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Ecrits libertaires (1948-1960): Rassemblés et présentés par Lou Marin

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Année:
2014
Editeur::
Indigène
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french
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Écrits pacifistes

Langue:
french
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Ecris-moi: Maryrhage

Année:
2015
Langue:
french
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Albert Camus

écrits libertaires

(1948-1960)

rassemblés et présentés par Lou Marin



Jusqu’au bout, Camus sera resté viscéralement lié à ce qu’il nommait « le génie libertaire » dont, prédisait-il, « la société de demain ne pourra se passer ». Libertaire, c’est-à-dire tout individu qui ne conçoit d’autre pouvoir que celui qu’il se fixe lui-même, en pleine conscience. Cet ouvrage bouleverse l’idée somme toute consensuelle d’un Camus purement méditerranéen, sensuel, indécis sur l’indépendance de l’Algérie. On le découvre travaillant avec ses amis anarcho-syndicalistes algériens à une solution fédérative, non-violente ; rédigeant sous de Gaulle un statut pour les objecteurs de conscience ; intervenant pour sauver des militants espagnols condamnés à mort par Franco ; applaudissant l’insurrection hongroise ; plaidant pour un parlement mondial élu au suffrage universel direct…

Il aura fallu vingt ans à Lou Marin, un chercheur allemand non-violent, pour repérer et rassembler l’intégralité des textes qu’Albert Camus donna de son vivant à des revues libertaires en France et dans le monde. Publié en septembre 2008 par Égrégores éditions, une petite maison marseillaise dirigée par Claire Auzias, cet ouvrage, essentiel aux yeux de sa fille Catherine, était passé quasiment inaperçu. Indigène s’associe aujourd’hui à Égrégores avec le ferme espoir, en tant qu’éditeur d’Indignez-vous !, d’apporter le maximum d’exposition à ces écrits indomptables.



S. Crossman et J.-P. Barou





Albert Camus





écrits libertaires





(1948-1960)





rassemblés et présentés par



Lou Marin





Les éditions Égrégores et Indigène éditions dédient cet ouvrage à Catherine Camus,

chaleureusement…





Nos plus vifs remerciements vont sans détour à Aïni Akbar, Sakina Arnaud, Claire Auzias, Catherine Camus, Michelle Cau, Marie-Claude Char, André Devriendt, Virginie Enlart, Felip Equy, Madame-Flox, Patricia Fogarty, Andrée Fosty, Freddy Gomez, Monica Gruszka, Camille Lusardi, Judith Martin-Razi, Régine et Alain Monclus, Maryvonne Nico; la, Reinhard Treu, Armand Vulliet.





PRÉAMBULE




L’écrivain le plus lu des Français est aussi le plus méconnu d’eux.

Comment auraient-ils su son lien indéfectible au « génie libertaire » – selon la propre expression de Camus – puisque ses biographes eux-mêmes l’avaient gravement sous-estimé ? La première édition posthume de ses œuvres complètes n’incluait qu’une partie – et encore pas rassemblée comme un tout – de ses articles parus dans une infinité de revues libertaires de son temps. Ces textes battent pourtant à l’unisson de son sang – espagnol par sa mère –, rythment ses convictions, sa révolte, et parfois son désespoir.

La réparation, nous la devons à un libertaire non-violent allemand, Lou Marin de son pseudonyme – comme Lourmarin, le village du Lubéron, près d’Aix-en-Provence, où Camus acquit une maison avec l’argent de son prix Nobel. Des années anonymes à chercher dans des bibliothèques, ce chercheur revint avec un trésor que publia en septembre 2008 une petite maison d’édition de Marseille, Égrégores éditions, dirigée par Claire Auzias, avec l’accord contractuel de la fille de Camus, Catherine. Cette fidélité de Camus à la cause libertaire, son épouse Francine l’avait prolongée, deux ans après le déces de Camus, en offrant des pages inédites de son journal à la revue Témoins. Et si, aujourd’hui, Indigène éditions s’associe à l’entreprise, c’est pour donner à cette véritable anthologie libertaire une meilleure visibilité – l’éditeur en reste Égrégores. Il nous a paru à nous, Sylvie Crossman et moi-même, les éditeurs d’Indignez-vous !, que nous devions le faire. Indignés, nous le fûmes à voir passer quasi inaperçue cette publication d’Égrégores. Indignés de voir que ce travail de découvreur du Camus libertaire par Lou Marin ait été minimisé, récupéré, voire ignoré.

À ce désir de réparer une injustice tant à l’égard de Camus que de Lou Marin, s’ajoute, bien sûr, notre volonté de servir ce « génie libertaire » auquel Camus resta profondément attaché toute sa vie et dont, écrivait-il, « la société de demain ne pourra se passer. » Il ajoutait, au printemps 1954, « un gouvernement, par définition, n’a pas de conscience », reliant la pensée libertaire à la conscience, pas au désordre ; à la « gouvernance de soi », pour reprendre l’expression de Gandhi tant respecté par Camus1 ; à l’exigence de « reconstruire » qu’il partagea avec les libertaires non-violents de son temps, et partage avec nous, aujourd’hui.

Oui, nous sommes mûrs pour découvrir ce Camus libertaire. Et pour entendre résonner ses dernières paroles, jetées dans une lettre adressée à une revue de Buenos Aires. Juste avant l’embardée fatale, en janvier 1960, de la voiture de son grand ami Michel Gallimard qui les ramenait à Paris, l’écrivain préféré des Français avait écrit : « Donner, quand on peut. Et ne pas haïr, si l’on peut. »

Jean-Pierre Barou





* * *



1. « Le plus grand homme de notre histoire », écrit Camus en 1955.





« Francisco Ferrer pensait que nul n’est méchant volontairement et que tout le mal qui est dans le monde vient de l’ignorance. C’est pourquoi les ignorants l’ont assassiné et l’ignorance se perpétue encore aujourd’hui à travers de nouvelles et inlassables inquisitions. En face d’elles, pourtant, quelques victimes, dont Ferrer, seront toujours vivantes. »

Albert Camus, octobre 1959.





Conférence d’Albert Camus dans les locaux de la Ligue de l’enseignement, organisée par le Casal de Catalogne, rue Récamier à Paris, le 19 juillet 1951.

© DR, fonds Gomez/Solidaridad Obrera.





INTRODUCTION




LE 4 JANVIER 1960, Albert Camus décéda dans un accident de voiture. Depuis, études de revue et articles de presse rendent régulièrement hommage au grand auteur, au dramaturge, au résistant même. Ses théories philosophiques donnent encore lieu à débats critiques ; on les compare à celles de Sartre, que certains continuent de lui préférer. Et l’on réduit l’actualité du propos de Camus à une seule dimension historique et politique – en le cantonnant dans le rôle de critique précoce du « totalitarisme » stalinien pendant la guerre froide. Cette attitude lui vaut d’être admiré ou, au contraire, d’être considéré comme un idéologue décidément partisan de l’Ouest. Un insigne prédécesseur du statu quo, en somme, dépourvu de radicalité.

Mais l’aspect libertaire de Camus ? Ses liens avec les anti-autoritaires, ses amitiés avec des personnages de la mouvance anarchiste ? La conséquence pratique de son œuvre pour la pensée sociale et la critique de la violence institutionnalisée ? Oubliés, marginalisés, mis à l’écart – comme toujours.

Les journaux s’essaient encore moins à exhumer les propositions libertaires et fédéralistes de Camus sur le problème de l’Algérie, à l’inverse de ce que firent des intellectuels maghrébins – comme Assia Djebar1, Maïssa Bey2 ou Abdel Wahab Meddeb3 – pour répondre aux événements algériens des années 1990.

Le mouvement politique anarchiste ne doit pas être confondu avec ce que les médias décrivent tous les jours comme étant « l’anarchie » : ces tueries, ce chaos, cette violence, auxquels seules la police et l’armée pourraient mettre fin, en particulier l’OTAN (voir le Kosovo, le Timor-Oriental, presque l’ensemble du continent africain, l’Afghanistan, l’Irak).

Les anarchistes pensent, au contraire, que ce sont précisément ces forces qui créent cette situation qualifiée d’« anarchie », tandis que l’on cherchera généralement en vain des anarchistes dans les contrées concernées.

Pour moi, l’anarchie, c’est la vision d’une société libre et socialiste, débarrassée de la tutelle de l’État, de la domination et de la violence. Dans cette perspective, je milite, depuis environ trois décennies, au sein d’un courant anarchiste non violent de langue allemande – « Graswurzelrevolution » –, continuateur lui-même de la revue de langue française Anarchisme et non-violence, qui exista de 1964 à 1974 et qu’on peut retrouver, aujourd’hui, sur Internet, sous l’appellation « Anarchisme et non-violence 2 ». Ce courant, constitué de groupes d’action directe non violente, témoigne de la persistance d’un anarchisme cherchant à atteindre l’objectif social qui est le sien par des moyens non violents. Pour ces groupes, si la société engendre le pouvoir, cette société est aussi à même de le supprimer : il faut, pour ce faire, qu’elle cesse de se soumettre et qu’elle refuse de soutenir les personnes qui l’exercent. Dans ce contexte, Camus représente, pour beaucoup de militants libertaires, une référence obligée. Sa conception mesurée de la révolte, pensée jusque dans ses limites, son refus de sacrifier des êtres humains pour un avenir hypothétique définissent toujours les contours d’une éthique révolutionnaire acceptable, dont il convient de s’inspirer pour mener à bien nos luttes du présent, pas toujours inefficaces, comme l’a prouvé, par exemple, notre combat contre les centrales nucléaires installées en Allemagne.

Les textes de Camus présentés dans ce livre, en écho de ses commentateurs de la presse libertaire, prouvent que la connaissance qu’il avait de ce milieu et la collaboration qu’il lui apporta furent intenses et engagées. Camus n’était pas seul dans les débats de son époque ; il bénéficia d’un entourage qui le soutenait et le défendait. Les liens d’amitié qui l’unissaient aux libertaires favorisèrent tant de contributions qu’un seul tome ne pouvait les contenir toutes. C’est pourquoi nous nous sommes contenté de ne reproduire ici que les propres contributions de Camus aux revues libertaires – articles, lettres, réponses ou remarques méconnues jusqu’à ce jour, transcriptions de discours. Ce livre traite des débats que Camus eut avec les libertaires, mais aussi des débats que des libertaires eurent, dans leur presse, à propos de Camus. Ces débats témoignent de différences d’approche, parfois non négligeables, mais aussi d’une indéfectible volonté manifestée par les libertaires de défendre Camus contre les insultes et les attaques que lui prodiguèrent certains intellectuels de gauche dans les années 1950 et les premières années qui suivirent sa mort. Toutes ces contributions auraient dû être rééditées ici pour donner une vue d’ensemble des relations entre Camus et les libertaires. Malheureusement, ce volume n’y suffisait pas. Elles sont, pour la plupart – avec quelques exceptions –, citées et résumées dans cette introduction, en attendant, espérons-le, leur prochaine publication.





L’itinéraire journalistique de Camus, prémisse à l’ouverture de sa pensée au courant libertaire, et le rôle de Rirette Maîtrejean


Une analyse systématique du rapport que Camus entretint avec les libertaires ne saurait se limiter aux seuls aspects philosophiques et littéraires. On se doit d’insister sur les débats d’actualité. Et, en ce qui concerne Camus, ils ne sont guère compréhensibles pour qui ne possède pas une connaissance détaillée de son travail journalistique. C’est ici que s’ouvre le vaste champ des relations amicales qui liaient Camus à l’anarchisme français, fait peu analysé jusqu’à présent4. Car Albert Camus s’est non seulement engagé dans des journaux anarchistes comme rédacteur et collaborateur permanent, pour Témoins par exemple, mais il a aussi agi : il a, en tant que témoin, défendu des libertaires devant les tribunaux ; ainsi Maurice Laisant, à l’époque responsable du Monde libertaire, accusé d’être l’instigateur d’une campagne d’affiches antimilitaristes et anticolonialistes contre la guerre d’Indochine de 1945 (voir l’article réédité ici).

Pendant les années 1940 et 1950, Camus entretint des liens amicaux avec plusieurs responsables de publications anarchistes francophones. Ceux qui l’unirent à Rirette Maîtrejean (1887-1968) méritent une mention à part. Coéditrice du journal L’Anarchie avant la Première Guerre mondiale, c’est Rirette Maîtrejean qui sensibilisa Camus à la pensée libertaire et lui fit découvrir le milieu anarchiste. Cela se passa au cours de leurs dérives communes avec l’équipe du quotidien Paris Soir dans les trois mois qui suivirent l’exode de Paris, en 1940. Rirette Maîtrejean écrira plus tard pour Témoins où elle retrouva Camus. Parmi les autres responsables d’organes libertaires qui entretinrent des liens d’amitié avec Camus, nous citerons Maurice Joyeux et Maurice Laisant, du Monde libertaire ; Jean-Paul Samson et Robert Proix, de la revue culturelle et antimilitariste Témoins5 ; Pierre Monatte, de La Révolution prolétarienne ; Louis Lecoin, de Défense de l’Homme et de Liberté ; Gaston Leval et Georges Fontenis, du Libertaire. Les contributions de Camus à ces titres – mais aussi les réponses aux débats qu’elles suscitèrent – sont reproduites dans cet ouvrage. Camus entretint également des liens amicaux au-delà des pays francophones, notamment avec Giovanna Berneri, de Volontà (Italie) et avec José Ester Borrás et Fernando Gómez Peláez, de Solidaridad Obrera (publication anarcho-syndicaliste espagnole éditée à Paris, sujet qu’aborde Freddy Gomez, fils de Fernando, dans une contribution à cet ouvrage). Camus maintenait, par ailleurs, des contacts avec des journaux anarcho-syndicalistes suédois (Arbetaren), allemand (Die freie Gesellschaft) et latino-américain (Reconstruir, de Buenos Aires, et Babel, de Montevideo6).

Ainsi, au cours d’une conversation sur la question algérienne, Helmut Rüdiger témoigne des relations personnelles que Camus avait nouées avec lui : « Dans un entretien, Camus me déclara sans ambages que le FLN était, à son avis, un mouvement totalitaire. Il peut y avoir différentes opinions sur cette question, la littérature et les publications du FLN peuvent être interprétées [sic]. D’autre part, un grand nombre de syndicalistes partagent l’avis de Camus et pensent que l’avenir de l’Algérie ne peut être fondé que sur la coopération des mouvements rivaux, qui s’entretuent aujourd’hui sans pitié.7 »

Rüdiger collaborait à Die freie Gesellschaft, revue allemande socialiste libertaire d’après-guerre, et également au journal anarcho-syndicaliste suédois Arbetaren. Pendant la révolution espagnole, Rüdiger exerça la fonction de secrétaire de l’Association internationale des travailleurs (AIT), dont le siège était à Paris. Après 1939, il vécut en Suède et fut l’un des théoriciens les plus importants du mouvement anarcho-syndicaliste suédois. Selon les informations de Hans Jürgen Degen, grand connaisseur de Rüdiger, ce dernier a rencontré Camus à plusieurs reprises. En 1957, à l’occasion du séjour de Camus en Suède pour sa remise du prix Nobel, il a donné à la revue Arbetaren un interview réalisé en français pour la revue Demain qui date du 24 octobre 1957. Camus, de son côté, a visité les locaux de la Sveriges Arbetaren Centralorganisation (SAC), l’organisation anarcho-syndicaliste suédoise, et son imprimerie de Stockholm. D’autres rencontres entre Rüdiger et Camus auraient eu lieu à Paris. Les connaissances de Camus sur l’anarcho-syndicalisme suédois lui venaient d’abord de Louis Lecoin de La Révolution Prolétarienne, puis de Rüdiger. Ce syndicaliste suédois pouvait s’exprimer parfaitement en français. C’est d’ailleurs Rüdiger qui traduisit en suédois les articles de Camus publiés dans Arbetaren.

Quoique l’oncle de Camus, Gustave Acault, et son professeur d’université, Jean Grenier, l’aient encouragé à lire des écrivains comme Fourier, Zola, etc., ce furent davantage ses expériences pendant les années passées à Alger et Oran à la fin des années 1930 qui l’ont poussé vers une prédisposition pour des analyses libertaires. Il fut vite exclu du parti communiste (1937). C’est au moins à partir de la révolte des mineurs asturiens en 1934 que Camus observa de près les événements de l’Espagne républicaine, fortement dominée par le mouvement anarcho-syndicaliste. En raison de ses liens avec Francine Faure (sa seconde épouse), il se rendit régulièrement dans les milieux des immigrés espagnols, en particulier ceux d’Oran. Le compte rendu de ces visites et la série d’articles dans Alger républicain sur l’exploitation coloniale de la population kabyle, et finalement la censure qui frappa Le Soir républicain l’amenèrent à soutenir des positions pacifistes. Cette attitude apparaît clairement dans ses articles du Soir républicain de 1939 et de 1940, souvent écrits en collaboration avec Pascal Pia. Ils ne sont pas reproduits ici8, puisque Le Soir républicain ne se qualifiait pas officiellement de « libertaire » et que les articles de Camus, souvent écrits sous pseudonyme, ne recoupaient pas expressément des thématiques anarchistes. Pourtant, les événements avaient poussé Camus et Pia à des prises de positions radicales.

Ainsi, dans le « Manifeste du conformisme intégral », Camus et Pia livraient une satire du conformisme étatique et de la censure. Dans « Profession de foi », ils se décrivaient eux-mêmes comme des pacifistes et critiquaient « le nationalisme professionnel » de la France. Dans « Notre position », ils défendaient le droit individuel à l’objection de conscience pendant la Seconde Guerre mondiale – un engagement qui reviendra, chez Camus, à travers sa collaboration avec Louis Lecoin et le mensuel Liberté dans les années 1950 à l’occasion de la guerre d’Algérie. Cependant, Camus et Pia ne restaient pas dans une position d’apaisement, ils critiquaient le pacifisme gouvernemental et les accords de Munich de 1938. Dans « Comment aller vers un ordre nouveau », Camus mettait en garde contre la dynamique et la cruauté de la guerre et plaidait pour un cessez-le-feu. Par contre, la Tchécoslovaquie et la Pologne ne devaient pas en être les victimes. C’est déjà à cette époque que Camus lança l’idée d’une Société des nations qui ne devait pas être soumise à la volonté des États nationaux. Dans la série d’articles de l’après-guerre « Ni victimes, ni bourreaux », il plaida à nouveau en faveur d’un Parlement mondial élu au suffrage direct.

Quelques articles du Soir républicain présentaient une analyse politique de la société qui pouvait être facilement partagée par des anarchistes de l’époque. C’est ce qui ressort nettement des « Fondements juridiques de la liberté » où Camus et Pia étudient l’évolution interne de la France, constatant que les États capitalistes et démocratiques ne sont pas capables de se défendre contre les dictatures fascistes de l’époque et qu’en outre ils laissent eux-mêmes entrevoir une propension à la dictature. En France, cette tendance se manifesta par la promulgation de décrets gouvernementaux non démocratiques (comme en Allemagne avec Papen/Schleicher) et, en Algérie, sous la forme d’une dictature militaire déclarée. Ainsi, les démocraties bourgeoises et capitalistes ne sont pas comprises comme alternative au fascisme, mais comme un précurseur de celui-ci – ce qui était une analyse anarchiste typique de cette époque, qui s’était déjà manifestée lors des lectures de l’évolution allemande et italienne jusqu’au fascisme et au national-socialisme.

Même si Le Soir républicain ne se présentait pas comme étant un journal anarchiste, la lecture de ses articles montre bien pourquoi un des biographes de Camus, Herbert R. Lottman, a pu affirmer le contraire, à savoir que Pia et Camus « ne tardèrent pas à en faire un organe anarchiste9 ». C’est un reproche que le financier Jean-Pierre Faure – non apparenté à Francine Faure – avait également formulé ; choqué par le « cours anarchiste » du journal, il avait voulu interrompre son soutien financier au moment même où le censeur militaire l’interdisait10. Camus définissait lui-même son rôle au Soir républicain comme engendré par les événements politiques. Et cela l’ouvrit au mouvement anarchiste.

Pourtant, il fallut un deuxième événement pour que Camus prenne vraiment connaissance de l’histoire et de la pensée de la tradition libertaire. Cet événement décisif fut, comme nous l’avons déjà dit, sa rencontre avec Rirette Maîtrejean avant, pendant et après l’exode de Paris avec l’équipe des secrétaires, typographes et correcteurs/correctrices du journal bourgeois Paris Soir. Rirette Maîtrejean y travaillait, en effet, comme correctrice. Avant la Première Guerre mondiale, elle fut coéditrice du journal L’Anarchie avec son ami l’anarchiste belge Victor Kibaltchich, qui prendra par la suite le nom de Victor Serge. Selon Rirette Maîtrejean11, il y eut même une rencontre de Camus avec Serge avant l’exode de Paris12. À cette époque-là naquit, au marbre, une relation chaleureuse entre Camus, secrétaire de rédaction ou rédacteur, et les travailleurs du Livre – typographes, correcteurs/correctrices et imprimeurs, souvent de tendance anarchiste ou anarcho-syndicaliste13. Pendant environ trois mois, Rirette Maîtrejean et Camus se côtoyèrent, pendant l’exode, de Clermont à Lyon14. C’est alors que Rirette a quasiment initié Camus à la tradition libertaire en France. Cette expérience fonda une amitié forte et durable entre eux deux. Camus retrouva Rirette dans les années 1950 lors de sa collaboration à Témoins. Avec Robert Proix, il prit même l’initiative d’organiser des réunions avec des syndicalistes révolutionnaires et des anarchistes collaborant à Témoins, soit chez Rirette Maîtrejean, soit chez lui. À ces réunions participèrent, entre autres, Pierre Monatte, André Prudhommeaux, Gaston Leval, Georges Navel, Daniel Martinet et Gilbert Walusinski15.

Ce fut André Prudhommeaux, qui écrivait sous le pseudonyme d’André Prunier dans plusieurs journaux libertaires, qui qualifia Camus, dès 1948, à l’occasion d’un débat avec le Cercle des étudiants anarchistes, de « sympathisant libertaire et qui connaît fort bien la pensée anarchiste »16. La rencontre avec Rirette Maîtrejean y fut pour beaucoup.





Avec Louis Lecoin et ses amis : Camus en débat dans Défense de l’Homme, Liberté et Contre-courant


La première collaboration de Camus avec le milieu libertaire prit la forme d’une contribution au journal Défense de l’Homme de Louis Lecoin (1888-1971). Lecoin, personnage phare de l’anarchisme français de l’entre-deux-guerres, édita, en septembre 1939, un tract – « Paix immédiate ! » – qui lui valut d’être incarcéré pendant une bonne partie de la guerre. Par les positions qu’il avait soutenues dans Le Soir républicain sur le droit à l’objection de conscience et sur le refus de tuer, Camus se sentait proche de Lecoin. Malgré l’utilisation d’actions violentes contre les nazis – que Camus jugeait inévitables –, il savait que viendrait le temps de débattre de sa position à l’égard de la non-violence.

Défense de l’Homme fut la publication phare de Louis Lecoin après la Seconde Guerre mondiale. Il lança Défense de l’Homme en octobre 1948. La revue, qui comptait 700 abonnés, était imprimée à Cannes. Louis Lecoin en assura la direction jusqu’en juillet 1955, n° 81, date à laquelle cette charge fut assumée par Louis Dorlet17.

Pour le n° 10 de Défense de l’Homme (1949), Camus écrivit un article fondamental – le premier que nous réimprimons ici –, qui s’intitulait « Dialogue pour le dialogue » et qui était rédigé sous la forme d’un entretien. Il s’agit là d’un article clé, puisque Camus y définit sa position sur la question de la violence et de la non-violence. L’interlocuteur, c’est-à-dire Camus lui-même, se demande s’il est un rêveur ou un adepte de la non-violence :

« — Je crois que la violence est inévitable. […] Je dis seulement qu’il faut refuser toute légitimation de la violence. Elle est à la fois nécessaire et injustifiable. »

À lire ce texte, on comprend parfaitement pourquoi les anarchistes non violents s’intéressent autant à quelqu’un qui ne s’affirme pas comme tel. C’est que Camus a toujours manifesté le plus grand respect pour les militants de la non-violence. « J’ai étudié […] la théorie de la non-violence et je ne suis pas loin de conclure qu’elle représente une vérité digne d’être prêchée par l’exemple. Mais il y faut une grandeur que je n’ai pas.18 » Dans La Peste, Rieux/Camus et Tarrou, le partisan de la non-violence, collaborent ensemble à la résistance contre la peste. Dans L’Homme révolté, Camus s’implique encore (p. 351) : « Si ce monde n’a pas de sens supérieur, si l’homme n’a que l’homme pour répondant, il suffit qu’un homme retranche un seul être de la société des vivants pour s’en exclure lui-même. » Page après page, il y développe une analyse critique de la violence révolutionnaire qui vaut, en profondeur, toutes celles des théoriciens d’antan de la non-violence. Quant à son refus de s’inscrire dans cette catégorie, il n’est pas loin de rejoindre l’attitude d’Henry David Thoreau, qui, tout en se déclarant lui-même violent, écrivit, en 1849, un des textes phares de l’anarchisme non violent : La Désobéissance civile. Camus est sur la même ligne, à la même frontière, dans la même limite, pensant l’aporie, vivant la contradiction. Il est également conscient des faiblesses et des possibles dérives que portent ces deux manières de concevoir la lutte. La non-violence est « souhaitable mais utopique ». La violence est « à la fois nécessaire et injustifiable ». En priorité, les gens doivent être sauvés au lieu d’être sacrifiés – c’est la thèse centrale de « Ni victimes ni bourreaux » (1946). Donc, il faut aller au-delà des dénominations pour comprendre que ce rejet de la non-violence chez Camus est exactement identique à la prise de position de Gandhi envers les nazis, même s’ils ne se connaissaient pas. Son moyen de lutte – l’action directe non violente, la désobéissance civile, la non-coopération, le boycottage, le sabotage – n’est qu’une extension du choix des moyens de lutte, une possibilité de repousser le point de départ de la violence inévitable jusqu’à n’avoir plus le choix entre des moyens non violents et des moyens violents. Pourtant, pour étendre vraiment l’alternative, il faut propager et pratiquer la non-violence, selon Gandhi (d’abord sauver les gens, dit Camus). Mais, de fait, Gandhi n’a jamais exclu la violence inévitable19. Ainsi, Gandhi pouvait qualifier la résistance des Polonais contre l’occupation nazie de « presque non violente20 » – contrairement à plusieurs pacifistes français devenus défaitistes, et même collaborationnistes, pendants l’Occupation. On va voir comment Camus se rapprochera des positions de Gandhi d’une manière quasi naturelle pendant sa collaboration avec Louis Lecoin pour soutenir, dès 1958, les objecteurs de conscience et dans sa critique de la violence anticoloniale exercée par le Front de libération nationale (FLN) en Algérie.

En attendant, il faut se rappeler un débat phare, au début des années 1950, à l’occasion de la parution de L’Homme révolté de Camus. Dans Défense de l’Homme, n° 40 (1952), on trouve un échange d’opinions entre deux libertaires sur la relation entre le surréalisme et la notion de révolte chez Camus – une juxtaposition qui fut vivement commentée dans le milieu libertaire de l’époque. L’auteur de l’article était André Prudhommeaux, signant André Prunier. Son titre pouvait passer pour assez provocateur : « Breton ou Camus ? Les limites de la révolte » (article réédité ici). Louis Lecoin prit, en tout cas, ce titre pour prétexte d’une introduction rédactionnelle à cet article, qui exprimait sa position sur le sujet :

« Pourquoi cette prise de position aussi catégorique : Breton ou Camus ? […] Et pourquoi assigner des limites à la révolte ? »

Dans cette déclaration se cache, pour l’instant, une incompréhension de Lecoin vis-à-vis de Camus. De son côté, Prudhommeaux/Prunier préfère expliquer cette divergence entre Breton et Camus par une différence de tempérament, mais aussi de génération. À la génération dada, surréaliste et ultra-subversive, issue de la Première Guerre mondiale, Prudhommeaux/Prunier oppose la génération camusienne, née de la Seconde Guerre mondiale :

« Cette révolte-là appartient à ceux […] qui ont vécu le fascisme, le nazisme, le bolchevisme comme système de pouvoir à l’âge des responsabilités. »

Louis Lecoin quitta Défense de l’Homme pour lancer, enfin, une campagne en faveur des objecteurs de conscience, campagne qui eut une importance décisive, entre 1958 et 1963, dans la dénonciation publique des persécutions subies par les objecteurs. Cette campagne fut accompagnée par un réseau de militants d’Action civique non violente (ACNV), partisans de l’action directe non violente et du refus de participer à la guerre d’Algérie. Lecoin fonda son Comité de secours aux objecteurs de conscience, qui développa une conscience commune par la pratique d’un soutien mutuel, même avec des réseaux qui avaient opté pour des stratégies de lutte différentes :

« Robert Siméon, 20 ans, est typographe à Paris, également non croyant. Il fréquente aussi le SCI [NdA : Service civil international], soupape de sécurité à son sentiment de révolte anticolonialiste. Circonstance heureuse, il habite en ce temps-là à 200 mètres du domicile de l’anarchiste Louis Lecoin et de son journal Liberté. Début 1961, il va donc le voir. Celui que ses amis appelaient P’tit Louis lui conseille de s’adresser directement à l’ACNV.21 »

Lecoin et ses amis se concentrèrent d’emblée sur la campagne pour les objecteurs qui subissaient déjà plusieurs années de prison (Edmond Schaguené plus de dix ans, par exemple). Ils luttèrent par les moyens politiques de la propagande et de la pétition et, en 1963, par une grève de la faim afin d’obtenir du gouvernement un statut légal pour les objecteurs de conscience.

Lecoin écrivit à propos du lancement de Liberté :

« Il nous fallait un journal, un hebdomadaire de préférence, pour démarrer, tenir, et obtenir des résultats appréciables. Je vendis ce que nous possédions, ma femme et moi. Je réalisai ainsi une dizaine de millions, de francs anciens bien entendu […]. Quelques amis me firent cadeau, ensemble, d’un million deux cent mille francs. De nombreux peintres, près de quatre-vingts, parmi lesquels Vlaminck, Bernard Buffet, Lorjou, Grau Sala, Kischka, Atlan, Van Dongen, me donnèrent une de leurs œuvres, et ces toiles mises démocratiquement en loterie, à un prix infime le billet, produisirent trois millions de francs. Nous étions donc “riches” assez lorsque, le 31 janvier 1958, parut, pour la première fois, notre hebdomadaire Liberté.22 »





© DR Lou Marin.



Dans ce premier numéro, en page 5, on annonce la création d’un « Comité de patronage appuyant notre action ». Lecoin disait « qu’il a été constitué sans difficulté, très aisément ». Et il raconta dans son autobiographie :

« Je prépare d’abord, très vite, un projet de statut avec mon collaborateur et ami Alexandre Croix, nous serons aidés beaucoup par Albert Camus, qui tiendra couramment la plume.23 »

Cette « Proposition d’un statut pour les objecteurs de conscience », écrite de la plume d’Albert Camus, fut approuvée par tous les membres du Comité de secours aux objecteurs de conscience et diffusée par des militants pacifistes et libertaires, entre autres par un supplément de Contre-courant. Cahiers mensuels d’études sociales, périodique ayant paru de 1950 à 1968 sous la responsabilité du correcteur Louis Louvet (1899-1971) et d’André Maille, et qui compta des collaborateurs de Liberté, comme Pierre-Valentin Berthier et Robert Proix. Dans son introduction au fascicule de Contre-courant, Louvet rappelait que l’idée de cette campagne venait de Lecoin, mais que la proposition de statut, rédigée par Camus, était très répandue dans les milieux libertaire, anti-militariste et pacifiste24 :

« Il n’y a pas de doute possible, l’initiative de Lecoin a réussi là où se perdirent de longs efforts. Il n’est pas dans mon esprit de diminuer pour autant le dévouement admirable d’Émile Véran, celui de Sellier et de tant d’autres des Forces libres de la Paix, de La Volonté populaire, de La Voie de la Paix et pourquoi pas signaler le nôtre propre avec Les Nouvelles pacifistes. Il n’empêche que le coup de boutoir de Liberté a été décisif. »

La proposition fut présentée au gouvernement, le 15 octobre 1958. Outre un statut, le texte de Camus réclamait la liberté immédiate pour tous ceux des objecteurs en prison qui « ont subi la détention cinq années et plus sans jamais se déjuger ». Camus exprimait ensuite une remarque assez étonnante pour quelqu’un qui avait défendu la lutte armée pendant la Résistance :

« Au surplus, la non-violence, qu’on prétend si souvent tourner en dérision, s’est révélée en maints cas très efficace, alors que la résistance armée a manqué le plus souvent son but. L’importance du mouvement de Gandhi, à cet égard, n’est plus à dire. »

Plutôt qu’un changement d’opinion de Camus sur l’opportunité de la lutte armée, cette remarque confirme la proximité de pensée entre Camus et Gandhi, au-delà même de l’apparentement – ou non – à la non-violence.

Dans ses précisions concernant un « Projet d’ordonnance tendant à affecter les pacifistes au Service civil international ou à la Protection civile », Camus exigeait un service civil « pour une durée égale à celle des obligations militaires ». Il aura fallu encore beaucoup de luttes des réfractaires et une grève de la faim de Louis Lecoin pour qu’un premier statut pour les objecteurs de conscience soit appliqué en 1963, puis amélioré les années suivantes. Pourtant, cette « durée égale » ne sera jamais acquise.

« Les objecteurs perdent en Camus leur meilleur défenseur » : c’est ainsi que s’intitulait la nécrologie de Camus rédigée par Lecoin et publiée dans le n° 51 de Liberté (février 1960) (article non réédité ici). Dans son autobiographie, écrite en 1965, Louis Lecoin rendit également hommage au cofondateur de sa campagne :

« Pauvre et cher Camus, il ne sera plus là pour défendre son projet au moment voulu. Mais je penserai longuement à lui lorsque je me verrai acculé le dos au mur et réduit à la dernière extrémité. Pour aller là où il était parti, lui si utile et si jeune, je pouvais normalement y aller moi si âgé ; en le faisant dignement, ne serait-ce que pour prouver qu’il avait bien placé sa sympathie et sa confiance en me les accordant.25 »



© DR Lou Marin.



Albert Camus, de son côté, a montré son attachement à Liberté – n°3 (février 1958) –, en lui accordant un commentaire – « Concernant Caligula » (réédité ici) – sur l’une de ses pièces de théâtre les plus célèbres. Dans le n°27 (août 1958) de Liberté, on retrouve encore la trace de Camus, au sujet des objecteurs de conscience, cette fois, et comme signataire d’une lettre ouverte datée du 13 août en faveur des emprisonnés, dans un article intitulé « L’abbé Pierre, le peintre Buffet, Camus, Giono, Cocteau écrivent au président Charles de Gaulle » (réédité ici).

Cette campagne, déclenchée très tôt pendant la guerre d’Algérie, a ouvert la porte à des réfractaires de toutes sortes. Pourtant, à l’époque, Louis Lecoin et Albert Camus ont été confrontés à des prisonniers qu’ils n’ont pas choisis et qu’ils soutiennent quand même. Louis Lecoin expliqua dans son autobiographie :

« Sur les quatre-vingt-dix objecteurs de conscience, il y en avait deux d’origine protestante, deux d’origine catholique et deux qui s’affirmaient des athées – tous les autres appartenaient à la secte des Témoins de Jéhovah. […] Mais je pensais aux Témoins de Jéhovah qui, en Allemagne, pendant la guerre avaient préféré mettre la tête sur le billot pour être décapités plutôt que participer, en quoi que ce soit, au monstrueux conflit.26 »

Cette remarquable tolérance libertaire fut à l’origine d’une campagne efficace de soutien de plus en plus public aux réfractaires et aux objecteurs de conscience. Camus y participa dès le début, deux ans avant le « Manifeste des 121 », l’activité phare de Sartre et de l’équipe des Temps Modernes pour soutenir les réfractaires de la guerre d’Algérie. Cette année 1958 – année militante s’il en fût pour Camus – comptera, néanmoins, pour ses adversaires, comme Sartre ou Francis Jeanson, comme l’année du « silence » de Camus27.

Après sa mort prématurée dans un accident, le 5 janvier 1960, parurent plusieurs hommages à Camus dans le n° 51 (février 1960) de Liberté. Robert Proix, anarchiste et collaborateur de Témoins et Liberté, rappelait qui fut cet « irremplaçable ami » :

« Chaque fois qu’il s’agissait de défendre une grande cause ou de venir au secours d’un homme, d’un groupe, d’une collectivité persécutés, Albert Camus était au premier rang. […] Il disait ne pouvoir prétendre à enseigner ceux qui travaillent de leurs mains alors qu’il avait tant à apprendre d’eux-mêmes. À cette modestie, à cette seule et vraie grandeur nous rendons ici un hommage d’autant plus ému que l’œuvre entreprise par Liberté eût été difficile sans l’appui d’un ami tel que lui. Il nous reste à souhaiter que ses interventions auprès des pouvoirs publics en faveur des objecteurs de conscience pour la défense desquels ce journal fut créé, reçoivent dans le plus proche avenir satisfaction sous la forme du statut que nous attendons. Le résultat une fois obtenu, notre regret sera d’autant plus vif qu’un des principaux artisans de cette œuvre sera frustré de s’en réjouir. »

Et, dans un « Hommage posthume »28, André Prudhommeaux revenait sur le clivage entre Sartre et Camus :

« Il y a dans La Chute un cruel personnage d’avocat humanitaire, défendeur des grandes causes ; à Amsterdam, il voit une jeune fille se jeter dans l’eau glacée d’un canal, et le réflexe lui manque de se précipiter à son tour pour la sauver. Il en résulte la banqueroute morale de cet homme, naguère satisfait de lui. Les bonnes âmes des Temps Modernes, qui ont avec Camus une querelle idéologique, en ont conclu que la lâcheté et la banqueroute seraient celles de Camus. Autant vaudrait admettre que les lamentables déchets humains que M. Sartre promène sur ses “chemins de la liberté” sont des portraits de l’auteur ! Personnellement, je pense qu’aucun homme, pas même M. Sartre, ne peut se porter garant de ce qu’il ferait devant la mort ou le danger […]. Que Camus se soit “posé la question” (lui, qui était tuberculeux pulmonaire et qui, sans doute, n’eût pas survécu à un sauvetage de ce genre et dans ces conditions) prouve seulement son courage moral et son amour de la vérité. Quant à la conclusion qu’en tire la critique sartrienne, elle ne déshonore que ses instigateurs. »

Prudhommeaux poursuivait en faisant de Camus un opposant résolu à la morale jésuite, « établissant une hiérarchie des droits et devoirs naturels », mais aussi à la morale totalitaire de l’époque et à sa « hiérarchie des droits et devoirs historiques, idéologiques et politiques » :

« À cette justification “rationnelle”, Camus oppose une morale nouvelle […]. Camus a admis comme base de l’exigence nouvelle le principe que la vie humaine est inconditionnellement sacrée. »

Puis Prudhommeaux rappelait le ralliement de Camus à l’antique sagesse grecque :

« […] pour les Hellènes de la grande époque, rien de solide ni d’équilibré ne peut être fondé sur la victoire – qui est l’injustice provisoire d’un principe sur un autre, d’un homme ou d’un peuple sur un autre […]. Une Algérie, une France, une Europe, un monde, sans vainqueurs ni vaincus, chaque parti observant les limites hors desquelles il n’y a que démesure et démence, tel était l’idéal politique de Camus […]. »

Et Prudhommeaux terminait son hommage par quelques réflexions sur la position de Camus à l’égard du conflit algérien :

« “Pour faire la paix en Algérie, il faut une négociation directe entre ceux qui se battent”, a-t-on dit bien souvent. Mais les ultras des deux camps ne s’affrontent pas directement, dans l’atroce boucherie de civils et de passants qui se poursuit de Dunkerque à Tamanrasset : les extrémistes tuent les modérés de leur propre camp, et ceux du camp adverse, qui sont à leurs yeux autant de traîtres coupables de vouloir la paix ! Pour que la “paix des braves” ait lieu, il faudrait commencer par renoncer pour une “guerre des braves” au banditisme et à la terreur dirigée contre les femmes et les enfants. Et c’est pourquoi Camus est intervenu entre les deux camps pour faire appel à l’honneur des guerriers en leur demandant de laisser en paix les désarmés. Le résultat est qu’il a été insulté, menacé de mort, de droite comme de gauche. Et incompris jusque parmi nous. Mais je crois que sa position est juste, dans le principe. Ce sont les hommes qui n’ont pas été à la hauteur des circonstances. »





Avec Georges Fontenis, Gaston Leval et Maurice Joyeux : Camus en débat dans Le Libertaire et Le Monde libertaire


Le mot « libertaire » vient de Joseph Déjacque, qui publia un journal portant ce nom à La Nouvelle-Orléans. Plus intéressant pour nous est le fait qu’un second journal du même nom, édité par Jean Faure, était sous-titré organe algérien communiste anarchiste. Il fut publié à Alger et répandu en 1892 sur tout le littoral africain, entre autres à Oran, mais cessa de paraître après dix numéros29. Cela montre la présence de la pensée libertaire en Algérie avant Camus.

Sébastien Faure lança en 1895 la troisième édition du Libertaire, qui deviendra l’un des titres principaux de la presse anarchiste du XXe siècle. Après la Seconde Guerre mondiale, le journal reparut comme hebdomadaire et deviendra, dans un premier temps, l’organe du Mouvement libertaire, puis de la Fédération anarchiste (FA) et, enfin, de la Fédération communiste libertaire (FCL). Une partie de l’organisation se sépara de la FCL, fin 1953, pour refonder la Fédération anarchiste actuelle. Ce groupe devait avoir pour organe, dès 1954, Le Monde libertaire30.

Après un débat déjà mentionné où Camus intervint, en 1948, sur l’invitation d’André Prudhommeaux, devant le Cercle des étudiants anarchistes, un compte rendu de Prudhommeaux parut dans le n° 134 (18 juin 1948) du Libertaire. Georges Fontenis, responsable du journal, ouvrit le débat sur Camus, dans Le Libertaire n° 296 (4 janvier 1952), à l’occasion d’une critique plutôt bienveillante de L’Homme révolté, intitulée « Le révolté de Camus est-il des nôtres ? » Fontenis, né en 1920 et très contesté dans le camp libertaire pour avoir été le principal instigateur de la scission entre le courant libertaire et les anarchistes-communistes en 1952-1953, constatait d’emblée :

« Albert Camus ne peut manquer d’accorder à l’opinion du Libertaire une importance exceptionnelle sur un sujet comme L’Homme révolté. Qu’il sache que la présente critique est le fruit de confrontations entre nombre de nos militants. »

La critique fut équilibrée, Fontenis déplorant surtout le fait que Camus traite Bakounine d’une manière injuste, en insistant sur son côté nihiliste. Il trouvait, par ailleurs, que « Stirner, Bakounine et même Lautréamont sont schématisés ou défigurés ». Cependant, s’il paraissait douter, à la lecture des premiers chapitres de L’Homme révolté, que Camus veuille rallier les libertaires, les derniers chapitres du livre l’enthousiasmèrent :

« Et A. Camus, dans les dernières pages, oppose la révolution libertaire de la “mesure” à la révolution totalitaire de la “démesure”. Le syndicalisme révolutionnaire et la Commune lui paraissent les points d’application de la volonté libertaire, seule fidèle à la révolte parce que respectueuse de l’homme. Nous respirons enfin dans ces dernières pages, les plus belles d’ailleurs, extraordinairement intenses, où l’on sent un souffle. Nous respirons car nous voyons Camus, non pas tiré vers la “grâce”, mais fidèle à la révolte ; nous respirons car le langage équivoque de certains passages s’efface : parfois, on pourrait penser que Camus oppose à la révolte pure une sorte de révolte “modérée”, de radical-socialisme en quelque sorte. Il apparaît, au contraire, en fin de lecture – je parle de lecture sérieuse – qu’à la démesure barbare conduisant à la terreur et qui n’est que ressentiment exprimé et non révolte, Camus oppose la révolte authentique, la révolte de la mesure (à la mesure de l’homme, devrait-on dire) qui n’est nullement une révolte limitée, mais une révolte lumineuse, une révolte qui ne disparaît pas dans la révolution mais doit l’animer. Mesure n’est pas médiocrité ou modération petite-bourgeoise. Camus, là, nous retrouve. Son mérite est de dire admirablement ce que nous avons toujours dit, si mal, lorsque nous parlons des rapports du révolutionnaire et du révolté, lorsque nous écrivions il y a quelques semaines encore que la révolution ne peut être si elle n’est habitée par la révolte, mais que la révolte telle quelle est impuissante sans l’Idée révolutionnaire. »

Pourtant, s’appuyant sur une conception libératrice du terrorisme – que la FCL fera sienne, plus tard, en soutenant le FLN algérien –, Fontenis discernait des équivoques chez Camus :

« Là encore, Camus ne se méfie pas de l’équivoque. “Qu’un seul maître soit, en effet, tué, et le révolté, d’une certaine manière, n’est plus autorisé à dire la communauté des hommes dont il tirait pourtant sa justification”, écrit-il, alors qu’il admet plus loin le meurtre insurrectionnel s’il est payé de l’acceptation de la mort par celui qui frappe et si la révolte va vers la fin des meurtres. Je vois bien nos militants s’étonner de ces subtilités et se poser tout bonnement la question de savoir si le maître qui opprime de telle sorte que le révolté est porté à le tuer, est encore un homme ou s’il est seulement le maître. Que dirait Camus d’un terrorisme qui ne serait ni celui d’un État, ni celui d’un nihilisme, mais celui d’une libération, n’oubliant rien de la révolte et de la valeur qu’elle contient ? »

Il y a là des formulations très dangereuses, qui expliquent pourquoi Camus se rangea immédiatement aux côtés de Maurice Joyeux, l’adversaire de Fontenis au sein du Libertaire. En tout cas, malgré ces passages qualifiés par Fontenis d’équivoques et malgré le reproche fait à Camus de n’avoir pas analysé les révoltes « populaires russes de 1917, de la Makhnovtchina, de l’Espagne libertaire de 36 », Fontenis, soulignant que « Camus a choisi la révolte », concluait : « On ne se tire pas à bon compte d’un pareil engagement.31 »

Au vu de cette critique camusienne de Bakounine, il n’est pas surprenant que Gaston Leval (1895-1978), qui collaborait également à Défense de l’Homme, preuve d’une certaine perméabilité entre les différents titres du milieu libertaire, ait critiqué en détail, sur quatre numéros du Libertaire (nos 308, 28 mars 1952, à 311, 18 avril 1952), l’analyse de Bakounine émise par Camus. Ce qui est plus surprenant, c’est que Camus lui ait répondu, dans le n° 318 (5 juin 1952), de façon cordiale et approbatrice : « Je rends tout à fait justice aux intentions de Leval et je lui donne raison sur plusieurs points. »

Pourtant, Camus revenait sur les reproches qu’il avait faits à Bakounine d’avoir été tenté par le nihilisme.

Leval, poursuivait-il, « n’a jamais songé à nier que les textes proprement nihilistes et immoralistes existent. […] Je tiens pour un fait la filiation de Netchaïev au bolchevisme, et pour un autre fait la collaboration de Bakounine et de Netchaïev, que Leval ne nie d’ailleurs pas. »

Ce qui rend cette réponse précieuse, c’est que c’est probablement dans ce texte que Camus s’identifia le plus avec le mouvement anarchiste. Dans les passages suivants, notamment, où il employait le « nous » :

« Mais aujourd’hui, et vous autres libertaires de 1950 le savez bien, nous ne pouvons plus nous passer de valeurs positives. […] Nous devons alors trouver en nous-mêmes, au cœur de notre expérience, c’est-à-dire à l’intérieur de la pensée révoltée, les valeurs dont nous avons besoin. »

Camus affirmait que « Bakounine est vivant en moi ». En mettant « au premier plan les préjugés nihilistes qu’il partageait avec son époque », il pensait avoir « finalement rendu service au courant de pensée dont Bakounine est le grand représentant ». Et il concluait en espérant avoir « servi la pensée libertaire dont je crois […] que la société de demain ne pourra se passer ». Camus libertaire ? Ici, au moins, oui ! Au plus haut degré et au plus haut niveau !

Le débat entre Camus et Leval, dans les colonnes du Libertaire, entraîna la rupture entre les surréalistes, qui y collaboraient, et le journal. On lira, à ce propos, l’intervention polémique de Jean Charlin, publiée dans Le Libertaire du 30 mai 1952 et insérée en partie ici – ainsi que la mise au point qu’elle suscita, dans le numéro suivant, de la part de la commission nationale de la FA.

À l’encontre de Georges Fontenis, Maurice Joyeux (1910-1991), l’autre personnage emblématique du Libertaire, puis du Monde libertaire, qui fut son adversaire pendant la scission de 1953, eut des contacts personnels avec Camus. Fontenis avait créé une organisation clandestine, l’Organisation Pensée Bataille (OPB) au sein de la Fédération anarchiste. Joyeux participa à la reconstruction de la FA autour de son nouveau journal, Le Monde libertaire. Camus se sentait sans doute plus à l’aise avec le courant de Joyeux. Le biographe Herbert R. Lottman décrit ainsi leur amitié :

« Camus se lia d’amitié avec Maurice Joyeux. […] Ils se rencontrèrent lors d’événements publics comme ce meeting en faveur de l’Espagne républicaine [en 1952. – NdA], échangèrent des lettres et, quand Joyeux ouvrit à Montmartre une librairie qu’il appela (d’après un roman de Dorgelès) le Château des Brouillards, Camus passa parfois discuter avec lui. Joyeux estimait que, de toutes les œuvres contemporaines, c’était L’Homme révolté de Camus qui avait le plus justement défini les aspirations des jeunes étudiants et travailleurs qui, plus tard, devaient faire Mai 1968.32 »

Maurice Joyeux écrivit une série d’articles commentant l’œuvre de Camus, notamment L’Homme révolté, salua Camus à l’occasion de son prix Nobel de littérature dans un article du Monde libertaire (n° 32, novembre 1957) et écrivit deux articles en hommage à Camus après sa disparition (nos 56 et 57, 1960)33. Dans ces articles, Joyeux défendit notamment Camus contre les reproches et critiques venant du camp de Sartre :

« En touchant du doigt les iniquités, il devait dresser contre lui ceux qui abritent leur confort intellectuel à l’ombre des religions politiques au nom desquelles ces iniquités se perpétuent. […], ce qui lui avait attiré la hargne des révolutionnaires en jabot qui ne lui pardonnaient pas d’avoir refusé de porter le harnais. Il était leur mauvaise conscience, l’image de ce qu’ils auraient pu être, s’ils n’avaient pas été ce qu’ils étaient. Ils ne lui ont naturellement pas pardonné de n’avoir pas joué le jeu, de n’avoir pas été embrigadé par l’une ou l’autre des deux grandes tyrannies doctrinales qui, depuis la dernière guerre, pourrissent “l’intelligentsia” révolutionnaire qui prend le thé à l’ombre du clocher de Saint-Germain-des-Prés. […] En réalité, si l’écrivain avait résolument refusé de se laisser agripper, il ne fut jamais isolé. Les milliers de lecteurs où se mêlait tout ce qui avait une fois pour toutes refusé la bestialité, lui firent un cortège singulièrement plus dense que les cohortes du “Flore” qu’il avait, paraît-il, perdues.34 »





© DR, fonds Gomez/Solidaridad Obrera.



Dans sa notice nécrologique (n° 57, février 1960), Maurice Joyeux écrivit même de L’Homme révolté que c’était « une bible pour le révolutionnaire »35. Dans le même numéro du Monde libertaire, on pouvait lire d’autres évocations de Camus rédigées par Roger Grenier, Jean-Ferdinand Stas, Maurice Laisant et Fernando Gómez Peláez, qui revenait sur les relations entre Camus et les anarchistes espagnols (voir, sur le sujet, l’étude de Freddy Gomez, publiée en appendice de ce volume).

Dans Le Monde libertaire (n° 5, février 1955), Joyeux publia un témoignage sur la participation de Camus au procès contre Maurice Laisant, secrétaire de la Fédération anarchiste, pour une action anticoloniale des Forces libres de la Paix (réédité dans ce livre).

Camus lui-même publia dans Le Monde libertaire (n°12, novembre 1955) une défense de la culture espagnole en exil contre la tyrannie de Franco se réclamant de Cervantès : « L’Espagne et le donquichottisme ». Deux années plus tard, il lançait un appel de solidarité avec les partisans de Messali Hadj (n° 31, décembre 1957). Il y condamnait les pratiques violentes et meurtrières du FLN contre leurs confrères algériens du Mouvement nord-africain (MNA) – et non Mouvement national algérien, comme on le lit souvent – de Messali Hadj et les syndicalistes de l’Union des syndicats des travailleurs algériens (USTA), dont nous parlerons à propos des liens de Camus avec La Révolution prolétarienne. Camus envoya cet appel à plusieurs journaux libertaires et bon nombre d’entre eux le publièrent.





Avec Jean-Paul Samson, Robert Proix et Rirette Maîtrejean : Camus en débat dans Témoins


De tous les journaux de la mouvance libertaire qu’il fréquenta, c’est dans Témoins que Camus publia la plupart de ses articles. Camus entretint, en effet, une amitié cordiale avec Jean-Paul Samson (1894-1964), amitié qui se resserra au cours de leur coopération. Jean-Paul Samson, qui avait déserté l’armée française pendant la Première Guerre mondiale et ne put rentrer en France jusqu’aux années 1950 sans risquer de graves sanctions, résidait en Suisse. Il se sentait proche des libertaires, mais refusait d’être rattaché à une quelconque catégorie philosophico-politique :

« Libertaires ? L’étiquette est belle mais c’est une étiquette. En une époque où tout, des faits et des anciens dogmes, est en fusion, comment nous en contenter ? […] Et c’est déjà bien beau si, remettant ces cahiers à un ami, nous pouvons lui dire : “Voilà ce que pensent des hommes qui essayent d’être libres.”36 »

Antimilitariste et libertaire, la revue Témoins faisait preuve d’une grande richesse sur le plan culturel, et c’est probablement cet aspect qui attira Camus. Dans les années 1950, époque où Camus revenait progressivement à des positions critiques vis-à-vis de la violence, sa collaboration à Témoins n’avait rien de surprenant. Tandis que, lors de sa phase algérienne et à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Le Soir républicain s’en était tenu, par manque d’un mouvement militant, à des propositions illusoires et plutôt diplomatiques pour empêcher la déclaration de guerre, Témoins remplaçait le pacifisme par l’antimilitarisme libertaire et radical. La nuance n’est pas négligeable lorsqu’on sait que l’antimilitarisme libertaire s’appuie, à la différence du pacifisme, non sur des négociations pour la paix entre États, mais sur l’existence d’un puissant mouvement social agissant de façon extraparlementaire.

Témoins fut une revue trimestrielle ouverte à tous les courants libertaires. Elle porta d’abord un sous-titre neutre, Cahiers trimestriels, puis un peu plus programmatique, Cahiers de libre examen. Le premier numéro parut au printemps 1952 et le dernier (n° 33) à l’été 1963. Nous n’avons pas de données exactes sur le tirage de la revue, qui n’a probablement pas dépassé les mille exemplaires37. Malgré ce petit tirage et son lieu de production, Zurich, elle fut très appréciée par les intellectuels libertaires, comme le prouve la participation de nombre d’entre eux, venant de différents courants, à la revue. Robert Proix, correcteur de profession qui entretenait de bon contacts avec diverses tendances du mouvement libertaire et écrivait dans plusieurs de ses publications, fut responsable de la distribution en France. Habitant Paris, puis Montreuil-sous-Bois, il rencontra Camus, pour la première fois, dans le bureau de Suzanne Agnely, alors qu’il corrigeait des épreuves. Camus participa à six ou sept rencontres du groupe parisien de Témoins, qui eurent lieu dans son propre bureau-bibliothèque de la rue Madame, au domicile privé de Robert Proix, chez Rirette Maîtrejean, que Camus retrouva pendant cette collaboration, ou dans une salle de groupe près de la Seine38. Dans la biographie d’Herbert R. Lottman figurent quelques informations complémentaires sur le sujet :

« En une autre occasion, Proix organisa une rencontre entre Camus et Giovanna Berneri, veuve d’un révolutionnaire italien que Staline avait fait assassiner en Espagne en 1937. Fait significatif, Camus autorisait ses amis de Témoins à utiliser son nom d’une manière que bien des directeurs de périodiques, en France et ailleurs, auraient pu envier : il était cité comme “correspondant”, au même titre que Daniel Martinet, également des Groupes de liaison internationale, Proix, Walusinski. […] De temps en temps, Walusinski demandait aussi à Camus un texte pour Révolution prolétarienne. […] À bien observer Camus, Robert Proix décida qu’au fond de son cœur il était libertaire – mais sans le savoir […]39 »

Jean-Paul Samson publia, dès le n° 3/4 de la revue (automne 1953), un compte rendu favorable d’Actuelles II. Dans ce recueil d’articles politiques de Camus, on trouvait notamment sa réponse aux critiques de Gaston Leval publiées dans Le Libertaire à propos de l’évaluation de Bakounine par Camus. À la suite d’une lettre de Leval à Samson, publiée dans le numéro suivant, se développa un débat sur la science, où Samson indiquait que Camus avait accepté la critique de Leval, selon laquelle Bakounine ne s’opposait pas à la science en soi, mais plutôt à la domination exercée par les chercheurs scientifiques (réédité ici).

Dans le numéro suivant (n° 5, printemps 1954), on trouve la première contribution de Camus à Témoins – « Calendrier de la liberté » –, où, parmi les événements ayant jalonné l’histoire des mouvements pour la liberté, deux dates sont mises en valeur : le 19 juillet 1936, début de la révolution espagnole répondant au coup d’État de Franco, et le 17 juin 1953, soulèvement des travailleurs de la République démocratique allemande (RDA) contre le régime autoritaire. À travers cette juxtaposition, Camus se refusait à adhérer à l’un ou l’autre des deux camps en présence en cette époque de guerre froide. L’oubli des persécutés du fascisme franquiste marquait de manière claire, pour Camus, la perte de conscience des gouvernements de l’Ouest, même s’il savait qu’« un gouvernement, par définition, n’a pas de conscience ».

Quant à l’évaluation de l’insurrection non violente de Berlin-Est, Camus critiquait la gauche communiste, pour qui il était aisé de mettre en doute le bien-fondé des revendications des travailleurs de RDA ou de Tchécoslovaquie et leur rejet de l’augmentation des normes de travail à partir du moment où, derrière le mur, il n’existait aucune information indépendante. Une caméra néerlandaise ayant filmé, par hasard, les images de la révolte, celle-ci, désormais, ne pouvait plus rester dans l’ombre ou être occultée. En pointant le doigt vers les contestataires tchèques, Camus dénonçait également la morale jésuitique de la gauche autoritaire de l’Ouest s’acharnant à ne pas voir l’antisémitisme évident des procès spectacles montés contre l’ex-chef du parti, Slánský, et son exécution, fin 1952, à Prague :

« Lorsque les premiers signes d’antisémitisme sont apparus à l’Est, c’est l’indignation spontanée de ceux qui, à l’Ouest, n’étaient pas seulement des partisans qui, d’une certaine manière, a démontré aux gouvernements populaires qu’ils ne pouvaient pas laisser s’établir cette perversion. »

Quant à Sartre, Camus se fit plus direct vis-à-vis de lui dans ses Carnets. Lorsque Sartre se rendit à Vienne pour un congrès des communistes pour la paix, oubliant de protester contre l’interdiction de sa pièce Les Mains sales par les autorités tchèques, les dirigeants communistes Slánský et Clementis furent exécutés dans le cadre de la campagne antisémite. Camus nota, alors, dans ses Carnets :

« Aller à Vienne, en temps ordinaire, c’était participer à un acte de guerre froide. Y aller avec la toile de fond de onze pendus, dont le nom était suivi du mot juif dans les journaux tchèques, ne se qualifie même plus.40 »

La contribution suivante de Camus à Témoins (n° 7, automne 1954) fut de proposer à la revue la publication de la Lettre de Simone Weil à Georges Bernanos, publication acceptée bien volontiers par Jean-Paul Samson. Il s’agissait, pour Camus, d’ouvrir un débat sur les débordements de violence, pendant la révolution espagnole, et d’en tenter une autocritique. Samson introduisait la lettre de Simone Weil en ces termes :

« Nous devons à notre camarade Albert Camus de pouvoir publier cette lettre de Simone Weil à Bernanos, dont récemment Silone, qui en avait pu lire la traduction italienne, signalait toute l’importance. […] Le problème qu’y pose Simone Weil est si essentiel que nous jugeons utile, et même indispensable, de le soumettre à la méditation de nouveaux lecteurs : il n’y en aura jamais trop. »

Camus travaillait alors à l’édition des Écrits historiques et politiques de Simone Weil – qui seront publiés, en 1960, dans la collection Espoir de Gallimard, et contiendront également la « lettre à Bernanos » (pp. 220-224). Simone Weil s’était adressée à l’écrivain catholique Bernanos pour lui raconter les atrocités qu’elle avait vécues, du côté des anarchistes, en tant que militante de courte durée dans le groupe international de la colonne Durruti, pendant la guerre d’Espagne :

« Deux anarchistes me racontèrent une fois comment, avec des camarades, ils avaient pris deux prêtres ; on tua l’un sur place, en présence de l’autre, d’un coup de revolver, puis on dit à l’autre qu’il pouvait s’en aller. Quand il fut à vingt pas, on l’abattit. Celui qui me racontait l’histoire était très étonné de ne pas me voir rire. […] Si par hasard on éprouve d’abord un peu de dégoût, on le tait et bientôt on l’étouffe de peur de paraître manquer de virilité. Il y a là un entraînement, une ivresse à laquelle il est impossible de résister sans une force d’âme qu’il me faut bien croire exceptionnelle, puisque je ne l’ai rencontrée nulle part. »

La publication de cette lettre suscita une avalanche de réactions venues de la mouvance libertaire, qui furent publiées dans le numéro suivant de Témoins (n° 8, printemps 1955). On pouvait y lire, entre autres, les points de vue de Pierre Monatte, de Gaston Leval et de Louis Mercier. Dans leur majorité, ces militants ne remettaient pas en cause le choix de Samson d’avoir publié cette lettre, mais ils insistaient pour qu’elle soit lue non comme l’affirmation d’une position rétrospective sur l’expérience espagnole, mais comme le témoignage personnel d’une combattante, que le mouvement libertaire ne pouvait pas ignorer. C’est surtout Gaston Leval qui confirma les atrocités rapportées par Simone Weil, avouant même que ces événements l’avaient poussé à réfléchir de nouveau sur le problème de la violence révolutionnaire, problème qu’il se posait depuis longtemps :

« […] non seulement parce que, techniquement, le prolétariat ne peut plus vaincre l’État moderne (Bakounine l’avait prévu un an avant sa mort), mais parce que je ne peux moralement me résoudre à ce qu’on atteigne la justice, si l’on peut l’atteindre, par le chemin de la barbarie... »

Cette prise de position contre la violence révolutionnaire fut à la base de la collaboration entre Gaston Leval et Louis Lecoin dans Défense de l’Homme. Dans le même numéro, Camus écrivait à Samson :

« Il est naturel que la lettre de Simone Weil fasse du bruit. Mais la publier ne signifiait pas que nous approuvions tout ce qu’elle disait. Moi-même, j’aurais à dire... Mais il est bon que la violence révolutionnaire, inévitable, se sépare parfois de la hideuse bonne conscience où elle est désormais installée... »

La publication de la lettre de Simone Weil et le débat qu’elle suscita constituent un bel exemple de la capacité d’autocritique dont savait faire preuve cette revue.

À la une du même numéro, on trouvait un autre texte de Camus – « Le refus de la haine » –, réédition de la préface de Camus au livre de Konrad Bieber, L’Allemagne vue par des écrivains de la Résistance française. Les résistants étaient, pour la plupart, aux dires de Camus, des pacifistes méprisant la guerre, mais que l’Occupation contraignit à la faire. Ils la firent, donc, mais en tentant de refuser la haine contre les oppresseurs. La persistance du pacifisme aurait conduit, selon Camus, à une alliance de fait entre ses partisans et les soldats d’une société guerrière, voire à une sorte de collaboration. Mais c’est une référence au présent qui donnait à ce texte une tonalité tout à fait particulière : aujourd’hui encore, pouvait-on y lire, des intellectuels issus de la Résistance poursuivaient la voie d’une collaboration plus sophistiquée en s’alignant sur une « paix » de trahison, position fondée sur l’idée que l’Histoire aurait toujours raison. C’était une claire allusion à la série d’articles de Jean-Paul Sartre « Les communistes et la paix », publiés dans Les Temps modernes en 1952, parallèlement à la rupture avec Camus. Ces articles inauguraient le rapprochement de Sartre avec le PCF, au prix de son silence sur la répression en Europe de l’Est. Sans le nommer, Camus reprochait à Sartre de s’être rallié à ce pacifisme communiste typique de la guerre froide, dont l’effet était de maintenir le statu quo autoritaire.

La réédition de cette préface de Camus par la revue Témoins suscita une réponse de Jean-Marie Domenach, directeur de la revue catholique de gauche Esprit. Ce débat est bien résumé par Herbert H. Lottman :

« Que Camus poursuivît sa querelle avec Sartre dans Les Temps modernes ou la Nouvelle Nouvelle Revue française, c’était fort bien, et Esprit en rendrait compte. Mais qu’il profitât de l’occasion d’une commémoration de la Résistance pour commettre une “perfidie” contre son ennemi, Domenach en était scandalisé. […] Domenach observait ironiquement que Camus se présentait comme un futur partisan de la Résistance. “Du passé et du futur réunis dans sa main, il écrase ceux qu’il déteste, après leur avoir retiré la liberté même de choisir, à l’instant décisif, d’être autres que ce que sa haine prétend qu’ils seront.” Bien que partageant fort peu les idées de Sartre, Domenach jugeait la préface de Camus également dirigée contre ses propres positions politiques. […] Camus répondit à Samson et non à Domenach ; sa lettre parut avec celle de Domenach dans Témoins de l’été 1955. Il protestait que le problème essentiel de “notre mouvement” était aujourd’hui le conflit entre la gauche libre et la gauche dite progressiste, c’est-à-dire entre la gauche indépendante et la gauche communisante.41 »

Témoins consacra entièrement un double numéro (n° 12/13, 1956) au vingtième anniversaire de la révolution espagnole. Camus écrivit une courte préface où il combattait la politique de rapprochement de l’ONU avec Franco.

Dans l’édition suivante de Témoins (n° 14, automne 1956), Camus répondait à un appel au secours des intellectuels hongrois. Dans sa « Réponse à un appel », il exigeait un vote de l’ONU en faveur du retrait des troupes soviétiques de Hongrie, proposition que Jean-Paul Samson jugeait aussi illusoire que l’espoir mis dans une capacité de réaction suffisante du mouvement libertaire de l’époque.

Dans Témoins n° 17 (été 1957), Camus revenait sur la Hongrie. La revue publia trois extraits de ses discours contre l’écrasement de la révolte hongroise ; parmi eux, son discours prononcé salle Wagram, à Paris, le 15 mars 1957, où il caractérisait les régimes de l’Est comme totalitaires.

Le numéro suivant de Témoins (n° 18/19) publia une « Lettre ouverte à Albert Camus » (pp. 44-48) émanant de l’écrivain hongrois Miklos Molnar. Il saluait Camus pour son engagement en faveur de la révolution hongroise et il comprenait sa condamnation des sociétés totalitaires à parti unique, mais il croyait aux perspectives d’évolution et de réforme des sociétés de l’Est. Il pensait même qu’il n’existait pas d’autre alternative pour éviter une nouvelle guerre. Convaincu que ces changements ne pouvaient se produire qu’à l’intérieur des pays concernés, Molnar invitait les opposants au stalinisme et au parti unique à travailler au sein de ce parti unique pour l’engager à entreprendre une « grande réforme révolutionnaire ». Pour lui, le socialisme réformiste contenait tout l’espoir de l’époque. On sait aujourd’hui qu’il avait tort.

Dans le même numéro de Témoins parut un hommage littéraire de Camus : « Pour Dostoïevski ». On est frappé, à la lecture de ce texte, par la subtilité et la tolérance de Camus l’agnostique dans le maniement de la notion de religieux chez Dostoïevski.

À l’occasion de l’exécution du communiste réformateur hongrois Imre Nagy, Témoins publia un supplément au n° 20 (décembre 1958), contenant un texte de Camus : « Encore la Hongrie ». Camus s’y indignait contre la déclaration du communiste hongrois Gomulka, qui avait vu dans l’intervention militaire russe « un acte correct et nécessaire » :

« Nous sommes parmi les austères, qui ne tuent pas par caprice, ni fantaisie, mais par nécessité, historique bien sûr […]. »

Nagy assassiné sans jugement, l’affaire devait être classée. Les officiels publièrent un Livre Blanc, où, en toute innocence, ils accusaient Nagy « d’avoir abusé des possibilités légales ». Cette justification d’une exécution posthume ne changea en rien les positions de l’ONU, pas plus qu’elle n’empêcha que ne furent élus, en France, des députés communistes ayant applaudi à la répression en Hongrie. Pour Camus, ce fameux Livre Blanc faisait, désormais, du socialisme un objet de risée et de l’humanisme une indignité :

« Les auteurs du Livre Blanc eux-mêmes savent que leur plaidoirie est idiote et que les accusés ont été assassinés pour des raisons chinoises ou yougoslaves, dialectiques en tout cas, puisque la dialectique fait des nœuds. »

Un bref appel au soutien d’un Comité de secours aux réfugiés espagnols, publié dans le même supplément, fut la dernière contribution de Camus à la revue.

Témoins continua, pourtant, de s’intéresser à Camus, mais de manière plus littéraire que politique. Les nouveaux livres de Camus furent tous commentés, tantôt brièvement, tantôt longuement. Ainsi, dans le n° 15/16 de Témoins (hiver 1956/printemps 1957), Jean-Paul Samson analysait, de manière fouillée, son récit publié sous le titre de La Chute (non repris ici). Contrairement à beaucoup de rumeurs répandues à l’époque, Samson contestait l’idée que Clamence, le personnage principal du livre, puisse s’inspirer de Camus lui-même. De qui donc, alors ? De Sartre ? Samson, en tout cas, fondait son opinion sur le fait que le refus de l’innocence demeurait la condition préalable pour accuser et condamner autrui et que la mauvaise conscience de soi se dirigeait vers l’autre. À l’encontre de cette tendance, Samson citait un passage de L’Homme révolté où Camus écrivait que l’homme n’était jamais complètement coupable, puisqu’il n’avait pas commencé l’histoire, mais qu’il n’était pas non plus innocent, parce qu’il la conduisait. Par ailleurs, Samson discernait dans la mauvaise conscience de Clamence ainsi que dans le choix du lieu du récit – situé à Amsterdam et non en Méditerranée – une atmosphère chrétienne, sombre. Il aurait préféré, quant à lui, un traitement littéraire de la culpabilité plus amusant, comme chez André Gide42.

L’article du jeune écrivain militant Georges Belle « Hommage à Albert Camus » (non réédité ici), publié dans le n° 20 de la revue Témoins (supplément, décembre 1958), témoignait de la relation d’un disciple à son maître, en art et en existence. En cette année 1958, où Camus était contesté par des militants et des écrivains regroupés autour de Sartre, George Belle le défendait fermement :

« S’il se sent solitaire, et veut se sauver par l’œuvre d’art, il se sait aussi solidaire, et refuse d’abandonner ceux qui ne connaissent ni justice, ni liberté, ni amour. Ce qui explique que ses anciens amis, qui se sont séparés de lui sous prétexte qu’il se détournait de l’action révolutionnaire et qu’il faisait le jeu de l’anticommunisme, le traitent, non sans une amère et jalouse ironie depuis qu’il a reçu le prix Nobel, de citoyen du monde, de pacifiste, d’adversaire de la peine de mort, dénominations qu’ils veulent bourgeoises, donc méprisantes et utopiques. »

À l’occasion de la mort soudaine d’Albert Camus, Témoins consacra entièrement son n° 23 (mai 1960) à célébrer sa mémoire. Il s’ouvrait sur quelques lignes émues d’une lettre d’adieu envoyée par le poète, ancien résistant et ami de Camus René Char : « L’Éternité à Lourmarin ! Il n’y plus de ligne droite ni de route éclairée avec un être qui nous a quitté. »

On y lisait, ensuite, l’émouvante nécrologie de Robert Proix – « L’irremplaçable ami » –, déjà citée et reproduite de Liberté, ce qui témoigne des liens d’amitié unissant ces deux revues auxquelles Robert Proix collabora. Venait également un article de Daniel Martinet – « Albert Camus aux Groupes de liaison internationale » (non réédité ici) –, évoquant l’histoire de ces groupes et des relations que Camus entretint avec eux. Parce qu’il s’intéresse à une part peu connue de l’activité de Camus – sa participation à une tentative de rassemblement internationaliste de la gauche non-stalinienne – et parce qu’il est fort précieux dans le cadre de cette étude sur les rapports entre Camus et les libertaires, nous nous arrêterons en détail sur ce texte de Daniel Martinet, qui précisait d’entrée qu’il avait rencontré pour la première fois Camus en 1949, aux Groupes de liaison internationale (GLI) :

« En cette année 49 il fut le meilleur et le plus actif des nôtres, jusqu’à ce qu’une rechute de son affection pulmonaire l’eût obligé à nous quitter pendant plusieurs mois. »

Dans cette sombre période de la seconde après-guerre, où l’ombre des camps soviétiques et le début de la guerre froide créaient un paysage désolé, les GLI, expliquait Daniel Martinet, se donnèrent une tâche bien précise :

« Nous avons voulu créer par-dessus les idéologies une sorte de communauté internationale, espérance bien éphémère, dont le seul ciment fut la personnalité d’Albert Camus. Venus des divers horizons de la gauche non conformiste et de plusieurs nations, nous nous réunissions à une vingtaine tout au plus dans le bureau du fidèle ami Roger Lapeyre. »

Daniel Martinet citait, ensuite, quelques passages du programme et de la présentation du bulletin des GLI, où « la plume de Camus s’exprimait, je crois ». Évoquant le même sujet dans un article nécrologique publié dans le n° 57 (février 1960) du Monde libertaire, Roger Lapeyre rappelait les « nombreuses touches personnelles » que l’ami Camus avait apporté aux textes des GLI. À preuve :

« Les GLI se proposent de recréer par-dessus les frontières des communautés d’hommes qui se sentent unis par autre chose que par les liens abstraits de l’idéologie. Mais les idéologies sont aujourd’hui toutes-puissantes. Elles remplacent par la polémique la confrontation chaleureuse des opinions et elles exigent le malheur de l’individu jusqu’au jour lointain de leur propre triomphe. Les GLI refusent donc d’envisager pour le moment toute action de vaste envergure. Ils veulent seulement tenter de remplacer, chaque fois que cela sera possible, le choc aveugle des arguments par l’échange d’informations et les promesses des idéologies par l’aide immédiate, et non bureaucratique, aux victimes des systèmes politiques contemporains.

« C’est dire que l’esprit de ce bulletin est un esprit de résistance et qu’il a peu de chances de plaire à tout le monde. Aussi bien, il ne s’agit pas pour nous de plaire, mais de dire ce que nous croyons vrai et de donner à ceux qui nous liront les éléments authentiques d’une information internationale dont ils chercheraient en vain les traces dans une presse devenue d’autant plus méprisable qu’elle méprise davantage le lecteur.43 »

Daniel Martinet évoquait l’« esprit de résistance » qui animait les GLI :

« Pendant plus d’un an, grâce surtout à la présence nourrissante d’Albert Camus, nous avons à peu près tenu nos promesses, malgré le choc des tendances et des tempéraments les plus contradictoires, malgré la diversité de nos origines sociales. Nous avons publié quatre ou cinq bulletins, copieux et encore lisibles, sur l’actualité internationale. Nous avons protégé ou aidé sans bruit des gens menacés. Nous avons essayé de nous comprendre et d’établir entre nous une morale fraternelle et internationaliste.44 »

Roger Lapeyre, de son côté, ajoutait :

« Mais plusieurs interventions – les unes publiques, les autres plus discrètes, mais efficaces – permettent d’affirmer que nos efforts ne furent pas vains. Notamment l’action des Groupes de liaison internationale et celle d’Albert Camus furent grandes pour tenter de sauver de la condamnation à mort par le tribunal d’Ocaña (Espagne) Enrique Marcos Nadal, militant de la CNT.45 »

D’après Daniel Martinet, une certaine dose de naïveté et les divergences qui surgirent en leur sein mirent rapidement fin à l’existence des GLI :

« Certains d’entre nous rêvaient de créer de nouveaux maquis sans liaison avec aucune puissance temporelle, ou bien créer une “contre-franc-maçonnerie” […]. Au cours de l’année 1950, Camus revint parmi nous. Très vite, on décida avec lui de “saborder” notre groupe, qui avait sombré dans des discussions puériles et souvent trop acerbes. Camus préconisa, à juste titre, une brutale liquidation volontaire, qui évita la survie artificielle (et sans doute provisoire) d’une expérience qui avait fait son temps et qui avait échoué. […] Mais j’ai trouvé Albert Camus toujours présent pour sauver un être humain condamné à mort ou aider un exilé.46 »

Dans ce numéro de Témoins consacré à Camus suivaient les témoignages d’amis anarcho-syndicalistes et d’ouvriers du Livre, recueillis par Georges Navel et réédités ici. On y retrouvait Rirette Maîtrejean évoquant la grande estime que Camus portait au révolutionnaire antistalinien Victor Serge. Robert Proix racontait, de son côté, que Camus admettait s’être trompé en soutenant la candidature de Pierre Mendès France aux élections de 1956 et qu’il s’était désormais tourné à nouveau vers les objectifs libertaires. C’est sur la base de ces entretiens que fut publiée, par la suite, sous la direction de Robert Proix, la première partie du livre À Albert Camus, ses amis du Livre, préfacé par Roger Grenier47.

L’hommage se poursuivait par un texte d’Eva Barna-Pauli – « Révélation à Budapest » –, évoquant son expérience personnelle de 1956 et sa découverte de l’œuvre libératrice de Camus dans Budapest stalinisé ; par des souvenirs très intimes de Jean-Jacques Morvan – « Quelques lignes sur un grand frère » ; par une nouvelle évocation de Georges Belle – « Aimer Camus » ; par un bel adieu de Jean-Paul Samson – « Une sagesse à hauteur d’homme » (ces textes ne sont pas reproduits ici, mais feront l’objet d’une publication dans un second tome recueillant des propos libertaires sur Camus).

Après sa disparition, Camus continua de susciter le même intérêt de la part de Témoins. Ainsi, sous le titre « Relire Camus », des citations de Camus, reprises de L’Été, de L’Homme révolté et d’Actuelles II et choisies par la Hongroise Eva Barna-Pauli, furent publiées dans son n° 27 (juin 1961). De même, des « Pages de journal » de Camus datant de 1939 furent confiées à Témoins par Francine Camus et publiées dans son n° 29 (mars 1962). Enfin, pour répondre à de nouvelles attaques lancées contre un Camus qui ne pouvait plus, désormais, se défendre, le n° 30 de Témoins (1962) publia un texte de Samson – « Impardonnable Camus » –, complété d’une lettre de René Char. Preuve, une fois encore, que les libertaires furent toujours là pour défendre Camus.





Avec Pierre Monatte, Yves Dechezelles et Messali Hadj : Camus en débat dans La Révolution prolétarienne


Avant Témoins, Albert Camus s’impliqua dans La Révolution prolétarienne, même si sa collaboration y fut moindre, tant par le nombre de ses contributions que par sa participation au sein de la rédaction. Ce fut par l’intermédiaire des Groupes de liaison internationale (GLI), organisation d’aide aux prisonniers politiques, notamment d’Espagne et d’Union soviétique, créée en 1948, que Camus prit contact avec les syndicalistes révolutionnaires réunis autour de Pierre Monatte (1881-1960). Lors de discussions avec Camus, Monatte avait qualifié les adeptes de Sartre de « papillons qui sont attirés par la lampe russe »48. À travers cette formule, il avait clairement pris position pour Camus. Au sein des GLI, la critique ouvrière de l’Union soviétique pouvait aller du trotskisme à l’anarcho-syndicalisme, tous ces courants travaillant de façon solidaire, mais sur un court laps de temps, il est vrai. L’anarcho-syndicaliste allemand Helmut Rüdiger, qui publiait régulièrement des articles signés « Observateur » dans Die freie Gesellschaft, avait rédigé à plusieurs reprises des rapports sur l’état du mouvement anarchiste français. À propos de l’équipe de rédaction de La Révolution prolétarienne, il indiquait qu’elle était composée « de vieux marxistes et d’anarcho-syndicalistes de longue date qui, contrairement au gros du mouvement syndicaliste international, avaient appartenu un certain temps, pendant les années 1920, au Komintern, mais avaient rompu depuis »49.

C’est avec Robert Louzon et Alfred Rosmer, qui fut plus tard un ami de la famille Camus, que Monatte édita, avant 1914, La Vie ouvrière. Après la Première Guerre, il vécut sa phase pro-communiste, qui s’acheva en 1924 avec son exclusion du parti pour s’être opposé à sa bolchevisation. En 1925, il fonda La Révolution prolétarienne, qui porta jusqu’en 1930 le sous-titre « revue syndicaliste-communiste » avant de devenir « revue syndicaliste révolutionnaire ». Pendant la guerre froide, la revue, qui paraissait mensuellement, prit position contre une nouvelle guerre mondiale qui menaçait et milita en faveur de la paix, en prenant clairement parti contre les staliniens50. Au début des années 1950, lorsque Camus écrivait dans cette revue, celle-ci comptait environ 1 400 abonnés51.

La première contribution de Camus à La Révolution prolétarienne date de mai 1951. Elle parut sous le titre « L’Europe de la fidélité ». Dans le camp occidental, on pensait, en effet, que la force militaire espagnole devait être partie prenante des futures hostilités à l’égard de l’Union soviétique. Pour Camus, cela relevait d’une realpolitik d’autant plus inconcevable qu’elle était mise en œuvre sur le dos des vaincus : la CNT anarcho-syndicaliste et les républicains espagnols. Camus rejetait cette Europe de la duperie, de la trahison et de la pure politique. Dans son numéro de juillet 1952, La Révolution prolétarienne publiait, en plus de son texte sur l’intégration de l’Espagne de Franco au camp occidental, la lettre ouverte par laquelle Camus refusait d’accepter une sollicitation officielle de l’Unesco l’invitant à participer à une commission sur la culture et l’éducation. Son refus s’appuyait précisément sur le fait que cette organisation était en train d’intégrer l’Espagne de Franco en son sein.

Le discours tenu par Camus, en mai 1953, à la bourse du travail de Saint-Étienne, devant une assemblée majoritairement composée de syndicalistes, fut publié dans le numéro de septembre 1953 de La Révolution prolétarienne. Il constitue sans doute l’une des plus belles contributions politiques de Camus au mouvement libertaire. Dans son allocution, très engagée, Camus opposait au matérialisme social défendu par les gouvernements une option plus idéale de la liberté obtenue par la lutte des opprimés.

« Les opprimés ne veulent pas seulement être libérés de leur faim, ils veulent l’être aussi de leurs maîtres. Ils savent bien qu’ils ne seront effectivement affranchis de la faim que lorsqu’ils tiendront leurs maîtres, tous leurs maîtres, en respect. »

Puisque les gouvernements ne maintiennent pas les libertés démocratiques, mais que celles-ci sont conquises par les mouvements sociaux, les libertés restantes doivent toujours être défendues, et même continuellement élargies par les travailleurs. Selon Camus, les libertés acquises ne sont pas de pures illusions, mais le résultat des luttes sociales contre le pouvoir.

Il y eut, par la suite, une pause ostensible de ses interventions dans la revue. Ce n’est que quelques années plus tard (n° 420, septembre 1957) que la rédaction de La Révolution prolétarienne publia un bref extrait de la préface de Camus au livre du trotskiste Alfred Rosmer, Moscou sous Lénine, qui est, pour l’essentiel, une revendication du léninisme contre le stalinisme. Dans l’extrait publié, Camus ne partageait pas tout à fait la thèse de Rosmer. Il critiquait, en particulier, le fait que Rosmer eût approuvé l’écrasement de la révolte de Kronstadt en 1921 et sous-estimé les effets de la dissolution du Parlement russe.

Dans son n° 422 (novembre 1957), à propos de la remise du prix Nobel à Camus, l’équipe de La Révolution prolétarienne lui adressait un salut fraternel : « Albert Camus, un copain » (non publié ici). C’était aussi l’occasion de défendre Camus contre les assauts qu’il avait subis de la part des intellectuels et des critiques littéraires, de droite comme de gauche :

« Dans la plupart des journaux littéraires et tout au long des chroniques, les critiques s’escriment depuis plusieurs semaines à faire d’Albert Camus un ruminant de principes, un pisse-froid solennel, un débitant de majuscules que les Suédois auraient choisi parce qu’il serait à la fois pontifiant et inoffensif. […] Le lecteur a ainsi un Camus membre de l’Armée du Salut ou terroriste en cache-col. C’est semble-t-il, le fin du fin de l’analyse littéraire. Albert Camus est, en effet, impardonnable. Il ne joue pas le jeu des clans, il ne participe à aucune combine, il vit en dehors des “écoles” et autres bandes de débrouillards. […] Albert Camus ne choisit pas la solitude ; ce sont les pharisiens de toutes les églises et de toutes les chapelles qui la lui imposent. […] Le prix Nobel lui a été décerné par de graves Suédois que nous ne connaissons pas ; mais nous connaissons d’autres Suédois qui depuis dix ans publient tout ce qu’ils peuvent de Camus et sur Camus : nos camarades du Dagstidingen Arbetaren […].52 »

Dans le même numéro, Camus publiait un « Hommage à un journaliste ». Prenant la défense de la liberté de la presse, il s’appuyait sur le cas de l’exilé Eduardo Santos – qui fut, entre 1938 et 1942, le président plutôt libéral de la Colombie. Plusieurs juntes militaires lui succédèrent, qu’Eduardo Santos critiqua sévèrement, notamment pour avoir porté atteinte à la liberté de la presse.

Dans le même numéro de La Révolution prolétarienne paraissait également, sous le titre « Post-scriptum », un appel de Camus dénonçant vertement les attentats perpétrés par le FLN contre des syndicalistes algériens53. En fait, ces attentats visaient des syndicalistes algériens partisans de Messali Hadj, ancien ami de Camus. Ils avaient lutté ensemble contre le colonialisme pendant les années 1930 (voir ci-dessous).

Le dernier texte de Camus pour La Révolution prolétarienne fut publié dans son n° 447 (février 1960), c’est-à-dire à titre posthume, et suivi d’un article nécrologique fort émouvant de Raymond Guilloré (non réédité ici). Ce texte est une lettre dans laquelle Camus s’exprimait à propos de la littérature prolétarienne, à laquelle il ne croyait pas. L’objectif du pouvoir, sous les dictatures ou dans les démocraties régies par la loi de l’argent, était toujours de séparer la culture et le travail. En revanche, disait Camus, les œuvres de Tolstoï transcendaient cette ligne de démarcation.

Les relations que Camus maintint avec l’équipe de La Révolution prolétarienne et les amitiés qu’il y noua eurent, sans doute, une certaine influence sur son propre travail. La revue de Monatte, rappelons-le, fut aussi celle dans laquelle Simone Weil – dont Camus était un grand admirateur – publia des articles dans les années 193054. Dans les années 1950, La Révolution prolétarienne publia régulièrement des souvenirs et des discussions sur les œuvres de Simone Weil – sur L’Enracinement55 par exemple. À n’en pas douter, Camus dut se sentir à l’aise dans cet environnement, et ce d’autant qu’en ces mêmes années, la revue fit paraître des commentaires élogieux de ses propres livres, comme la recension de Jacques Muglioni56 sur L’Homme révolté.

De même, Camus dut apprécier la publication, dans le numéro de janvier 1958 de La Révolution prolétarienne, d’un compte rendu – « Albert Camus chez les travailleurs du Livre » (réédité ici) – d’une rencontre arrangée par Nicolas Lazarévitch entre des typographes, des linotypistes, des correcteurs et le récent prix Nobel de littérature. Il déclarait notamment refuser à tout prix qu’on lui fasse jouer un rôle de guide quelconque. Ce texte fut utilisé comme base de la deuxième partie de l’ouvrage déjà cité À Albert Camus, ses amis du Livre57.

En feuilletant les numéros de La Révolution prolétarienne des années 1950, on se fait une idée du milieu où cette revue évolua et qui ne fut pas sans influencer Camus, notamment quant aux positions qu’il adopta pendant la guerre d’Algérie. En décembre 1951, un Cercle Zimmerwald avait été créé, à Paris, sous l’impulsion de Pierre Monatte. Par son appellation – qui faisait clairement référence aux opposants socialistes et pacifistes à la Première Guerre mondiale qui s’étaient retrouvés, en septembre 1915 lors d’une conférence tenue à Zimmerwald (Suisse) –, ce cercle s’inscrivait dans cette filiation. Craignant une troisième guerre mondiale, le Cercle Zimmerwald cherchait à s’y opposer en propageant l’idée d’une nouvelle Internationale et, instruit de ce qu’avait été la « léninisation » des premiers « zimmerwaldiens », en affirmant, par avance, son attachement à l’idée d’indépendance.

Il est intéressant de constater que le fondateur et président du premier Cercle Zimmerwald créé en dehors de Paris était une ancienne connaissance de Camus, un ami du temps où celui-ci vivait encore en Algérie : Messali Hadj (1898-1974). Camus, membre du PCF-PCA dans les années 1935-1937, se rapprochait alors des messalistes du PPA ; Camus fut, d’ailleurs, expulsé du PCA pour être resté solidaire de Messali. Le socialiste algérien, exilé pour des raisons politiques, vivait à Niort, dans les années 1950, en liberté surveillée. Il avait non seulement entretenu des contacts avec des mouvements libertaires, mais il était lui-même engagé dans le mouvement syndicaliste. Les syndicalistes du Cercle Zimmerwald voyaient toujours en Messali Hadj un « camarade ». Celui-ci avait envoyé un hommage émouvant à l’assemblée plénière du Cercle Zimmerwald parisien, tenue en 1954. Il y promettait de poursuivre son engagement en faveur des travailleurs français « malgré les énormes difficultés qui surgissent parfois et malgré l’incompréhension du peuple français »58 pour le mouvement indépendantiste algérien. Messali Hadj chercha en permanence à maintenir le contact avec les libertaires et les syndicalistes révolutionnaires français afin de nouer une alliance avec les travailleurs immigrés algériens – au nombre de 500 000, à l’époque, dont 150000 vivaient dans la capitale et aux alentours de Paris, et dont la plupart appartenaient à son organisation, le Mouvement national algérien (1954-1957), puis rebaptisé Mouvement nord-africain (après 1957). Pour Messali Hadj, porteur d’une conception du mouvement indépendantiste totalement différente de celle du FLN, il fallait réduire tout risque de fracture tant au sein de son organisation que du mouvement syndicaliste français. Opposé à Ferhat Abbas, représentant modéré de la bourgeoisie algérienne, Messali Hadj se posait en rival ouvrier et socialiste du FLN, tout en manifestant son indépendance vis-à-vis de Nasser et de l’Union soviétique quant à la livraison d’armes59.

Même si le nationalisme algérien ou maghrébin modéré prôné par Messali Hadj ne concordait pas avec les conceptions antinationalistes de certains de ses camarades du Cercle Zimmerwald et de La Révolution prolétarienne, en particulier Roger Hagnauer60, le dirigeant du MNA continua de se revendiquer de l’internationalisme et de coopérer avec eux. Rien qu’en France, 4 000 Algériens furent tués dans des luttes fratricides entre FLN et MNA. En Algérie même, les massacres furent nombreux, comme ceux de Tifraten (13-14 avril 1956) avec 490 égorgés (femmes et enfants inclus) et de Mélouza en 1957, où le FLN extermina 374 sympathisants messalistes61. Ce fut à cette époque que La Révolution prolétarienne s’engagea, derrière Camus, pour que les autorités coloniales françaises cessent de persécuter Messali Hadj. En octobre 1954, ils protestèrent contre son expulsion de France et, ensuite, contre son arrestation en Algérie62.

Yves Dechezelles, l’avocat de Messali Hadj, lui-même proche de La Révolution prolétarienne, avait, par ailleurs, été très clair sur le sujet lors de sa critique de L’Algérie hors la loi, de Francis et Colette Jeanson (amis de Sartre), désapprouvant le soutien sans condition de la gauche au FLN. Il importe de rappeler que Francis Jeanson fut l’auteur de la critique de L’Homme révolté dans Les Temps modernes, qui conduisit à la rupture avec Sartre. C’est avec une grande lucidité que Dechezelles démontrait, citations à l’appui, que Francis et Colette Jeanson avaient pour seul objectif de discréditer Messali Hadj, auquel ils reprochaient, contre toute réalité, de n’avoir aucune influence, de coopérer avec la police coloniale française et finalement d’être trotskiste. En tenant ces propos diffamatoires, Jeanson et Sartre suivaient une ligne clairement orthodoxe et stalinienne. La critique de Yves Dechezelles – « À propos d’un livre sur l’Algérie. Lettre ouverte à Francis et Colette Jeanson » – parut dans le n° 403 (février 1956) de La Révolution prolétarienne. Elle est rééditée ici comme preuve que la critique du FLN, que Camus fit sienne, ne recoupait pas un point de vue colonialiste, mais s’inscrivait, au contraire, dans une perspective libertaire. Contre l’affirmation des Jeanson selon laquelle « le messalisme [était] en voie de liquidation », le soutenir équivalait à privilégier un courant anticolonialiste moins nationaliste et moins violent que le FLN.

C’est ainsi qu’il faut comprendre la position de Camus par rapport au FLN et à ses prétentions d’être l’unique représentant du mouvement indépendantiste. Il le jugeait trop autoritaire et centraliste. Ses sympathies le portaient naturellement vers le MNA. Messali Hadj, qui entretenait, comme on l’a dit, des contacts avec les groupes libertaires en France, évolua progressivement vers le point de vue défendu par Camus : d’abord la paix, puis l’indépendance. Cette position était l’exact contraire de celle du FLN : d’abord l’indépendance, puis la paix. Ce rapprochement entre Camus et Hadj est notable à la lecture du compte rendu – « Messali Hadj nous parle de l’Afrique » (n° 439, mai 1959) – d’une rencontre entre des militants de La Révolution prolétarienne et du Cercle Zimmerwald et un Messali Hadj venant tout juste d’être remis en liberté. Il est réédité ici avec l’article d’Albert Sadik sur l’engagement de Camus en faveur des objecteurs de conscience, paru dans le même numéro à la même page63.

Quand Jean de Maisonseul, collaborateur de Camus, fut interpellé après l’allocution de Camus en faveur d’une trêve en Algérie, Monatte lui fit savoir qu’il pouvait organiser une campagne pour le faire libérer64.

La lecture de La Révolution prolétarienne de l’époque donne une idée précise des engagements des syndicalistes libertaires pendant la guerre d’Algérie. Ses pages témoignent, en tout cas, des liens qui les unissaient à Camus et à Messali Hadj. C’est dans ce cadre que la position de Camus sur la guerre d’Algérie, et plus largement sur les luttes anticolonialistes, apparaît pour ce qu’elle est : la recherche d’une alternative libertaire à l’Occident capitaliste et à l’Est étatique.





Camus en milieu libertaire : ni compagnon de l’Ouest, ni compagnon de l’Est !


Et ce n’est pas tout. On pourrait poursuivre l’énumération des engagements de Camus en évoquant son soutien à l’ancien aviateur de l’US Air Force, Gary Davis, qui, par sa volonté de se déclarer « citoyen du monde », défiait à la fois le nationalisme d’État et les pactes militaires établis entre l’Ouest et l’Est. Camus le soutint à travers deux discours prononcés les 3 et 9 décembre 1948 à la salle Pleyel, à Paris. À cette occasion, la Fédération anarchiste, son journal Le Libertaire, et plus particulièrement Maurice Joyeux, lui manifestèrent leur solidarité65. On pourrait encore parler de la coopération entre Camus et Arthur Koestler, en 1957, pour revendiquer l’abolition de la peine capitale, position soutenue, évidemment, par tous les courants libertaires.

Camus n’a pas seulement maintenu des contacts amicaux et entretenu des correspondances intenses avec Lecoin, Prudhommeaux, Rüdiger, Maîtrejean, Joyeux, Samson, Proix, Monatte, Nicolas Lazarévitch et Ida Mett – les deux derniers lui fournirent des informations sur les révolutionnaires russes –, il est également intervenu directement au sein du mouvement libertaire sur des questions qui lui semblaient cruciales, preuve qu’il s’y sentait chez lui. Ainsi, le 18 juillet 1952, Camus adresse une lettre à Paul Rassinier, collaborateur de Défense de l’Homme. Olivier Todd, son biographe, explique :

« […] L’écrivain n’accepte pas les incartades d’amis libertaires ou anarchistes. Paul Rassinier chavire dans des imprudences verbales à propos des juifs. Camus le tance : “L’esprit libertaire ne peut se permettre la plus légère indulgence à l’égard de l’antisémitisme sans se nier lui-même.”66 »

Le philosophe Heinrich Blücher (1899-1970), ex-communiste allemand devenu anti-stalinien et époux, par ailleurs, de Hannah Arendt, prit très tôt au sérieux la pensée philosophique de Camus. C’est ainsi qu’il écrivait, le 14 juin 1952, à Hannah Arendt, à propos de L’Homme révolté :

« Je crois que tu sous-estimes le nouveau livre de Camus. Il est essentiel pour la critique du nihilisme, et je suis parvenu sur beaucoup de points aux mêmes résultats que lui. En tout cas, voilà un authentique philosophe moderne, et ça c’est un sacré réconfort.67 »

Comme Arthur Koestler, l’allié – et ami – de Camus dans son combat contre la peine capitale, Heinrich Blücher fit partie, à l’époque, des réfractaires au stalinisme. On notera, cependant, que, malgré ces convergences, il existera toujours une différence de fond entre ces dissidents du communisme, comme Arthur Koestler, et Camus, c’est qu’alors que les premiers basculeront, pendant la guerre froide, du côté de l’Ouest capitaliste et libéral, le second s’entêtera à refuser l’alternative, en s’appuyant ouvertement et consciemment sur la pensée libertaire.

Contrairement à l’abstraction des idéologies étatistes, les idées libertaires sont fondées sur une conception concrète des choses de la vie. Les liens qui unissaient Camus aux libertaires visèrent toujours un but concret : le changement radical et révolutionnaire de la société étatique par une lutte utilisant des moyens à la mesure concrète de l’homme. Pour moi, militant de longue date du courant non violent anarchiste de langue allemande et journaliste à Graswurzelrevolution68, la conception élaborée par Camus d’une révolte capable de poser des limites à la violence, d’une révolte de mesure, fut toujours une inspiration concrète pour les luttes réelles. Je m’intéresse à Camus sur un plan passionnel et pratique. Le non de Camus à l’oppression est un modèle pour mon propre non anarchiste aux États capitalistes ou socialistes : systèmes du chômage ou des travaux forcés, séparation entre le travail et la culture, ainsi qu’entre le travail et la créativité, danger croissant du nationalisme et du racisme, xénophobie et expulsion institutionnalisées, État nucléaire toujours présent et armées sur le pied de guerre ou déjà entrées en guerre. J’interprète le non de Camus comme une incitation à s’engager pour la liberté et la révolte contre ces systèmes étatiques et hiérarchiques.

Camus a été un écrivain politique, non pas au sens de Sartre, c’est-à-dire comme quelqu’un qui sacrifie ses propres positions à l’opportunisme des nécessités d’un parti ou d’une idéologie, mais dans un sens libertaire en faveur d’une critique de l’idéologie, de la violence, du nationalisme. Il est difficile de comprendre le fond libertaire de Camus si l’on s’en tient à l’esthétique de son œuvre littéraire.

Les personnages des drames de Camus traduisent bien cet engagement politique : Les Justes, Le Malentendu, Les Possédés, L’État de siège ne peuvent pas être compris si l’on ne tient pas compte de l’option politique qu’il entend soumettre à débat.

En pleine phase de renouveau de la pensée de Camus dans la France intellectuelle des années 1990, alors que je militais encore en Allemagne, l’expert littéraire de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, Jürg Altwegg, écrivit, dans Die langen Schatten von Vichy (Les Ombres longues de Vichy) : « La critique du totalitarisme par les nouveaux philosophes a provoqué un choc qui a suscité un renouveau d’intérêt pour Camus, qui s’est maintenu puis amplifié lors de la publication du Dernier Homme.69 »

Nous pouvons, en effet, nous réjouir du renouveau de la pensée de Camus, en France, et de la réhabilitation de sa position critique sur la violence et le nationalisme du FLN, en Algérie, à l’occasion des événements tragiques des années 1990. Mais nous devons aussi veiller à éviter que ces « nouveaux philosophes », anciens apologistes du système étatique et de la pensée abstraite et idéologique devenus conservateurs purs et durs, et leurs modernes héritiers ne l’utilisent à leurs fins. Présenter Camus comme l’un des premiers critiques du totalitarisme et seulement comme cela, c’est limiter sa place dans le débat de la guerre froide, limitation qu’il a toujours refusée, et c’est surtout négliger la profonde sensibilité libertaire qui sous-tend toute son œuvre.

Lou Marin.



Je remercie cordialement T. Iffert, I. Kus, M. Grimm, D. Gebauer, H. Makowski, B. Messmer, S. Dehmel, H. Wittmer, H. R. Schlette, le CIRA de Marseille et toute l’équipe des Éditions Égrégores pour leur soutien moral, intellectuel et parfois matériel. Sans eux, ce livre n’aurait pu paraître.





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1. Assia Djebar, Le Blanc de l’Algérie, Albin Michel, Paris, 1995.



2. Maïssa Bey, L’Ombre d’un homme qui marche au soleil. Réflexions sur Albert Camus, Éditions Chèvre-Feuille étoilée, Montpellier, 2004.



3. Abdel Wahab Meddeb, « Le partage », dans Dédale, printemps 1996.



4. Avec quelques exceptions : Teodosio Vertone, L’Œuvre et l’action d’Albert Camus dans la mouvance de la tradition libertaire, préface de Roger Dadoun