de l’autre tandis que les griffes acérées comme des rasoirs écorchaient la peau ridée de son cou.

— Au moindre son, tu mourras, gronda Urthred.

Les bras de Varash retombèrent nerveusement à ses côtés. Urthred se leva, ses griffes prêtes à déchiqueter le visage de Varash.

— Par là, dit-il en tirant la tête de Varash vers le haut d’un index métallique, le forçant à se relever.

Il le repoussa sur son siège et les robes cérémonielles parurent exploser en particules poussiéreuses dans la lumière rouge et incertaine.

Ses mains gantées empoignèrent les accoudoirs de chaque côté du grand prêtre.

Varash apercevait plus clairement les mouvements vifs et imprévisibles des yeux derrière les orifices percés dans le masque. La lueur glacée qu’il y lut lui indiqua qu’il allait mourir. Ces années gâchées, ces trahisons… tout cela avait été futile. Il allait mourir, pitoyablement, entre les mains de ce maniaque. Il ouvrit la bouche pour hurler mais l’une des mains gantées agrippa sa mâchoire, comme dans un étau. Il eut l’impression que sa mâchoire inférieure était repoussée vers l’intérieur et ses lèvres formèrent un O de douleur.

— Tu me comprends, à présent ? siffla le prêtre.

La main le serrait avec une telle force que Varash ne put hocher la tête qu’imperceptiblement.

— Maintenant, c’est à mon tour de poser les questions, dit Urthred. D’abord – pourquoi Randel est-il mort ?

— P… Parce qu’il était un hérétique, réussit à marmonner Varash malgré l’étau qui enserrait ses mâchoires.

— Non ! gronda Urthred en serrant plus fort. (L’esprit de Varash défaillit de douleur.) Randel n’était pas un hérétique : c’est toi, toi qui as trahi ta religion. Allons, Varash, regarde donc le soleil !

Il tourna brusquement la tête du grand prêtre face à la fenêtre à travers laquelle la lumière mourante du soleil s’écoulait à la manière d’un liquide sanglant. Varash eut un mouvement de recul, comme s’il était obligé de fixer une fournaise chauffée à blanc.

— Je m’en doutais : tu détestes la lumière ! cracha Urthred. Tu es devenu l’un d’eux, n’est-ce pas ? Mort dans ton cœur et ton esprit. Mort à la vie. Combien d’hommes justes as-tu tués ? Réponds-moi !

Urthred secoua la mâchoire du vieil homme mais, même s’il avait pu répondre, Varash n’en fit rien. Son silence était suffisamment éloquent. La lumière solaire semblait lui brûler la peau et les yeux et il se tortillait au milieu des rayons rouges. Mais la poigne d’Urthred ne fléchit pas.

— Je vous en prie, supplia Varash, laissez-moi retourner dans l’ombre.

— Quoi ? Pour laisser un homme de plus priver Dieu de son âme ? Le cycle du soleil, son lever et son coucher, ne t’ont-ils rien appris ? Tous les hommes doivent mourir. La seule vie après la mort viendra lors de la Seconde aube.

La douleur devenait insupportable pour Varash, il fermait les yeux de toutes ses forces. Mais, inexplicablement, le goût du Calice noir se diffusa dans sa bouche. Puis il réalisa pourquoi : il s’était mordu la langue et goûtait la saveur cuivrée de son propre sang.

— Mais assez ! gronda Urthred. Pourquoi parler de Reh à quelqu’un aussi dénué de grâce ? Autant prêcher auprès d’un chien. Ouvre les yeux.

Varash sentit les pointes de griffes de l’homme sur sa gorge.

— Ouvre-les ! répéta Urthred avec véhémence.

Varash obéit. Bien que le soleil fut bas dans le ciel, la lumière explosa dans son cerveau. Il secoua la tête sous l’effet de la douleur.

— Tu voulais voir mon visage ? Alors regarde, regarde le visage d’un véritable croyant, de quelqu’un qui a tout donné à son dieu !

Urthred défit habilement les deux attaches qui maintenaient l’un des côtés de son masque à son cadre de cuir tout en maintenant son autre main serrée autour de la mâchoire de Varash.

Le masque s’affaissa sur le côté comme un morceau de chair.

Au début, Varash crut qu’il n’avait fait qu’imaginer le fait que le masque ait été retiré. Les mêmes zébrures livides de tissu cicatriciel lui hurlaient au visage, la même fente vide en guise de nez, les lèvres déchiquetées exposant dents et gencives rendues jaunes et noires par les flammes.

Puis il sut.

Et cette connaissance déclencha un cri qui s’éleva des profondeurs de son âme. Mais le gantelet maintenait toujours sa bouche fermée et le cri ne put franchir ses lèvres. Au lieu de quoi, il explosa dans son cœur avec un flash de lumière blanche qui laissa rapidement place aux ténèbres. Et il se sentit tomber, encore et encore. Dans le néant sans fond.



Urthred laissa retomber le cadavre sur le sol. Une chaleur féroce brûlait dans son cœur, un feu de joie et de colère mêlées. De pure vengeance. Il ne s’était pas attendu à cette opportunité, mais il l’avait saisie et à présent son propre cœur semblait sur le point d’éclater, comme celui du vieillard.

Il savait qu’il mourrait. Sur la dalle sacrificielle ou sous les coups des gardes, il n’en avait aucune idée, mais pour le moment cette certitude n’était rien comparée à la joie toute-puissante qui l’emplissait.

Il attendit, en regardant les rayons déclinants du soleil et marmonnant une prière. Les battements affolés de son cœur ralentirent progressivement et le rugissement à ses oreilles finit par diminuer. Un oiseau de proie passa à basse altitude devant la fenêtre, sa silhouette se découpant sur le ciel pourpre, le battement de ses ailes rompant le silence. Il tendit l’oreille, guettant le retour des gardes. Rien. Mais ils allaient revenir, il en était certain.

Il baissa les yeux vers le cadavre du grand prêtre. Les yeux morts de Varash fixaient la pénombre du plafond à poutres apparentes. Pendant les quelques instants où Urthred avait regardé au-dehors, une fine pellicule semblait s’être formée au-dessus d’eux. Il avait déjà progressé dans son voyage, mais Urthred se refusait à dire une prière pour éclairer son chemin au travers des terres d’Iss : l’homme méritait de rester là-bas, seul. Il n’avait rien à faire dans le paradis flamboyant de Reh.

Le rugissement dans ses oreilles avait pratiquement disparu, tel le son de la marée au loin. La joie féroce se mourait, elle aussi, laissant derrière elle un vide, un néant. Au dehors, le soleil semblait comme immobile sur les pics. Un silence immense s’était abattu sur le temple et sur la ville, comme si le monde retenait son souffle devant le spectacle mourant du soir. Aucun son ne lui parvint de l’extérieur, alors qu’il s’attendait à des cris de gardes et des bruits de course : personne n’avait entendu les bruits causés par leur bref affrontement. Cela accentuait sa sensation de vide. Il allait devoir agir. Il savait ce qu’il devait faire.

Il examinait les alentours d’un air distrait. Pour la première fois, il prit conscience de l’aspect luxueux de la pièce, les antiques tapisseries venues de Hangar Parang, la vaisselle en cristal délicate du Surrenland, les meubles sculptés dans du cèdre de Galastra. Tout cela était d’un très bon goût, à l’exception du corps du grand prêtre étendu près du trône.

La richesse de l’ameublement le rendait encore moins à l’aise. Après vingt années d’emprisonnement dans une cellule dénudée et blanchie à la chaux, la moindre ostentation le rendait malade. Jamais il n’avait visité une telle chambre. Ni même vu une cité avant ce jour. Pendant les huit années précédant la convocation de son frère, il n’avait jamais quitté le sommet de la tour où il avait vécu au monastère de Forgeplaine.

Son isolation avait résulté de sa défiguration. Un seul homme avait vu son visage depuis lors, à l’exception du grand prêtre étendu mort à ses pieds. Il arborait ce faciès défiguré avec fierté, car il faisait de lui l’un des Élus du dieu. Et c’était là tout ce qu’il avait toujours voulu, depuis son enfance au monastère de Forgeplaine.

Cette vie monastique avait été bien plus dure que tout ce qu’un habitant de la ville pouvait imaginer : une existence faite de froideur, de quasi-famine et de discipline sévère. Une vie qui pouvait arracher son humanité à un homme, et à plus forte raison à un enfant, et le pousser à se refermer sur lui-même. Une vie qui pouvait le conduire à chercher cette étincelle de vie intérieure, l’âme secrète de la magie, du feu, qui allait au-delà de la chair, implantée là par Reh à l’aube des temps.

Les punitions, les mortifications, avaient constitué le lot quotidien de ceux qui s’abritaient sous le toit de Forgeplaine. Corrections, flagellations, immersions dans l’eau glacée. La douleur de chaque jour ne constituait qu’une préparation à la plus grande journée de mortification qui soit : le jour de la verge. Le jour le plus court et le plus sombre de l’année, où le soleil dépassait à peine le sommet des montagnes à midi avant de disparaître rapidement. Le jour durant lequel les novices se dénudaient jusqu’à la taille et se flagellaient le dos à l’aide de verges de bois, leur sang suppurant tandis qu’ils offraient leurs prières au dieu Soleil déclinant pour qu’il traverse en sécurité le royaume de son frère, Iss, roi de la Nuit, du Ver et de la Mort en Vie. Aucun de ceux ayant enduré le froid glacial et le sang gelé de cette journée n’était plus jamais le même. Urthred devinait que Varash n’avait pas subi cette mortification depuis plusieurs années. Le luxe de l’appartement témoignait du genre d’homme qu’il avait été.

Pourquoi Varash avait-il renoncé à son dieu ? Urthred lui-même s’était longuement battu contre la tentation des plaisirs de la chair, du luxe, de la facilité. Dans le monde extérieur, la tentation était permanente ; le soleil était en train de mourir et tous seraient peut-être bientôt morts. Toutes les prières d’Urthred, toutes les cicatrices sur son dos, son visa