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Les nations de la nuit, Vol 1

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Catégories:
Année:
2014
Editeur::
Les nations de la Nuit 1
Langue:
french
ISBN 10:
2915159963
ISBN 13:
9782915159967
Collection:
Les Porteurs de Lumière 3
Fichier:
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1

Le talisman du Téméraire Tome 1

Année:
2013
Langue:
french
Fichier:
EPUB, 1,75 MB
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2

Journal des années noires, 1940-1944

Année:
1968
Langue:
french
Fichier:
EPUB, 385 KB
5.0 / 5.0
Oliver Johnson


LES NATIONS DE LA NUIT

Volume 1



Les Porteurs de Lumière

Tome III





Traduit de l’anglais

par Guillaume Le Pennec

Éditions : MNÉMOS

Collection : ICARES

Titre original :

The Nations of the Nigh

ISBN : 978-2-915159-96-7





À Dave Morris,

Ami, conseiller, inspirateur





Chapitre 1

Une lumière sur la plaine


C’était la nuit. Le massacre touchait à sa fin. La bataille de Thrull était perdue. Le baron Illgill se tenait sur le promontoire sur lequel sa tente avait été dressée ce matin-là. Les flancs en étaient recouverts de deux voire trois épaisseurs de cadavres et d’agonisants. Seuls quelques-uns de ses hommes restaient avec lui, repoussés jusqu’ici par les rangées interminables des troupes d’élite ennemies, les Faucheurs de la douleur. Ils se tenaient au bas du promontoire et leurs cors d’ivoire résonnaient sur toute l’étendue des marais. Tous arboraient un masque en forme de crâne sous leur casque. Tous fixaient un regard étique sur le petit cercle des hommes du baron. Ils étaient sur le point de charger.

Le baron se prépara pour cet ultime assaut. Il laissa choir son bouclier. Le coffre de plomb dans lequel le sceptre des Ombres était conservé était posé à ses pieds. Il l’ouvrit et une aveuglante lumière blanche poignarda l’air nocturne. Il vit les rangs ennemis tressaillir face à cet éclat inattendu. Avec des gestes empreints de révérence, le baron sortit l’objet lumineux et l’enroula dans un étendard de la légion. Même recouvert, le sceptre brillait au travers du tissu rouge et orange à la manière d’une lanterne magique, illuminant les corps étalés sur les pentes à la manière de gerbes de maïs fauchées. Il leva le sceptre de la main gauche et son épée de la droite.

La prise du sceptre avait déclenché la guerre et le voir ainsi exposé à leur vue aiguillonna les armées de Faran. Les Faucheurs de la douleur s’élancèrent en avant à la manière d’une marée d’armure cuivrée, leurs cornes hurlant un chant de mort. Ils gravirent péniblement la pente, leurs pieds glissant sur les;  cadavres, poussés par les rangs qui venaient derrière eux. Des épées s’entrechoquèrent en jetant des étincelles. Mais la progression des Faucheurs était inexorable. Le baron fut repoussé en arrière par la masse des corps jusqu’à en perdre l’équilibre et s’écrouler contre le flanc de sa tente.

Il se débattit pour se remettre sur pied. Les ennemis à têtes de mort étaient partout. Il frappa d’estoc et de taille, vit son épée transpercer le plastron d’un Faucheur de la douleur. Il para un coup, puis fit appel à la force brute que lui conféraient ses années d’entraînement pour repousser son adversaire. Mais d’autres Faucheurs jaillirent sur sa droite et il dut reculer, en parant avec le sceptre. Un coup de masse de cuivre se termina dans une explosion de lumière scintillante, tandis que l’arme traversait le tissu et heurtait le métal enchanté. Pendant un instant, le baron ne vit rien d’autre que la rémanence du flash. La pression des corps autour de lui était telle qu’il ne contrôlait plus ses mouvements. Il fut emporté sur la gauche, au bas de la pente. Il trébucha et tomba, roulant sur lui-même, encore et encore. Il tenait toujours le sceptre. Il se remit debout, mais un nouveau mouvement de foule le poussa en arrière, vers les profondeurs du marais, loin des portes de Thrull. Il se débattit contre la marée de corps, mais ses efforts étaient futiles. Ses pieds quittèrent le sol et il sentit sa vue se voiler.

Puis sa vision revint comme la pression s’atténuait. Par miracle, il était libre. Il leva les yeux vers le sommet du promontoire, mais celui-ci était loin désormais, une vague éminence se découpant sur l’éclat des bûchers funéraires.

Son pouls commença à ralentir et ses pensées redevinrent rationnelles. Il avait survécu. Il se sentit envahi de culpabilité. Pourquoi les épées ennemies ne l’avaient-elles pas touché alors que tous ses hommes étaient tombés comme des porcs égorgés ? Était-ce parce que l’éclat du sceptre avait aveuglé les Faucheurs ? Ou bien parce qu’ils avaient pris peur en découvrant, dans sa lumière, un homme qui avait tout perdu, un homme qui n’avait pas peur de mourir, ni de tuer quelques-uns d’entre eux en ce faisant ? Ou alors y avait-il quelque aspect divin dans le visage d’un souverain qui paralysait la main de ceux qui auraient pensé le tuer ?

Un souverain ? Non, il avait tout perdu : la cité et le royaume sur lequel il avait autrefois régné. Il n’était qu’un simple mortel, une future charogne, comme ses hommes. C’était le destin qui l’avait protégé et éloigné de la scène du massacre, qui l’avait épargné alors que les autres étaient morts. Un destin qui avait décrété qu’il vivrait ; qu’il vivrait pour voir se terminer les événements qu’il avait mis en branle. N’avait-il pas, cette nuit même, lancé son fils Jayal dans une quête destinée à causer la perte du Ver, même si cette bataille n’avait pu y parvenir ?

Ce qui était certain, c’est qu’il avait été épargné. Il devait à présent réussir à s’échapper. Il traversa péniblement les marais dont la tourbe sombre s’accrochait à ses chevilles. Des hommes se déplaçaient tout autour de lui dans les ténèbres, mais il n’aurait pas su dire s’ils étaient amis ou ennemis. À l’est, il distinguait les hautes murailles de Thrull qui s’élevaient dans la nuit au-delà de la silhouette du tombeau de Marizian.

Le tombeau de Marizian : c’était là que tout avait commencé. Marizian, l’instigateur semble-t-il de tout ce malheur, de ce bain de sang. Le baron savait que ce qu’il y avait découvert l’avait piégé dans un cercle vicieux de douleur ; un cercle dont il resterait prisonnier jusqu’à la mort.

Il se demanda si son ami, le grand prêtre Manichee, avait pu s’échapper. Mais il se souvint des paroles de l’ancien : Manichee avait su qu’il allait mourir. Lui, au moins, avait trouvé le repos final dans cette bataille.

Le sceptre était lourd dans sa main gauche. Bien qu’il fût enroulé dans les couleurs de la légion, le baron sentait sa puissance. La chaleur qu’il dégageait menaçait de brûler la main et le côté gauche de son visage, même au travers de la visière de son casque. Son éclat illuminait la brume environnante d’une lumière blanc et bleu. Au fil de sa progression, d’autres fugitifs entraient et sortaient de la zone illuminée, figures marchant d’un pas tramant dont les silhouettes se découpaient sur la lumière crue. Il apercevait parfois leurs traits : ses propres hommes, hagards, couverts de sang, le regard perdu à mille lieues devant eux, marchant sans se soucier des obstacles ni de leurs chutes incessantes. L’épuisement d’une armée défaite.

Son armure noir et rouge était clairement visible à la lueur du sceptre. Si ses hommes le reconnurent, ils ne se rallièrent toutefois pas à leur commandant. Il se souvint d’un vieux dicton qui lui venait de son père : un général victorieux a de nombreux amis, mais un général qui a échoué est toujours seul.

Il restait seul dans son cercle de lumière. Le chant sanglant de la bataille mourait lentement à ses oreilles, remplacé par un profond désespoir.

Il arpenta seul l’obscurité, songeant au passé et, de plus en plus comme la nuit avançait, à son fils.

Pendant dix-huit ans il l’avait forgé dans son moule personnel, l’avait admonesté, lui avait administré des corrections et l’avait endurci face au monde. Car le baron avait vu la malédiction, il avait vu ce qui arriverait à la cité dont les Illgill avaient hérité, la cité qui en cet instant était en train d’être pillée, ses habitants passés par l’épée.

D’autres avaient eu la même vision. La devineresse, Alanda, s’était adressée à lui plusieurs mois auparavant, avant même qu’il ne s’enfonce dans le tombeau de Marizian. Elle l’avait averti de ce qui allait advenir : une nuit de massacre, une malédiction si lourde que son fils devrait être ramené par magie d’entre les morts.

Mais il avait fait sortir son armée à l’extérieur dans la lumière du matin et causé la mort de milliers d’hommes. Pour quelle raison ? Le destin, le sillon de la destinée duquel nul homme ne saurait sortir mais qu’il doit suivre jusqu’au bout, même jusque dans les mâchoires de la destruction.

Mais, si Reh le voulait bien, son fils serait à présent arrivé au bout de la chaussée traversant les marais et aurait entrepris de gravir les montagnes de feu, une longue route s’ouvrant devant lui en direction du sud. Et au-delà ? Le Surrenland, la mer Astardienne, les déserts du Sud. Il se retourna pour regarder derrière lui, mais la nuit dissimulait la route et les montagnes. Quelque part là-bas se trouvait l’espoir, le futur. L’espoir reposait sur l’épée que son fils trouverait dans la lointaine Ormorica. Dent-du-dragon, une arme capable d’altérer le destin, tout comme le sceptre aurait pu le faire si Manichee s’en était servi plus tôt pour ressusciter les morts et les renvoyer sur le champ de bataille sous la forme de revenants avides de sang, aussi dangereux que les vampires de Faran. Il devait protéger le sceptre : un jour il trouverait un homme capable de le manier, un pyromancien aussi talentueux que Manichee l’avait été.

Ses pieds l’avaient fait marcher en arc de cercle autour de la muraille nord de la ville. Après plusieurs heures passées à patauger jusqu’aux chevilles dans la boue du marécage, il rejoignit par miracle la terre ferme.

Il avait retrouvé l’ancienne route du nord dont les larges pavés s’enfonçaient dans les marais, parfois recouverts par les eaux noires sur plusieurs centaines de mètres de long. Dans son esprit, il pouvait la voir filant droit vers le nord. À présent qu’il disposait d’une route précise à suivre, il se remit en route avec une énergie renouvelée. Quelque part devant, à soixante-quinze kilomètres de là environ, se trouvaient les premières collines des Palissades. Il emporterait le sceptre au-delà, jusque dans les terres du Nord, par-delà la plaine de Shander et les Nations de la nuit, jusqu’à Iskiard.

Les archives laissées par ceux qui s’y étaient rendus dans les temps anciens, les survivants des Légions de la Flamme qui avaient guerroyé contre les Nations, affirmaient que la route vers le nord continuait jusqu’au bout, même dans les montagnes.

Le baron conjura une vision mentale de ces passes pour l’heure encore invisibles, luisant dans la nuit. L’hiver ne faisait que commencer, les congères ne seraient pas encore trop hautes. Un homme déterminé pourrait encore traverser.

Il se remit en route, barbotant au milieu de l’eau marécageuse qui lui montait parfois jusqu’à la taille. Il sentait la tourbe qui l’aspirait, son armure comme un poids mort. Mais l’éclat du sceptre brûlait dans son âme, une voix lui parlait, lui affirmant que jamais le sceptre ne devrait s’éteindre dans la boue. Il se débattit pour s’arracher à la prise gluante du marais, encore et encore, jusqu’à voir tous ses membres endoloris. Il se forçait à rester concentré, à prévenir le danger. Il croisa des abîmes bouillonnants, plus profonds que les marais auxquels il avait survécu, capables d’engloutir un homme en une seconde. Il les contourna, en se taillant un passage à coups d’épée au milieu de joncs aussi grands que des hommes. Dans son autre main, le sceptre rayonnait, lui brûlant la peau. Il plissait les yeux pour les protéger de l’implacable lumière.

Il n’avait qu’à peine conscience du fait qu’au-delà de cet éclat aveuglant, le ciel s’était coloré de gris et que l’aube approchait. Il tourna la tête vers le sud. Le rocher de Thrull jaillissait des marécages à une quinzaine de kilomètres derrière lui. Au-dessus, une large colonne de fumée noire s’élevait vers les cieux. Sa maison et ses rêves partaient en fumée. Le hall qu’il revoyait en pensée, abritant les peintures de ses ancêtres, s’était transformé en brasier. L’étude où il avait laissé ses instructions pour Jayal, le démon qui les protégeait : tout cela était consumé par le feu même qu’il vénérait.

Il pencha la tête en arrière et se mit à rire face à l’ironie de la situation. Puis il secoua la tête pour tenter de clarifier ses pensées. Ce n’était pas la voie à suivre ; de telles pensées allaient lui donner le vertige et l’attirer vers la folie. Il serait trop facile de se laisser emporter dans cet abîme dont nul ne revenait. Au lieu de quoi il tourna son regard vers l’ouest – à présent il distinguait les montagnes de feu, émergeant des ténèbres, lignes noires puissantes striant le satin de la nuit. Jayal les avait-il atteintes sain et sauf ?

Il savait que ce serait le cas : rien ne pouvait défier le destin et la prophétie. Même sa survie semblait prédestinée. D’une certaine façon, il avait su qu’il s’en sortirait. Pourquoi donc, sinon, aurait-il conçu ce plan complexe pour que Jayal puisse le rejoindre dans le Nord ? En lui donnant sa propre monture, Nuage ? Lorsqu’il avait écrit les lettres placées dans les sacoches de selle de son cheval la veille de la bataille, il s’était demandé pourquoi il agissait ainsi. Il s’était même demandé pourquoi il les avait écrites. Maintenant, il savait.

Et à présent il semblait faire face à un autre genre de providence : dans la lumière morne de l’aube, il aperçut un cheval sans cavalier debout près d’une mare fétide. Ses rênes étaient passées par-dessus sa tête et il broutait l’herbe. Le baron pataugea dans sa direction, rangeant son épée et retirant l’un de ses gantelets de métal. Le cheval hennit devant la lumière du sceptre, mais le baron émit des sons apaisants et posa une main sur son encolure pour calmer l’animal. Il plaça son pied dans l’un des étriers et enfourcha le cheval, appuyant le sceptre sur le pommeau de la selle tachée de sang. Le hongre agita sa crinière en percevant la chaleur surnaturelle sur son dos, mais il paraissait plutôt docile.

Le baron contempla l’étendue d’eau grisâtre face à lui. L’étang devait faire une centaine de mètres de large. Pendant un moment, il envisagea d’abandonner sa destinée, de saisir le sceptre et le précipiter dans ces eaux. Déjà, la main qui l’avait tenu toute la nuit durant le brûlait de manière atroce, malgré la protection de son gantelet de métal. Cet instrument devait sans aucun doute être une malédiction autant qu’une bénédiction.

Que le marais décide du sort de l’humanité. Lui n’était qu’un mortel. Le poids de cet objet, comme Manichee le lui avait dit, n’était-il pas trop lourd pour ses seules épaules ? Il ressentait son pouvoir et la terreur qui y était associée comme jamais auparavant. S’il le lançait dans l’eau, peut-être une autre génération pourrait-elle reprendre la quête ? Il avait entendu parler de cadavres depuis longtemps disparus qui réapparaissaient parfaitement préservés par la tourbe des terres marécageuses. Le sceptre ne pourrait-il pas remonter à la surface lui aussi, être retrouvé par un voyageur quelque part dans le futur ?

Mais alors même qu’il se laissait aller à ces pensées, il perçut la magie du sceptre : une magie qui lui conférait la puissance, qui agissait comme une drogue, promettant à celui qui l’employait l’accès à un monde secret interdit aux yeux des mortels. Un pouvoir susceptible de rendre un homme omnipotent. Ce pouvoir créait une dépendance, une dépendance dont il avait fait l’expérience à l’instant où il avait pénétré le labyrinthe de Marizian et vu le sceptre luisant dans le tombeau. Une dépendance à laquelle il n’était plus capable de s’arracher.

Lorsqu’il sortit de ce débat intérieur, une heure plus tard environ, il releva les yeux pour découvrir que la boule rouge du soleil s’élevait désormais largement au-dessus de la chaîne de Niasseh. D’autres survivants s’étaient rapprochés en silence et se tenaient à présent autour de lui, au bord de l’étang. Ils portaient les différentes couleurs des légions qui, à l’aube précédente, s’étaient rassemblées pour affronter l’armée de Faran. À présent leurs surcots étaient déchirés, en lambeaux. Nombre d’entre eux étaient blessés. Leurs visages étaient gris, marqués par l’épuisement. Et pourtant tous le regardaient. Et dans leur regard, il perçut une accusation.

Pourquoi le hantaient-ils ainsi ? Pourquoi l’accusaient-ils, le blâmaient-ils pour leur défaite ? Ces fous ne voyaient-ils pas que tout ceci était prédestiné, exactement comme l’était le lever du soleil ? Tandis qu’il les contemplait, il vit d’autres hommes se rapprocher, tels des fantômes gris sortis de la brume. Un ou deux chevauchaient toujours leurs montures épuisées par la bataille. Les chevaux traînaient derrière eux dans la boue les restes de leurs caparaçons colorés, telles des créatures mélancoliques tirant dans leurs dos les espoirs déçus de leur jeunesse.

Nul ne prononça un mot. Ils le fixaient du regard, comme s’ils attendaient qu’il parle.

Assez de ces fantômes ! Illgill talonna les flancs du hongre et le cheval releva la tête en hennissant : lui aussi était épuisé.

Mais un nouveau coup de talons le força à reprendre la route, tête baissée près du sol. Illgill aussi baissait la tête, au-dessus du pommeau. Monture et cavalier contournèrent l’étang en se frayant un chemin parmi les joncs immenses.

Au milieu des brumes de l’épuisement, Illgill perçut derrière lui les bruits de pas gluants et les froissements des roseaux indiquant que certains de ses hommes avaient choisi de le suivre. Il ne tourna pas la tête pour les dénombrer. Le sceptre emplissait son esprit, sa lumière lui susurrant que, s’il le fallait, il traverserait seul les montagnes pour s’enfoncer dans les terres du Nord.

Il chevaucha toute la matinée durant, sans quitter des yeux le sol qui défilait devant la crinière de son cheval. Il avait simplement conscience de suivre le tracé de l’ancienne route, dont les sabots de sa monture heurtaient parfois les antiques pavés moussus. Le cheval au moins conservait des relents d’instinct de préservation, ce qui n’était plus le cas d’Illgill : il n’aurait pas réagi différemment si l’animal l’avait emporté vers les profondeurs les plus reculées du marais.

Il ne regarda pas une seule fois en arrière, jusqu’au moment où, à la fin de la journée, il vit le sol commencer à s’élever en une série de plissures de faible hauteur aux frontières du marécage. Il avait atteint les contreforts : les montagnes proprement dites restaient presque entièrement invisibles, silhouettes grises s’élevant vers le ciel au milieu du brouillard, au nord.

C’est alors qu’il s’arrêta, fit tournoyer le hongre et contempla ceux qui le suivaient. Ils s’extirpèrent des nappes de brume à la manière de fantômes. Trébuchant en avant sans volonté apparente, têtes baissées. Mais lorsqu’ils virent que le cavalier et son cheval s’étaient immobilisés, ils s’arrêtèrent à leur tour et relevèrent les yeux vers lui. Malgré l’engourdissement qui s’était emparé de son esprit durant tout ce temps, la discipline guerrière reprit le dessus et le baron entreprit de les compter méthodiquement, comme s’il s’agissait d’une revue de troupes sur la place du temple. Il perdit le compte à un moment, comme son menton s’inclinait, menaçant de toucher sa poitrine sous l’effet de l’exténuation. Mais il se reprit et se força à recommencer.

Cent treize en tout. C’était ce qui restait des chevaliers du Foyer et des Légions de la Flamme : hommes d’armes, lanciers, soldats chargés des balistes, archers. Cent treize seulement de ses vingt mille combattants. Et pourtant, la torpeur disparut soudain de son esprit et sa vision s’éclaircit. Cent treize hommes, songea-t-il, seraient peut-être suffisants pour ce qu’il avait en tête.

Il fit à nouveau virer son cheval en direction des Palissades, sachant qu’il disposait d’une sorte d’armée. Et si ces hommes étaient arrivés jusqu’ici, sans doute seraient-ils prêts à le suivre jusqu’aux terres qui les attendaient au-delà des Palissades, des terres au sein desquelles nul ne s’était aventuré depuis un millier d’années…





Chapitre 2

La Légion de la Flamme


La bataille s’était déroulée durant la saison où les derniers jours tièdes de l’automne le disputaient encore à la froideur glacée de l’hiver. Mais au milieu des pics en dents de scie des Palissades, l’hiver était permanent, quelle que soit l’époque de l’année. Crevasses verglacées, glaciers et crêtes acérées étaient recouverts d’une couche de neige à hauteur de poitrine. Les hommes du baron ne disposaient pas d’un vrai matériel d’escalade : quelques longueurs de cordes récupérées dans leurs paquetages et quelques pitons improvisés à partir de dagues. Il s’agissait d’une tentative suicidaire, mais ils n’avaient pas le choix : ils s’étaient avancés dans les montagnes en sachant qu’il n’y aurait aucun retour en arrière. Et ils moururent comme ils étaient arrivés : sans se plaindre.

Les avalanches emportèrent la majorité d’entre eux. La neige s’était mise à tomber dru comme ils traversaient les contreforts. Au-devant d’eux, sur les hauteurs, les corniches de neige surplombant les arêtes et les pics avaient déjà l’air dangereuses, suspendues de manière précaire au-dessus de l’antique route qui commençait à louvoyer pour prendre de l’altitude.

La première avalanche surgit durant la deuxième journée. Les pics les plus hauts se détachaient parfaitement sur le bleu lumineux du ciel. Ils virent la neige se décrocher d’une corniche loin au-dessus d’eux. La colonne s’immobilisa, les yeux rivés sur la chute de neige tandis qu’elle serpentait sur la pente, roulant dans leur direction. Un phénomène d’une étrange beauté. Puis le rugissement leur parvint, ce rugissement qui oblitérait tout le reste.

Le baron avait entendu des grimpeurs évoquer les griffes des avalanches, la poudreuse qui précédait la neige compacte. Après ce jour, il en vint à haïr la vision de ces nuages de poudreuse battant de vitesse la masse de neige, tandis qu’elle dévalait les pics enneigés telle la marée s’emparant d’une plage prise d’assaut par la tempête. Puis, plus vive que le plus rapide des chevaux, plus vive qu’un jaguar, une lave blanche, l’opposé même du feu, se déversa sur eux en rugissant. Une lave qui enserrait ses victimes aussi sûrement que du ciment.

Ce premier jour, il leur fallut une heure pour atteindre le premier corps. Nombre des sauveteurs souffrirent d’engelures : ils n’avaient aucun équipement pour creuser. Malgré leurs efforts, l’homme était déjà mort, étouffé par la neige.

Cette première avalanche ne leur coûta que quatre hommes en plus de celui-ci. Mais le jour suivant, une autre avalanche les frappa, en emportant trente d’un coup. Après quoi le baron avait dit aux survivants d’arrêter de creuser. Ils ne pourraient conquérir cette mer blanche qui s’étendait tout autour d’eux, une mer blanche au sein de laquelle tout espoir se perdait, dans laquelle leur progression de fourmis minuscules devenait insignifiante au regard du chaos étourdissant de neige et de roche. Que la neige les avale, pria-t-il, si telle était la volonté de Reh.

Ils continuèrent à grimper, la route se transformant en un chemin à peine visible. Le soir, ils creusaient des trous dans la neige pour se protéger du vent glacé. Comme ils approchaient du plus haut des pics bleutés, les blizzards se mirent à souffler, empoignant les corps des hommes accrochés à la paroi pour les précipiter vers leur mort. Et au sein des blizzards vinrent les spectres, esprits hurlants placés là par les dieux pour protéger l’accès de leur monde secret au nord des montagnes. Ils faisaient un bruit évoquant un tissu que l’on déchire, mais cent fois plus puissant, accompagné d’un hululement inhumain qui oscillait du grave à l’aigu tandis qu’ils tournoyaient au sein des vents maudits. Le bruit rendit fous certains hommes qui se laissèrent tomber dans le précipice.

Et pourtant, ni les avalanches ni les spectres ne représentaient leur pire ennemi. Leur pire ennemi, c’était la soif. Un paradoxe : dans cette mer d’eau gelée, aucune quantité de neige avalée ne pouvait l’apaiser. L’escalade était ardue et les hommes transpiraient plus d’eau qu’ils n’étaient capables d’en ingérer en avalant des poignées de neige. Nombre d’entre eux se déshydratèrent au point de se mettre à délirer. À la nuit venue, certains disparaissaient des abris, sans doute attirés au-dehors par les mirages fiévreux d’étendues d’eau rafraîchissantes. Nul ne les voyait partir, nul n’aurait su dire où ils étaient tombés. Mais, chaque matin, de moins en moins d’hommes émergeaient de la neige.

Dans la tête du baron, au sein de cet endroit insensible aux hurlements du vent et à la soif, il transportait une carte des montagnes, souvenir imparfait d’un plan qu’il avait étudié dans sa jeunesse. Les noms légendaires des sommets qui avaient autrefois fasciné son esprit d’enfant étaient à présent l’objet de ses peurs. Les pics succédaient aux pics, de plus en plus hauts dans le ciel, mais il n’avait de cesse d’en apercevoir un, celui qui se tenait au sommet du monde. Enfin, ils apparurent au milieu de la neige, évoquant une lance plantée au milieu d’un trou dans les nuages : les hauts de Segron, la montagne la plus haute des Palissades. À ses pieds se trouvait la seule passe traversant les montagnes.

À ce moment seulement, il osa recompter ses hommes, pour la première fois depuis les marais. Il le fit avec lenteur, d’une façon presque pédante, en faisant passer son doigt rougi par le gel devant leurs rangs. Mais cette fois le compte ne prit pas longtemps : seuls quinze hommes avaient survécu. Quatre-vingt-dix-huit avaient péri.

Des hommes avaient déjà emprunté la passe au pied de Segron autrefois. Les derniers avaient été les membres d’une autre Légion de la Flamme, un millénaire auparavant. Ils s’étaient lancés dans une croisade contre les créatures ténébreuses vivant au nord. Mais cet épisode du passé ne leur était d’aucun réconfort : aucun membre de cette expédition n’était jamais revenu à Thrull, et ils étaient partis en été. À présent, l’hiver était éternellement perché sur les corniches, dans l’ombre du soleil mourant.

Après la disparition de cette légion, il n’y avait eu qu’une seule tentative de traversée. Furtal, le troubadour de la cour, l’avait évoquée en chanson lors d’une froide nuit d’hiver dans le palais de la voie d’argent. Il avait été le seul homme à revenir des montagnes au terme de cette nouvelle et tout aussi désastreuse expédition. Il n’avait jamais parlé de ce qui s’était passé, à l’exception de ces quelques lignes d’un lai cryptique :

« Sur le flanc de Segron, dans les halls de glace

Une armée se dresse, en armure, fière.

Devant eux les sommets du désespoir,

La plaine des fantômes et les terreurs anciennes.

Au sud, le foyer qui jamais ne réchauffe

La maison des veuves, les enfants éplorés. »

Comme la nuit tombait sur le jour du décompte, ils approchèrent du col situé sous le pic. Une autre tempête menaçait d’éclater. Une ombre dans la neige recouvrant un contrefort rocheux indiquait la présence d’une caverne dissimulée dans le flanc de la montagne. Ils traversèrent un petit lac gelé et brisèrent la couche de glace qui recouvrait l’entrée de la caverne.

À l’intérieur, dans les profondeurs bleutées de la roche, ils trouvèrent leurs prédécesseurs. Ils évoquaient des statues grises, rangées après rangées, blotties au fond de la caverne. Des cadavres, gelés et parfaitement préservés par la glace. Leurs ancêtres habillés pour la guerre, une guerre datant de mille ans auparavant : des armures antiques en métal repoussé complétées d’épaulières en forme de vagues et de casques pointus. Les étendards millénaires s’élevaient à leurs côtés, aussi rigides que des plaques de métal.

La caverne paraissait merveilleusement chaude, à l’abri du vent du dehors. Mais la température n’en était pas moins glaciale. Rester ici signifierait mourir en peu de temps. Ils rejoindraient alors leurs ancêtres morts.

Illgill n’aurait pas su dire d’où venait la voix, mais c’était une voix appartenant à une époque révolue. L’époque où ses ingénieurs avaient sur son ordre creusé un passage au sein du tombeau de Marizian, malgré les protestations des prêtres de Reh. L’époque où il avait ordonné que l’on ouvre les portes de Thrull et où son armée tout entière s’était déversée dans les marais pour faire face à Faran Gaton. L’époque où sa parole était loi.

C’était une voix que les hommes entendirent et à laquelle ils obéirent, malgré leur épuisement. Tous sauf deux le suivirent comme il leur ordonnait de laisser la caverne et les morts derrière eux. Quant aux deux qui restèrent, ils avaient déjà l’apparence de cadavres. Le baron leur décocha un dernier regard puis s’enfonça dans le blizzard qui faisait rage à l’extérieur.

Au sein de la neige rugissante, ils découvrirent des cairns indiquant le chemin vers l’autre côté du col. Une partie de la légion précédente avait de toute évidence survécu et s’était avancée vers le nord.

Il restait si peu de ses hommes qu’ils disposaient à présent d’assez de corde pour s’attacher les uns aux autres en file indienne. Ils descendirent une pente gelée au milieu des bourrasques hurlantes, tellement lissée par les éléments qu’on aurait cru une toile de lin raidie tirée le long de la montagne. Un univers de pics et de nuage s’étendait à leurs pieds ; chaque pas semblait être un pas vers des abîmes hurlant leurs noms. Au-dessus d’eux, les corniches de glace s’étalaient de manière précaire le long de la façade exposée au vent du flanc nord de Segron. Ils levaient les yeux dans leur direction, s’attendant à tout moment à les voir tomber. Le seul bruit audible était le hurlement du vent, les craquements de leurs bottes usées et les sifflements de leurs vêtements élimés tandis qu’ils progressaient difficilement dans la neige qui leur montait jusqu’aux genoux. Mais l’avalanche ne vint jamais et le vent se calma, comme si les dieux anciens leur avaient enfin concédé un point : ils vivraient.

Depuis des jours, Illgill se sentait comme dans un rêve. La faim et la soif étaient à peine rassasiées par les misérables rations emportées par ses hommes et la viande des chevaux sacrifiés sur les contre-forts, le sien compris. Mais treize d’entre eux avaient survécu. Et il avait toujours le sceptre, le sceptre qui diffusait sa blanche lueur tandis que les nuages descendaient une nouvelle fois sur eux et qu’ils luttaient pour s’extirper de leur blancheur opaque.

Ils descendaient lentement, attachés les uns aux autres par un reste de corde. Parfois, il avait l’impression de tirer les autres. D’autres fois, c’étaient eux qui l’entraînaient. Ils faisaient partie d’un organisme unique, leur conscience oblitérée, complètement soumise à leur combat pour la survie. Des hommes chutaient au bas d’arêtes effilées ; les autres les hissaient alors jusqu’à eux en silence. Et, sans un mot de remerciements, les malheureux reprenaient leur lente reptation vers le bas.

Puis, enfin, ils laissèrent derrière eux les plus hautes pentes de Segron. Ils descendirent le long d’un glacier fendu des crevasses larges de presque deux mètres, traversant les gouffres bleus sur de fragiles ponts de neige. Par deux fois, un pont s’écroula en une explosion de poudre silencieuse. Par deux fois, ceux qui avaient chuté furent ramenés par les autres. Les yeux des hommes étaient dénués de peur, au-delà de l’épuisement.

La fin du glacier. Une vallée, en contrebas. Ils traversèrent le noir et blanc des terres en friche d’une pente de rochers éboulés. La vue leur fut dissimulée par la brume épaisse qui s’éleva du sol, s’enroulant autour d’eux comme si elle les épiait avant de s’élever vers les sommets.

Comme il descendait et que le danger semblait diminuer, Illgill commença à sortir de sa torpeur. Une sorte de folie qu’il accueillit comme une force pénétra son esprit et son cœur se remit à battre rapidement, malgré la glace entourant son âme. Le courage parut couler plus vivement que jamais dans ses veines : tous les treize avaient survécu à la descente depuis les hauts de Segron. Une légion, en quelque sorte.

La providence ou le sceptre, ou peut-être les deux à la fois, les avaient protégés. Ils avaient escaladé les Palissades.

Mais c’est alors que le blizzard revint. Ils se terrèrent dans leurs abris de neige pendant deux journées supplémentaires. Deux hommes de plus moururent des suites d’engelures ; un autre s’en fut dans le blizzard tandis que ses compagnons dormaient et nul ne le revit jamais. Les dix individus restants souffrirent eux aussi, mais leurs esprits étaient endurcis, car la traversée des Palissades aurait doté n’importe quel homme d’une volonté de fer.

Tels étaient les noms des neuf hommes qui accompagnaient le baron : Endil Épervier, Gorven Blanc-brasier et Andul, frère de Gorven, tous trois chevaliers du Foyer ; Nyrax le brave ; Zar Surkut ; Otin, huissier d’armes de la famille Surkut ; Minivere, un noble Surren qui s’était joint aux rangs d’Illgill juste avant la bataille, ainsi que Krastil et Argon, les seuls simples soldats à avoir survécu. L’histoire a oublié le nom des autres : ceux victimes des engelures ; ceux qui avaient sombré dans la folie ou au fond des gouffres ; ceux qui étaient restés dans la caverne quand leur salut était si proche.

Les deux qui étaient morts durant l’ultime descente furent enterrés dans des cairns au sommet desquels étaient plantées leurs épées. Illgill et les neuf autres se remirent en route, attachés les uns aux autres par leur précaire longueur de chanvre effiloché. Aucun d’entre eux n’aurait plus la force, désormais, de hisser un compagnon qui tomberait. Il ne leur restait plus comme nourriture que les derniers morceaux congelés de viande de cheval contenus dans leurs sacoches. Ils avaient désespérément soif, malgré la neige qu’ils ne cessaient de fourrer dans leur bouche.

À la fin du jour, les nuages se dissipèrent et, pour la première fois de la semaine, ils contemplèrent le coucher du soleil. Le bleu et le blanc des montagnes se transformaient en violet et en rose luisants. Et, entre deux pics couverts de neige, ils virent autre chose. Un triangle de vert terne qu’encadraient les montagnes. La plaine des fantômes. À l’est, ils découvrirent un éclat de lumière rouge rubis au milieu des derniers rayons du soleil : la plaine de Shander, le champ de bataille des dieux, une terre sauvage d’ichtyocolle réfléchissant la chute enflammée du soleil au sein des chaînes occidentales. Au-delà, telles de fines nervures dans le ciel d’un bleu de poudre, ils distinguaient des colonnes de fumée blanche s’élevant vers les cieux. C’était la fumée qui s’élevait encore suite à l’holocauste final, lorsque les dieux s’étaient affrontés dix mille ans auparavant.

Illgill se tourna pour faire face à ses hommes. Pour la première fois de ce voyage mortel, il se sentait vivant et son visage crevassé était illuminé par une ferveur messianique. Il leur dit que ce qu’ils voyaient était le pays de Lorn, lieu de résidence des dieux mentionné dans les légendes épiques et le livre de la Lumière. Les neuf se dévisagèrent, n’osant même imaginer qu’ils pourraient l’atteindre, tant il paraissait loin du promontoire solitaire sur lequel ils se tenaient. Puis le vent se remit à mugir et une nouvelle tempête s’abattit sur eux, comme enragée de constater que quelques hommes avaient réussi à traverser. Ils creusèrent rapidement des abris dans les congères. Cette nuit-là, ils entendirent la voix de l’ancien dieu des montagnes, qui hurlait rageusement au-dessus de son domaine à la recherche des survivants qui avaient osé le défier. Eux se blottissaient les uns contre les autres en quête du plus infime fragment de chaleur.

Ils déblayèrent une sortie le lendemain une fois que la tempête se fut apaisée. Ce fut la dernière, comme si le pays lumineux en contrebas étendait son influence sur les pics terrifiants, rendant les vents moins féroces. Le ciel était d’un bleu azuré et, pour la première fois depuis deux semaines, ils virent des oiseaux de proie chevauchant les courants ascendants au-dessus d’eux. Aucun des survivants ne tourna le regard en arrière vers les éperons noirs de neige et de glace qui avaient coûté la vie à tant de leurs compagnons. Ils empruntèrent une gorge entre deux falaises érodées ; elle était escarpée, mais ils progressèrent lentement le long d’un torrent d’eau noire, négociant prudemment les contours de chutes d’eau qui plongeaient en direction des terres mythiques en contrebas.

C’est ainsi que les dix entrèrent en Lorn. Ils portaient avec eux de rares souvenirs de leur gloire passée : Zar arborait le blason de la famille Surkut enroulé autour de son corps glacé à la manière d’une cape ; la bannière de guerre de l’Épervier, déchiquetée par le vent, flottait toujours sur le tronçon restant de la lance d’Endil, qu’il avait brisée sur l’armure de cuivre de l’un des Faucheurs de la douleur un mois auparavant. D’autres agrippaient de petits souvenirs de leur vie passée, de leur famille, de leurs amis. Mais ils portaient toujours fièrement leurs armes, aussi fièrement qu’ils l’avaient fait ce matin-là, un matin qui paraissait si loin, à Thrull.

Et Illgill tenait toujours à la main le sceptre enroulé dans les restes désormais calcinés de l’étendard de la Légion de la Flamme. La lumière l’avait brûlé et la blessure s’était mise à suppurer avant d’être cautérisée par la chaleur. Son visage était rougi et couvert de cloques pour être resté si proche de la lueur éclatante, de jour comme de nuit.

Une fois la gorge passée, les montagnes relâchèrent leur emprise glacée avec une facilité déconcertante. Les torrents devinrent de gais ruisseaux luisant sous le soleil. Les premiers bosquets de conifères firent leur apparition autour d’un étang empli d’une eau si claire qu’on pouvait distinguer le moindre rocher et le moindre galet sous la surface comme dans un miroir. Étrangement, l’air semblait plus chaud ici qu’il ne l’avait été de l’autre côté de la passe, bien qu’un mois se fût écoulé et que l’hiver aurait dû s’installer depuis longtemps.

Çà et là, on distinguait des étendues de sol rocheux dénuées de neige. Ils se rapprochaient à nouveau de la vie. Ils se mirent à plaisanter, oubliant les morts, tandis qu’ils apaisaient leur soif à l’eau des ruisseaux en profitant des rayons du soleil.

Lorsqu’ils eurent bu leur content, Illgill dressa sa main blessée, leur imposant le silence. En contrebas, ils pouvaient voir un patchwork de champs anciens et de murs de pierre brute traversé par les ruisseaux blancs et vifs. Mais les murs n’étaient guère plus que des lignes à flanc de coteau. Ils paraissaient abandonnés depuis des générations. De toute évidence, une race civilisée avait vécu ici. Mais il savait, grâce aux livres et aux prophéties, que c’était également ici qu’avait vécu le plus grand ennemi de l’humanité : les Nations de la nuit. Les restes de cette civilisation éteinte ne prouvaient-ils pas clairement que des forces malfaisantes avaient chassé l’humanité de ce monde septentrional ? De l’autre côté de la plaine brune à ses pieds, il distinguait une nouvelle chaîne de pics dentés. Les Monts brisés, habités par les Nations de la nuit.

Et pourtant, comme il coulait un regard inquiet vers ces montagnes sinistres, une brise chaude leur parvint depuis le nord. Fallait-il y voir un signe indiquant que des choses meilleures les attendaient au-delà de ces territoires maudits ?

Illgill déposa le sceptre sur un rocher et se retourna vers les autres. Son visage brûlé pelait et ses lèvres étaient si gercées qu’il avait du mal à parler. Mais les mots finirent par sortir.

— Notre futur nous attend là, en contrebas. Derrière nous, il n’y a que mort et poussière. Combien de frères avons-nous abandonnés aux montagnes ?

Il leva les yeux vers les pics, lesquels prenaient désormais un air innocent au milieu du ciel bleu.

— Nous ne les oublierons pas, même si nul ne trouve jamais leurs tombes. Ils font partie des montagnes, leurs esprits vivront auprès des oiseaux sacrés de Reh. Ils ne connaîtront pas la corruption mais attendront, parfaitement préservés à l’instant de leur mort, la Seconde aube. Nous ne sommes plus que dix désormais, mais nous formons une compagnie soudée par le sceptre et l’étendard de la Légion de la Flamme. C’est notre légion à présent – vous êtes tous mes frères de foyer. L’Histoire chantera nos exploits dans les années à venir.

— Où irons-nous ? demanda Gorven.

Illgill désigna le nord.

— Lorsque j’ai pénétré le tombeau de Marizian, j’ai contemplé cet appareil magique qu’on appelle l’orbe. Il m’a montré le monde dans son entier, un monde longtemps perdu pour nos pères. Au-delà de la chaîne de montagnes suivante se trouve une forêt, la forêt de Lorn. Elle contient le deuxième trésor, le deuxième artefact que Marizian apporta vers lui des terres du Nord : le Talos, l’homme de bronze.

Le baron reprit le sceptre et le leva vers le ciel dans un geste empli de révérence. Il le tenait à deux mains, telle une offrande.

— Par le pouvoir du sceptre, nous le trouverons.

— Qu’est-ce que cet homme de bronze ? demanda Gorven.

Un sourire se fit jour sur les lèvres craquelées du baron.

— C’était le champion de Reh. Revêtu d’une armure de bronze de pied en cap, il faisait trente coudées de haut ; son regard était un feu ardent qui faisait fondre ses ennemis devant lui.

— Et il vous obéira ?

Le baron secoua la tête.

— Non, pas à moi. Le livre de la Lumière nous apprend qu’il n’obéira qu’au Porteur de lumière.

— Mais ne portez-vous pas la lumière, celle du sceptre ? N’êtes-vous pas le Porteur de lumière ?

Une nouvelle fois, Illgill sourit légèrement et sa barbe gelée émit un crépitement tandis que de la glace s’en détachait.

— Pas moi, mais quelqu’un qui viendra après moi.

Zar prit la parole :

— Mais le livre de la Lumière nous dit que Marizian est venu du nord avec trois objets de pouvoir. Qu’en est-il du troisième ?

Une ombre voilà soudain le visage du baron.

— Le troisième ? C’est l’épée Dent-du-dragon. Elle se trouve dans les terres du Sud.

D’un seul mouvement, tous les hommes se tournèrent vers les pics immenses derrière eux.

— Mais, seigneur, comment l’obtiendrons-nous à présent ?

Le regard du baron était lointain, comme s’il n’avait pas entendu la question. Puis il sortit de sa rêverie.

— Bonne question… mais la réponse est plus difficile à donner. Lorsque j’ai vu que la bataille était perdue, j’ai su qu’il était nécessaire de prendre des mesures désespérées. Vous demandez-vous ce qui est advenu de Jayal ?

Les hommes restèrent silencieux, visiblement persuadés que le fils du baron était mort durant la bataille. Mais les yeux d’Illgill s’illuminèrent brusquement.

— Je l’ai envoyé vers les terres du Sud pour trouver l’épée.

— Un homme seul ? demanda Zar. Nous étions plus de cent avant d’affronter les Palissades. Et nous ne sommes plus que dix. Quelles chances a-t-il de traverser seul les montagnes ?

Il fut un temps où le baron lui aurait fait ravaler ces mots pleins de doute avant qu’il n’ait fini sa phrase, mais les montagnes les avaient rendus égaux. Aussi l’écouta-t-il jusqu’au bout.

— La Flamme et la providence le protégeront, dit-il d’une voix patiente. Ayez la foi. Jayal est mon fils.

— Amen, lança Zar.

Les autres hommes lui firent écho par une faible acclamation qui fut immédiatement emportée par une nouvelle bourrasque chaude venue du nord.

Sans un mot de plus, Illgill entreprit de descendre lourdement la pente en direction du nord, le sceptre tendu droit devant lui, illuminant son visage d’un éclat blanc-bleu. Ses hommes le suivirent, la peur des terribles brûlures sur son visage et ses bras et de la lueur de folie visible dans son regard les incitant à se tenir mutuellement compagnie tout en se tenant à l’écart du baron.

Ils atteignirent la plaine et aperçurent le tracé d’une ancienne route légèrement surélevée sur la prairie qui s’étalait devant eux, filant telle une flèche en direction des montagnes sinistres au loin. La nuit tombait vite, mais nul n’émit la moindre protestation lorsque le baron s’avança sur la voie, le sceptre luisant dans l’obscurité montante.

Et c’est ainsi que la Légion de la Flamme entra au pays de Lorn.





Chapitre 3

Imuni


Sept ans plus tard. Les autres civilisations qui, à l’instar de Lorn, avaient autrefois existé au nord des Palissades avaient été détruites durant la bataille des dieux mille ans auparavant. Leurs cités avaient été rasées et les royaumes laissés en ruine, habités seulement par les créatures ténébreuses nées des feux de la destruction : les Nations de la nuit.

Pourtant, sur les pentes septentrionales des montagnes se trouvait un autre endroit sur lequel nul habitant du Sud n’avait posé les yeux, bien que le baron et sa légion soient passés non loin sept ans auparavant. Une petite enclave d’humanité avait survécu aux malheurs et aux calamités apportés par les siècles suivant la bataille des dieux. Ses rangs n’avaient cessé de diminuer au fil des générations et les survivants habitaient désormais un petit village accroché à flanc de montagne. L’endroit s’appelait Goda.

C’était un petit regroupement de bâtiments de pierre grise, leurs toits presque invisibles au milieu de la vallée pierreuse au sein de laquelle il se nichait. Au-delà du puzzle de toitures, les pentes escarpées, grises et dénudées de la montagne s’aplatissaient soudain pour devenir aussi lisses que le plateau d’une table. S’y trouvait une petite étendue couverte d’un patchwork de champs couleur d’émeraude, telles des mares de verdure nichées dans la vallée. Le vert des pâturages pour les yaks et l’ocre brûlé aux endroits où le maïs venait juste d’être récolté, avec un peu de noir là où le chaume avait été brûlé.

Le paysage entourant le village était spectaculaire. Au nord, la gorge de la rivière se terminait en un V acéré entre deux pentes montagneuses. Là, la rivière Goda paraissait se jeter par-dessus le bord du monde dans un arc gracieux sur près de neuf cents mètres de haut. C’est sous la forme d’un torrent écumant qu’elle atteignait la prairie déserte en contrebas, celle que les habitants du village appelaient la plaine des fantômes.

La plaine avait la forme d’un amphithéâtre : les Palissades au sud et, au nord, une série de pics déchiquetés, les Monts brisés, abritant les Nations de la nuit. Un alignement de montagnes plus petites reliait les deux chaînes. À l’est, les Monts brisés se terminaient en une suite fracturée de ravines et de gouffres obscurs. Au-delà, là où se levait le soleil, s’étendait un désert, vide et plat, jusqu’à l’endroit où devait se trouver le bord du monde. Car celui-ci paraissait disparaître, juste à l’endroit où il rencontrait le ciel. C’était la plaine de Shander, le dernier champ de bataille des dieux. Au-delà du rebord du monde, des colonnes de fumée blanche s’élevaient, crayeuses, vers le bleu des cieux. Derrière l’horizon, il n’y avait plus qu’un vide immense. Les villageois évoquaient parfois en frissonnant l’idée de voyager jusqu’à cet endroit terrifiant et de tomber par-dessus bord, dans une chute sans fin.

La plaine était coupée en deux par une vaste gorge s’étalant du nord au sud, crevasse géante visible de loin au milieu du plateau. On l’appelait le fossé d’Iken. Au terme de sa chute de neuf mètres de haut, la rivière Goda était aspirée dans ses profondeurs, jusqu’à atteindre – d’après les croyances des villageois – le centre de la terre et le monde souterrain d’Iss. Au sud, le fossé disparaissait à l’intérieur des Palissades, au sein d’une immense caverne connue sous le nom de tanière de Harken, d’après le nom de l’aurige des dieux. Certains affirmaient que ce gouffre était l’endroit où les dragons servant de montures aux dieux avaient autrefois été parqués.

Au nord, le fossé voyageait jusqu’au bord des Monts brisés et disparaissait dans une autre caverne située sous leur plus haut pic, une montagne appelée Corbeausaillant.

Les Monts brisés : un lieu malfaisant. Même l’apparence de ses pics était sinistre, impression accentuée par une brume sombre qui, depuis deux ans, dissimulait ses pentes déchiquetées, ses pics dentés et ses corniches de grès effilées. D’antiques ruines s’accrochaient aux sommets et on apercevait parfois des formes sombres descendant en piqué au travers de la brume. C’était de là que les meutes de loups jaillissaient chaque hiver suivies, lorsque les grands vents hivernaux atteignaient leur paroxysme, du grand loup en personne, Fenris. C’était là-bas aussi que, toutes les deux générations, le Noir nuage prenait forme, comme aujourd’hui, sinistre présage des temps sombres à venir.

Le nuage restait en place en défiant un vent étrangement chaud et parfumé malgré l’arrivée de l’hiver qui traversait les pâturages et l’aire des villageois. Certains affirmaient que ce vent bénéfique provenait du royaume de Lorn, un endroit qu’aucun villageois n’avait jamais vu. Il soufflait toute l’année durant, sa chaleur à peine diminuée durant les mois d’hiver.

Les villageois n’avaient aucune archive écrite et leur savoir était transmis oralement d’une génération à l’autre. Leur chef endossait le rôle de prêtre. Son nom était Garadas ; il vivait dans la plus grande maison du hameau. Les habitants inclinaient respectueusement la tête sur son passage. Car il portait avec lui la sagesse de leur peuple, transmise d’un chef à l’autre depuis l’époque de Marizian, le magicien qui avait fondé cet endroit et bâti le lieu saint dans les montagnes.

Garadas savait ce que signifiait l’apparition du Noir nuage. Il était apparu pour la dernière fois un siècle avant l’époque de son grand-père. Le vent chaud allait bientôt disparaître. Dans les mois qui suivraient, le printemps tarderait à venir et l’hiver serait long. C’était à ce moment-là que les Nations de la nuit quittaient leur royaume obscur où elles avaient ruminé durant toutes ces années pour s’élancer vers le nord, en direction du royaume magique de Lorn dans l’espoir d’éteindre à tout jamais le feu qui envoyait le vent chaud vers Goda.

Goda était entouré des plus hautes montagnes des Palissades, dont chacune portait le nom d’un aïeul des ancêtres du village : les hauts de Segron, le Géant endormi, l’Enclume, la Pointe de flèche et bien d’autres. Les esprits de leurs ancêtres vivaient dans les pics enneigés, là où les aigles emportaient leurs ossements depuis le site funéraire au-dessus du village. Les fantômes habitaient les nuages qui s’étalaient droits, semblables à des voiles, depuis les sommets jusque dans le ciel azur, en accord avec son immuable immobilité.

À la droite du village, une route ancienne descendait depuis les montagnes entre les hauts de Segron et le Géant endormi. C’était la voie empruntée par le grand mage Marizian lors de son voyage depuis Iskiard jusqu’aux terres du Sud, un voyage dont il n’était jamais revenu. Aucun habitant du village ne s’en approchait plus, pas depuis ce qui s’était passé presque sept ans auparavant.

Marizian avait promis à leurs ancêtres qu’un jour les hommes du Sud viendraient jusqu’à eux.

Au crépuscule, ce jour-là, un villageois qui s’occupait de son troupeau au sommet d’une falaise avait aperçu un groupe de silhouettes minuscules se déplaçant vers le nord sur la route en contrebas. Personne n’avait été vu sur la voie depuis quarante générations. Il ne pouvait s’agir que des hommes des terres du Sud, les ancêtres des habitants de Goda. Peut-être, enfin, apportaient-ils des nouvelles de Marizian.

Un chemin de cordes descendait la paroi montagneuse le long des chutes de Goda jusqu’à la plaine en contrebas. La glace ne s’était pas encore installée et Garadas avait emmené quelques hommes avec lui. L’escalade leur avait pris plusieurs heures et l’obscurité la plus totale s’était abattue sur eux pendant ce temps. Dans le noir, les hommes avaient vu une lueur aveuglante, au loin sur la route, qui se déplaçait lentement en direction des Monts brisés.

Les premières neiges de la saison s’étaient mises à tomber, les ralentissant plus encore. Ils n’avaient atteint les plaines qu’à l’aube. Sur la voie, ils n’avaient découvert que des empreintes de pas à peine reconnaissables dans la neige recouvrant la route. Au lieu de les attendre, les étrangers avaient continué leur route en direction des Nations de la nuit, un endroit où les villageois n’auraient pas osé les suivre.

Le débat avait été long et tendu. S’agissait-il des hommes que Marizian leur avait dit d’attendre ? Pourquoi avaient-ils continué leur progression sans se tourner vers Goda ? Mais à ce moment, l’éclat de quelque chose de brillant et de métallique avait attiré leur attention. Un flash évoquant le métal brillant au soleil. Malgré les dangers liés à cette saison, Garadas leur avait fait remonter l’ancienne route, plus haut qu’aucun d’eux n’était jamais monté auparavant.

Pendant deux jours, ils avaient escaladé la montagne, vers les hauteurs où leurs ancêtres avaient vécu au pied de Segron. C’est là qu’ils atteignirent une pente glacée et découvrirent, devant eux, ce qu’ils avaient aperçu depuis la plaine en contrebas. L’épée plantée au sommet d’un cairn de pierres : une tombe. Ils remontèrent plus haut et trouvèrent des corps gelés à l’intérieur d’une caverne au pied des hauts de Segron. Ils étaient vêtus d’armures et portaient des étendards d’or et d’argent. Leurs visages et leurs membres figés paraissaient faits de marbre. Ils avaient le physique de géants. Des traces de pas menaient hors de la caverne, comme si les morts étaient revenus à la vie.

Les villageois s’étaient enfuis, terrifiés. Le blizzard avait emporté deux d’entre eux tandis qu’ils redescendaient. Ceux qui étaient descendus depuis les montagnes n’avaient pas pu être des mortels. Seul Marizian les avait traversées auparavant, et c’était un demi-dieu.

Ils s’en étaient donc retournés et, depuis lors, s’étaient rassemblés de nombreux soirs dans la maison de Garadas pour raconter l’histoire des guerriers gelés dans les profondeurs des hauts de Segron.

À présent, le septième hiver suivant leur découverte arrivait. Le temps était venu pour les habitants de Goda d’effectuer leur sacrifice annuel dans le lieu saint au-dessus du village. Six cents mètres plus haut, à la pointe de la vallée de la rivière, s’étalaient les ruines de la cité que Marizian avait fondée. S’y trouvaient les restes de ce que des siècles de vent, de pluie et de neige avaient laissé, des empilements de pierres de quelques pieds de haut tout au plus. Mais l’agencement des rues était encore visible au milieu des terres sauvages et rocheuses. Les ruines s’élevaient à flanc de coteau jusqu’à se terminer sous la forme d’un massif contre-boutant de pierre sous le sommet de la montagne. Là, une coulée de lave datant de la naissance des montagnes s’était figée en une immense vague de roche. En son sein, leurs ancêtres avaient taillé un immense escalier large de quinze mètres. Il menait jusqu’à un plateau sur lequel se dressait un bosquet de chênes. On en dénombrait quatre, symbolisant les quatre divinités habitant la caverne située derrière.

Chaque année, un rossignol solitaire faisait son nid dans le bosquet. Personne ne savait d’où il venait, ni même s’il s’agissait du même depuis toutes ces générations : il semblait immortel. Au début de l’été, son chant résonnait bravement au-dessus des ruines antiques. Mais comme l’hiver s’annonçait, sa voix se faisait de plus en plus plaintive, jusqu’au jour où l’hiver s’installait. L’oiseau s’envolait alors vers le sud.

Chaque automne, un sacrifice était organisé à l’intention des quatre esprits habitant la caverne. On tirait au sort pour savoir laquelle des jeunes filles du village serait désignée. Cette année, la fille du chef, dont le nom était Imuni, avait tiré la courte paille. Elle avait attendu l’arrivée de ce jour avec inquiétude, tandis que l’été déclinait. Car les offrandes que le peuple de Goda envoyait avec la jeune vierge devaient être portées avant que le rossignol ne s’envole. Pas trop tôt, alors que l’oiseau chantait toujours, car alors les offrandes composées de vin, de neige et d’un bouquet de maïs et de fleurs perdraient de leur pouvoir : la neige fondrait, le vin tournerait à l’aigre et les plantes se faneraient.

Alors le village connaîtrait des pluies battantes qui endommageraient les récoltes, frapperaient les fruits de mildiou et diminueraient la récolte. Mais c’était encore pire si l’offrande était faite après le départ de l’oiseau. Cela vaudrait au village une année entière de malchance : des fausses couches pour les femmes, famine, maladies et blizzards qui dureraient jusqu’au milieu du printemps.

Chaque année, un yak était sacrifié et ses entrailles examinées par le chef pour prédire quand le rossignol s’en irait. Jusque-là, Garadas ne s’était jamais trompé. Les générations précédentes n’avaient pas eu autant de chance.

Trois heures les séparaient de l’aube du jour que Garadas avait désigné comme celui de l’offrande. Imuni attendait dans le froid du hall d’entrée de leur maison de pierre. Elle avait autrefois été très fière de vivre dans la plus grande maison du village, surtout que son père et sa mère avaient des domestiques. Mais, à cette heure, l’endroit évoquait plus un tombeau qu’un lieu de vie ; elle ne s’était jamais levée aussi tôt. Il n’y avait aucun affairement, contrairement à ce dont elle avait l’habitude, pas de feu dans l’âtre, pas de fumée dans les hauteurs du plafond. Et la terre battue du sol était investie de la froideur de l’air des montagnes.

Presque tous les soirs, les hommes les plus âgés du village se réunissaient ici pour mâcher du bétel et discuter des affaires du village en buvant du lait de yak fermenté jusqu’à tard dans la soirée. Mais aucun d’entre eux n’était venu le soir précédent, et aucun ne le ferait jusqu’à ce qu’elle revienne. Si elle revenait. Si seulement elle avait pu retrouver sa vie passée ! Elle n’avait que neuf ans. Jusqu’à ce jour, ses devoirs avaient été fort simples : remplir les gobelets en cuir et recevoir en retour de la part des anciens quelques mots gentils et les petits cadeaux qu’ils avaient taillés dans le bois pendant qu’ils s’occupaient de leurs troupeaux. Jusqu’à récemment, c’était son rôle et elle ne demandait rien de plus.

Mais à présent l’âtre était vide et la froideur du sol était en train de traverser les fines semelles de ses sandales. Tout était silencieux. Seule la présence de sa mère, Idora, assise sur un tabouret près de la porte, lui apportait un peu de réconfort. À l’extérieur, il faisait nuit noire : aucun animal ne s’agitait dans la grange et les coqs étaient silencieux sur leurs perchoirs. Le monde paraissait figé, suspendu dans l’attente du moment où sa mère lui ferait signe de quitter la maison pour escalader le flanc de la montagne jusqu’à la caverne isolée.

Le froid et la peur s’étaient combinés ; elle n’arrivait pas à empêcher son corps de trembler. Elle se demanda si elle aurait été capable de parler, même si cela ne lui avait pas été interdit.

Une semaine auparavant, l’idée de ce voyage avait paru si lointaine. Maintenant, elle avait l’impression que les événements s’étaient précipités vers elle à la vitesse d’un cheval au galop. Il faisait souvent sombre lorsqu’elle se levait le matin, mais ces ténèbres-là étaient les plus noires qu’elle ait jamais connues. Et le silence était absolu. Tout n’était qu’immobilité, le silence du cœur de la montagne.

Elle sursauta comme sa mère se levait brusquement. Quelque horloge intérieure lui avait signifié que le moment était venu. Le cœur d’Imuni lui remonta dans la gorge tandis qu’elle se levait à son tour. Sa mère tira un épais manteau de laine d’un crochet près de la porte d’entrée et le lui passa sur les épaules. Il était légèrement trop grand pour elle et le bord frottait contre le sol en émettant un léger chuintement tandis qu’elle se déplaçait. Puis sa mère lui tendit une lampe de suif tremblotante à l’intérieur d’un pot en terre cuite, ainsi que le sac de mousseline contenant la couronne de cette année, le lait de yak fermenté et enfin le sachet de neige, prélevée par l’un des hommes sur une pente au-dessus du village le jour précédent. Imuni sentit ses cristaux friables et glacés au travers des parois du sachet.

Tout était prêt. Elles s’avancèrent jusqu’à la porte de la maison et sa mère l’emmena à l’extérieur, dans la rue. Personne ne les y attendait car le fait que quiconque voie la vierge en chemin vers la montagne était considéré comme source de malchance pour l’hiver à venir. La fille devait faire le voyage seule, sans être observée. Sa mère lui murmura quelque chose à l’oreille, sa respiration formant un panache de condensation dans l’air froid de l’automne.

— Souviens-toi : garde bien la lampe allumée, Imuni, dit Idora avec un léger tremblement dans la voix qui trahissait son inquiétude.

Imuni hocha silencieusement la tête.

— Que le dieu du soleil te prête sa vitesse pour que tu atteignes le lieu saint avant lui.

Elle caressa le visage de l’enfant puis lui désigna la rue du menton.

Imuni songea à un millier de questions qu’elle aurait aimé poser à Idora : tout pour ne pas devoir se mettre en route dans les ténèbres qui s’ouvraient devant elle. Mais, avant même qu’elle ne s’en rende compte, ses pieds s’avançaient sur les pavés endommagés de la rue, le manteau traînant derrière elle sur la pierre verglacée. Elle regarda en arrière en atteignant la dernière maison, où le stoûpa blanc se mit à luire dans la faible lumière de sa lampe. Sa mère était invisible dans les ténèbres. Il n’y avait personne pour la protéger désormais.

Elle prit une profonde inspiration puis se remit en route, avalée par la nuit. Les objets et les vêtements inhabituels que sa mère lui avait remis occupaient suffisamment son esprit pour qu’elle sorte du village avant de réaliser à nouveau qu’elle était seule et apeurée. Elle traversa le verger de pommes sauvages, les feuilles mortes crissant sous ses pieds. Puis le deuxième stoûpa fit son apparition au-devant d’elle dans les ténèbres.

Elle jeta un regard en arrière vers le village endormi, tentée de dissimuler les objets sacrés et d’attendre le lever du jour. Elle dirait aux villageois qu’elle était montée jusqu’à l’ancienne cité et qu’elle avait remis les offrandes. Mais non, la fille qui irait après elle verrait que rien n’avait été déposé l’année d’avant. Si l’hiver était féroce et que beaucoup mouraient, ou si des femmes accouchaient d’enfants mort-nés ou difformes, ils accuseraient tous Imuni.

Elle dépassa le stoûpa en grimpant pour se glisser au milieu des rochers désertiques, trébuchant sur les cailloux qui parsemaient la piste grossière. Ses yeux cherchaient désespérément la prochaine balise.

Au bout d’un moment, elle se tourna vers l’est, en direction de la plaine de Shander. Mais aucun éclat de lumière n’était encore visible : il lui restait au moins deux heures avant l’aube. Sa mère, dans son inquiétude de voir Imuni arriver au lieu saint au moment souhaité, l’avait mise sur la route plus tôt que prévu. Elle s’était crue mature pour son âge, à servir les vieillards dans la maison de son père quand les autres enfants dormaient. Mais désormais toutes ses peurs enfantines revenaient. Chaque bourrasque de vent dans les sapins, chaque ombre projetée par les buissons rabougris le long du sentier, recelaient mille terreurs. Elle songea aux meutes de loups qui arpentaient les montagnes. Trois ans auparavant, un enfant qui avait été envoyé dans les montagnes n’était jamais revenu. Ce n’était que plus tard qu’ils avaient retrouvé un fragment de tissus qui aurait pu appartenir à sa cape… Cela avait été un mauvais hiver : le grain en réserve avait été victime du mildiou et ce qu’il en était resté s’était épuisé bien avant la moisson. Beaucoup étaient morts de faim, leurs corps hissés jusqu’au site funéraire, où les aigles les avaient emportés au paradis…

Elle s’avançait dans le froid, la mèche flottant dans sa mer de graisse, tremblant et crachotant à chaque rafale de vent. Elle était seule dans cette flaque de lumière fragile, comme à l’intérieur d’un univers séparé du monde obscur qui l’entourait. Ce fut presque une surprise lorsqu’elle atteignit le premier mur gris de la cité en ruine et aperçut les terrasses qui s’élevaient au-dessus d’elle. Elle emprunta le chemin qui montait vers la grande falaise, au travers de ce lieu où ses ancêtres avaient vécu et étaient morts. Elle sentait leur présence fantomatique dans l’air, tout près. Les avenues pâles autrefois empruntées par des milliers de pieds, les espaces vides où s’étaient tenus les seuils de leurs maisons. Elle avait presque l’impression d’entendre leurs voix, leurs rires, leurs cris… Et puis, enfin, elle atteignit l’autre extrémité des ruines.

Elle leva les yeux sur les hautes marches sculptées dans la paroi montagneuse. Elles s’élevaient jusqu’au bosquet sacré d’où lui parvenaient les notes plaintives du chant du rossignol, par-dessus le bruit du vent. L’oiseau était encore là. Elle n’arrivait pas trop tard.

Elle marqua un temps d’arrêt. Elle n’était jamais allée plus loin : aucun des enfants ne s’approchait du bosquet et de la caverne au-delà, même par défi. Mais d’autres filles ayant accompli le sacrifice les années précédentes lui avaient raconté ce qui se trouvait en haut des marches.

La caverne s’ouvrait derrière le bosquet sacré. Elle avait été creusée dans la falaise longtemps auparavant, à l’époque de Marizian. À une douzaine de pas de l’entrée, au milieu des ombres de la caverne, se trouvait la chambre des statues. Il y en avait quatre, posées sur deux corniches d’un mètre de haut, l’une au-dessus de l’autre.

Trois formes humaines se tenaient sur la première et la plus basse des corniches. On disait que leurs visages étaient usés à l’extrême par l’eau qui s’écoulait du plafond, mais encore en assez bon état pour que l’on puisse deviner ce que les villageois avaient sculpté sous les ordres de Marizian des siècles plus tôt.

On trouvait d’abord la forme dont les filles avant elle avaient eu le plus peur, celui qui se tenait entre les deux autres : le Démon. Son visage était un tourbillon de cicatrices et de dévastation, sans nez, sans oreilles ni lèvres, avec deux trous profonds à l’endroit où les yeux auraient dû se situer. Il tenait ses mains devant lui, comme les serres d’un oiseau de proie. Bien qu’il ne s’agisse que d’une effigie de pierre, la statue avait terrifié les jeunes filles qui l’avaient précédée.

Deux autres personnages se tenaient de part et d’autre du Démon. Sur la droite se trouvait la silhouette d’une vieille femme, légèrement voûtée et enroulée dans une épaisse cape. Elle avait les traits vifs et aquilins. Les jeunes filles avaient perçu quelque chose de familier dans son visage. Bien que ses traits fussent ravagés par l’eau, l’expression de douceur de la femme entretenait une étrange ressemblance avec celle de plusieurs vieilles femmes du village. Le contraste entre la Vieille dame et le Démon qui se tenait à ses côtés était très net. Cette femme devait sans doute représenter tout ce qui était bon. Le balafré représentait-il le mal ?

Ensuite venait le Guerrier. Les filles qui étaient entrées dans le lieu saint auparavant lui avaient parlé, en dissimulant un sourire entre leurs mains, de la beauté juvénile de ses traits, de la puissance de ses membres, de la noblesse de son haut front, de l’épée héroïque qu’il tenait à la main… Il n’y avait personne parmi les jeunes gens du village, affirmaient-elles, qui puisse rivaliser de beauté avec cet homme, même s’il n’était fait que de pierre érodée. Toutes priaient secrètement, parmi les jeunes filles venues là avant elle, pour que leur futur mari ressemble au Guerrier.

Enfin, le socle en hauteur. Cette statue-là était allongée sur la pierre. La vierge des montagnes, le Porteur de lumière, l’objet du sacrifice et l’esprit gardien du village. Celle qui était éveillée par les premiers rayons de lumière chaque jour comme ils voyageaient depuis les plaines orientales jusqu’à l’intérieur de la caverne. Si le Guerrier était considéré comme le summum de la beauté masculine, le Porteur de lumière représentait certainement celui de la grâce féminine, affirmaient celles qui avaient précédé Imuni. Les yeux de la statue étaient fermés, ses traits fins encadrés par une manne de cheveux luxuriants. Son corps était moulé dans une robe légère, légèrement échevelée. Son corps était beau, mince et grand, plus grand que le plus massif des hommes du village.

La scène qui l’attendait dans la grotte lui avait donc été décrite cent fois. Et, au travers de ces constantes répétitions, la description avait fini par lui devenir familière, presque comme une vieille amie. Mais à présent qu’elle se retrouvait seule dans la montagne, au milieu des ténèbres, toute familiarité avait disparu depuis longtemps, remplacée par une terreur absolue. Elle aurait préféré s’aventurer dans les Monts brisés ou la tanière de Harken plutôt que dans la caverne qui s’ouvrait au-dessus d’elle.

Une nouvelle fois, elle se tourna en direction de la plaine de Shander. N’était-ce pas le début d’une lueur grise que l’on apercevait là-bas ? Elle plongea en hâte les mains dans sa sacoche pour en tirer les offrandes, qu’elle déposa au creux de son bras, tout en tenant la lampe de l’autre. Les marches paraissaient lui faire signe.

Mais elle devait d’abord répéter la prière. Quels étaient les mots que sa mère lui avait si soigneusement enseignés ? Elle tenta de se les rappeler, mais elle avait trop peur. Les mots refusaient de venir :

« Esprit de Lumière… » Et puis quoi ?

Elle ne se souvenait plus que d’une phrase suppliant les gardiens du lieu saint de ne pas lui faire de mal. Mais c’est pourtant ce qu’ils feraient si elle approchait sans réciter les mots. Le Démon prendrait vie et elle mourrait sous ses griffes.

Elle se mit à pleurer, ses épaules secouées par les sanglots. Elle devait trouver le courage d’agir, car la lumière grandissait à chaque seconde. Elle cligna des yeux pour repousser les larmes et découvrit un indéniable éclat gris dans le ciel à l’est, qui progressait au-dessus des ruines. Dans la pénombre, la silhouette des montagnes était désormais visible. Mais les mots refusaient toujours de venir. Elle ferma les yeux, son esprit tel une ardoise vide. Combien de précieuses minutes passa-t-elle ainsi, pétrifiée de terreur ?

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, elle vit que des lueurs rouges et orange apparaissaient dans le ciel à l’est, derrière un nuage gris qui s’approchait depuis le nord. La neige avait commencé à fondre au travers du sachet au creux de son bras. Bientôt, il serait trop tard : le soleil frapperait les statues dans la caverne et il n’y aurait pas d’offrandes pour accueillir le Porteur de lumière.

Elle allait devoir pénétrer dans la caverne sans la prière. Elle déglutit avec difficulté et se hâta de grimper les marches. Elle arriva essoufflée au sommet. Devant elle se trouvaient les quatre arbres du bosquet. Soudain, le chant du rossignol lui parut transformé. Il ne s’agissait plus du flot de trilles spontanés qu’elle avait entendu auparavant, mais d’un caquètement moqueur et dur. Comment était-ce possible ? Sa voix lui avait paru si belle auparavant. Mais le soleil était en train de se lever et le temps lui manquait. Elle se mit à courir au milieu de l’ombre des arbres.

Puis elle atteignit l’entrée de la vaste caverne. Un dernier regard dans son dos : le globe doré du soleil se levait au-dessus de la plaine de Shander, les ombres s’enfuyaient sur les étendues désertiques et le long des flancs montagneux, conférant un relief soudain aux contreforts et aux crevasses. Elle se retourna et s’avança dans l’obscurité. Un pas, puis deux, après quoi elle trébucha sur le bord de sa cape. La lampe lui échappa et se brisa au sol. L’huile renversée prit feu, lui léchant les pieds tandis qu’elle luttait pour se relever. À la lueur des flammes, elle aperçut les corniches au fond de la caverne.

Vide. La corniche basse était vide : les statues du Démon, du Guerrier et de la Vieille dame n’étaient pas là. Sa mère lui avait-elle menti ? N’avaient-elles jamais existé ? Mais il y avait bien quelque chose d’allongé sur la corniche du haut. Il devait s’agir de la statue du Porteur de lumière. Mais alors même qu’elle tendait le cou pour mieux voir, elle vit la poitrine de la statue qui se levait et s’abaissait lentement dans la lumière montante du petit matin.

La statue était vivante.

Elle fit un pas en arrière. Une ombre s’abattit sur elle et elle se retourna. Une silhouette s’élevait devant le disque du soleil et les flammes de la lampe : une silhouette qui faisait barrage à la lumière. Elle ne put voir son visage, mais elle distingua clairement ses bras terminés par des griffes tandis qu’il s’avançait vers elle.

Le Démon s’était réveillé…





Chapitre 4

La Croix ardente


Thrull. Comme les premiers rayons du soleil s’étalaient sur les marais, Urthred se redressa, debout au sommet de la pyramide de crânes. Il tenait Dent-du-dragon au-dessus de sa tête. Le soleil se levait lentement au-dessus de l’éminence rocheuse de la cité dont il soulignait la silhouette acérée, brûlant au travers des brumes, poussant les morts vivants à l’abri de la pyramide tandis que leurs corps s’enflammaient et brûlaient, bientôt réduits à l’état de flaques goudronneuses…

Une fois de plus, Reh avait vaincu son frère, Iss, au sein du labyrinthe obscur de la nuit. Une nouvelle fois, le dieu s’était échappé pour venir illuminer le monde des humains.

Le soleil conférait son pouvoir à Urthred. Les graines de feu qui dormaient dans ses veines étaient réveillées par ses rayons. Il savait que ses compagnons et lui devaient quitter cet endroit : les morts vivants étaient en train de mourir en bouillonnant tandis que l’éclat solaire s’incurvait autour de la pyramide. Bientôt, ils seraient tous détruits. Mais Thrull restait un lieu dangereux : Faran était là, de même que le démon invoqué par le sorcier de Faran. Nekron, le dévoreur d’âmes. Le plus ténébreux des avatars d’Iss. Les antiques prophéties de Marizian s’étaient réalisées. Cinq mille ans auparavant, il avait eu la vision de ce jour, de cette destruction, du fait que nul ne survivrait dans la ville ou dans les marais alentour après la nuit tombée.

Urthred ferma les yeux. Il voyait les graines de feu danser derrière ses paupières closes, telles des lucioles s’agitant d’une manière erratique. Son pouvoir lui était revenu, le pouvoir qu’il avait possédé, petit garçon, à Forgeplaine lorsqu’il avait conjuré le dragon de la Flamme dans les airs, lorsqu’il avait découvert qu’il était un pyromancien. Ironiquement, il avait perdu ce pouvoir au sein des flammes qui l’avaient brûlé en le marquant à vie. Mais la puissance était revenue. L’amour en était la cause ; l’amour gagné et l’amour perdu. Son corps tout entier frémissait de ces étincelles de pouvoir qui étaient à présent en train de se rassembler pour former une masse incandescente qui emplissait son esprit de feu. Il n’aurait plus besoin de la magie du masque. À présent, ils allaient s’envoler, s’envoler avec les rayons du soleil qui se diffusaient au travers du paysage. Il ignorait où ils iraient, il savait simplement que ce serait la terre promise par Manichee, l’endroit où les secrets de son passé et de son futur seraient révélés…

Son âme était semblable à un aigle sur le point de s’envoler : imaginant déjà le ciel bleu et le son du vent sous ses ailes alors qu’il était encore blotti dans son nid. Son esprit tout entier semblait le tirer vers le haut, vers le soleil nouveau-né. Il ouvrit les yeux une dernière fois et contempla ce qui s’étalait à ses pieds. Un millier de crânes s’y trouvaient, mais il n’avait d’yeux que pour l’un d’eux. Celui qui semblait fier, différent des autres : noirci par la foudre, sa mâchoire grande ouverte comme pour se gausser de la folie du monde. C’était tout ce qui restait de son maître, Manichee. Il lui dédia un adieu silencieux. Le tonnerre des flammes rugissant à ses oreilles couvrait presque ses pensées. Le monde se mit à tournoyer sur son axe et il ne put contrôler plus longtemps le pouvoir qui bouillonnait en lui.

Il n’entendit pas ses propres mots de pouvoir, des mots autrefois appris dans le livre de pyromancie de Manichee. Ils sortirent de leur propre chef depuis la lave en fusion de son cœur. Car son esprit était au-delà de la pensée consciente : il ne voyait que Dent-du-dragon, l’épée devenue un crucifix tenu face à la boule rougeoyante du soleil levant. Et ses énergies s’envolèrent sur toute la longueur de la lame, suivies par son esprit. Mystérieux, invincible, un aigle qui s’envolerait jusqu’au soleil lui-même.

Puis le monde se mit à tournoyer de plus en plus vite ; le rocher de Thrull et le soleil devinrent flous. Et comme il tournoyait, Urthred jeta un regard désespéré vers Thalassa, mourante à ses pieds. Il songea, malgré sa foi, que cela pourrait être la dernière fois qu’il la verrait, que Reh pourrait choisir de les emporter au cœur du soleil, dans le hall de la Rose blanche où toute chose se trouvait éteinte au sein de la lumière inéluctable. Il saisit une vision d’elle, de ses cheveux emmêlés d’un brun doré, de ses traits plus blancs que la neige… Puis, avec un coup au cœur, il vit les deux perforations jumelles sur son cou, d’où s’écoulait son sang, sa robe déchirée laissant voir un sein au téton rose et la blessure sauvage qui le surmontait. Et bien qu’une moitié de lui soit déjà en train de s’envoler vers le haut, l’autre moitié restait là, désireuse de tendre le bras pour toucher la douceur de sa joue et la caresser…

Cette pensée manqua de le ramener, vers la terre, vers ses désirs, ses damnations et ses douces luxures. Il faillit tomber en arrière depuis l’endroit où son esprit se trouvait désormais, poussière lointaine dans le dôme bleu du ciel, une chute qui aurait tué son âme comme un oiseau s’écrasant au sol. Mais il ferma une nouvelle fois les yeux et devint ce qu’il était prédestiné à être : une créature du feu et non de la terre. Le désir s’évanouit en brûlant comme du papier jeté dans les flammes, cendres blanches et légères comme l’air montant vers les cieux. Il se laissa emporter et les autres avec lui : Thalassa, Jayal et Alanda – il sentait leur présence à ses côtés au sein du brasier. Et sa chair fut laissée en arrière, et il vit Thalassa telle qu’elle serait, telle qu’elle était apparue devant l’autel du Porteur de lumière : une vision plus pure, la naïade lumineuse qui s’était tenue transfigurée devant lui à l’époque, qui avait ouvert le tombeau de Marizian et lui avait montré que les mystères des temps anciens n’étaient plus qu’ossements et poussières.

Puis toute pensée consciente fut oblitérée par la vitesse de leur vol et il se contenta de voir et de sentir.

Il sentit le pouvoir de l’épée prendre feu tel un brandon flamboyant arraché au cœur du soleil. L’épée, plusieurs livres de métal inerte l’instant d’avant, semblait aussi légère qu’une plume. Il volait avec elle. Le monde tournoyait autour de lui, la lumière du soleil se faisant de plus en plus petite jusqu’à former un minuscule vortex de lumière vers lequel l’épée était attirée. Puis, même cette lumière disparut et il suivit la croix embrasée de l’épée au travers d’un maelström de ténèbres hurlantes où l’air crissait et grondait, où le vent était tour à tour glacé puis brûlant. Urthred suivit l’épée au travers de l’océan obscur devant lui, à la manière d’un poisson pilote accroché à un requin, jusqu’à ce qu’au-devant d’eux réapparaisse le minuscule vortex de lumière. Alors sa vision fut remplie des flammes or et orange du soleil mourant. Il plongea dans les flammes, des flammes semblables à celles du feu du Foyer de Forgeplaine, mais qui cette fois ne le brûlaient pas.

Et puis vint un sentiment de dislocation, comme les ténèbres revenaient et que son vol cessait rapidement. Il sentit son esprit tomber à la manière d’un faucon plongeant vers le sol. Mais pas l’inconscience ressentie par certains de ceux qui chutent vers leur mot, ni l’impact fracassant associé…

Il réalisa qu’il était debout sur un sol rocheux, solide. Il perçut d’abord le froid puis, une nouvelle fois, les ténèbres absolues. Mais il réalisa alors que ses yeux avaient été momentanément aveuglés par l’éclat du soleil. Comme les ténèbres se dissipaient, la lumière revint, jaillissant de la lame de Dent-du-dragon qu’il tenait toujours au-dessus de sa tête, luisant d’un éclat blanc dans l’obscurité mais un éclat moins puissant, comme si le voyage avait diminué sa puissance. Il était debout sur une corniche rocheuse peu élevée, à l’intérieur d’une caverne. Les gouttes de condensation étincelaient sur la roche noire à la lueur de l’épée. Une brise froide lui parvint, apportant avec elle le chant mélancolique d’un oiseau, peut-être un rossignol.

Il se tourna. Jayal était à sa droite, secouant la tête comme pour se remettre d’un coup violent. Alanda, dont le visage pâle était plus blanc encore que d’habitude, se tenait à sa gauche. Leur respiration se condensait dans l’air humide. Ils avaient survécu, mais où était Thalassa ? Il se retourna et découvrit une corniche de pierre derrière lui. Elle était allongée dessus, tel un gisant sur une tombe. Elle était exactement comme auparavant : inconsciente, avec une respiration difficile, la blessure sur son cou suintant de sang. Mais vivante. Une prière vint à nouveau aux lèvres d’Urthred. Ils avaient traversé le cœur du soleil. Il avait touché Reh et survécu. Il était clair que l’esprit protecteur du dieu les avait bénis.

Il contempla Thalassa quelques instants de plus, remplissant son esprit de sa beauté. Puis il se détourna. La tête lui tournait toujours. Combien de temps avait passé ? Le voyage au travers du cœur du soleil avait semblé se dérouler en une seconde et en mille ans à la fois. Où et quand étaient-ils arrivés ?

Il abaissa Dent-du-dragon et, retournant sa lame, la tendit à Jayal.

— Tenez, dit-il.

Le jeune chevalier reprit presque inconsciemment son arme. Il regardait en tous sens, incapable d’appréhender leur nouvel environnement. Il fixa Urthred, puis l’épée, en cherchant ses mots. Mais aucun ne lui vint.

La tête d’Urthred lui tournait toujours, mais son sentiment d’urgence lui était revenu. Il grimpa jusqu’à la saillie supérieure et s’agenouilla auprès de Thalassa. Il tendit ses mains gantées, puis s’immobilisa. Il regarda la pointe d’acier de ses griffes et jura. Elles auraient déchiré la peau blanche de la jeune femme. Il aurait tant aimé pouvoir la toucher, mais il savait qu’il ne pouvait que la regarder.

Alanda avait repris ses esprits. Elle aussi grimpa sur la corniche et s’agenouilla, en face d’Urthred. Elle retira sa cape de voyage pour l’étaler sur Thalassa, puis toucha le front de la jeune femme.

Ses yeux plongèrent dans les fentes du masque d’Urthred.

— Elle a de la fièvre, dit-elle.

Il la fixa, son cerveau en ébullition.

— Je connais les voies de la Lumière, dit-il lentement. Mais celles d’Iss sont un mystère pour moi. Toutefois, j’ai lu que l’âme de celui qui est mordu n’est pas abandonnée au Ver si celui qui a bu son sang est détruit.

Jayal s’était rapproché et avait baissé les yeux sur Thalassa à la lueur de l’épée.

— J’ai vu le vampire qui l’a mordue brûler dans les rayons du soleil.

— Moi de même. Brûlé par le feu. C’est le seul moyen de détruire définitivement l’un des Morts en Vie, dit Urthred.

— Alors, elle n’est pas infectée ?

Urthred se tourna vers le jeune Illgill.

— Prions pour que ce ne soit pas le cas, mon ami.

— Elle a besoin d’être réchauffée, intervint Alanda.

— Il n’y a aucune chaleur ici, dit Urthred en contemplant la caverne froide et humide.

— Quelles sont ces terres ? demanda Jayal.

Urthred se releva lentement, ses yeux fixant l’endroit d’où provenait la brise, depuis l’entrée de la caverne.

— Ce n’est pas encore l’aube ici. Nous avons voyagé depuis les latitudes médianes du monde, où les nuits sont plus courtes. Nous devons donc être au nord ou au sud.

— Vous ne savez pas si c’est l’un ou l’autre ?

— Encore une fois, répondit Urthred, je ne peux qu’essayer de deviner. Mais je pense que nous sommes au nord, au-delà des Palissades, comme l’avait promis Manichee.

— Alors, ce devrait être l’hiver ici. Pourtant sentez l’air : il est plus chaud ici qu’à Thrull.

Urthred le sentait, en effet. La fraîcheur n’était due qu’au froid précédant l’aube. Un vent chaud traversant le passage face à eux était rapidement en train de le dissiper. Que disaient les livres à propos des terres au-delà des Palissades ? N’était-ce pas un pays d’hiver permanent ? Dans ce cas, qu’était cette brise ? L’espace d’un instant, il sentit son cœur s’affaisser dans sa poitrine. Se pouvait-il qu’il se soit trompé ? Ne s’étaient-ils pas rapprochés des objets de leurs quêtes : l’homme de bronze et le sceptre des Ombres ?

Il baissa les yeux sur Dent-du-dragon. Il en savait assez sur les liens secrets de la magie : les pouvoirs similaires s’attiraient. Des milliers d’années auparavant, les trois artefacts avaient été rassemblés par Marizian. À présent, ils étaient disséminés. Un magnétisme secret n’allait-il pas les attirer les uns vers les autres à nouveau, comme la magnétite attire le métal à elle ? N’était-ce pas là ce que les prophéties du livre de la Lumière avaient annoncé ? Et lorsque les trois objets seraient réunis, il était écrit que les ombres seraient repoussées loin du soleil et les serviteurs d’Iss vaincus… Puis il se souvint : il avait visité le tombeau de Marizian. Il avait vu le livre de la Lumière, qui n’était plus que poussière. Rien n’était certain, pas même les prophéties que les générations suivantes pouvaient très bien avoir ajoutées aux textes sacrés. Il descendit du promontoire.

— Vous et moi ferions bien d’aller voir de quel monde il s’agit, dit-il à Jayal.

Le jeune chevalier hocha la tête, tentant de discerner ce qui se trouvait au-delà de la sphère lumineuse projetée par l’épée. Le chant de l’oiseau leur parvint à nouveau.

— Quel genre d’oiseau chante dans le noir ? demanda Jayal.

— Il n’y en a qu’un : le rossignol, fut la réponse d’Alanda.

— Nous devons emmener la lumière avec nous, dit-il à la vieille femme en désignant la lame d’un geste du menton.

— Je surveillerai Thalassa, répondit-elle.

Les deux hommes s’avancèrent prudemment dans le couloir, tandis que le vent chaud gagnait en force. Une lumière grise provenait de l’ouverture rectangulaire devant eux. Des branches d’arbres étaient visibles au-delà. Le chant de l’oiseau se reproduisit. Mais même en plissant les yeux, ils furent incapables d’en déterminer la provenance au milieu des branches sombres. Jayal rengaina l’épée, pour éviter de trahir leur présence aux yeux d’éventuels ennemis. Puis il s’avança à l’extérieur, émergeant sur une corniche rocheuse. Le paysage était sombre, mais ils distinguèrent une volée de larges marches sculptées dans la pente devant eux. Au loin, ils entendirent un rugissement étouffé. Il fallut quelques instants à Urthred pour l’identifier : c’était le son d’un torrent au fond d’une gorge. Il n’y avait aucune lumière, à l’exception du gris dans le ciel devant eux. C’était comme si toutes les étoiles du ciel avaient été éteintes.

Graduellement, la lumière augmenta en face d’eux. C’était étrange de contempler une nouvelle aube en si peu de temps. N’était-ce pas ainsi que les choses se passeraient à la fin des temps, lorsque les pouvoirs d’Iss s’empareraient du soleil tandis qu’il se levait ?

Mais le livre de la Lumière annonçait que même dans les ténèbres absolues, une Seconde aube aurait lieu durant laquelle le soleil renaissant s’élèverait au-dessus du monde pour mettre fin à jamais à la domination de la nuit. C’était l’espoir de ce monde. Urthred sentit un frisson de prémonition, comme s’il venait de bénéficier d’une vision de la fin des temps.

Puis l’un d’eux aperçut une brève lueur dans les ténèbres à leurs pieds. Tous deux se retirèrent instinctivement dans l’ombre des arbres. En contrebas, le ver luisant parut hésiter avant de se mettre à grimper en zigzaguant dans leur direction. Ils virent que l’individu, quel qu’il fut, hésitait à nouveau. À l’est, la lumière de l’aube augmenta en intensité et ils purent voir le contour des montagnes tout autour d’eux, ainsi qu’une étendue de ruines grises s’étalant à flanc de coteau en contrebas. Dans le silence, ils entendirent une voix aiguë réciter les fragments d’une chanson, emportés jusqu’à eux par le vent déchaîné. Puis la lumière arriva, remontant la volée de marches. La mélodie du rossignol cessa brusquement, comme si l’oiseau avait senti la présence du nouvel arrivant.

Le ciel se teintait désormais de rouge et d’orange. Les premières lignes de nuages émergèrent de l’ombre, telles les vagues ondulantes d’une mer grise.

— Que faisons-nous ? chuchota Jayal.

— Allez avertir Alanda. Je vais voir de qui il s’agit, souffla Urthred.

Jayal opina du chef et retourna dans la caverne, en prenant soin d’avancer baissé. Urthred s’accroupit à l’ombre de l’un des arbres et attendit. Bientôt, une silhouette mince revêtue d’une robe de laine trop large grimpa sur la plate-forme et se redressa d’un air hésitant, se découpant sur la lumière venue de l’est. À la lueur de la lampe primitive qu’elle tenait à la main, il vit le visage d’une petite fille. Même à cette distance, il perçut son expression terrifiée, le tremblement de ses lèvres, les regards nerveux qu’elle dardait vers les ombres.

Sachant désormais qu’il ne s’agissait que d’une enfant, il aurait pu quitter sa cachette. Mais il savait l’effet qu’aurait son masque sur toute personne qu’il approcherait trop soudainement. Il resta donc à l’ombre des arbres. Le ciel derrière devenait plus lumineux à chaque seconde. Il vit que l’enfant portait des objets au creux de son bras. Puis, la silhouette du soleil fit son apparition sur l’horizon et les ombres recouvrant les montagnes s’enfuirent devant son éclat. Dans un instant, elle le verrait. Mais, au même moment, la jeune fille se redressa et, avec un dernier regard désespéré vers l’est, plongea dans l’obscurité de la caverne.

Urthred la suivit aussi silencieusement que possible. Les rayons du soleil envahissaient le couloir dans son dos. L’enfant se mit à courir devant lui, puis trébucha sur l’ourlet de sa cape. La lampe lui tomba des mains et heurta le sol dans une explosion de flammes. La petite fille se releva en un instant et reprit sa progression. Urthred évita prudemment la mare d’huile en feu. La fille s’était arrêtée. Elle se tenait face à la première corniche déserte. Thalassa était toujours allongée sur la seconde. Alanda et Jayal étaient invisibles. La fille fit deux pas en arrière puis se retourna et vit Urthred. Et elle hurla, un hurlement qui le traversa à la manière d’une flèche d’angoisse acérée tandis que, reflétée dans l’horreur de son visage d’enfant, il voyait ce qu’elle devait voir.

Il tendit les mains dans un geste apaisant mais l’enfant recula à nouveau. C’est alors que Jayal et Alanda émergèrent des ombres dans lesquelles ils s’étaient dissimulés au fond de la caverne. Les pas de la petite fille les conduisirent directement sur eux. Jayal tendit une main pour lui éviter de trébucher, mais le contact inattendu leur valut une nouvelle crise de cris hystériques. Les objets qu’elle tenait à la main s’étalèrent au sol comme elle se débattait. Puis Alanda s’avança au-devant d’elle et une étrange transformation s’opéra. Une immobilité soudaine, une sorte de reconnaissance. Urthred vit de quoi il s’agissait : Alanda aurait tout à fait pu être un membre de la famille de l’enfant – sa grand-mère, peut-être. Toutes deux avaient les mêmes traits aquilins, le même front haut, les mêmes yeux bleus. L’enfant la fixa pendant un instant, sa terreur oubliée. Puis, se souvenant d’où elle se trouvait, elle jeta un regard en arrière. Voyant Urthred, elle eut un nouveau mouvement de recul pour aller se blottir dans le coin le plus éloigné de la caverne. Mais Alanda avait déjà pris la parole pour tenter de l’apaiser.

— Dites-lui que je ne lui veux aucun mal, dit Urthred.

— Je l’ai fait, répondit Alanda, mais elle ne fait que répéter le même mot encore et encore : le Démon.

— Elle parle notre langue ?

— Une variante, telle qu’elle aurait pu être parlée il y a des siècles.

— Étrange.

Alanda secoua la tête.

— Pas si nous sommes dans les terres du Nord, comme vous le supposiez. Tout notre savoir a été apporté du Nord par Marizian, y compris la langue que nous parlons aujourd’hui. Le peuple de cette enfant doit avoir vécu ici pendant des siècles, depuis l’époque où il est passé par ici.

— Vous lui ressemblez tant.

— Et c’est bien compréhensible, dit Alanda sans quitter l’enfant des yeux. Comme je vous l’ai dit, prêtre, mon peuple aussi venait de ce pays, d’un endroit appelé Astragal. J’imagine que ce n’est pas loin d’ici.

— Nous ferions mieux de déterminer précisément où nous sommes, dit-il.

— Alors ne vous approchez pas… Elle a terriblement peur de vous.

— Dites-lui qu’il ne s’agit que d’un masque.

— Ce n’est qu’une enfant. Comment pourrait-elle ne pas avoir peur ?

Cependant, la petite fille s’était légèrement calmée en entendant des mots humains sortir de derrière le masque. Elle les dévisageait à présent tour à tour tandis qu’ils parlaient.

— Dis-moi, mon enfant, est-ce que tu me comprends ? demanda Alanda.

La fille hocha la tête.

— Alors, dis-moi ton nom.

L’enfant marmonna quelque chose, mais Alanda l’avait entendue :

— Elle s’appelle Imuni, annonça-t-elle.

Elle se tourna vers l’enfant, tout en douceur.

— Où habites-tu ?

La petite fille répondit à nouveau d’une manière inintelligible pour les deux hommes tout en désignant l’entrée de la caverne d’un minuscule geste du menton.

Alanda se tourna vers Urthred et Jayal.

— Un endroit appelé Goda : un peu plus bas dans les montagnes. C’est la fille du chef du village.

— Pourquoi est-elle venue ici toute seule, dans le noir ?

Alanda lui posa la question et la petite fille bredouilla une réponse.

— Elle est venue porter une offrande dans ce lieu saint, indiqua Alanda en désignant du doigt le sac tombé à terre. Mais lorsqu’elle est arrivée, elle a découvert que les trois gardiens s’étaient éveillés.

— Elle pense que nous sommes des gardiens ?

Alanda hocha gravement la tête.

— Elle dit qu’il y avait trois statues sur la corniche du bas : des statues qui nous ressemblaient.

Les deux hommes se tournèrent pour examiner la saillie. La lumière descendait dans la caverne et ils purent distinguer trois cercles lisses de couleur plus claire sur la corniche basse. Ils n’étaient pas tachés par l’eau de pluie, comme si quelque chose avait autrefois été posé à ces emplacements. Chacun d’entre eux se souvint s’être tenu exactement sur l’une de ces marques lorsqu’ils étaient arrivés.

La main d’Urthred se porta à sa cape, comme s’il s’attendait à ce qu’elle soit faite de pierre et non de laine. Mais la matière était douce. La pierre était devenue chair.

— Alors, si nous sommes les gardiens, à qui ce lieu saint est-il dédié ?

Les yeux d’Alanda restèrent braqués sur eux.

— Au Porteur de lumière.

Ils se tournèrent pour fixer l’endroit où Thalassa était étendue, sur la plus haute corniche. Sous les rayons du soleil, son visage était d’une pâleur de mort.

— Quelqu’un savait que le Porteur de lumière viendrait ? Que l’esprit de Thalassa habiterait la statue et lui donnerait vie ? demanda Jayal d’un air incrédule.

Alanda hocha la tête.

— Marizian : il a écrit les livres de prophétie. Il a vu ce jour.

Urthred contempla toujours le visage de Thalassa.

— Il a pu voir ce jour, mais a-t-il vu ce qui était arrivé à Thalassa ? Le fait qu’elle avait été mordue par un Mort en Vie ?

— Il pourrait exister un remède, avança Alanda.

— Reh fasse que vous ayez raison, répondit Urthred.

Mais le poids qu’il avait sur le cœur lui affirmait le contraire.

Alanda s’agenouilla auprès de la fille du village et lui prit la main. Imuni la serra avec force : elle braquait toujours sur Urthred un regard chargé de terreur. La vieille femme la força doucement à se tourner vers elle.

— Imuni, nous ne te voulons aucun mal. Nous sommes des voyageurs venus du Sud. As-tu entendu parler des terres du Sud ?

La fille hocha lentement la tête.

— Mon père en parle. Lorsque j’étais très petite, des étrangers ont traversé les montagnes depuis le Sud.

— Des étrangers ? demanda Jayal, la voix emplie d’une soudaine excitation. Sont-ils venus ici ?

La fille secoua la tête.

— Ils sont partis au nord, à travers la plaine. Mais mon peuple a retrouvé leurs morts dans les montagnes.

— Mais certains ont survécu ?

— Oui : ils portaient avec eux une lumière brillante qu’on voyait même depuis le village.

La petite fille parlait rapidement, encouragée par l’attention évidente de Jayal.

Il se tourna pour fixer l’entrée de la caverne.

— Il devait s’agir du sceptre. Sa lumière était plus intense que tout ce que j’ai pu voir à ce jour. Mon père est en vie, dit-il.

Son regard brillait d’un espoir soudain.

Imuni avait fini par se calmer suffisamment pour relâcher sa prise sur la main d’Alanda.

Urthred ramassa délicatement le sac entre ses griffes d’acier et en tira le cordon. À l’intérieur, il découvrit un petit bouquet, un pot brisé d’où émanait une odeur d’alcool et un sac noir qui suintait d’humidité.

— Qu’allais-tu faire de ces offrandes ? demanda-t-il à Imuni.

— Elles sont pour le Porteur de lumière et ses gardiens, dit-elle. Les coquelicots et le maïs pour la Vieille femme ; le vin pour le jeune Guerrier ; la neige pour le Porteur de lumière…

Sa voix s’était faite hésitante.

Et rien pour celui qu’elle appelait le Démon, songea Urthred avec ironie.

— Pourquoi de la neige ? demanda-t-il.

— Les premières neiges de l’hiver sortiront le Porteur de lumière de son sommeil. Avant que sa lumière ne vienne dans le monde lors de la saison sombre.

Urthred baissa les yeux sur le sac. Marizian était sans aucun doute celui qui avait ordonné qu’il en soit ainsi, ayant prédit un événement futur où cela pourrait avoir un sens. Un événement qui pouvait être la blessure de Thalassa. Parfois, des vérités depuis longtemps oubliées survivaient dans ces rituels anciens.

— Qu’allais-tu faire de la neige ? demanda-t-il.

— Je devais la placer sur les lèvres du Porteur de lumière.

Urthred jeta un regard interrogatif à Alanda, qui lui répondit d’un léger hochement de tête.

— Dans ce cas, fais ce que tu aurais fait si nous n’étions pas arrivés.

— Mais elle est vivante, dit la fille.

— Non, elle dort… Et elle a besoin d’être réveillée, dit Urthred.

La petite fille coula un regard hésitant vers le corps inconscient de Thalassa. Alanda la hissa gentiment sur ses pieds et la conduisit hors du recoin d’ombres. Imuni leva un regard apeuré vers Urthred, puis vers le sac qu’il tenait entre les griffes de ses gants. Elle tendit une main tremblante, prit le sac noir et en ouvrit le sommet, révélant la neige à moitié fondue à l’intérieur. Elle en tira une poignée de cristaux qui brillaient dans la lumière du petit matin.

— Vas-y, dit Urthred en désignant Thalassa du menton.

L’enfant s’approcha en hésitant. Elle jeta plusieurs fois des regards en arrière. Mais, avec les yeux des trois étrangers braqués sur elle, elle avait trop peur pour désobéir. Elle monta jusqu’à la corniche et, écrasant la neige dans son petit poing, laissa couler l’eau sur les lèvres pâles de Thalassa. Les gouttelettes glacées s’y écrasèrent avant de couler le long de son menton. Thalassa émit un léger gémissement. Mais elle ne s’éveilla pas.

Alanda monta sur la plate-forme et s’accroupit auprès d’elle.

— Thalassa ? murmura-t-elle.

La jeune femme tressaillit. Puis un sourire lointain se fit jour sur ses lèvres et elle entrouvrit les yeux.

— Peux-tu me voir ? demanda Alanda.

— La lumière, chuchota Thalassa en refermant brusquement les yeux. Elle est tellement forte…

— Nous sommes tous ici, mon enfant : moi, Urthred et Jayal.

— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle d’une voix rêveuse comme si elle était sur le point de retomber dans l’inconscience.

— Tu dois rester éveillée mon enfant, lui lança Alanda d’un ton d’urgence. Tu as été mordue par un vampire, tu pourrais sombrer dans le second sommeil…

Une soudaine expression de douleur apparut sur le visage de Thalassa.

— Je me souviens… J’étais dans les marais, sur la pyramide de crânes, les morts vivants…

Elle gémit comme le souvenir de leur lutte lui revenait.

— J’ai été mordue… oui. Alanda, je suis infectée !

Son visage se décomposa sous l’effet du désespoir.

— Le vampire qui t’a mordue est mort.

Thalassa toucha les perforations livides sur son cou et grimaça.

— Et pourtant, je peux le sentir : le poison coule dans mes veines…

— Il pourrait s’agir de la blessure et non du venin, intervint Urthred. Ouvrez les yeux, ordonna-t-il.

Elle obéit.

— La lumière est si forte, se plaignit-elle à nouveau.

— Mais vous pouvez toujours regarder la lumière…

Il fit un geste de ses gants pour désigner l’éclat du jour derrière lui.

— Comment pourriez-vous supporter la lumière du soleil si vous étiez l’une d’entre eux ?

— Vous oubliez, prêtre, que le changement arrive lentement et non en une heure.

Elle souleva néanmoins la tête, luttant contre les vertiges et fermant les yeux. Elle regardait du coin de l’œil la lumière qui s’écoulait depuis l’entrée. Sa peau pâle avait un éclat d’albâtre.

— Quel est cet endroit ?

— Nous sommes au Nord. La magie de l’épée nous a transportés ici en un instant. Faran est loin, nous sommes en sécurité.

— Peux-tu te lever ? demanda Alanda.

Thalassa fit passer avec hésitation ses jambes par-dessus la dalle et les posa soigneusement sur le sol. Elle se redressa et se leva. Ses jambes tremblaient comme celles d’un faon nouveau-né. Urthred et Alanda l’aidèrent à garder l’équilibre. Pendant tout ce temps, Imuni la fixait de ses yeux écarquillés.

— Qui est-ce ? demanda Thalassa en la remarquant pour la première fois.

— Une fille du village local. Ils ont un rituel à chaque équinoxe d’automne : l’enfant apportait une offrande dans ce lieu saint.

— Quel lieu saint ?

— Ceci est un lieu de culte. Quatre statues se trouvaient ici, jusqu’à ce matin.

— Des statues ?

— C’est cela. Des effigies nous représentant tous les quatre, placées ici par Marizian dans les temps anciens.

— Mais pourquoi ?

Alanda lui prit la main et plongea son regard dans celui d’Alanda.

— Il a prédit ceci, il y a des millénaires.

Les genoux de Thalassa la trahirent et elle se rassit lourdement sur la dalle.

Le soleil conférait désormais un écl