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Un balcon en forêt

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Catégories:
Année:
2013
Editeur::
SteNitouche - TAZ
Langue:
french
ISBN 10:
2714303331
ISBN 13:
9782714303332
Fichier:
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un balcon

en forêt



récit

par

JULIEN GRACQ





JOSE CORTI





Le programme des parutions et le catalogue général sont envoyés sur simple demande adressée à :

LIBRAIRIE JOSÉ CORTI, 11 RUE DE MÉDICIS, 75006 PARIS





© Librairie José Corti, 1958



Droits de traduction réservés pour tous pays



Tous droits de reproduction, même partielle, sous quelque forme que ce soit, y compris la photographie, photocopie, microfilm, bande magnétique, disque ou autre, réservés pour tous pays. Toute reproduction, même fragmentaire, non expressément autorisée, constitue une contrefaçon passible des sanctions prévues par la loi sur la protection des droits d’auteurs (11 mars 1957).



N° d’édition : 1457

ISBN 2-7143-0333-1





He ! ho ! Waldhüter ihr

Schlafhüter mitsammen

So wacht doch mindest am Morgen.



Hé ! ho ! Gardiens du bois

Gardiens plutôt du sommeil

Veillez du moins à l’aurore.



Wagner : Parsifal.





1


DEPUIS que son train avait passé les faubourgs et les fumées de Charleville, il semblait à l’aspirant Grange que la laideur du monde se dissipait : il s’aperçut qu’il n’y avait plus en vue une seule maison. Le train, qui suivait la rivière lente, s’était enfoncé d’abord entre de médiocres épaulements de collines couverts de fougères et d’ajoncs. Puis, à chaque coude de la rivière, la vallée s’était creusée, pendant que le ferraillement du train dans la solitude rebondissait contre les falaises, et qu’un vent cru, déjà coupant dans la fin d’après-midi d’automne, lui lavait le visage quand il passait la tête par la portière. La voie changeait de rive capricieusement, passait la Meuse sur des ponts faits d’une seule travée de poutrages de fer, s’enfonçait par instants dans un bref tunnel à travers le col d’un méandre. Quand la vallée reparaissait, toute étincelante de trembles sous la lumière dorée, chaque fois la gorge s’était approfondie entre ses deux rideaux de forêt, chaque fois la Meuse semblait plus lente et plus sombre, comme si elle eût coulé sur un lit de feuilles pourries. Le train;  était vide ; on eût dit qu’il desservait ces solitudes pour le seul plaisir de courir dans le soir frais, entre les versants de forêts jaunes qui mordaient de plus en plus haut sur le bleu très pur de l’après-midi d’octobre ; le long de la rivière, les arbres dégageaient seulement un étroit ruban de prairie, aussi nette qu’une pelouse anglaise. « C’est un train pour le Domaine d’Arnhem », pensa l’aspirant, grand lecteur d’Edgar Poe, et, allumant une cigarette, il renversa la tête contre le capiton de serge pour suivre du regard très haut au-dessus de lui la crête des falaises chevelues qui se profilaient en gloire contre le soleil bas. Dans les échappées de vue des gorges affluentes, les lointains feuillus se perdaient derrière le bleu cendré de la fumée de cigare ; on sentait que la terre ici crêpelait sous cette forêt drue et noueuse aussi naturellement qu’une tête de nègre. Pourtant la laideur ne se laissait pas complètement oublier : de temps en temps le train stoppait dans de lépreuses petites gares, couleur de minerai de fer, qui s’accrochaient en remblai entre la rivière et la falaise ; contre le bleu de guerre des vitres déjà délavé, des soldats en kaki somnolaient assis à califourchon sur les chariots de la poste – puis la vallée verte devenait un instant comme teigneuse : on dépassait de lugubres maisons jaunes, taillées dans l’ocre, qui semblaient secouer sur la verdure tout autour la poussière des carrières à plâtre – et, quand l’œil désenchanté revenait vers la Meuse, il discernait maintenant de place en place les petites casemates toutes fraîches de brique et de béton, d’un travail pauvre, et le long de la berge les réseaux de barbelés où une crue de la rivière avait pendu des fanes d’herbe pourrie : avant même le premier coup de canon, la rouille, les ronces de la guerre, son odeur de terre écorchée, son abandon de terrain vague, déshonoraient déjà ce canton encore intact de la Gaule chevelue.

Quand il descendit à la gare de Moriarmé, l’ombre de la falaise énorme éteignait déjà la petite ville ; brusquement il faisait froid ; une sirène à bout portant lui lâcha son barrissement et lui plaqua une seconde entre les épaules un chiffon mouillé, mais c’était une sirène d’usine qui fit seulement couler sur la placette un morne troupeau de Nord Africains. Il se souvint que dans les nuits de vacances il tendait parfois l’oreille à la sirène de la pompe municipale : un coup, c’était un feu de cheminée, deux coups, un incendie dans le village, trois coups, le feu dans une ferme éloignée. Le troisième coup faisait passer le long des croisées inquiètes un soupir de soulagement. « Ici, ce sera le contraire, pensa-t-il – un coup pour la paix, trois coups pour les bombes : il s’agit de savoir distinguer ». Toutes choses dans cette guerre frayaient un peu bizarrement. Il se fit indiquer par l’officier de gare le P.C. du régiment. Il déambulait maintenant dans une rue pauvre et grise qui courait à la Meuse ; le crépuscule rapide d’octobre la vidait brusquement de ses passants civils, mais partout, des façades jaunes, suintait la rumeur soldatesque : tintements de casques et de gamelles, choc des semelles cloutées contre le carreau : à l’ouïe, pensa Grange, si on ferme les yeux quelques secondes, les armées modernes tintinnabulent encore de toutes les armures de la guerre de Cent Ans.

Le poste de commandement régimentaire était, en bordure de la Meuse, un pavillon de meulière banlieusard et triste, séparé du quai par une grille et une plate-bande famélique, déjà talée par le piétinement militaire, où des motocyclettes s’accotaient contre le tronc nu des lilas : comme le trou trop étroit d’une ruche, deux mois de cantonnement avaient gratté le plancher, les plinthes, et les murs du couloir à hauteur d’homme jusqu’à l’os. Grange attendit assez longtemps dans une pièce poussiéreuse où une machine à écrire cliquetait dans la pénombre des volets à demi rabattus : de temps en temps, le fourrier, sans lever la tête, écrasait un mégot sur le coin de la table à épures : le pavillon avait dû loger un ingénieur des fonderies. Derrière l’entrebâillement des volets, le mur des arbres semblait collé jusqu’au plafond contre la fenêtre, au-dessus de la Meuse maintenant très sombre le long de sa berge de mâchefer ; des cris d’enfants montaient par moments de la rue, ouatés par l’air lourd de la guerre, insignifiants comme des cris de lapin. Quand il claqua les talons dans le bureau encore très clair du colonel, Grange fut frappé par le regard des yeux gris de mer et la bouche sans lèvres sous la brosse dure de la moustache : le colonel ressemblait à Moltke. Il y avait une poussée de vie brusque et aiguë dans ce regard, puis tout de suite les yeux se voilaient d’une taie, et se repliaient sous la paupière pesante ; l’expression devenait celle de la fatigue, mais une fatigue rusée qui n’était qu’économe : derrière cette immobilité de faucon encapuchonné, on sentait la griffe prête.

Grange remit l’ordre de mission de son dépôt ; le colonel vérifia l’horaire du voyage. Il avait devant lui quelques feuillets qu’il froissa d’un doigt distrait. Grange sentit que ces papiers le concernaient : il devait avoir un dossier à la sécurité militaire.

— Je vous affecte à la maison forte des Hautes Falizes, fit le colonel après quelques instants sur le ton neutre du service – cependant il passait dans la phrase une intention secrète, car les yeux une seconde se rapetissèrent durement. Vous monterez demain matin avec le capitaine Vignaud. Pour aujourd’hui, vous serez en subsistance à la compagnie d’engins.

Le dîner à la compagnie d’engins ne souriait guère à Grange ; embarqué dans cette guerre qui tournait à petit bruit, au point mort, il ne songeait pas à rechigner à la besogne possible, mais il ne participait pas – d’instinct, chaque fois qu’il le pouvait, il gardait son quant à soi et prenait du recul. Quand il eut fait charger sa cantine dans la camionnette qui devait le monter aux Falizes, il se fit servir des œufs au jambon dans un pauvre café ouvrier de la rue Basse qui fermait déjà ses volets, puis, à travers les rues tôt claquemurées où sonnait le pas des patrouilles, il gagna sa chambre.

La chambre était un grenier assez étroit dont les fenêtres donnaient sur la Meuse ; dans l’angle opposé au lit de fer, des fruits séchaient, étalés sur de vieux journaux qui tapissaient une commode bancale : l’odeur obsédante et douceâtre des pommes sures était si agressive qu’il eut un haut-le-cœur. Il ouvrit les fenêtres toutes grandes et s’assit sur une malle, complètement dégrisé. Les draps, les couvertures, fleuraient la pomme pourrie comme un vieux pressoir ; il tira le lit tout contre la fenêtre ouverte. La flamme de la bougie vacilla avec le lent courant d’air de la rivière ; entre les chevrons du toit, on apercevait les lourdes dalles de schiste de la Meuse, d’une étrange couleur lie de vin. Il se dévêtit, l’humeur très sombre : cette bourgade de fonderies, ces ruelles couleur de houille, le colonel, les pommes, tout, de cette prise de contact avec la vie de cantonnement, lui déplaisait. « Une maison-forte, songeait-il, qu’est-ce que cela peut-être ? ». Il fouilla dans ses souvenirs déjà lointains du règlement sur l’emploi des fortifications de campagne : non, décidément, il n’y avait rien. Cela devait concerner plutôt le code de justice militaire : il trouvait au mot quelque chose de peu rassurant, qui faisait songer à la fois à la maison d’arrêt et à la Force, qui était aussi une prison. Quand il eut soufflé la bougie, tout changea. Couché sur le côté, son regard plongeait sur la Meuse ; la lune s’était levée au-dessus de la falaise ; on entendait seulement le bruit très calme de l’eau qui glissait sur la crête d’un barrage noyé, et les cris des chevêches perchées tout près dans les arbres de l’autre rive. La petite ville s’était dissoute avec ses fumées ; l’odeur des grands bois glissait des falaises avec le brouillard et la noyait jusqu’au fond de ses ruelles d’usines ; il n’y avait plus que la nuit d’étoiles, et autour de soi ces lieues et ces lieues de forêt. L’enchantement de l’après-midi revenait. Grange pensa que la moitié de sa vie allait lui être rendue : à la guerre, la nuit est habitée « À la belle étoile…» songea-t-il, et il pensait confusément à d’étroites routes blanches sous la lune, entre les flaques noires des pommiers ronds, aux campements dans les bois pleins de bêtes et de surprises. Il s’endormit, sa main pendant de son lit au-dessus de la Meuse comme du bordage d’une barque : demain était déjà très loin.





2


DÈS qu’on avait dépassé les dernières maisons de Moriarmé, le goudron cessait, tandis qu’on entamait les premiers lacets. On eût dit que la caillasse de la route avait été charruée sur toute sa largeur : c’était une sorte de reg saharien, un fleuve de pierres sans fossé ni banquette entre les deux murs des taillis. Grange consulta sa carte parmi les cahots : on s’engageait dans une laie forestière. À chaque virage en épingle à cheveux, la vallée se creusait, une coulée de brouillard au long de sa rivière qui s’asséchait et glissait vers l’aval, de plus en plus vite, soulevée de remous, comme l’eau d’un bain qui se vide. La matinée était pleine d’un soleil gai, transparente et fraîche, mais Grange était frappé par le silence de ces bois sans oiseaux. Accroché aux ridelles, il tournait le dos à demi au capitaine et se levait parfois dans les virages pour plonger le regard jusqu’au fond de la vallée : où qu’il fût, comme les enfants qui grimpent aux portières, tout point de vue le magnétisait jusqu’à l’impolitesse. Dans le fond de la camionnette, il y avait deux sacs de biscuits, un quartier de viande roulé dans une toile de jute, un trépied de mitrailleuse, et quelques rouleaux de barbelé.

— Arrêtons-nous une seconde à l’Éclaterie, puisque c’est votre première montée, dit le capitaine Vignaud en souriant. Le coup d’œil en vaut la peine.

Presque en haut du versant, au bord de la route, on avait ménagé sur la pente un petit terre-plein garni de deux bancs. De là le regard effleurait le sommet du versant d’en face, un peu moins élevé ; on voyait les bois courir jusqu’à l’horizon, rêches et hersés comme une peau de loup, vastes comme un ciel d’orage. À ses pieds, on avait la Meuse étroite et molle, engluée sur ses fonds par la distance, et Moriarmé terrée au creux de l’énorme conque des forêts comme le fourmilion au fond de son entonnoir. La ville était faite de trois rues convexes qui suivaient le cintre du méandre et couraient étagées au-dessus de la Meuse à la manière des courbes de niveau ; entre la rue la plus basse et la rivière, un pâté de maisons avait sauté, laissant un carré vide que rayait sous le soleil oblique un stylet sec de cadran solaire : la place de l’Église. Le paysage tout entier lisible, avec ses amples masses d’ombre et sa coulée de prairies nues, avait une clarté sèche et militaire, une beauté presque géodésique : ces pays de l’Est sont nés pour la guerre, pensa Grange. Il n’avait manœuvré que dans l’Ouest confus, où même les arbres n’étaient jamais tout à fait en boule, ni tout à fait en pinceau.

— Cela peut s’appeler une très honnête coupure, dit-il pour être aimable : le capitaine était breveté.

Le capitaine secoua sa pipe d’un air écœuré.

— Trente kilomètres de front, mais soixante kilomètres de rivière, fit-il avec une humeur brusque. J’appelle ça une ligne mange-tout.

Grange se sentit béjaune : il avait dû heurter quelque tabou des popotes d’état-major. Ils rembarquèrent silencieusement.

La camionnette allait très lentement sur la piste cahotante. Dès que les lacets de la piste cessèrent, et qu’on se fut hissé sur le plateau, elle aborda une ligne droite qui semblait filer à perte de vue à travers les taillis. La forêt était courtaude – c’étaient des bouleaux, des hêtres nains, des frênes, de petits chênes surtout, ramus et tordus comme des poiriers – mais elle paraissait extraordinairement vivace et racinée, sans une déchirure, sans une clairière ; de chaque côté de l’aine de la Meuse, on sentait que de toute éternité cette terre avait été crépue d’arbres, avait fatigué la hache et le sabre d’abatis par le regain de sa toison vorace. De temps en temps, un layon fuyait à travers les arbres, étroit comme une passée de bête. La solitude était complète, et cependant l’idée d’une rencontre possible ne disparaissait pas complètement ; quelquefois on croyait distinguer dans l’éloignement un homme debout au bord de la chaussée sous sa longue pèlerine : de près, c’était un petit sapin tout noir et carré d’épaules contre le rideau de feuilles claires. La laie devait suivre à peu près la ligne de faîte du plateau, car on n’entendait de ruisseau nulle part, mais deux ou trois fois Grange aperçut une auge de pierre enterrée au bord du chemin dans un enfoncement des arbres, d’où s’égouttait un mince filet d’eau pure : il ajoutait au silence de forêt de conte. Où me mène-t-on ? songeait-il. Il calcula que depuis la Meuse on avait dû faire une bonne douzaine de kilomètres : la Belgique ne pouvait être loin. Mais son esprit flottait dans un vague plaisant : il ne souhaitait que continuer à rouler dans la matinée calme, entre ces fourrés mouillés qui sentaient la bauge et le champignon frais. Comme on allait aborder un tournant, la camionnette ralentit, puis, grinçant de tous ses ressorts, s’engagea à gauche sous les branches à travers une trouée herbue. Grange devina une maison parmi les arbres, dont la silhouette lui parut singulière ; une sorte de chalet savoyard, emmêlé dans les branches, tombé comme un aérolithe au milieu de ces fourrés perdus.

— Vous êtes chez vous, fit le capitaine Vignaud.

LA maison forte des Hautes Falizes était un des blockhaus qu’on avait construits en pleine forêt pour interdire aux blindés l’accès des pénétrantes descendant de l’Ardenne belge vers la ligne de la Meuse. C’était un bloc de béton assez bas, où on accédait vers l’arrière par une porte blindée et un sentier en chicane qui traversait une petite plantation de barbelés serrée contre le blockhaus à la manière d’un carré de choux. On l’avait barbouillé à la diable d’un vert olive délavé qui sentait la moisissure : des espèces de dartres fongueuses entretenues par la touffeur du sous-bois laissaient suppurer sur les parois des taches humides, comme si on y avait étendu tous les jours des draps mouillés. L’avant du blockhaus était troué de deux embrasures ; l’une, étroite, pour une mitrailleuse, l’autre, un peu plus large, pour un canon anti-char. Sur ce bloc trapu reposait comme sur un socle trop étroit l’étage débordant d’une maisonnette, où on accédait latéralement par un escalier de fer ajouré, pareil au fire-escape des maisons américaines : c’était le logement de la garnison minuscule. La laideur en était celle des corons ouvriers ou des maisonnettes de garde-barrière ; les hivers mouillés du sous-bois avaient rongé l’appareillage mesquin, arraché le crépi par plaques, charbonné à l’aplomb des fenêtres et des marches de l’escalier de longs pleurs de rouille qui descendaient jusque sur le béton. Sous le rebord du toit, et sur des cordes pendues entre les fenêtres et les branches toutes proches, du linge et des toiles de tente pendaient à sécher. Contre le blockhaus s’adossait le treillage galvanisé tout neuf d’un poulailler, et une mauvaise cabane à lapins en planches ; des boites de conserves qu’on avait dû jeter des fenêtres et des demi-boules de pain moisies ensemençaient partout le carré de barbelés. Le bizarre accouplement de ce mastaba de la préhistoire avec une guinguette décatie de la pire banlieue, au milieu du bric à brac de bohémiens en forêt, avait quelque chose de parfaitement improbable. Par les fenêtres ouvertes, un poumon de fer faisait ronfler puissamment la forêt d’une musique de bastringue, que coupa net le bruit de la camionnette.

On va guincher dans tous les caboulots

sur le plancher des va-ches…

Non, décidément, pensa Grange, cette guerre ne commençait pas comme on croyait. On avait des surprises. Les hommes descendaient l’escalier un à un dans un ferraillement de semelles, en bouclant leur ceinturon – gauches, coulant l’œil circonspect d’une tribu berbère au seuil de ses gourbis vers l’aspirant qu’ils venaient de toucher.





3


GRANGE prolongea longtemps le demi-sommeil qui le retournait sur son lit de camp, dans l’aube déjà claire à toutes les vitres ; depuis son enfance, il n’avait éprouvé de sensation aussi purement agréable : il était libre, seul maître à son bord dans cette maisonnette de Mère Grand perdue au fond de la forêt. Derrière sa porte, le remue-ménage placide d’une ferme qui s’éveille ajoutait à son bonheur : il l’engrenait dans une longue habitude ; Grange pour la première fois songea avec un frisson de plaisir incrédule qu’il allait vivre ici – que la guerre avait peut-être ses îles désertes. Les branches de la forêt venaient toucher ses vitres. Un ferraillement lourd ébranlait l’escalier ; Grange sauta de son lit et vit par la fenêtre le soldat Hervouët et le soldat Gourcuff qui s’éloignaient entre les arbres en redressant leur fusil d’un coup d’épaule, le col de la capote relevé contre le froid piquant. Derrière la cloison, quelqu’un tisonnait le poêle ; des chocs de ferblanterie parlaient plaisamment de café chaud. Il s’allongea sur son lit une minute, roulé dans sa capote. Le matin était gris et couvert ; une atmosphère de grasse matinée, un vide de dimanche campagnard habitaient la pièce ; dans les intervalles des bruits de casseroles, le silence, si peu habituel à la vie militaire, se recouchait au milieu de la chambre avec un ronron de bête heureuse. Le froid même n’était pas inconfortable ; même en leur absence, on sentait que l’air ici n’était remué que par des corps jeunes et bien nourris. Un moment, Grange suivit dans l’air, l’œil vague, la buée légère que faisait son haleine, puis il se retourna et fit un petit rire de gorge perplexe : l’idée qu’il était ici aux avant-postes le dépaysait complètement. Les consignes que lui avait transmises le capitaine Vignaud étaient simples. En cas d’attaque, le génie en se repliant devant lui ferait sauter la route. La maison forte avait pour mission de détruire les chars bloqués derrière la coupure et de renseigner sur les mouvements de l’ennemi. Elle l’arrêterait « sans esprit de recul ». Un boyau souterrain qui débouchait dans les taillis devait permettre en principe à la garnison de quitter le blockhaus sans être aperçue, et de se replier à toute extrémité vers la Meuse par les bois. Sur la carte d’état-major qui traînait au bord de la table, il pouvait apercevoir de son lit l’itinéraire de repli défilé que le capitaine Vignaud avait tracé au crayon rouge, et qu’il devait reconnaître dès aujourd’hui. Mais, à ces événements improbables, l’imagination ne s’accrochait pas. Devant soi, on avait les bois jusqu’à l’horizon, et au delà ce coin de Belgique protecteur qui retombait en pan de rideau, on avait cette guerre qui s’assoupissait peu à peu, cette armée qui baillait et s’ébrouait comme une classe qui a remis sa copie, attendant le coup de clairon de la fin de manœuvre. Il ne se passerait rien. Peut-être ne se passerait-il rien. Grange feuilleta le dossier des pièces officielles, les consignes de combat, les relevés de munitions, d’un doigt distrait : une pluie serrée de paragraphes doctes, issus d’un délire ingénieux et procédurier, qui semblaient comptabiliser d’avance un tremblement de terre, puis il les rangea dans une chemise et les enferma à clef au fond de son tiroir, d’un geste qui était une conjuration. Cela faisait partie des choses qui, trop minutieusement prévues, n’arrivaient pas. C’étaient les archives notariées de la guerre ; elles dormaient là en attendant la prescription ; à lire ces pages qui en traquaient l’imprévisible de virgule en virgule, on se sentait inexprimablement rassuré : on eût dit que la guerre avait déjà eu lieu. Un doigt heurta la porte, surprenant de timidité après le puissant raclement de semelles qui le précédait.

— Café, mon yeutenant.

Grange sauta de son lit et enfila ses souliers. Tout de même, ce n’était pas une maison comme les autres. Quand on s’était chaussé et qu’on marchait sur le béton nu, le choc des talons ferrés faisait un bruit mat, sans vibration et sans résonance, comme si on avait marché sur une route neuve ou sur une culée de pont. On se sentait soudé à ce frais creux noir au-dessous de soi que l’oreille interrogeait malgré elle – en promenade hors de sa coquille. Et brusquement la maisonnette de fées autour de soi ne rassurait plus tout à fait. On dormait là comme les passagers dans l’embellie des nuits chaudes, sur le pont encore tendu de ses plages de toile, qui font route vers les mers grises et tâchent d’oublier que le vent un jour fraîchira.





4


ON eût dit que l’existence au fortin avait trouvé son rythme une fois pour toutes. C’était une vie presque paysanne, qui végétait très ralentie à l’extrême pointe d’un des nerfs les moins alertés parmi lé grand corps de la guerre : le vent, la saison, la pluie, l’humeur du moment, les menus soucis ménagers, l’agitaient beaucoup plus que les circulaires des états-majors, dont l’écho venait mourir sur ces lisières somnolentes aussi paresseusement qu’une vaguelette au bord du sable. On comprenait clairement d’ici que la guerre vivait de mouvements violents, à la manière d’un homme qui s’arrache membre après membre à la succion d’une grève mouvante : paralysée comme elle l’était, la terre la reprenait, la racinait, la troupe retournait à la paysannerie. La maison des Falizes abritait ainsi un de ces clans en marge comme on en voit subsister à l’écart des chemins, dans les masures isolées des landes : plus rarement vus dans les bourgs que le montagnard dans la vallée, vivant, de petits métiers de plein vent et de solitude, mi-charbonniers, mi-braconniers. Quatre fois par semaine, Hervouët et Gourcuff partaient pour leur chantier : c’était une petite coupe de bois que le génie divisionnaire avait ouverte dans les taillis de Braye, à deux kilomètres des Falizes ; on y fabriquait des piquets pour les réseaux de barbelés en voie d’achèvement le long de la frontière. Des piquets, il y avait des raisons de croire qu’ils en taillaient peu, tant les pentes des ravins de la forêt de Braye qu’ils avaient à traverser étaient giboyeuses, et le temps du trajet, par ces brèves journées d’hiver, calculé largement. Souvent Grange, réveillé avant le jour et songeant dans son lit, surprenait un pas précautionneux qui glissait au dehors sur les marches mouillées : il savait que c’était Hervouët, une musette sur le dos, qui partait faire avec Gourcuff la tournée de ses collets. Tous deux plaisaient à Grange, à cause de leur goût de la vie de plein air qui faisant bonne mesure à sa solitude, et aussi par leur quant à soi et leurs manières discrètes et silencieuses de coureurs des bois et de batteurs d’estrade, habitués à vivre la bouche close et l’oreille au guet, et peu enclins à s’ouvrir de leurs petites affaires. Hervouët était grand et sec : c’était un chasseur de canards de la Brière que les nuits d’affût avaient rendu nyctalope comme un chat. Gourcuff, dit « Vinn Rû », un journalier de Questembert presque illettré, était plutôt courtaud et très rouge : la nature l’avait peu doué, et ses seules dispositions intimes semblaient celles d’un remarquable biberon. Comme il arrive, le sédentaire était devenu le serf du nomade : Hervouët avait mis sa griffe dans cette cire molle – où tout ce qui sortait de sa bouche se gravait comme parole d’évangile – en avait fait son porte-glaive, son rabatteur et son valet de chiens. Quand ils se glissaient dans les layons étouffés par les branches, Hervouët, qui aimait avoir ses mouvements libres, accrochait son fusil à l’épaule de Gourcuff comme à une patère. Ils fondaient dès le petit matin entre les taillis, taciturnes et le pas long, pareils aux seringueiros des Amazones.

— Où sont encore passés Hervouët et Gourcuff ?

— Sont à leur chantier, mon yeutenant. N’a plus de viande.

On les voyait ressortir des couverts au déclin de l’après-midi, secouant autour d’eux le fumet de la sauvagine et la buée lourde des chiens mouillés, les musettes pleines de gibier tué, de bouteilles vides et de cigarettes belges. Ils apportaient aussi des nouvelles, car ces forêts perdues éveillées par la guerre, pleines de caches et de relais, étaient plus bruissantes que les fils du télégraphe.

Hervouët et Gourcuff partis, le caporal Olivon s’enfermait dans la pièce commune pour de mystérieux travaux ménagers, et Grange avait devant lui toute une longue journée blanche. Le matin, d’habitude, il lisait et écrivait assis à une table de sapin, devant la petite fenêtre aux vitres brumeuses qui donnait sur les bois, jusqu’à l’heure où, un jour sur deux, on entendait klaxonner au loin sur le chemin la camionnette qui montait aux Falizes le ravitaillement, le courrier et les journaux, divers ingrédients clandestins qu’Olivon se faisait livrer de Moriarmé pour « forcir » ses poules, et quelquefois un peu de matériel pour l’entretien de la maison et de ses défenses rapprochées : pots de peinture, outils de parc, cartouches pour signaux ou rouleaux de barbelé. Quand Grange avait signé les décharges, le rideau retombait pour deux jours sur le monde habité : on se sentait dans ce désert d’arbres haut juché au-dessus de la Meuse comme sur un toit dont on eût retiré l’échelle.

Avec deux hommes réquisitionnés presque chaque jour pour la coupe de bois, le service à la maison forte, en dehors de l’entretien du matériel, se réduisait à presque rien, sauf qu’on devait y assurer une permanence. Grange se faisait l’effet d’être le concierge, un peu haut perché, de ce béton vacant que visitait seulement de temps à autre une commission officielle, fronçant le sourcil et pinçant la bouche parce que les embrasures n’étaient toujours pas pourvues de leurs trémies réglementaires, remplacées pour l’instant à la bonne franquette par des sacs à terre (quand il faisait visiter le bloc, les clés en main, Grange filait doux : il sentait sur lui le regard réprobateur, un peu dégoûté, des officiers du Génie qui le toisaient, comme un clochard qui eût bouché ses vitres cassées avec du papier de journal ; il se croyait toujours obligé de les reconduire avec un vague geste d’excuse qui montait vers les voûtes et qui voulait dire quelque chose comme « Les murs sont bons »). Lorsqu’il faisait beau, il descendait souvent l’après-midi jusqu’au hameau des Falizes. À une demi-lieue de la maison forte, la minuscule route blanche débouchait sur une clairière fraîche, un alpage charmant où une douzaine de maisonnettes prenaient le soleil au milieu du cercle des bois dans une solitude de hautes chaumes et de forêt canadienne. Grange laissait à sa droite la ferme Bihoreau, l’hospice dont la guerre avait clos les volets derrière ses caissettes de fusains, et allait s’asseoir au Café des Platanes, qui logeait à pied et à cheval les survenants improbables de ce bout du monde. Au-devant de la maison sans étage, sur une terrasse cimentée proprette qui dominait la route, il y avait une table, deux fauteuils de fer gaîment peints de blanc avec des filets rouges, et même – touche de modernité qui laissait perplexe – un parasol orange replié sur sa hampe ; dès que le soleil déclinait tombait sur la terrasse, en guise de platane, l’ombre d’un châtaignier énorme. Quand il avait échangé quelques politesses avec Madame Tranet, qui surgissait souriante de son rideau de verroteries comme une figurine de baromètre (« Voilà mon lieutenant revenu avec le beau temps ») l’avait confortée au sujet de l’incertitude de l’époque et des exactions du rationnement, Grange s’enfonçait dans son fauteuil de jardin, et plongeait en buvant son café à petites gorgées dans une espèce de béatitude songeuse. À cette heure de l’après-midi, le hameau était d’habitude entièrement vide ; les quelques maisons semées au hasard dans la prairie, les vaches blanches et noires qui paissaient çà et là la clairière, le soleil plus jaune des dernières journées de l’automne, l’hospice aux volets clos, tout cela faisait penser à la douceur des hautes prairies de montagne, à l’heure où les troupeaux se rassemblent et où les petits hôtels d’été, le dernier touriste parti, ferment bien avant la première neige. Derrière cette beauté timide et encore dorée, cette paix frileuse d’arrière-saison, on sentait le froid monter et gagner la terre, un froid mordant qui n’était pas celui de l’hiver ; la clairière était comme une île au milieu de la menace vague qui semblait monter de ses bois noirs. « Voilà. Je suis le dernier estivant de la saison : c’est fini », pensait Grange avec un pincement au cœur, en regardant autour de lui la table si fraîchement peinte, le parasol, le châtaignier, la prairie ensoleillée. « Dix années de jeunesse au Pays des vacances : les années de vaches grasses. Maintenant, c’est fini ». Quand il fermait les yeux, il n’entendait plus que deux bruits légers : le tintement fêlé de la cloche des petites vaches noires, qu’on harnachait ici comme les troupeaux de montagne pour les retrouver quand elles s’égaraient dans les taillis, et un autre bruit qui lui semblait remonter du fond de l’enfance : c’était la récitation d’une dizaines de gamines, dans la minuscule école en contre-bas de la route qui ressemblait à une maréchalerie. Il sentait battre en lui une petite vague inerte et désespérée qui était comme le bord des larmes.

Dès que le soleil descendait, les gens du hameau sortaient un à un de la lisière des bois et revenaient par la route avec leurs brouettes et leurs charges de fagots : élaguer les taillis et élever des vaches pie-noires semblait être leur unique occupation. Ils saluaient Grange en passant sous le châtaignier, avec des remarques météorologiques sagaces – de la guerre il n’était jamais question – quelquefois il invitait le fils Bihoreau à boire un verre, et faisait des frais de conversation. La mélancolie passait vite, et il lui poussait une pointe d’importance : il se faisait l’effet d’un vidame débonnaire descendu de son donjon pour boire au frais avec les manants de sa châtellenie.

Quand il était de retour avant la tombée de la nuit, il manquait rarement de descendre dans le fortin pour une courte inspection ; c’était ce qu’il appelait « jeter un coup d’œil au blockhaus ». À dire vrai, le coup d’œil était sans nécessité aucune, le bloc restant fermé à clef toute la journée, mais il lui était venu une manie bizarre : il aimait se tenir là quelques instants à la chute du jour. Quand il était de bonne humeur, il s’en plaisantait lui-même : il se disait qu’il ressemblait à ces officiers mécaniciens vieillis dans le métier qui préfèrent descendre fumer leur cigarette dans les fonds du navire. Lorsqu’il avait rabattu sur lui la lourde porte de coffre-fort, il s’arrêtait un instant sur le seuil, et jetait sur les murs et sur le plafond écrasé qui faisait rentrer d’instinct la tête dans les épaules un coup d’œil qui n’allait jamais sans malaise : il était envahi par une sensation intense de dépaysement. C’était l’exiguïté de cette pièce qui saisissait d’abord : l’œil la raccordait mal aux dimensions extérieures de l’ouvrage ; l’impression de réclusion en était rendue oppressante : le corps remuait là-dedans comme l’amande sèche dans le noyau. Puis venait le sentiment vivant – Grange songeait combien le mot était expressif – du bloc étanche, soudé autour de vous – sentiment que donnait la fraîcheur surie qui tombait sur les épaules, la sécheresse fade, aseptique de l’air, les bavures minces du béton giclant aux jointures du coffrage qui couraient autour du réduit en fines nervures, soudant le sol aux murs et au plafond. « Un dé de béton, songeait Grange en auscultant malgré lui la paroi, de l’index replié – un caisson qui peut basculer : on devrait coller ici les étiquettes Haut et Bas – espérons que Fragile sera de trop ». La pièce était nue, brute, avec quelque chose de violemment inhabitable. Dans un angle à l’arrière, la trappe qui s’ouvrait sur le boyau d’évacuation était à demi recouverte par une paillasse qu’on avait étendue le long du mur. À gauche étaient rangées des caisses de munitions, des bandes de mitrailleuse non garnies – des bidons d’huile, des boîtes de graisse et des chiffons sales maculaient le béton des coulées olivâtres qu’on voit aux murs des garages. À droite étaient scellés à la paroi : rouge, un extincteur, et blanche, une boîte de pharmacie ripolinée avec sa croix de Genève. Le milieu de la pièce était vide ; on ne savait où s’y tenir : mécaniquement, Grange faisait quelques pas vers le brutal trou de lumière qui éveillait cette chambre noire, et s’allongeait quelques secondes à la place du pointeur, le long du canon antichar. Par l’embrasure resserrée, on voyait seulement l’enfilade de la laie qui montait vers l’horizon en pente très douce – étroitement corsetée par les murailles de branches des taillis – d’une couleur rêche de pierre cassée, avec de chaque côté deux traînées de gravier cristallin d’un blanc de sucre. À cinq cents mètres de l’embrasure, la laie plongeait lentement derrière un mouvement de terrain ; la chaussée plate et la double palissade des taillis élagués découpaient en plein ciel sur le vide un créneau blanc, d’un dessin pur, si nettement coupé que le bord en paraissait argenté. Quand on mettait l’œil à la lunette de pointage, on distinguait clairement sur les bords du créneau chacune des branchettes, et chacune des pierres de la route avec leur cassure aiguë et les minces sillons écrasés qu’y avaient creusés les roues. Grange manœuvrait machinalement la vis de pointage : il amenait lentement la mince croix noire des fils de visée au centre du créneau, un peu au-dessus de l’horizon de la route. Dans le cercle de la lunette qui les rapprochait, le ciel blanc et vague, le vide de la route ensommeillée, l’immobilité des plus menues branchettes devenaient fascinantes : le gros œil rond avec les deux fins traits de rasoir de son œillère semblait s’ouvrir sur un autre monde, un monde silencieux et intimidant, baigné d’une lumière blanche, d’une évidence calme. Grange un instant retenait malgré lui son souffle, puis il se relevait en haussant les épaules.

— Stupide ! marmonnait-il – mais il regardait au bout de son bras sa main nerveuse.

On dînait de bonne heure aux Falizes : c’était toujours pour Grange un moment plaisant. Ils s’installaient tous les quatre près du poêle bourré, autour de la petite table de bois blanc sur laquelle Grange travaillait chez lui dans la journée, et qu’on tirait pour le dîner dans la salle commune. Gourcuff d’habitude s’endormait avant la fin du repas, mais Hervouët, Olivon et Grange s’installaient souvent pour discuter en fumant autour du poêle sur lequel chauffait toujours une casserole de café âcre et insipide, comme sur la cuisinière des fermes flamandes : les dieux Pénates des Falizes sont ici, pensait Grange, quand Olivon posait les tasses et décoiffait la casserole d’un geste rituel : il était étonné de s’être trouvé sans y penser une espèce de foyer. La conversation cheminait facile : Olivon, qui était chef d’équipe aux chantiers navals de Penhoët, avait avec Hervouët des amis communs, la moitié des Briérons allant chaque jour travailler à Saint-Nazaire. Tous deux étaient de gauche, et les discussions politiques allaient chaudement : les grèves de 36, le Front Populaire, passaient dans la salle basse avec le bruit de la Grande Armée dans les souvenirs des demi-solde ; on eût dit que la guerre n’était qu’un incident technique comme à la radio, un rideau lâché par un machinisme farfelu sur l’instant le plus passionnant de la pièce. Puis Hervouët racontait des histoires de chasse, des nuits d’affût où repassait une figure de vieux Briéron chanteur, paillard et braconnier, sorte de héros folklorique qui amusait Grange, parce qu’il ressemblait au père Iérochka des Cosaques. Quelquefois, quand la discussion s’était prolongée, ils écoutaient à la radio le traître de Stuttgart, qui avait parlé une fois de leur régiment. Après un long grésillement, toute l’irréalité de la guerre fusait à travers le brouillage avec cette voix mince et acide, qui prenait les temps de ses répliques comme un troisième couteau. Dans les silences, on entendait autour de la maison les branches s’égoutter, et quelquefois, tout près, un bruit de grosse bête fouissant dans les taillis qui jetait Hervouët à la fenêtre. La fenêtre ouverte, on percevait un long froissement salubre, qui paraissait courir à perte de vue sur la forêt respirante, et le cri des chouettes qui venaient se percher tout près jusque sur le barbelé, attirées par les petits rongeurs en quête de pain moisi. Ils se sentaient bien, à l’aise d’être ensemble, dispos et gais dans la bonne chaleur, un peu tendus pourtant par cette rumeur de sauvagerie, cette fenêtre ouverte sur la nuit du monde inquiétant. C’était l’instant que choisissait Gourcuff pour se réveiller : les plaisanteries qui saluaient son écarquillement de bébé joufflu donnaient le signal de la couchée.

— Putain de guerre ! faisait Olivon avec un bâillement, en rechargeant la casserole vide. Les hommes souhaitaient le bonsoir et rentraient dans leur chambre qui donnait sur les barbelés et que Grange appelait le carré de l’équipage. Quand il se penchait à sa fenêtre, il apercevait un moment, à la fenêtre voisine, le point rouge de la cigarette d’Hervouët, qui flairait les bois mouillés d’un nez de chien de chasse, avant de réparer ses collets.

Lorsqu’il était rentré dans sa chambre, Grange lisait un moment à la lueur d’une mauvaise lampe voleuse qu’il accrochait par une griffe au-dessus de sa table à la cloison de bois, mais les libations de café d’après-dîner l’énervaient, et, surtout lorsque le temps était sec et qu’il y avait de la lune, il sortait pour une courte promenade avant de se coucher. La nuit de la forêt n’était jamais tout à fait noire. Du côté de la Meuse, très loin, le rebord opposé de la vallée dans les trouées des arbres blanchissait vaguement par moments d’une espèce de fausse aurore, une palpitation soyeuse d’éclairs mous et gras, pareils à ces grosses bulles de lumière qui crèvent par intervalles au-dessus des vallées de hauts fourneaux : c’était le béton des casemates, pour lequel on mettait maintenant les bouchées doubles, qu’on coulait la nuit à la lueur des sunlights. Du côté de la frontière, où le plateau peu à peu s’élevait, on voyait perler un à un et glisser quelques instants dans la nuit de petits points de lumière qui s’épanouissaient sans bruit et balayaient la crête des taillis d’un rayon rapide : les automobiles belges, qui roulaient dans la paix d’un autre monde au travers des clairières plus aérées où l’Ardenne peu à peu se morcelait. Entre ces deux franges que la nuit soudain alertait vaguement, le Toit (c’était le nom que donnait Grange à ce haut plateau de forêts suspendu au-dessus de la vallée), restait plongé dans une obscurité profonde. La laie s’allongeait à perte de vue comme une route fantôme, à demi phosphorescente entre les taillis sous son poudrage de gravier blanc. L’air était tiède et mou, chargé de senteurs de plantes ; il faisait bon marcher sur cette route sonore et crissante, enfoui dans l’ombre des branches, avec au-dessus de sa tête cette traînée de ciel plus clair, vaguement vivante, qui semblait parfois s’éveiller du reflet des lueurs lointaines. Grange marchait dans une sensation de bien-être physique sur laquelle venaient virer des pensées confuses qui n’étaient pas toutes amènes : la nuit le protégeait, lui rendait cette respiration heureuse et cette aisance des bêtes nocturnes pour qui se rouvrent les chemins libres, mais la nuit rapprochait la guerre de lui : sur le monde tapi épaissement à cette heure dans la peur des premiers âges, on eût dit qu’une épée de feu inscrivait de grands signaux purs et lisibles : le ciel éveillé au-dessus des bois regardait la France obscure, l’Allemagne obscure, et entre les deux l’étrange scintillement calme de la Belgique, dont les lumières venaient mourir au bord de l’horizon. La nuit ne dormait pas ; on sentait que la terre aux aguets l’avait revêtue comme un camouflage ; l’œil s’accrochait malgré lui au pinceau lointain des phares qui parfois se croisaient, semblaient tâter l’air précautionneusement comme des antennes d’insectes, derrière l’horizon vaste et inquiétant. Grange quittait la laie et gagnait à gauche par un layon la cote 457, un ressaut de terrain rasé par une coupe récente, d’où la vue s’étendait au loin sur le plateau ; il s’asseyait sur une souche, allumait une cigarette, et regardait longtemps la nuit toute couvée de lueurs. De là les lucioles couraient soudain plus nombreuses, fermant devant lui sur l’horizon presque un demi-cercle de clignements rapides qui semblaient s’avertir et s’interroger ; c’était comme les atterrages d’une côte peuplée quand on vient du large par une nuit claire : on eût dit qu’une question était posée qu’il devenait urgent de comprendre, mais Grange ne la comprenait pas – il sentait seulement monter en lui au bout de quelque temps une fébrilité vague, et autour des yeux la légère constriction de l’insomnie ; l’envie lui venait de marcher dans cette nuit trop éveillée jusqu’à la fatigue, jusqu’au matin. Quand il revenait à la route, de nouveau tout était calme : la nuit respirait doucement dans l’ombre des arbres ; il montait l’escalier de la maison sans bruit. Avant de se coucher, il s’arrêtait un moment devant la porte du carré que les hommes entrebâillaient la nuit pour laisser entrer la chaleur du poêle ; il en venait un bruit de respirations sonores et saines qui lui plissait les joues malgré lui dans le noir : le monde autour de lui était douteux et mal sûr, mais il y avait aussi ce sommeil. « Tous les quatre » songeait-il en poussant sa porte, et il se sentait comme une envie de siffloter. Il s’étonnait de penser que quinze jours plus tôt il ne savait pas même leur nom.





5


SOUVENT, le dimanche, le capitaine Varin, qui commandait sa compagnie, l’invitait à déjeuner à Moriarmé. Quelquefois il descendait avec la camionnette ; les jours de beau temps, plutôt que d’emprunter une bicyclette aux Falizes et de tressauter pendant trois lieues sur le lit de torrent des pierres concassées, il préférait descendre à pied ; du reste, il bénissait ce mauvais chemin qui lui faisait les coudées franches et coupait le Toit à demi du monde habité. Il se mettait en route de bonne heure ; quand il approchait de l’Éclaterie, il guettait le son des cloches de Moriarmé montant de la vallée avec la fin de la grand’messe : leur bruit grêle qui se perdait dans le grand cirque des bois lui plaisait comme un signe d’accueil à demi oublié : c’était un son qui ne montait jamais jusqu’au Toit silencieux. Il trouvait les officiers des deux compagnies – la première et la troisième faisaient table commune – déjà siégeant devant les apéritifs ; par l’une des fenêtres, on voyait la Meuse, couleur d’huile lourde au pied de ses surplombs de forêt – par l’autre, la place de l’église où les groupes endimanchés, clairsemés déjà, se défaisaient devant la pâtisserie. Il régnait autour de la table une cordialité bruyante et un peu entretenue : il était clair que les dimanches du capitaine Varin, qui réunissaient par intervalles les forestiers perdus dans leurs bétons de la frontière, avaient quelque chose à voir avec le maintien de l’esprit de corps. Du capitaine Magnard, qui commandait la troisième, le tour était vite fait : c’était un blond pétulant – l’envie venait de dire : un blondinet – à l’œil bleu tendre de souleveur de jupons, soigné de sa personne, qui paraissait porter un corset, comme les officiers du temps de l’Affaire, et la condescendance virevoltante d’un chasseur muté dans les troupes de forteresse ; il publiait de temps en temps de petits sonnets patriotiques dans l’Écho du Front, le journal de corps que diffusait l’armée, et qu’on avait surnommé le Prévoyant de l’Avenir ; quand on l’en priait un peu, il en donnait parfois la primeur au dessert. On sentait que le jour de la déclaration de guerre il avait arboré le ton troupier comme on passe une fleur à sa boutonnière le matin du plus beau jour de sa oie – le mariage ne s’était pas consommé, et la fleur sentait mauvais au nez de tout le monde, sauf au sien. « C’est un calicot qui sort du lit d’une fille » se disait Grange qu’il agaçait suprêmement, quand il avait détaillé au dessert dans son langage canaille quelque coucherie de cantonnement. Le capitaine Varin était lointain et un peu absent, mais de temps en temps un rai d’œil vif qui clignait derrière son assiette s’allumait une demi-seconde entre les paupières comme l’ampoule du tir à quelque balourdise qui soudain faisait mouche ; visiblement il prenait le déjeuner en patience, et Magnard plus que tout le reste. « Quant à nous, il ne perd rien, il nous note », se disait Grange un peu piqué, mais cette gêne que Varin faisait peser sur le déjeuner ne lui était pas désagréable : c’était comme la présence d’un curé à un repas de noces ; elle évitait le pire. La conversation était d’une pauvreté nue ; les propos, une table d’hôte de commis-voyageurs ; quand on avait choqué les assiettes et braillé quelques chœurs, il se faisait des instants de silence où l’entrain s’essoufflait. Le capitaine Magnard patronisait les réservistes et les jeunes aspirants avec une rondeur de comédie ; à coups de tapes sur l’épaule et de brûle-gueule qu’il leur poussait familièrement sous le nez, il les « mettait en confiance ».

— Chez le colonel ? Tu vas te faire appeler Jules… Bessif, mon petit, tranchait soudain dans un coin sa flûte nasale, dans un argot qui sentait la peinture fraîche. On buvait beaucoup. Chacun de ceux qui sont ici vaut mieux que ce qu’il montre, se disait Grange exaspéré : les pères de famille sont au bordel. Par la fenêtre, la Meuse virait lentement au sombre, éteinte par l’ombre de la falaise ; l’ennui morne et vacant du dimanche provincial suintait malgré la guerre à travers les croisées ; l’air sentait le pernod, la fumée de tabac rassise et les viandes lourdes. Visiblement on singeait quelque chose ici, mais quoi ? Dans les moments de silence, les convives regardaient par la fenêtre les enfants du catéchisme qui se rangeaient maintenant sur la place pour les vêpres.

— Assez causé du service ! nasillait la trompette minaudière du capitaine Magnard, éméché. Parlons de fesses.

Quelquefois, après le déjeuner, à travers le sommeil des rues du dimanche ouvrier, Grange accompagnait un camarade jusqu’au train de Charleville, puis il passait au bureau de la compagnie régler quelques détails de service. Il y trouvait d’habitude le capitaine Varin fumant sa cigarette derrière des paperasses. Le visage était lourd, un peu carnassier sous la brosse dure et encore très noire, la narine flairante et épatée, la mâchoire large ; au premier regard, on n’avait devant soi qu’un soudard à la tournure assez épaisse, mais c’était un soudard qui ne buvait pas, ne plaisantait pas, ne riait jamais, et, depuis que la division était montée en secteur, n’avait encore mis les pieds dans la volière de la Place ducale de Charleville, où les officiers à tour de rôle allaient le dimanche traîner leurs guêtres. Il menait sa compagnie avec une sécheresse glaciale et compétente, tenant aux hommes et aux officiers la bride courte, réglant les affaires en peu de mots, la voix brève, écoutant assez, ne discutant jamais. Il est né pour le style j’ordonne ou je me tais – il a dû se tromper d’époque, ou se tromper d’armée, se disait Grange – que le capitaine intriguait – toujours étonné de ce bureau nu qui respirait durement la règle, rincé comme une porterie de couvent, où on ne voyait pas de siège pour le visiteur, et pas même une bouteille d’apéritif. Pourtant, le dimanche, c’était autre chose. Quand il était seul à seul avec lui, Grange parfois, quelques instants, sentait le capitaine Varin plus proche, presque ouvert – non qu’il se détendît : il travaillait toute la journée – non qu’il devînt plus humain : sa confidence était impersonnelle au point d’être glaçante ; ce qu’elle cherchait était tout autre chose que de mettre à l’aise. Le capitaine parlait de la guerre. Grange pensait que Varin parlait devant lui parce qu’il ne demandait jamais de permission pour Charleville, ce qui piquait – et peut-être parce qu’il était encore jeune : le vice secret du capitaine était de scandaliser.

— Regardez donc ça un instant, Grange. Le deuxième bureau nous gâte.

Le document, sur lequel était collé un papillon rouge « À communiquer seulement au cadre officiers », était un album de photographies assez copieux qui reproduisait les différents types de casemates de la ligne Siegfried. La plupart étaient en forêt, comme les Falizes – les angles de prise de vue, excellents, montraient le creux des embrasures, avec la collerette plus claire de leur curieux encadrement à soufflet. L’ensemble, fait de feuilles libres sur papier glacé, encartées dans une couverture, avec les mensurations des ouvrages et des numéros de référence, évoquait la présentation soignée des collections de printemps que vous propose un tailleur.

— Celle-ci vous botte ?… ou plutôt celle-là ? Le capitaine grimaçait un peu : il était clair que le papier glacé surtout éveillait sa souveraine antipathie ; il pensait : ces freluquets de l’état-major se font valoir… Joli, eh ?

Il clignait de l’œil, en faisant jouer du doigt le reflet du papier lustré, sur un modèle sérieux, à triple embrasure, l’air plutôt fermé sous son boqueteau de pins.

— …Joli ou non, en tout cas, je vous conseille de vous mettre ça dans l’œil, monsieur l’aspirant.

— Parce que… on attaquerait ?

— Parce que ni vous ni moi n’irons jamais regarder de plus près ces boîtes à musique. Vous comprenez ce que ça signifie ?

Le capitaine se mit à se promener de long en large, éperonné par un ange sournois.

— C’est un truc assez connu. Le G.Q.G. nous envoie ses souvenirs de voyage, avec le timbre du pays. Il y a comme ça des mariés pauvres qui se fabriquent un voyage de noces pour la galerie. Ça fait valoir auprès des amis et connaissances. Ça a dû faire plaisir aux Polonais.

— Les Allemands non plus ne bougent pas, lâcha Grange, que ce jeu du pire émoustillait toujours : il aimait pousser les gens du côté où ils penchaient… Peut-être qu’ils n’attaqueront jamais.

Le capitaine l’ajusta de son regard de plomb. Ses narines battaient. Il ne me regarde pas, c’est curieux, pensa Grange. Il fusille une objection. Ce n’était pas un homme de pensée, mais il en avait des parties : il pouvait considérer une idée avec méchanceté.

— Qu’est-ce que vous attendez donc ici, belle jeunesse ? Des cartes postales ?

— Ici ?

— Ici ?… Le capitaine fit une espèce de rire usé, un peu sinistre. Ici ? Quoi, ici ? Ici comme ailleurs. Et ce sera une drôle de promenade… La canne à la main !

Le capitaine se remettait à marcher de long en large.

— …La canne à la main !

Après ces sorties brusques, le capitaine prenait congé de lui assez sèchement et plongeait derrière ses papiers : il était inutile de battre le briquet de nouveau avant une semaine. Grange sortait de ces tête-à-tête singuliers mi-amuse, mi-remué. C’est comme une saignée, cela le soulage, se disait-il ; si étrange que la chose lui parût, car il suivait la marche de la guerre avec une grande indifférence, il comprenait que le capitaine souffrait. Quand il se retrouvait dans la rue, il lui semblait que la lumière avait baissé : un large croissant d’ombre brusquement froide qui tombait de la falaise mordait déjà au-delà de la Meuse sur la rive de Moriarmé. Il s’apercevait qu’il n’avait plus rien à faire dans ces rues bâillantes, toujours vides, mais où maintenant des bicyclettes s’agglutinaient devant les estaminets et traînaient du côté de la gare quelques soldats déjà ivres : il avait hâte de retrouver le couvert de ses bois. Les propos du capitaine gâchaient sa journée ; non qu’il y crût, mais ils tombaient sur la vie silencieuse et calfeutrée que s’était faite Grange comme une pierre dans une mare toute coquette sous ses lentilles d’eau : une seconde on voyait l’eau noire, et une odeur pourrie, entêtante, y venait crever qui ne se laissait plus oublier. La guerre ? se disait-il en secouant les épaules d’un geste hargneux – et qui sait même s’il y a une guerre ? S’il y en avait une, on le saurait. Mais, malgré lui, il se sentait nerveux ; il songeait à cette armée autour de lui comme un dormeur sur l’herbe qui dans son somme même se retourne et chasse de temps en temps d’un revers de main un bruit de guêpe. En passant le long de la rivière, il lorgnait d’un œil devenu soupçonneux les petits blockhaus dont les embrasures de loin en loin surveillaient la Meuse : il les trouvait mesquins, frêles, avec ce soubassement de béton qui se terminait en briques, comme si on avait commencé par une casemate et fini par une aubette d’autocar rural. Naturellement, ce n’est pas la ligne Maginot, songeait Grange, levant les yeux malgré lui vers les nids d’aigle broussailleux qui s’enlevaient très haut au-dessus de la rivière – mais en somme cette fortification paresseuse rassurait plutôt : visiblement on ne s’attendait ici à rien de sérieux. Derrière ces forêts… Et puis l’hiver venait : dans quelques semaines ce serait la neige. Il y aurait des jours où la camionnette ne monterait plus : avec un frisson de plaisir il se voyait reclus aux Falizes, enfermé dans son alpe auprès du poêle rouge, bloqué de longs jours dans la forêt de conte de Noël. En avril, on voit encore le rebord de l’Ardenne tout blanche au-dessus des plaines où fleurissent les pommiers… « Varin est vexé parce qu’on l’a garé ici sur un front pour rire : tous ces gens de l’active veulent de l’avancement ». Dès que les premiers lacets pénétraient dans les bois, il se sentait respirer plus à l’aise ; à chaque détour on voyait Moriarmé rapetisser dans la vallée. Grange avançait dans le silence mouillé qui se refermait sur lui ; il se sentait léger, rajeuni : de s’enfoncer seulement dans cette forêt autour de lui à perte de vue ravivait un bien-être qui lui dilatait les poumons. L’air avait l’odeur d’une fin d’averse : avant le soir, il pleuvrait sur le Toit ; aux Falizes, on abordait à une autre terre. Puis brusquement, à un détour du chemin, revenait la morsure fine, la piqûre qui lui faisait plisser le sourcil.

— Qu’est-ce que vous attendez donc ici, belle jeunesse ? Des cartes postales ?

Un jour où il regagnait ainsi à pied la maison forte – c’était un des derniers dimanches de novembre – la pluie surprit Grange dès les premiers lacets, et, comme il arrivait d’habitude, à peine eut-il atteint le plateau qu’elle tourna décidément à l’averse. Le jour baissait déjà, les nuages glissaient au ras du Toit, accrochant parfois les bosses du plateau qui disparaissaient un moment, roulées dans la brumaille traînante : c’était l’annonce d’une de ces longues pluies qui essoraient pendant des journées entières sur le Toit les buées molles. Quand la pluie s’établissait sur le Toit, Grange se sentait dispos et allègre ; le sentiment plus vif qu’il avait de rentrer chez lui lui coulait une chaleur dans les membres : d’avance il s’imaginait son monde installé autour du poêle, dans la salle commune toute fumante de la buée des capotes qui séchaient. Il avançait contre l’averse d’un bon pas, conscient seulement de la fatigue légère et de la fraîcheur des gouttes qui lui coulaient une à une le long du dos, relevant d’une main le col de sa capote trempée qui commençait à lui rimer le menton. Quand le regard plongeait dans les layons, une brume cotonneuse les murait à vingt pas ; on avançait dans une clairière de la nuée qui se déplaçait avec vous – seule la laie, par devant, faisait dans le brouillard soulevé par les branches une trouée plus claire. Ce voyage à travers la forêt cloîtrée par la brume poussait Grange peu à peu sur la pente de sa rêverie préférée ; il y voyait l’image de sa vie : tout ce qu’il avait, il le portait avec lui ; à vingt pas, le monde devenait obscur, les perspectives bouchées, il n’y avait plus autour de lui que ce petit halo de conscience tiède, ce nid bercé très haut au-dessus de la terre vague. Sur le plateau, où la chaussée s’égouttait mal, les flaques des bas-côtés s’élargissaient déjà au travers du chemin, toutes cloquées par l’averse qui redoublait de grosses bulles grises. Comme il levait les yeux vers la perspective, il aperçut à quelque distance devant lui, encore à demi-fondue ; dans le rideau de pluie, une silhouette qui trébuchait sur les cailloux entre les flaques. La silhouette était celle d’une petite fille enfouie dans une longue pèlerine à capuchon et chaussée de bottes de caoutchouc ; à la voir ainsi patauger avec hésitation entre les flaques, le dos un peu cassé comme si elle avait calé contre ses reins sous la pèlerine un sac de cuir, on pensait d’abord à une écolière en chemin vers sa maison, mais, de maisons, Grange savait qu’on n’en voyait pas à moins de deux lieues, et il se souvint tout à coup que c’était dimanche ; il se mit à observer la petite silhouette avec plus d’attention. Il y avait dans sa démarche quelque chose qui l’intriguait ; sous le crépitement maintenant serré de l’averse dont elle semblait ne se soucier mie, c’était à s’y méprendre celle même d’une gamine en chemin pour l’école buissonnière. Tantôt elle sautait une flaque à pieds joints, tantôt elle s’arrêtait au bord du chemin pour casser une branche – une seconde, elle se retournait à demi et semblait jeter sous le capuchon de sa pèlerine un coup d’œil en arrière, comme pour mesurer de combien Grange s’était rapproché, puis elle repartait à cloche-pied en poussant un caillou, et courait l’espace de quelques pas en faisant rejaillir l’eau des flaques – une ou deux fois, malgré la distance, Grange crut discerner qu’elle sifflotait. La laie s’enfonçait peu à peu dans la pire solitude ; l’averse autour d’eux faisait frire la forêt à perte de vue. « C’est une fille de la pluie, pensa Grange en souriant malgré lui derrière son col trempé, une fadette – une petite sorcière de la forêt ». Il commença à ralentir le pas, malgré l’averse, il ne voulait pas la rejoindre trop vite – il avait peur que le bruit de son pas n’effarouchât ce manège gracieux, captivant, de jeune bête au bois. Maintenant qu’il s’était un peu rapproché, ce n’était plus tout à fait une petite fille : quand elle se mettait à courir, les hanches étaient presque d’une femme ; les mouvements du cou, extraordinairement juvéniles et vifs, étaient ceux d’un poulain échappé, mais il y passait par moments un fléchissement câlin qui parlait brusquement de tout autre chose, comme si la tête se souvenait toute seule de s’être déjà blottie sur l’épaule d’un homme. Grange se demandait, un peu piqué, si elle s’était vraiment aperçue qu’il marchait derrière elle : quelquefois elle s’arrêtait de côté sur le bord du chemin et partait d’un rire de bien-être, comme on en adresse à un compagnon de cordée qui monte derrière vous par un matin clair, puis, des minutes entières, elle semblait l’avoir oublié, reprenait son sautillement de jeune bohémienne et de dénicheuse de nids – et tout à coup elle paraissait extraordinairement seule, à son affaire, à la manière d’un chaton qui se détourne de vous pour un peloton de fil. Ils allèrent ainsi un moment. Malgré le bruit de l’averse qui battait la route, la trouée plus claire du chemin paraissait à Grange celle même de l’embellie : il n’était plus qu’un homme qui marche derrière une femme, tout entier sang remué et curiosité violente.

« Une petite fille ! » se disait-il avec malaise – mais le cœur malgré lui lui battait plus fort, chaque fois que la silhouette s’arrêtait au bord du chemin et qu’une main entr’ouvrait un instant vers lui la guérite du capuchon lourd. Tout à coup la silhouette se planta au milieu de la route, et, campée dans une flaque qui lui montait jusqu’aux chevilles, se mit en devoir de laver à grande eau en remuant les jambes ses bottes de caoutchouc ; comme il arrivait à sa hauteur, Grange aperçut sous le capuchon qui se levait vers lui deux yeux d’un bleu cru, acide et tiède comme le dégel – au fond du capuchon, comme au fond d’une crèche, on voyait une paille douce de cheveux blonds.

— C’est m-mouillé, votre forêt, ooh là là ! fit une voix fraîche et brusquette, pendant que le capuchon s’ébrouait avec le sans-gêne d’un jeune chien et aspergeait Grange – puis soudain le menton se leva avec une gentillesse tendre et tendit le visage nu à la pluie comme à une bouche, pendant que les yeux riaient.

— C’est mieux qu’on revienne ensemble, reprit-elle d’une voix qui ne le consultait mie. C’est plus gai !

Et elle se mit à rire de nouveau, de son rire de pluie fraîche. Maintenant qu’il l’avait rejointe, elle marchait à côté de lui d’un bon pas. Grange la regardait quelquefois à la dérobée ; derrière le bord du capuchon, il ne voyait que le nez et la bouche, tout vernissés d’eau, que le court menton buté tendait à la pluie, mais il était remué de la sentir auprès de lui, jeune et saine, souple comme un faon, dans la bonne odeur da laine mouillée. D’elle-même elle s’était mise à son pas : c’était doux comme si elle se fût appuyée sur lui. Parfois elle tournait un peu la tête, et faisait glisser un instant le bord du capuchon sombre sur ses yeux couleur d’éclaircie : leurs regards se croisaient, et ils riaient un peu sans rien dire, d’un rire de pur contentement. Elle avait fourré les mains dans les poches de sa pèlerine, de ce geste rude des petites paysannes qui craignent l’onglée, l’hiver, quand elles vont par les chemins. « Mais ce n’est pas une fille de la campagne, se disait Grange avec un pincement au cœur, et ce n’est plus tout à fait une petite fille. Quel âge a-t-elle ? Où va-t-elle ? » De seulement marcher à côté d’elle était si purement plaisant qu’il n’osait l’interroger : il avait peur de rompre le charme.

— Je vous ai attendu dans la côte. Vous ne marchiez pas vite ! fit-elle tout à coup en hochant une tête peinée, tout en le regardant en dessous d’un air taquin. Il y avait dans la voix une nuance de moquerie espiègle, avertie, qui perçait à jour le manège de Grange. La voix disait que dès longtemps elle ne se trompait plus à ces choses. Elle savait bien qu’elle plaisait.

— C’est par précaution, ajouta-t-elle très vite. Elle avait l’air de répéter une leçon mal comprise… Le dimanche soir, il passe souvent des soldats sur la route. On dit qu’ils se méconduisent, ajouta-t-elle avec un nouveau hochement de tête pénétré – mais on sentait qu’elle n’avait pas très peur.

— Et vous n’aviez pas peur de moi ?

— Je vous connais bien !

Elle esquissa une gambade sur la route : la vie semblait lâchée dans ce corps gracile comme un poulain dans une prairie.

— …Je vous ai vu de ma maison. Tous les jours, vous venez prendre votre café aux Platanes… C’est fastueux ! ajouta-t-elle en accentuant le mot d’un air important ; on eût dit qu’elle venait de l’apprendre – mais de nouveau le menton tendit vers lui la bouche et les yeux qui riaient, avec un gonflement du cou qui troublait Grange. À chaque réplique, à chaque mouvement des épaules et de la tête, l’idée qu’il se faisait d’elle sautait incroyablement.

Ils marchèrent de nouveau un moment en silence. L’averse était moins drue maintenant, mais elle s’abattait droite et serrée sur la route, établie pour de longues heures. Le vent était tombé. Il commençait à faire un peu sombre, les bois gorgés de vapeurs autour d’eux s’égouttaient pesamment.

— Et, comme ça, vous êtes en vacances par ici ? fit Grange tout à coup, machiavélique. Tout compte fait, c’était sûrement une collégienne. Et il se souvenait qu’elle avait dit « votre forêt ».

— Oh ! non… Je suis veuve ! fit-elle après un moment, d’un petit ton considéré et assez content de lui… j’ai un livret de famille ! reprit-elle avec un transport enfantin, et, fouillant dans la poche intérieure de sa pèlerine, elle en retira comme d’une cheminée de Noël un petit carnet à l’en-tête officiel et aux pages cornées. Grange, ahuri, cilla une seconde : à chaque minute il se sentait ébouriffé par un nouveau coup de vent.

— C’est bien triste ! conclut-elle en secouant la tête avec la gravité comique des petites filles qui jouent à la visite. Sur quoi, plantés au milieu de la route sous l’averse, ils éclatèrent tous les deux d’un rire fou.

À travers ses phrases jetées tout à trac, les idées de Grange commençaient à flotter un peu moins. Elle avait épousé au début de l’année un jeune médecin qui, sans doute étonné de sa beauté, l’avait enlevée sans plus attendre aux bancs de son collège : deux mois après il l’avait laissée veuve. Du moins c’était sans doute ce qu’il fallait comprendre à travers des recoupements un peu difficiles, car, dans ses phrases, le médecin ne se présentait jamais que sous les espèces de « Jacquot », qui lui paraissait un signalement tout à fait suffisant. Sur quoi son père – qui passait dans ses propos comme une providence distraite et un peu lointaine – avait loué pour elle une maison aux Falizes. « Jacquot », avant de la quitter si brusquement, s’était inquiété pour elle d’un voile au poumon, qui semblait avoir pris après coup, plutôt que d’une maladie, l’importance purement poétique d’une dernière volonté. Elle était venue se soigner, ou plutôt accomplir son vœu, en forêt, où la guerre l’avait trouvée comme l’oiseau sur la branche. Elle y était restée.

— C’est sain ! affirmait-elle, en secouant avec énergie sa tête petite sous le capuchon.

Grange écoutait, mais ces détails restaient pour lui étrangement flottants. Les mots : « un père », « un mari » ne s’accrochaient pas à elle ; ils venaient se poser sur elle un instant comme un vêtement qu’on prend et qu’on quitte, mais ils ne la concernaient pas. Où elle était, on le sentait, elle était toute. Quelle densité, se disait-il, prend le moment présent, à son ombre. Avec quelle force de conviction, avec quelle énergie elle est là ! Elle avait pris son bras pour traverser une flaque et l’avait gardé ; il sentait à travers sa capote l’agrippement de ses doigts légers ; lisse, vernissée par l’averse, le pas décidé, elle était tout ce qu’il y a de plus éloigné du vaporeux : elle était soudain contre lui, pleine et ronde comme un petit caillou.

— Il faut me reconduire, fit-elle quand ils arrivèrent à la route… C’est galant. Julia nous fera du thé (autre énigme, songea Grange, que cette nouvelle entrée en scène chiffonnait). J’ai toujours si peur dans la grande chênaie !

Quand ils s’engagèrent sur la route étroite des Falizes, la nuit sembla s’abattre d’un coup avec l’ombre des arbres. La pluie avait cessé pour un moment : dans la perspective du chemin, du côté de la Meuse que gagnait l’éclaircie, on voyait, quand on se retournait, mourir sur l’horizon une bande étroite d’un rouge terne comme on en voit dans les soirs de neige. La route ici traversait des futaies hautes ; le froid de la nuit tombait sur les épaules du dôme épais des branches mouillées. Grange s’aperçut qu’elle frissonnait et se serrait contre son bras sans parler : tout à coup sa gaîté tomba, et il lui vint une pitié tendre, plus grave : maintenant c’était la nuit, et il n’avait plus près de lui qu’une petite fille mal gardée, perdue dans ces forêts de la guerre : il avait envie de l’appeler par son nom.

— Je m’appelle Mona, fit-elle d’une voix un peu changée. Il vit qu’elle penchait la tête, et tout à coup il sentit qu’elle posait ses lèvres sur le dos de sa main… Je vous aime bien, ajouta-t-elle brusquement avec une gentillesse un peu ambiguë, et une fois de plus Grange se sentit incertain et troublé. Elle était spontanée, mais elle n’était pas limpide : c’était les eaux printanières, toutes pleines de terre et de feuilles. Les paroles étaient d’une enfant, mais leur audace n’était pas toute naïve ; ce qu’il avait eu soudain sur sa main, c’était une bouche pulpeuse, aux lèvres lourdes, qui savait déjà chercher son bien.

Quand ils sortirent du bois, le hameau était déjà anuité dans sa clairière ; seul un carré de lumière tombait par la porte ouverte des Platanes sur la petite terrasse et faisait sortir de l’ombre les basses branches du châtaignier, puis, tout autour, faiblement, le troupeau des maisonnettes basses allongées dans l’herbe, dont le toit dépassait à peine les clôtures d’épines des jardins. Jamais Grange n’était venu aux Falizes la nuit ; on était là soudain très loin ; tapie contre le sol de tout son long, une vie perdue et charmante faisait sa couchée dans la clairière et prenait sa respiration tranquille de la nuit, noyée jusqu’aux narines dans l’odeur de plantes et de terre mouillée. Mona lâcha son bras, et, courant en avant sur la route, se mit à héler à pleins poumons une des maisons noires, derrière ses deux mains en porte-voix.

— Julia ! du thé ! mon pruneau – ma bestiole ! On a du monde… C’est un militaire. Un beau militaire !… et quelques secondes après, une clochette qui carillonnait éperdument derrière la haie, et une barrière, puis des portes claquées à toute volée réveillèrent les échos de la clairière dans un fracas d’attaque de diligence.

La pièce assez vaste où Grange entra donnait une impression de tiédeur confortable et presque de luxe qui surprenait dans ce hameau perdu après les cantonnements boueux de la Meuse. À en juger par les solives grossières, l’énorme cheminée sans jambages avec la plaque d’ardoise de son foyer, la porte paysanne, faite de deux vantaux superposée garnis de leurs loquets de fer et de leurs verrous, c’était une ancienne ferme qu’on avait dû réaménager pour des estivants venus passer la saison en forêt ou pour des chasseurs de sangliers. Le plancher était recouvert d’une moquette épaisse ; la clarté d’un lampadaire sous son abat-jour de raphia et le feu d’un fagot d’épines qui flambait dans la cheminée tiraient de l’ombre des meubles paysans pansus, tout vernissés d’encaustique. Dans un angle, on voyait un lit-divan, et au-dessus des étagères couvertes de livres ; au milieu de la pièce, une table marocaine basse, faite d’un grand plateau de cuivre repoussé. On sentait que le goût qui avait présidé à ce réaménagement était strict à sa manière et même sévère ; mais sur ces meubles massifs, cette ordonnance lourde, était jeté le désordre charmant d’une nursery. Des disques dans leur enveloppe froissée et des livres gisaient pêle-mêle sur le tapis, des billes de verre roulaient dans le fond des fauteuils, aux murs étaient épinglés des cartes postales galantes, des portraits d’acteurs, des coupures de journaux. Sur une corde tendue de l’espagnolette à la clef de l’armoire s’égouttaient de menues lingeries de femme – au-dessus du lit, un système compliqué de ficelles et de pinces à linge soutenait une grosse lanterne d’écurie. Dans l’angle opposé au lit, à deux gros crochets de fer scellés au mur était suspendu un hamac, dans lequel traînaient une litière de magazines de mode, un harmonica, une paire de mules de cuir rouge, des ciseaux à ongles, un éventail et un grand peigne de corne espagnol ouvragé comme une châsse. Sur le désordre de campement indigène flottait une odeur légère et stimulante, pleine de matin – mieux que sur la route, on sentait ici autour de soi la forêt. Dès qu’ils furent entrés, Mona d’un tour d’épaules se débarrassa de sa pèlerine qui vola sur la corde à linge : une nappe de cheveux couleur de seigle lui tomba jusqu’au creux des reins. Sous sa pèlerine, elle avait une chemisette bleue tachée d’encre, et une jupe. Maintenant qu’elle avait les cheveux dénoués, le cou sous la tête appesantie prenait une inflexion plus languide, et, quand elle remuait un peu ses épaules pour les caresser à cette nappe lourde, de nouveau c’était toute une femme, tiède comme un lit défait.

— Viens te chauffer, lui dit-elle en le tirant par la main devant la flambée d’épines, avec une brusquerie garçonnière, mais le tutoiement ne surprit même pas Grange : il était clair que le « vous » dans sa langue était d’un maniement plus insolite et plus fatigant que le pluriel de majesté…Dis bonjour à Julia ; c’est ma serve… et en se retournant, il aperçut deux yeux curieux et circonspects qui le dévisageaient, puis, derrière le plateau à thé, une servante aussi enfantine d’aspect que Mona, dont visiblement elle copiait la mise, sauf qu’elle portait les cheveux courts et bouclés et qu’elle mettait du rouge. Elle avait noué par-dessus sa robe un tablier blanc si petit qu’il paraissait purement emblématique, mais, chez Julia qui n’avait que la beauté du diable, le côté un peu trouble de Mona glissait à une pointe de suggestion équivoque ; malgré ses yeux innocents, avec ses cils passés au rimmel et son rouge, ses seins petits, mais hardis, et le minuscule tablier-prétexte, elle avait l’air d’une soubrette de magazine galant.

— Viens que je te coiffe, mon pruneau, fit Mona en plantant sa tasse dans les mains de Grange ; et, jetant son bras autour du cou de Julia, elle l’entraîna vers la glace. La bouche pleine d’épingles, elle fourrageait dans les cheveux de Julia, qui riait sous le chatouillement des doigts et pliait un peu sur ses reins en regardant Grange par dessus son épaule. Parmi les rires trop aigus, la haute flambée rouge de la cheminée découpait soudain deux démones rieuses, à peine rassurantes, lâchées dans le désordre de la maison d’apprenti sorcier.

Quand Julia eut disparu avec le plateau à thé, il y eut quelques instants de silence. Par la fenêtre entr’ouverte, derrière les volets clos percés d’un cœur, on entendait la forêt s’égoutter, et, quelquefois, tout près, le craquement des branches qui s’étiraient après l’averse. Mona s’assit au bord du divan en faisant un petit soupir de fatigue, puis, de nouveau, de ce geste du menton qu’elle avait, elle rejeta ses cheveux en arrière et leva vers Grange ses yeux et sa bouche, avec un étirement de plante qui prend le soleil.

— Enlève-moi mes bottes, fit-elle d’une voix petite et comme embrumée. J’ai si froid aux pieds. Ils sont tout mouillés.

Sous ses bottes de caoutchouc dans lesquelles clapotaient deux flaques menues, elle portait de grosses chaussettes d’homme en laine, toutes trempées. Grange les fit glisser. Ses yeux le piquaient, une espèce d’angoisse tendre le prenait à la gorge, il sentait qu’il serrait les mâchoires pour ne pas claquer des dents. Il toucha du bout de ses doigts les doigts petits et mouillés que le froid recroquevillait, puis la plante douce : au bord des ongles un peu bleuis s’étaient accrochées des brindilles de laine ; tout à coup il se sentit fondre de nouveau d’une pitié tendre et très trouble : il y colla sa bouche, il sentit remuer les doigts glacés et les brins de laine crisser contre ses dents. Soudain Mona détendit ses reins d’une secousse affolée de gibier dans le piège, et se renversant sur le divan l’attira contre elle de ses deux mains ; il sentit sa bouche sur la sienne, et contre lui tout un corps de femme, lourd et gorgé, ouvert comme une terre enfondue. En quelques secondes elle fut nue, ses vêtements arrachés d’elle par un vent violent plaqués partout contre les meubles comme une lessive qui s’envole sur un roncier, mais au milieu du cyclone il y avait cette bouche qui se pendait à la sienne ingénument, goulûment ; il s’était trouvé en elle sans même y penser. « Tu es un paradis ! » fit-il avec une espèce de stupéfaction paisible ; et il s’étonnait lui-même de ce qu’il disait. Quand elle eut cherché la lampe du bout de ses doigts allongés, la chambre sembla s’enfoncer dans un étang d’eau calme ; seuls l’imposte au-dessus de la porte et les volets percés d’un cœur faisaient dans l’obscurité deux taches plus claires ; les bois ne s’égouttaient plus, la lune devait s’être levée sur la forêt ; il la reprit d’un mouvement doux : de la plante des pieds jusqu’aux cheveux elle frissonnait toute, mais sans fièvre, presque solennellement, comme un jeune arbre qui répond au vent avec toutes ses feuilles. Il ne se sentait pas tendu, ni anxieux : c’était plutôt une rivière dans l’ombre des arbres, à midi. « Comme un poisson dans l’eau, se disait-il – j’ai trouvé mon bien ; c’est facile – je suis bien là pour toujours. » De temps en temps, il prenait entre ses lèvres l’une, puis l’autre pointe de ses seins qui glissaient un peu de chaque côté de la poitrine : il sentait une longue poussée, pleine et nocturne, venue de très loin, qui les pressait contre sa bouche. « Comme tu es bon ! », lui disait-elle parfois dans cette langue sans mensonge qu’il commençait à épeler et où « bon » avait cessé de se souvenir de tout autre sens que « bon à avoir » — Je t’ai séduit !… ajoutait-elle avec un petit air satisfait en lui prenant la tête entre ses mains et en l’éloignant un peu de la sienne pour le considérer de ses deux yeux ; puis elle poussait de nouveau contre la sienne sa bouche têtue, et elle retournait à sa prairie. Il revint à la maison forte dans une nuée ; quand il s’éveilla le matin, un soleil vif marchait déjà par la chambre : encore dans son sommeil, il entendait une voix petite et claire, familière déjà comme le jet d’eau qu’on entend de bonne heure dans le jardin, qui parlementait d’en bas par la fenêtre avec Olivon ; il sauta de son lit et courut à la croisée, et il vit d’en haut Je capuchon bleu établi sous ses vitres, piété là avec l’aube plus tranquillement qu’un petit champignon. « C’est merveilleux, se disait-il en clignant des yeux dans le soleil cru – cela recommence ! » – un instant après, elle était dans sa chambre : déjà le menton levait vers lui un nez mouillé ; il la considérait, ébahi et incrédule, comme si elle était descendue par la cheminée.





6


LES blindés de la cavalerie et des éléments de dragons portés manœuvraient le long de la route. C’étaient d’assez petites fractions, car l’espace pour se déployer manquait par trop entre la Meuse et la frontière, et les formations cuirassées – à en croire les bruits qui couraient – s’entraînaient plutôt loin à l’arrière, dans les camps de Champagne ; mais la cavalerie de la Meuse, de toutes manières, était destinée à opérer en Ardenne, enfilée dans ces longues aiguillées de routes forestières que les layons secondaires entretoisaient si mal : on devinait que faire progresser sur la même ligne les dents du peigne était le fin du fin de ces exercices qui réveillaient parfois brusquement les Falizes dans le grondement des moteurs. Ces jours-là, où Olivon frappait à la porte de Grange de bonne heure (« Y a le Tour de France, mon yeutenant ») les forestiers quittaient leur ermitage et quand il faisait beau venaient s’établir parfois pour des heures au bord du chemin, comme les villageois des futaies princières pour voir passer les équipages des grandes chasses ; de plus, les cavaliers, avec lesquels ils liaient conversation pendant les pauses, et qui circulaient loin et vite avec leurs voitures, étaient un peu pour eux l’aubaine d’un équipage en escale : ils apportaient des nouvelles de cantonnements perdus dans les profondeurs du corps d’armée, au delà de la Meuse, un vent d’ailleurs, un écho plus lointain du vaste monde. Les cavaliers plaisaient à Grange : officiers et soldats lui paraissaient tous plus jeunes que les réservistes usés qu’on croisait à Moriarmé : il circulait avec eux un air vif comme il en souffle sur les stades, une espèce de piaffement qui n’était pas désagréable – il y avait aussi un réconfort, sur lequel il ne cherchait pas à s’éclaircir trop nettement, à voir défiler en belle condition une troupe et un matériel destinés à être jetés loin devant eux en avant, le jour où les Allemands attaqueraient. Les automitrailleuses, les chenillettes, les voitures des dragons portés processionnaient sur la longue pente qui montait vers la Belgique avec un moutonnement de bêtes lourdes, le bruit d’écrasement des chenilles sur la caillasse fraîche éteignant presque le ronflement des moteurs à plein régime. Grange s’amusait parfois quelques instants à fermer les yeux, et à vérifier combien la guerre, même dans ses instants les plus endormis, alertait toujours plus intimement l’ouïe que la vue, par cette espèce de brinqueballement de herse géante promenée sur la terre remuée. Ce qui le frappait aussi, c’était combien la forêt semblait machinée pour ces cavalcades brutales et hautaines. Le vide des longues perspectives de ses laies, les voûtes de branches qui trouaient les futaies et s’enfuyaient parfois pour des lieues à l’horizon vers un œil de jour mystérieux, n’étaient pas faits pour la petite vie falote de bûcherons et de charbonniers qui avait végété là en attendant que le rideau se lève. La forêt respirait, plus ample, plus éveillée, attentive jusqu’au fond de ses forts et de ses caches soudain remués aux signes énigmatiques d’on ne savait quel retour des temps – un temps de grandes chasses sauvages et de hautes chevauchées – on eût dit que la vieille bauge mérovingienne flairait encore dans l’air un parfum oublié qui la faisait revivre.

Grange et Olivon s’étaient assis un peu en retrait du bord de la route, sur des fûts d’essence vides ; ils regardaient passer les blindés. Ils n’étaient pas très intéressés – le spectacle n’était guère neuf – mais ils ne s’ennuyaient pas non plus. On voit les concierges, par les soirées d’été, s’établir à califourchon sur leur chaise basse, au bord du trafic qui s’écoule sur la chaussée ; à leur manière, ils fuyaient, eux aussi, leur loge sans air : un peu de vent du large passait sur la route avec ces troupes qui roulaient vite et loin. Les chars intriguaient Grange : il se demandait quelle âme neuve pouvait soudain pousser aux habitants cahotés de ces lourdes machines : un camarade lui avait parlé un jour de la sécurité étrange, irraisonnée, qu’on trouvait brusquement rien qu’à rouler ainsi, le bourrelet du casque appuyé au blindage, dans le tintamarre énorme. Des officiers sans cesse doublaient la colonne sur les bas-côtés, dans leurs voitures de réquisition ; le convoi à perte de vue coulissait dans le grincement des engrenages à l’intérieur d’un lourd cocon de poussière grise qui se balançait sur la laie, saupoudrant les moindres branchettes des chenilles épaisses d’une farine bise, pareille à celle des chemins de fours à chaux. Le tout coulait le long de la chaussée comme une rivière en crue, très sale, très grise, avec des engorgements et des remous, des raclements de pierre et des fouettements de branches, mais presque à la manière d’un spectacle nature) : on sentait que la guerre au milieu du paysage s’était mise dans ses meubles avec le sans-gêne – un peu épuisant – de ces locataires encombrés qui n’en finissent plus de voir arriver leurs malles.

— C’est égal, fit Olivon en hochant la tête, quand il eut regardé assez longtemps sans rien dire le défilé tintamarresque – ils ne l’ont pas belle, dans la cavalerie. Ce n’est pas un chemin pour traîner des chenilles dessus.

— Ça ne risque pas excessivement de l’abîmer.

— Oh ! ce n’est pas ça, mon yeutenant. Olivon hocha la tête de nouveau. C’est les chenilles. Ils usent…

Grange le regarda, interloqué. Olivon le désarçonnait toujours. Décidément, pensa-t-il, on voit de tout à la guerre. Même des militaires qui vont à l’économie.

— Va nous chercher à boire, fit-il. Il comprenait qu’Olivon avait envie de parler. C’était un de ces jours où il pensait la guerre, comme disait Grange : le passage de la cavalerie lui faisait toujours pousser des vues stratégiques de son cru. Il lui tendit la clé du blockhaus : le fortin gardait ses bouteilles au frais dans le petit boyau souterrain d’évacuation, qui servait de cave. Lorsqu’ils eurent le verre à la main, chaque véhicule derrière son nuage de poussière se mit à lâcher à leur hauteur une salve de claquements de langue et de grosses plaisanteries. Quand Olivon levait de temps en temps la bouteille à bout de bras pour saluer le convoi, les cris redoublaient, comme quand Guignol soulève le rideau. Ils n’ont pas soif, se disait Grange, mi-figue, mi-raisin : ils saluent le fétiche.

— C’est ça qui leur fait faire tête gauche ! mon yeutenant. Olivon secouait encore la tête d’un air peiné… Dans cette armée, ils ne comprennent que boire.

— Ça n’a pas l’air d’aller, Olivon.

— Des jours… Il fit un haussement d’épaules. …Je ne dis pas qu’on n’a pas la vie tranquille. Quelquefois on se dit…

Il secoua sur le gravier la bouteille d’un air faussement indifférent.

— …Ils sont gonflés, les cavaliers. Ils disent que s’il y a un coup dur, ils fileront jusqu’à Liège. Quatre heures, il leur faut.

— Ça se peut bien.

Grange aimait décourager les curiosités, et d’abord la sienne. Contre les nouvelles de la guerre, les bribes de renseignements qui lui parvenaient de force sur la tournure que pouvait prendre un jour la campagne, il se hérissait d’instinct, comme la peau se durcit et se rétracte au-devant d’une fine pointe qui la menace. Ces contrées de la fausse guerre étaient vivables, et même très vivables, seulement on y vivait comme si la teneur de l’air en oxygène avait un peu baissé, comme si la lumière était devenue imperceptiblement plus pauvre : c’était un monde où il n’y aurait plus de bonnes nouvelles : on n’y respirait qu’entre chien et loup, pelotonné dans une espèce de ruse sagace qui donnait le change, minute après minute, à la pensée de ce qui pouvait venir. Le monde des maladies indolores, mais fâcheusement évolutives – du pronostic réservé.

— Il y a des fermes, aux Falizes, le maire est passé chez eux avant-hier. Leur a conseillé d’envoyer les enfants dans l’intérieur, reprit Olivon. Il évitait toujours de regarder Grange, il fixait des yeux la chaussée où les roues s’acharnaient de plus belle à écraser la pierraille fraîche.

— Il n’y a pas eu d’ordre d’évacuation.

— Non ?… Olivon pesa la nouvelle avec considération, mais elle ne parut pas le rassurer entièrement… Quand même, il est passé des gros à Moriarmé, hier. Hervouët l’a su à son chantier.

— Des gros ?

— Des gros, oui – des généraux, fit Olivon avec une moue sans appétit. Pour inspecter.

Sont même montés jusqu’à la frontière. Sont passés au bloc des Buttés.

Grange s’étonnait toujours de ce réseau d’information subtil qui circulait par mille chemins à travers la troupe à la manière du télégraphe arabe, et qui court-circuitait les cadres précautionneusement, comme des colons isolés au milieu de la foule indigène.

— Ça nous a évité de les recevoir chez nous.

— Sur ! Olivon cette fois se tourna vers Grange avec un demi-sourire qui le détendait. Quand même, se rembrunit-il, c’est du mauvais. Ils ont mis de la lourde derrière la Meuse, depuis huit jours. Ça se peut bien que ce soit pour cette semaine…

— Que ça soit quoi ?…

— Oh ! bien, mon yeutenant… Olivon détourna la tête avec une, gêne cette fois un peu scandalisée… Le grand coup, quoi.

« Et le soleil n’est pas nommé, mais sa présence est parmi nous », pensa Grange. Une petite pinçure lui courut entre col et chemise. Son esprit était ainsi fait qu’une idée logique l’ébranlait peu, mais que le pressentiment d’autrui y coulait presque sans résistance : ce qui chez Varin l’agaçait seulement attaquait maintenant ses nerfs de façon plus subtile : c’était comme une odeur de foudre dans l’air, la peur contagieuse des bêtes avant l’orage

— Les Allemands ne sont pas fous, dit-il avec un haussement d’épaules. En novembre ! Les routes par ici, une fois qu’il aura neigé…

Du bout de sa badine, il fouillait sans conviction dans la litière de feuilles mortes que le vent avait plaquée contre le rebord du chemin. Elles tourbillonnaient un instant dans le remous d’air des voitures, déjà sèches et grises. De chaque côté de la laie, entre les branches nues, maintenant un ciel d’un bleu plus pâle transparaissait partout à travers la forêt amaigrie. Très loin, sur la surface rugueuse des taillis, un fin serpent de poussière s’élevait lentement au-dessus des branches : la cavalerie manœuvrait aussi dans la laie des Houches. La guerre ne s’installait pas vite, mais par petites touches, insensiblement, elle prenait possession de la terre à la manière d’une saison grise : quand ils se taisaient, on n’entendait plus que le grondement des moteurs et, du côté de la vallée, le ronron lointain d’un avion de l’école de pilotage qui se balançait mollement au-dessus des fumées de la Meuse. La journée était claire, mais déjà froide : les bruits portaient très loin.

— Sont malins, les Allemands, mon yeutenant. Olivon secoua la tête d’un air buté, morose, en homme qui sait ce qu’il sait… Ont des trucs !

Ils finirent de boire la bouteille sans plus guère parler. Les voitures maintenant s’espaçaient ; le silence chagrin du crépuscule d’hiver retombait sur la forêt. Comme ils se levaient pour regagner le blockhaus, ils entendirent derrière eux tousser un moteur dont les ratés se précipitaient : une automitrailleuse de reconnaissance vint se ranger au bord de la chaussée presque à leur hauteur, massive dans le soir tombant sous son gris d’artillerie. Le chef de char et le conducteur en sortirent, et, après avoir fourragé dans le moteur et jaugé le réservoir, se dirigèrent vers Grange, qui s’était arrêté pour les regarder sous le couvert des arbres.

— Nous sommes en panne d’essence, dit le sous-lieutenant. Y a-t-il par ici un téléphone que nous puissions atteindre ? Je crains qu’il ne passe plus personne, fit-il avec une grimace en se retournant vers la perspective vide.

Le téléphone n’atteignait pas encore les Falizes. Grange expédia Gourcuff, qui venait de rentrer, à bicyclette jusqu’à Moriarmé. La voiture de dépannage n’arriverait pas avant deux heures. Grange invita l’équipage en détresse à entrer et fit monter une nouvelle bouteille. Le moteur dans cette armée qui muait avec trente ans de retard faisait repousser toute une hiérarchie oubliée. Avec leur casque de coureurs de demi-fond, leurs grosses lunettes, leur combinaison tachée d’huile, les cavaliers quoi qu’il en eût en imposaient à Grange. Il se sentait comme un paysan devant ces automobilistes de l’époque héroïque qui descendaient du char du tonnerre pour se rafraîchir dans une chaumine.

— C’est coquinet, votre bungalow, fit le lieutenant avec un claquement de langue quand ils eurent gravi le petit escalier. Et qu’est-ce que vous faites, là-dedans ? La cueillette des champignons ?

Les cavaliers promenaient les yeux autour de la pièce et au travers des fenêtres murées par les branches, d’un air légèrement ahuri.

Grange expliqua. Le secret des maisons fortes était celui de Polichinelle, mais l’incuriosité de cette armée qui dormait debout le protégeait malgré tout un peu : il savait que derrière la Meuse personne, ou presque, n’en avait entendu parler. Quand il eut fini, il se fit dans la pièce un silence.

— Pas mal trouvé, fit le lieutenant un peu sèchement, visiblement pour dire quelque chose. Il s’approcha de la fenêtre, et, changeant de conversation, commença à parler de chasse : la semaine précédente, aux Houches, un homme de son peloton avait tiré un sanglier au pistolet, comme il allait charger sa voiture.

— J’espère que vous n’aurez pas à tirer de plus gros gibier, fit Grange, poliment.

Ils échangèrent quelques banalités en vidant la bouteille. Grange se sentait mal à l’aise : le lieutenant restait debout, et son regard fuyait vers les fenêtres : un visiteur dans une chambre de malade, que tourmente soudainement l’envie d’aller prendre l’air. Il faisait maintenant tout à fait sombre.

— Si vous me montriez votre bloc, dit tout à coup le lieutenant, du ton d’un homme qui souhaite un instant de conversation seul à seul.

Les marches de l’escalier étaient mouillées et glissantes : avec la nuit, il commençait à pleuviner. À la lueur des torches électriques, le blockhaus était moins accueillant encore que de jour. Un suintement de caverne ruisselait sur les murs en larges plaques luisantes : çà et là, dans l’obscurité, le pied faisait craquer la coque des escargots qui se glissaient du sous-bois par les embrasures avec l’humidité de la nuit. De la forêt montait une odeur lourde et muqueuse qui prenait à la gorge – l’odeur moisie des caves murées et des champignonnières.

— Drôle de turne !… fit le lieutenant avec une grimace. Il frissonnait dans la fraîcheur stagnante et reniflait l’air mou. Il tâta de la main le mince tube du canon et souleva le capuchon de toile de la culasse… Ça fait assez caveau de famille, vous ne trouvez pas ? Excusez une plaisanterie qui n’est peut-être pas de saison, dit-il avec un sourire à peine gêné.

— On s’habitue, fit Grange sèchement, en haussant les épaules. Il ne se sentait plus de très bonne humeur : il commençait à regretter d’avoir invité les cavaliers… Dans vos engins, quand l’huile se met à chauffer…

— Oui, oui, question de goût, coupa le lieutenant, conciliant. Il jeta un coup d’œil intrigué par l’embrasure. Toute l’ironie du visage bougeait dans les narines et la lèvre supérieure, qui tremblaient faiblement, mais sans arrêt, à la manière d’un nez de lapin : ce flairement continuel, animal, agaçait Grange : on eût dit qu’il pourchassait dans l’air épais une trace suspecte, quelque chose de plus immatériel qu’une odeur. De temps en temps, le lieutenant regardait Grange de côté, avec un clignement de gaîté que le lieu rendait vaguement lugubre.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? dit-il en désignant la trappe du boyau. Grange la souleva : sous la lumière de la torche, les premières marches sortirent un peu de l’ombre ; une odeur de racines et de terre mouillée souffla faiblement par l’ouverture.

— Et comme ça, vous comptez arrêter les Panzer par ici ? reprit le lieutenant en fourrant les mains dans ses poches, et en gonflant un peu les joues, comme si l’idée lui paraissait prodigieusement drôle.

— Je ne vois pas comment les chars passeraient par la forêt, fit Grange en haussant un sourcil hostile. Et ceci ferait tout de même des dégâts… De la pointe de sa chaussure, il désignait la culasse du canon.

— Vous n’aurez pas que des chars…

La voix du lieutenant était devenue nette et précise, bizarrement impartiale.

— Je vais vous faire cadeau du dernier tuyau dans sa primeur. Avec les premiers blindés, vous aurez des pionniers et de l’infanterie portée, tout de suite, et mordante. Et ces lascars-là ne viendront pas par la route. Ils feront le tour. Ils viendront toquer à votre coffre-fort bien poliment, par la porte, mais avec un ou deux pétards de mine, et vous pourrez vous souhaiter le bonsoir.

Il leva les yeux de nouveau vers le plafond, et tâta la paroi du doigt replié avec un petit sifflotement.

— On doit poser des mines autour du bloc. Et puis, que voulez-vous que j’y fasse ? fit Grange en haussant les épaules.

— Vous êtes réserviste ?

Grange fit signe que oui.

— Je ne vois qu’une chose, mon cher camarade…

Il posa la main légèrement sur l’épaule de Grange, et le fixa d’un regard qui ne plaisantait plus.

— Un bon conseil pour votre bonne bouteille.

Je m’arrangerais pour changer d’air. Cette machinette qu’on vous a louée en forêt, savez-vous comment j’appelle ça ? Sans vouloir vous vexer, j’appelle ça un piège à cons. Vous serez fait là-dedans comme un rat.

Il y eut un moment de silence.

— …Ce que j’en dis, vous savez… Il fit un petit sourire en coin, presque courtois …En somme, vous êtes là bien au frais. Vous pouvez toujours prier le Seigneur qu’ils ne viennent pas.

On entendit klaxonner bruyamment sur la laie ; ils remontèrent. La voiture de dépannage était là ; les cavaliers prirent congé.

— Je brûlerai du soufre dans le bloc, pensa Grange, malcontent et furieux. Heureusement personne n’était là. Il se sentait moins inquiet que floué : il était comme un homme qui vient de prêter tout son argent à un escroc.





7


L’AUTOMNE s’attarda sur les hauteurs des Falizes beaucoup plus longtemps que Grange ne s’y fût attendu ; après des journées de pluie qui détrempaient le sous-bois et collaient sous les semelles des raquettes de feuilles pourries, tout à coup un vent d’Est sec et clair nettoyait le ciel et durcissait les chemins, en faisant crisser les feuilles des petits chênes qui pendaient encore partout aux branches ; c’était comme un été de la Saint-Martin vif et coupant, déjà tout ourlé de gel, qui se fût aventuré au cœur même de décembre. Quand Grange descendait son escalier au petit matin, pour fumer sur la laie, après le café, sa première cigarette, il y avait une perle de gelée blanche à chaque brin d’herbe, mais déjà les pointes des branchettes laissaient couler sur le sable des bas-côtés leurs gouttes lourdes – au-dessus de la forêt, que ses chênes faisaient paraître encore feuillue, un ciel d’un bleu froid, d’un éclat de vitre, durcissait sous le vent fraîchi. Il aimait cette gelée qui raffermissait les routes, et portait parfois jusqu’à la maison forte le grincement de la petite scierie des Falizes et le craquement étoffé des arbres qui s’abattaient sous la hache : sur le chemin, où les brodequins cloutés arrachaient à la pierraille des étincelles, la matinée sentait le bois frais et la pierre à fusil – pendant quelques minutes, avec l’air acide de l’aube, malgré lui il respirait cette allégresse un peu ivre propre aux matins de guerre qui monte de la fatigue ôtée de neuf des épaules, du froid tonique de la belle étoile, de la liberté des chemins rouverts. Tous les signes de l’hiver approchant lui plaisaient ; il aimait ce temps protégé où il abordait des longs sommeils et des journées courtes : c’était un temps volé qui dormait mal, mais meilleur à prendre que tout autre, pareil à ces vacances magiques qu’ouvre aux collégiens un incendie ou une épidémie.

Avant d’arriver aux Falizes, maintenant, il quittait la route à l’entrée de la clairière et prenait un chemin de terre qui se glissait entre la lisière des taillis et les clôtures d’épines des jardinets : rien ne lui plaisait autant, quand il était libre dès le lever, que d’éveiller Mona de bonne heure et d’entrer chez elle avec l’odeur du matin mouillé. Quand il arrivait très tôt, un étang de brouillard traînait encore sur les prairies, d’où sortaient seulement les maisons, la crête des haies et les touffes des pommiers ronds. Des cheminées glissait déjà un filet de fumée ; quelquefois une femme, qui suivait à gué dans le brouillard une allée invisible, étendait, dès la première heure, sa lessive à sécher entre les carrés de légumes. Une idée de bonheur avait toujours été liée pour Grange aux sentiers qui vont entre les jardins, et la guerre la rendait plus vive : ce chemin lavé par la nuit, gorgé de plantes fraîches et d’abondance comestible, c’était pour lui maintenant le chemin de Mona ; il abordait à la lisière des bois comme au rivage d’une île heureuse. La porte de Mona n’était jamais fermée – non pour que son ami pût entrer le matin sans la réveiller, mais parce qu’elle était par la race de ces nomades du désert que le déclic d’une serrure angoisse : où qu’elle fût, elle plantait toujours sa tente en plein vent. Quand Grange entrait, dans le carré de lumière grise que faisait la porte ouverte, il apercevait d’abord sur une table de cuivre le contenu de ses poches qu’elle avait vidées en vrac avant de se coucher, et où il y avait des clés, des bonbons à la menthe tout incrustés de miettes de pain, une bille d’agate, un petit flacon de parfum, un bout de crayon mordillé et sept ou huit pièces d’un franc. Le reste de la chambre était très obscur. Grange n’ouvrait pas les volets tout de suite ; il s’asseyait sans bruit près du lit qui sortait un peu de l’ombre, vaste et ténébreux, éclairé d’en bas par les braises de la cheminée et le reflet gras des chenets de cuivre. Quand Mona s’éveillait, avec cette manière instantanée qu’elle avait de passer de la lumière à l’ombre (elle s’endormait au milieu d’une phrase, comme les très jeunes enfants) cinglé, fouetté, mordu, étrillé, il se sentait comme sous la douche d’une cascade d’avril, il était dépossédé de lui pour la journée ; mais cette minute où il la regardait encore dormir était plus grave : assis à côté d’elle, il avait l’impression de la protéger. Le froid se glissait dans la pièce malgré le feu mourant ; à travers les volets mal joints suintait une aube grise ; un instant, il se sentait porté au creux d’un monde éteint, dévasté par de mauvaises étoiles, tout entier couvé par une pensée noire : il promenait les y