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À «Combat». Éditoriaux et articles (1944-1947)

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Catégories:
Année:
2014
Editeur::
Editions Gallimard
Langue:
french
ISBN 10:
2072490235
ISBN 13:
9782072490231
Fichier:
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1

Conférences et discours

Year:
2017
Language:
french
File:
EPUB, 1.37 MB
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2

One Hundred Years of Solitude

Year:
2014
Language:
english
File:
MOBI , 1.25 MB
4.5 / 5.0
Albert Camus





À Combat





Éditoriaux et articles, 1944-1947





Édition établie, présentée et annotée

par Jacqueline Lévi-Valensi





Gallimard





À Pierre

Et à Mina





Je tiens à exprimer mes plus vifs remerciements

à Catherine Camus, pour sa confiance et pour son aide,

à Robert Gallimard, sans qui cette édition n’aurait pas vu le jour,

à Roger Grenier, qui m’a généreusement fait bénéficier de ses souvenirs et de ses documents,

à Agnès Spiquel, pour sa disponibilité,

à Pierre Lévi-Valensi, dont les connaissances historiques et la patience m’ont été très précieuses.





Avertissement




Cette édition est établie à partir des textes publiés dans Combat. Pour ceux d’entre eux que Camus a repris en volume dans Actuelles et Actuelles III, seules les variantes significatives (ou les coquilles…) ont été indiquées ; d’une manière générale, Camus a supprimé les intertitres, diminué le nombre de paragraphes, corrigé la ponctuation ; ces changements strictement typographiques n’ont pas été relevés.



Œuvres de Camus citées en référence :



Essais, articles autres que ceux de Combat, Actuelles et Actuelles III : Albert Camus, Essais, Bibliothèque de la Pléiade. Introduction par R. Quilliot, textes établis et annotés par R. Quilliot et L. Faucon, Gallimard, 1965, désigné par Essais.

La Peste, Édition Folio, Gallimard, 1987.

Articles d’Alger-Républicain et du Soir-Républicain : Fragments d’un combat, 1938-1940, Alger-Républicain, Cahiers Albert Camus 3. Édition établie, présentée et annotée par Jacqueline Lévi-Valensi et André Abbou, 2 vol., Gallimard, 1978.

Carnets, mai 1935-février 1942, Gallimard, 1962, désigné par Carnets I.

Carnets, janvier 1942-mars 1951, Gallimard, 1964, désigné par Carnets II.

Camus éditorialiste à « L’Express ». Introduction, commentaires et notes de Paul-F. Smets, Cahiers Albert Camus 6, Gallimard, 1987.

Journaux de voyage, texte établi, présenté et annoté par Roger Quilliot, Gallimard, 1978.



Correspondances :



Albert Camus-Jean Grenier, Correspondance, 1932-1; 960. Avertissement et notes par Marguerite Dobrenn, Gallimard, 1981.

Correspondance 1939-1947 Albert Camus-Pascal Pia, présentée et annotée par Yves-Marc Ajchenbaum, Fayard/Gallimard, 2000.





Avant-propos




Le rôle éminent que Camus a tenu à Combat, en tant que rédacteur en chef et éditorialiste, entre août 1944 et juin 1947, est bien connu. Mais il est difficile de déterminer avec certitude les articles dont il est l’auteur. Il n’y a évidemment aucun doute pour ceux qu’il a repris lui-même dans Actuelles, Chroniques 1944-1948, publiés chez Gallimard en 1950, ni pour ceux qui, dans le journal, portent sa signature ; c’est le cas des éditoriaux parus entre le 13 décembre 1944 et le 9 février 1945 et de presque tous les textes qui ne sont pas des éditoriaux — comme les réflexions sur le journalisme ou le reportage sur l’Algérie, repris dans Actuelles III, Chroniques algériennes, en 1958. Il n’y a pas non plus d’hésitation en ce qui concerne les articles dont il existe, dans les archives du Fonds Camus, un état dactylographié ; on voit mal pourquoi Camus aurait conservé des dactylographies d’articles qui n’étaient pas les siens ; d’autant qu’elles correspondent souvent à un article signé ; elles ont été faites d’après le journal, ainsi que le prouve celle du 8 octobre 1944, qui reproduit une phrase telle qu’elle a été publiée, avec une ligne sautée ; il est très probable que cet état a été établi au moment où Camus a envisagé la publication en volume de ses articles ; malheureusement, les dactylographies archivées s’arrêtent le 11 janvier 1945.

Tous ces textes qui ne posent pas de véritable problème sont donc signalés comme certains. Pour les autres, il ne peut évidemment s’agir que d’une attribution, dont le degré de probabilité est indiqué. Quelques-uns peuvent être identifiés sans trop de risque d’erreur par des témoignages objectifs : une allusion dans une lettre de Camus lui-même, de Francine Camus, ou de quelque autre correspondant, un souvenir précis d’un des collaborateurs de Combat. La confrontation avec les recueils publiés par certains d’entre eux, tel Fausses Sorties1 d’Albert Ollivier, a permis d’éviter des confusions. Restent — et ils sont assez nombreux — les articles pour lesquels seuls des recoupements, et une critique interne particulièrement scrupuleuse, tant de la forme que du fond, autorisent une attribution qui ne peut être qu’hypothétique ; elle est d’autant plus délicate à établir qu’il y a un « ton » commun à l’équipe du journal, impulsé par Camus et Pia, relecteurs attentifs, en particulier des éditoriaux. Entre prudence et désir d’exhaustivité, j’espère avoir observé un légitime équilibre.

Cette édition n’est pas toujours en accord avec celle, partielle, donnée par Roger Quilliot dans le volume des Essais2, qui propose un choix d’articles de Combat en « Textes complémentaires » à Actuelles, ainsi qu’une liste ; mais cette liste n’est pas entièrement fiable, et certains textes sont accompagnés d’une signature qui ne figurait pas au bas de l’article. Cette édition se démarque bien davantage encore de celle de Norman Stolde, Le « Combat » d’Albert Camus, dont les inexactitudes ont été depuis longtemps relevées3.

Il m’a semblé souhaitable de présenter ces articles dans l’ordre chronologique de leur parution. Cela permet de mieux les situer en fonction de l’actualité dont ils rendent compte, et qui est si fertile pendant cette période 1944-1947, de suivre, parfois au quotidien, la variété des sujets qu’ils abordent, et de prendre ainsi la mesure de la remarquable ouverture d’esprit dont Camus fait preuve. Cependant, il m’a paru nécessaire de proposer également un regroupement thématique de ces articles, afin que leur diversité n’occulte pas leur cohérence ni l’« obstination », pour reprendre un mot que Camus emploie souvent, de ses convictions éthiques et politiques ; ce regroupement, que l’on trouvera à la fin de l’introduction, facilitera une éventuelle lecture en continu des articles portant sur un même thème. Les rubriques retenues n’ont pas d’autre ambition, et ne cherchent pas à systématiser la pensée de Camus. Un tel regroupement a d’ailleurs ses limites : par exemple, l’éditorial du 15 novembre 1944 qui porte sur les fausses informations en provenance d’Allemagne traite à la fois de la presse, de la guerre, et de la situation en Allemagne ; et si la distinction entre ce qui relève de la politique intérieure et ce qui a trait aux affaires internationales se justifie, Camus lui-même note le 25 mai 1945 : « Il n’est pas un seul de nos problèmes […] qui n’ait sa répercussion sur le plan mondial, et sur lequel la politique internationale n’influe à son tour. » En fait, à l’ensemble de sa contribution à Combat pourrait convenir le titre de la plus longue partie d’Actuelles : « Morale et politique ».

Suscités par l’actualité, ces éditoriaux et ces articles sont, par définition, des textes « de circonstance ». Les événements qu’ils commentent, les personnages qu’ils mettent en scène, et qui étaient les acteurs de l’histoire en train de se faire, étaient connus de leurs lecteurs ; le journaliste savait qu’il pouvait procéder simplement par allusion à ce qui nourrissait l’expérience collective de ses contemporains immédiats. Le lecteur d’aujourd’hui ne partage plus cette connaissance. Il était indispensable, pour lui permettre d’apprécier pleinement ces textes, de les accompagner de notes, parfois nombreuses, qui ne sont en rien des commentaires, mais cherchent seulement à garder aux articles toute leur clarté.



Plus de cinquante ans après leur publication, et bien qu’ils soient intimement liés aux événements historiques de leur temps, dont ils reflètent parfaitement les espoirs et les désillusions, ces articles n’ont rien perdu de leur force ni de leur valeur ; ils nous parlent encore, et ont encore beaucoup à nous dire sur la liberté, la justice, la vérité, la démocratie ; ils semblent parfois avoir été écrits pour nous, pour notre époque, en nous incitant à la lucidité et à la vigilance ; ils témoignent de l’importance et de l’intérêt de l’œuvre de Camus journaliste à Combat, et de son étonnante résonance dans la conscience contemporaine.





* * *



1. Albert Ollivier, Fausses Sorties, La Jeune Parque, 1946.



2. Albert Camus, Essais, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1965. Introduction de R. Quilliot, textes établis et annotés par R. Quilliot et L. Faucon.



3. Le « Combat » d’Albert Camus, textes établis, annotés et présentés par Norman Stokle, Les Presses de l’Université Laval, Québec, 1970. Outre des annotations parfois inexactes, N. Stokle a été très généreux dans ses attributions, et peu attentif dans la reproduction des textes — au point que cette édition n’a pas été autorisée.





Un journal dans l’histoire





Du mouvement « Combat »


au journal Combat





Lorsque le lundi 21 août 1944, dans Paris qui se libère, Combat paraît au grand jour, en édition spéciale vendue à la criée, il porte le numéro 59. Il a déjà un riche passé : né du mouvement de résistance créé par Henri Frenay en 19411, il a connu pendant quatre ans une existence clandestine dont on imagine aisément qu’elle ne fut ni facile ni dénuée de danger. Le journal dont Albert Camus devient rédacteur en chef s’inscrit dans la continuité de cette expérience majeure, et de l’exigence morale qui l’avait fondée.

On sait que Camus a toujours été d’une extrême discrétion sur son activité dans la Résistance, estimant, comme il l’a dit à plusieurs reprises, que ceux qui avaient pris le plus de risques avaient payé ce courage de leur vie, et qu’eux seuls auraient gagné le « droit de parler2 ». L’un des rares témoignages directs sur son engagement est un bref résumé qu’en septembre 1944 il fait dans une lettre à sa femme, encore en Algérie :



Après avoir essayé de passer en Espagne et y avoir renoncé puisqu’il fallait faire plusieurs mois de camp ou de prison et que je ne pouvais le faire dans mon état, je suis entré dans les mouvements de résistance. J’ai beaucoup réfléchi et je l’ai fait en toute clairvoyance parce que c’était mon devoir. J’ai travaillé en Haute-Loire et puis tout de suite après à Paris avec Pia, au mouvement Combat3.



Quelques allusions dans les lettres de Francine Camus à sa mère font état de « missions d’inspection et de liaison », et de son rôle d’« inspecteur pour Paris » du Mouvement de Libération nationale4. Il n’est pas possible de préciser davantage. Mais on ne saurait aborder sa participation au journal Combat sans rappeler brièvement l’histoire du mouvement avec lequel il est entré en contact en 19435. D’autant que sa vision personnelle de cette histoire peut se lire à travers des notes manuscrites et restées inédites6 vraisemblablement écrites au lendemain de la Libération ou dans l’immédiat après-guerre, en 1944 ou 1945 ; dans leur laconisme, elles donnent des repères essentiels, et permettent de restituer la réalité des circonstances qui ont présidé à la naissance du journal dans la clandestinité et à son organisation, jusqu’à sa libre publication. Sans suivre exactement l’ordre de ces notes — sur lequel Camus lui-même a hésité —, il m’a paru légitime d’y trouver le point de départ de cette introduction, qui ne prétend pas rivaliser avec les études historiques sur cette période tourmentée7, mais tente seulement de rendre plus proches ce que fut l’aventure de Combat, entre 1941 et 1947, et la place qu’y a tenue Albert Camus.



Les notes conservées par Camus proposent sans doute un canevas pour une conférence, comme le laisse supposer le dernier paragraphe qui s’adresse ouvertement à un public.

Sont tout d’abord rappelés certains événements de l’époque clandestine, avec le nom des principaux artisans de cette aventure, puis les derniers moments de la clandestinité :

Frenay. De Menthon

1) Combat

B. Albrecht

En 41 [sic]. Frenay recherché peut signer de son nom

André Bollier



1) Organisation technique de Combat en journal imprimé

2) Les 2 imprimeries et les trois centres

3) 350 000 de tirage

4) La société anonyme

La voiture

Le nouvelliste

5) Les 2 évasions

6) L’attaque de l’imprimerie clandestine. René Leynaud



2) Atmosphère du travail

Les petits rendez-vous

Les transports

La distribution

Lehmann. Jacqueline



3) Organisation du Combat de la Libération

a) Le cas des événements d’Algérie

e) b) Technique de l’organisation. Le journal 0

b) c) Arrestation de Jacqueline et publication de bulletins d’information

d) L’insurrection



La mention « Frenay. De Menthon » renvoie aux origines du journal. Le capitaine Henri Frenay, anti-allemand plutôt qu’antifasciste, fait partie de l’armée d’armistice ; dès août 1940, il envisage la création d’une « armée secrète », et il démissionne au début de 1941. Lui et Bertie Albrecht sont amis de longue date. Ils se sont retrouvés à Vichy, puis à Lyon ; bientôt rejoints par Jacqueline Bernard et son frère Jean-Guy Bernard, ils créent l’un des premiers mouvements de résistance : le « Mouvement de Libération nationale », qui se manifeste par un « Bulletin d’informations » ; dactylographié en quelques exemplaires, ce Bulletin est remis en mains sûres, qui les ronéotent et les diffusent. En avril 1941, il fusionne avec un petit journal émanant de l’une des filiales du Mouvement dans le Nord, Les Petites Ailes du Nord et du Pas-de-Calais ; la publication commune s’intitule d’abord Les Petites Ailes de France, et bientôt, en juillet 1941, Vérités. C’est dès lors un véritable journal, imprimé, qui atteint rapidement un tirage de 6 000 exemplaires8. La rencontre entre Frenay et François de Menthon, qui a, lui aussi, avec Pierre-Henri Teitgen, René Capitant, Alfred et Paul Coste-Floret, fondé un journal clandestin, Liberté, et un mouvement de résistance du même nom, est un moment important dans l’histoire de la Résistance et des publications clandestines : en novembre 1941, le « Mouvement de Libération nationale » et « Liberté » s’unissent pour devenir le « Mouvement de Libération française » ; en décembre, sort le premier numéro de leur journal commun, sous le titre Combat, qui désormais désignera également leur organisation. Son comité directeur comprend alors sept membres : Henri Frenay, Maurice Bertin-Chevance, Claude Bourdet, François de Menthon, Pierre-Henri Teitgen, Georges Bidault, et Rémy Roure. « En règle générale, écrit Alain Guérin9, la feuille clandestine engendre le Mouvement ; notable originalité, le Mouvement, ici, préexiste à la feuille. » Sur le choix de cette dénomination, le témoignage de Jacqueline Bernard est précieux :



Le titre nous fut inspiré par le Mein Kampf de Hitler. On a d’abord pensé à Notre Combat, cela faisait bizarre, on a opté pour Combat10.



Ainsi, Combat est né de l’union de Vérités et de Liberté : on peut y voir un beau symbole du sens et de la valeur que Camus continuera à assigner au journal…

Les notes manuscrites de Camus rappellent les noms de Bertie Albrecht et d’André Bollier, puis celui de René Leynaud. Tous les trois paieront leur engagement de leur vie. En même temps qu’elle était à l’origine du mouvement et du journal, Bertie Albrecht fut la fondatrice — avec Jacqueline Bernard — du premier Service social de la Résistance. Arrêtée une première fois, internée à Vals, elle fit la grève de la faim pour réclamer d’être jugée11 ; évadée, grâce à André Bollier12, reprise par la Gestapo, elle fut fusillée le 6 juin 194313. Combat se fera l’écho, le 22 octobre 1944, de l’hommage qui lui sera rendu, en particulier par Henri Frenay. André Bollier — qui a l’humour de se choisir des pseudonymes liés à la pâte à papier : Carton, Vélin, Alfa — joue un rôle essentiel dans la réalisation matérielle du journal. Il trouve les outils nécessaires à l’impression du journal, et organise son transport. Arrêté, torturé, il réussira à s’évader par deux fois ; sans doute est-ce à lui — ou à lui et à Bertie Albrecht — que se réfèrent les « deux évasions » mentionnées par Camus. C’est au cours de l’attaque de la Milice contre l’imprimerie clandestine de Combat, à Lyon, le 17 juin 1944, alors même qu’il prépare le numéro 58 de Combat, qu’il est tué ; il avait vingt-quatre ans14. Quant à René Leynaud, auquel Camus consacrera son éditorial du 27 octobre 1944, il fut arrêté en mai 1944, et fusillé le 13 juin ; on sait quelle fut l’action héroïque de ce chef de la résistance lyonnaise, et l’amitié profonde et admirative que Camus vouait à l’homme, au journaliste et au poète15.





Combat clandestin





Dès son premier numéro, Combat porte en manchette la phrase de Georges Clemenceau qu’il répétera tout au long de sa parution clandestine :

« Dans la guerre comme dans la paix, le dernier mot est à ceux qui ne se rendent jamais. »

Sobrement intitulée « Appel », la présentation du journal due à Henri Frenay est à la fois un fairepart de naissance et une définition de ses objectifs et de sa spécificité ; l’accent est mis sur la qualité des « informations précises puisées aux meilleures sources », sur l’étendue de l’aire de diffusion « de Brest à Nice et de Dunkerque à Bayonne », sur la volonté de lutter « contre l’anesthésie du peuple français », de dépasser les « tendances » et les « milieux » particuliers sous l’égide d’une large « union », d’être « accessible à tous » et de faire en sorte qu’« à la défaite des armes succède la victoire de l’esprit ». Sans doute, comme le remarque justement Yves-Marc Ajchenbaum, ce texte — qui ne parle pas de Pétain — emploie-t-il « un vocabulaire, des images qui, formellement, ne rompent pas avec la propagande vichyssoise16 » : il se réfère à « Jeanne la Pucelle » et veut organiser « la croisade de la Vérité contre le Mensonge, du Bien contre le Mal, du Christianisme contre le Paganisme, de la Liberté contre l’Esclavage ».

Mais en même temps, très directement, il s’agit d’un appel à la lutte armée :



Le journal Combat appelle les Français à la lutte. Il les convie à s’unir pour vaincre l’esprit de soumission et préparer l’appel aux armes.



Et Combat s’affirme sûr de son impact :



Le chiffre de notre tirage nous classe d’ores et déjà au premier rang de la presse française. Notre longévité est assurée.



Dès le numéro 2, une rubrique « Doctrine » affiche la volonté d’être un « journal d’information et de réflexion », qui diffuse les nouvelles de France ou de l’étranger, dénonce les collaborateurs, ou explique, par exemple, les raisons de la pénurie de matières premières. Il fait une large place à la politique coloniale de Vichy.

Combat à ses débuts n’est pas hostile à Pétain, et s’attaque plutôt à son entourage ; Frenay, dans un Manifeste de novembre 1940, s’était dit « passionnément attaché » à l’œuvre du maréchal Pétain, et souscrivait aux réformes entreprises17. Ce n’est qu’en mai 1942 que le journal prend ses distances à l’égard du chef de l’État français, par une lettre accusatrice — répétée dans un autre numéro — qui lui demande de partir :



La France entière contre Laval est désormais contre vous. Vous l’avez voulu.



Dans le numéro suivant, Combat reproduit une déclaration du général de Gaulle :



L’enjeu est clair : c’est l’indépendance ou l’esclavage. […] La France et le monde luttent et souffrent pour la liberté, la justice et le droit des gens à disposer d’eux-mêmes.



En août 1942 (n° 33), est publié un communiqué en commun avec « Libération », qui désigne à la fois un mouvement de résistance et une publication clandestine ; les deux organismes



affirment qu’ils mènent une action convergente, qu’ils poursuivent les mêmes buts, sont animés par le même idéal et reconnaissent le général de Gaulle comme chef et symbole de la Résistance française.



Il faut souligner cette reconnaissance, qui peut sembler tardive par rapport à d’autres mouvements de résistance, mais qui s’affirmera numéro après numéro ; il faut aussi noter la volonté de rassemblement qui, malgré des désaccords internes, se manifeste clairement : elle sera encore à l’œuvre dans les premiers temps de la Libération, mais son échec rendra plus amères les déceptions et les dissensions de l’après-guerre.

Dès l’automne 1942, la croix de Lorraine apparaît dans le sigle du journal, imbriquée dans le C de son titre. On peut relever, dans le n° 36 de novembre 1942, une phrase reprise de la Déclaration montagnarde du 24 juin 1793 — dont l’éditorial de Camus du 23 août 1944 semblera se faire l’écho18 :



Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est pour le peuple le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.



En décembre (n° 38), le journal affiche des slogans appelant à l’unité et dessinant un avenir politique :



« Un seul chef, un seul symbole : de Gaulle

Un seul idéal : Liberté dans l’honneur

Un seul régime : République socialiste et démocratie en actes. »



Ce programme marque un tournant dans les objectifs du journal, qui incluent désormais une visée politique pour les lendemains de la Libération. C’est ainsi qu’en février 1943, Combat publie un « Manifeste pour la Nation française » :



Ce que nous voulons, c’est la IVe République

une République moderne, forte, vivante

Et nous voulons faire la Révolution

La Révolution que nous portons en nous sera Socialiste

Une Révolution de l’Esprit



Lorsque les mouvements « Combat », « Franc-Tireur » et « Libération » fusionnent en « Mouvements unis de la Résistance » (M.U.R.) en janvier 1943, Combat inscrit sous son titre « Organe des Mouvements unis de Résistance » tout en rappelant régulièrement les deux autres membres de cette union. En février 1944 (n° 54), le journal publie un appel : les M.U.R., « Résistance » et « Défense de la France » se constituent en « Comité d’Initiative du Mouvement de la Libération nationale », et demandent aux autres mouvements de Résistance de « se joindre à eux, et de créer immédiatement des Comités locaux analogues sur le plan local ». L’appel est entendu : le numéro suivant, en mars 1944, porte en sous-titre « Organe du Mouvement de la Libération nationale », et publie un communiqué :



Le M.L.N., mouvement unifié, possède six journaux principaux qui expriment ses diverses tendances : Combat, Défense de la France, Franc-Tireur, Libération, Lorraine, Résistance. […] Il appelle tous les patriotes français à soutenir son effort pour libérer la France, assurer son indépendance nationale et instaurer une république nouvelle.



Combat reflète ainsi la vie même des mouvements de Résistance, et les difficultés de leur organisation.

Depuis décembre 1942, le journal répète, à côté de la phrase de Clemenceau, une formule très unitaire :

« Un seul chef : DE GAULLE. Un seul combat : pour NOS LIBERTÉS. »

Pourtant, il est incontestable que le pluralisme politique règne parmi les fondateurs des « M.U.R. » et, à plus forte raison, du M.L.N. Il est certain qu’Henri Frenay, ou Claude Bourdet, hostiles au régime des partis, n’ont pas tout à fait les mêmes espérances que le groupe réuni autour de François de Menthon, qui envisage la « création d’une formation politique d’inspiration chrétienne19 ». Soucieux de l’indépendance de la Résistance intérieure, « Combat » s’oppose à Jean Moulin et au Conseil national de la Résistance, où se retrouvent, à son goût, trop de politiciens de la IIIe République. Dès ce moment, Combat affirme un rejet des partis d’avant-guerre et du retour de leurs chefs, qui restera une de ses positions les plus constantes après la Libération — position qui rejoint la méfiance et le mépris que Camus ressent à l’égard des politiciens qui « ont trahi20 » depuis la dégradation du Front populaire.





Combat à Alger





La mention des « événements d’Algérie » ne renvoie pas seulement à l’histoire ; elle rappelle que, parallèlement au mouvement de Résistance et au journal clandestin de la Métropole, « Combat » a existé, sous cette double forme, en Algérie21.

Dès 1941, sous l’impulsion du professeur René Capitant, le mouvement « Combat » étend son action en Algérie, en particulier à Alger, où les autorités institutionnelles se sont empressées de se soumettre au régime et aux lois de Vichy. Jusqu’au débarquement allié en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, il est en liaison étroite avec l’organisation métropolitaine, et parvient à garder le contact même après cette date. « Combat », comme en France occupée, publie un journal qui porte le même titre : c’est une édition tirée à la ronéo22. Après le débarquement, dans la confusion politique régnant à Alger, Combat reste dans l’illégalité, et n’est autorisé à paraître au grand jour que le 27 février 1943 (n° 49). Il est alors diffusé également au Maroc. D’abord bimensuel, puis hebdomadaire, sa manchette le définit comme l’« Organe du Mouvement de Libération française », et s’accompagne de citations souvent empruntées au général de Gaulle — telle : « Un seul combat pour une seule patrie », qui a peut-être inspiré la formule que répète Combat clandestin en Métropole23. La croix de Lorraine apparaît en première page, non pas imbriquée dans le C du titre comme dans le journal publié en France, mais en tête de l’éditorial. Le Combat d’Alger ne pouvait, à l’évidence, se confondre avec celui de la Métropole occupée, mais il en est proche. Autant qu’il le peut, Combat clandestin se fait l’écho, en France, des événements d’Alger. Le 1er août 1943 (n° 46) est relaté l’accueil fait à Alger par le groupe « Combat » au général de Gaulle, qui lui a réservé une de ses premières visites. L’article s’achève ainsi :



L’action de « Combat » en Afrique du Nord a trouvé son couronnement dans la Libération. Bientôt, nous aussi, nous verrons la Victoire récompenser nos peines et nos sacrifices. Et comme René Capitant qui, quelques jours à peine avant le débarquement allié, était venu nous parler de sa lutte et de ses espoirs, nous accueillerons le CHEF qui n’a jamais capitulé.



Le 15 octobre 1943 (n° 49), Combat clandestin reproduit une photo de Giraud et de Gaulle à Alger, et en fac-similé une lettre autographe du général de Gaulle, datée d’« Alger, le 30 août 1943 » :



Mes Camarades

Ce que vous faites, ce que vous souffrez dans la Résistance, c’est-à-dire dans le Combat, l’honneur et la grandeur de la France en dépendent. La fin approche !

Voici venir la récompense. Bientôt, tous ensemble, nous pourrons pleurer de joie !



En décembre 1943 (n° 52), Combat clandestin publie en France une lettre de René Capitant, président du Mouvement de Libération française, qui explique « ce qu’est devenu le mouvement “Combat” en Algérie libre » et affirme :



rien ne nous est plus utile, plus nécessaire que d’être en liaison avec vous, camarades de France, de recevoir vos journaux clandestins et d’avoir la visite de ceux d’entre vous qui passent parmi nous. […] Chers camarades, chers combattants de France, notre tâche est légère comparée à la vôtre. Mais elle se soude étroitement à elle.



Cependant, des différences notables se font jour entre Paris et Alger. René Capitant précise :



« Combat » n’est pas un parti politique. Il reste et entend bien rester un mouvement. Mais sa tâche, par la force des choses, revêt un aspect politique de plus en plus accentué ;



et il justifie le regroupement, autour de « Combat », dans la « Fédération de la France combattante » en Afrique du Nord, de « représentants des anciennes tendances politiques : parti communiste, parti socialiste, parti radical […] » — ce qui, vraisemblablement, ne devait pas satisfaire tous les membres du mouvement métropolitain : dans ce même numéro, un article intitulé « Pas de retour aux combines », et signé « Marcus » — pseudonyme de Claude Bourdet —, donnait des prédictions d’une tonalité bien différente :



La vie de la République de demain comptera, en dehors du parti communiste, qui a gagné dans l’action ses lettres de cité, deux ou trois grands partis. Et ce seront de nouveaux partis, avec de nouvelles méthodes, et des hommes nouveaux.



Ainsi, sous le même titre, Combat connaît deux vies parallèles, dont il n’est pas nécessaire de souligner tout ce qui les sépare. Mais on imagine mal que Camus ne se soit pas intéressé à ce qu’à Paris on pouvait connaître du Combat d’Alger… Il est certain qu’il a eu connaissance des numéros de l’automne 1943, puisqu’il avait alors rejoint le mouvement.





Camus et Combat clandestin





Si les notes de Camus ne permettent pas de reconstituer l’« organisation technique » du journal, ni l’« atmosphère du travail24 », il est évident qu’elles sont au plus près de la réalité. La mention du fait que « recherché, Henri Frenay signe de son nom » renvoie au véritable défi que Frenay lance à la Gestapo qui le traque : en avril 1943 (n° 43)25 il signe, pour la première fois, un article de Combat clandestin : « Le peuple a choisi », où il affirme que seul de Gaulle — contre Giraud — peut « défendre les intérêts français et représenter les aspirations nationales ». À travers « les deux imprimeries et les trois centres », qui désignent sans doute les imprimeries clandestines de Crémieu, près de Lyon, et celle de la rue Viala, en pleine ville, peuvent se deviner les difficultés matérielles que doit surmonter l’équipe du journal.

La mention « Le nouvelliste » — titre d’un journal collaborateur publié à Lyon — renvoie probablement à un fait relaté dans Combat clandestin de février 1944 (n° 54), sous le titre « Un journal français dans les kiosques de Lyon » :



Le 31 décembre, à Lyon, cinq minutes après la distribution du Nouvelliste une camionnette Hachette passait dans les kiosques, reprenait le numéro qui venait d’être livré, sous prétexte qu’il était censuré, et distribuait d’autres exemplaires qui furent immédiatement mis en vente.

En réalité, sous le titre du Nouvelliste, les lecteurs lyonnais surpris et ravis trouvèrent le texte d’un journal de la Résistance.

On s’arracha les exemplaires. La police alertée trop tard vint vers 9 heures rechercher les exemplaires délictueux : ils faisaient déjà le tour de la ville.



L’allusion à cet épisode permet de supposer avec quelque vraisemblance que Camus est l’auteur du petit entrefilet le relatant.

Il est évidemment difficile de préciser ce qu’évoquent « la voiture », « les transports », « les petits rendez-vous », « la distribution ». Mais on peut aisément l’imaginer. Et l’intérêt de ces notes lapidaires est double ; d’une part, elles redisent que la fabrication et la diffusion d’un journal clandestin en temps d’occupation ne relèvent pas que du métier de journaliste ; d’autre part, elles nous indiquent que Camus n’ignore rien de cette vie difficile. À partir de quand exactement a-t-il pensé à la partager ? Lorsqu’il se soigne au Panelier, et se lie d’amitié avec Pierre et Marianne Fayol, résistants eux-mêmes ? Sans doute est-ce lors de ses fréquents voyages à Saint-Étienne pour faire insuffler son pneumothorax ou à Lyon, qui l’amènent à rencontrer longuement Pascal Pia, René Leynaud ou Francis Ponge — tous trois militants actifs, les premiers au sein du mouvement « Combat », et Ponge dans la Résistance communiste. Une fausse carte d’identité26, établie au nom d’« Albert Mathé », et datée du 20 mai 1943, prouve qu’à cette date il est déjà bien engagé dans l’action résistante. Il appartient certainement au mouvement lorsqu’une partie de l’équipe du journal, dont Jacqueline Bernard, quitte Lyon pour Paris, avec les membres dirigeants du M.U.R. puisque ses activités commencent en Haute-Loire. En juin, il séjourne à Paris, et s’y installe en automne. En novembre 1943, il devient lecteur chez Gallimard, qui, on le sait, a édité l’année précédente L’Étranger et Le Mythe de Sisyphe. Dès juillet 1943, la Première lettre à un ami allemand27 rend compte d’un état d’esprit de révolte, de colère, de combattant, même — ou plutôt surtout — si ce combattant déteste la guerre, la haine et la violence :



C’est beaucoup que de se battre en méprisant la guerre, d’accepter de tout perdre en gardant le goût du bonheur, de courir à la destruction avec l’idée d’une civilisation supérieure […]

Mais nous avions encore à vaincre ce soupçon où nous tenions l’héroïsme […]

Nous avons eu à vaincre notre goût de l’homme, l’image que nous nous faisions d’un destin pacifique, cette conviction profonde où nous étions qu’aucune victoire ne paie, alors que toute mutilation de l’homme est sans retour […].

Car nous serons vainqueurs, vous n’en doutez pas […] nous avons nos certitudes, nos raisons, notre justice : votre défaite est inévitable.

[…] Nous luttons pour cette nuance qui sépare le sacrifice de la mystique, l’énergie de la violence, la force de la cruauté, pour cette plus faible nuance encore qui sépare le faux du vrai, et l’homme que nous espérons des dieux lâches que vous révérez28.



N’est-ce pas là le langage d’un homme qui n’a pas choisi le combat de gaieté de cœur, qui sait que « l’histoire n’est pas tout29 », mais qui est déjà engagé dans une lutte active ?

Les trois autres Lettres, entre décembre 1943 et juillet 1944, rediront la nécessaire entrée dans l’histoire lorsque les circonstances l’exigent, mais affirmeront aussi la nécessité de préserver le sens et le goût du bonheur, l’amour de la vie, la « fidélité à l’homme » :



[…] vous avez fait ce qu’il fallait, nous sommes entrés dans l’Histoire […] Mais notre exploit difficile revenait à vous suivre dans la guerre sans oublier le bonheur. Et, à travers les clameurs et la violence, nous tentions de garder au cœur le souvenir d’une mer heureuse, d’une colline jamais oubliée, le sourire d’un cher visage30.



Les Lettres à un ami allemand éclairent admirablement le sens qu’il faut donner à l’engagement de Camus, et à sa participation à Combat clandestin.

Tous les témoignages s’accordent pour rappeler que c’est Pascal Pia qui, à l’automne 1943, introduit Camus, sous son pseudonyme de Bauchard, dans l’équipe du journal. En l’absence d’Henri Frenay, qui a rejoint Alger, c’est Claude Bourdet qui la dirige ; mais très pris lui-même par ses activités dans l’organisation de la Résistance, et en particulier au sein du Noyautage des Administrations publiques31, celui-ci va recruter Pascal Pia, par l’intermédiaire de Marcel Peck — bientôt arrêté — pour s’occuper du journal. Albert Camus et Pascal Pia sont restés liés au-delà de l’aventure d’Alger-Républicain32. Ils se sont revus souvent à Lyon. Et Pascal Pia a joué un rôle capital pour la publication de L’Étranger et du Mythe de Sisyphe — qui lui est dédié —, pour l’introduction de Camus auprès de Jean Paulhan et de Gaston Gallimard et, d’une manière générale, dans le milieu intellectuel parisien.

Lors de la rencontre avec l’équipe de Combat — André Bollier, Jacqueline Bernard —, Camus dit avoir fait un peu de journalisme et de mise en pages. En fait, on sait que son expérience de journaliste à Alger-Républicain a été importante et variée : entre octobre 1938 et août 1939, il a publié de nombreux articles, qui vont de la chronique littéraire au compte rendu de procès, ou d’informations et de prises de position sur la politique municipale à Alger au reportage sur la « Misère de la Kabylie » ; du 15 septembre 1939 au 7 janvier 1940, Camus a été le rédacteur en chef du Soir-Républicain, qui, dans sa brève existence, a d’abord doublé Alger-Républicain, puis l’a remplacé33. Il a pratiqué un journalisme engagé, ne se contentant jamais de la description des faits, mais proposant une réflexion aussi bien sur les errements de l’appareil judiciaire que sur le fonctionnement des institutions politiques, et s’efforçant de définir une véritable éthique du journalisme. Quant à la mise en pages, on sait qu’en 1940, il a été secrétaire de rédaction à Paris-Soir. Il est effectivement chargé de la mise en pages de Combat clandestin ; celle-ci doit être minutieusement préparée : rédigé à Paris, Combat est alors imprimé clandestinement à Lyon.

Mais là ne se limite certainement pas sa participation au journal clandestin. S’il est difficile de la déterminer avec précision, il est probable qu’il intervient aussi dans le transport et la diffusion du journal. Et dans la rédaction des articles ; l’un d’entre eux peut être identifié avec une quasi-certitude : en effet, dans « À guerre totale, résistance totale », en mars 1944 (n° 55), signé « Combat », des formules telles que « il suffit du moins que la vérité soit dite pour que le mensonge recule », ou « ce cœur tranquille que les meilleurs des nôtres emportent jusque dans les prisons », ou encore : « ce combat vous concerne. Dites-vous seulement que nous y apporterons tous ensemble cette grande force des opprimés qu’est la solidarité dans la souffrance » — qui évoque si nettement le thème et le ton de La Peste — laissent peu de doutes sur leur auteur. Mais il faut noter que cet appel à la résistance semble enchaîner directement avec un article paru en août 1943, « La résistance totale », dont le style semble exclure qu’il ait pu être écrit par Camus, et qui affirmait déjà :



L’heure de l’action totale de la Résistance totale a enfin sonné.



C’est dire que, dès la clandestinité, Combat est fait par une équipe solidaire, et qu’en dépit des difficultés, il y a une continuité dans sa conception et sa rédaction.

Si l’on s’accorde également pour attribuer à Camus l’article de mai 1944 (n° 57), « Pendant trois heures ils ont fusillé des Français », les autres sont plus hypothétiques. Un article en avril (n° 56), deux autres et un « encadré » en juillet (n° 58) sont très probablement de Camus. Les tourmentes que connaît le journal dans les derniers moments avant la Libération ont en effet considérablement réduit l’équipe34. Les arrestations sont nombreuses : en janvier, Jean-Guy Bernard, qui mourra à Auschwitz ; en mars, Claude Bourdet ; en juillet, Jacqueline Bernard, l’« infatigable secrétaire de rédaction de Combat », comme le dira le journal qui, le 30 mai 1945, pourra annoncer son retour de déportation, ainsi que celui de sa belle-sœur, Yvette Baumann.

En juin, le journal, désorganisé par la destruction de l’imprimerie de Lyon et la mort d’André Bollier, doit se contenter de « Bulletins d’information » ronéotypés35.

D’après le témoignage du Père Bruckberger, Camus, comme ses compagnons, connaît des moments sinon de désespoir, du moins de doute ; le dominicain rapporte en effet des paroles que Camus lui aurait dites, un soir de mars 1944 :



Nous ne savons plus pourquoi nous continuons la lutte. Avec toutes ces arrestations, les Alliés trouveront-ils des survivants de la Résistance quand ils se décideront enfin à débarquer ? C’est une course contre la montre. Nous ne continuons plus que pour l’honneur, sans rien voir, sans rien vouloir voir36.



Camus lui-même est menacé. Dans le résumé déjà cité, fait pour sa femme en septembre 1944, il disait :



Il y a six semaines, j’ai failli être arrêté et j’ai disparu de la vie publique37.



Ses notes manuscrites sur Combat clandestin s’achèvent par une conclusion rédigée :



Ici s’arrête l’histoire du journal proprement clandestin. Combat avait publié 56 numéros pendant ces 4 ans38.

Ma seule ambition est d’avoir pu vous faire imaginer un peu ce que représentait chacun de ces numéros. Il n’y a pas de doute qu’ils nous ont coûté d’abord les meilleurs d’entre nous. Car si nous sommes quelques-uns à avoir survécu à Bollier, c’est seulement que nous avons fait moins que Bollier et que lui a fait tout ce qu’il était convenable de faire à ce moment. Je sais que sur ce sujet la littérature devient facile. Et beaucoup cèdent quelquefois à la tentation de dire que nos camarades morts nous dictent notre devoir d’aujourd’hui et de toujours. Mais naturellement, nous savons bien que ce n’est pas vrai. Et que ces morts ne peuvent plus rien pour nous comme nous ne pouvons plus rien pour eux. C’est une perte sèche. Ce n’est pas maintenant qu’il convient de les aimer ostensiblement. C’était au temps où ils étaient vivants. Et notre plus grande amertume est peut-être de ne pas les avoir assez aimés alors, parce que la fatigue et l’angoisse de ces jours de lutte nous donnaient des distractions. Non, nous ne pouvons plus rien pour eux qui se sont battus. Du moins, nous sommes quelques-uns encore à garder au fond du cœur le souvenir de ces visages fraternels et à les confondre un peu avec le visage de notre pays. Nous leur donnons ainsi les seules choses que sans doute ils auraient admises, les seules choses qu’un individu puisse donner à ceux qui l’ont aidé à se faire une plus haute idée de l’homme en général et de son pays en particulier, les seules choses qui seront à la hauteur de cette dette inépuisable contractée envers eux et qui sont le silence et la mémoire.



Le 21 août 1944, pour le rédacteur en chef de Combat, l’heure ne sera cependant pas au recueillement dans « le silence et la mémoire », mais à la tâche urgente, ample et quotidienne qui sera la sienne pendant les mois qui vont suivre.





La sortie de l’ombre





Malgré les arrestations et les dangers de plus en plus pressants, « le journal 0 » se prépare, en prévision de sa sortie au grand jour. Le débarquement allié en Normandie, le 6 juin 1944, fait espérer en une libération et une victoire prochaines. Jacqueline Bernard a rappelé une réunion de juin 1944, qui s’est tenue rue Vaneau, dans l’appartement de Gide dont Camus avait loué une partie, où il fut décidé de la maquette du journal et de la manchette « De la Résistance à la Révolution », en présence d’Albert Ollivier, mais non de Pascal Pia qui s’occupait en province des « Comités de Libération » :



On ne savait pas quand paraîtrait le premier numéro. Ce pouvait être l’affaire de huit jours ou de huit mois. Camus nous a exposé ses conceptions du journalisme critique. Il fallait un sous-titre. Nous avions lu, je crois, dans Franc-Tireur ou dans la Revue de Franc-Tireur un article intitulé « De la Résistance à la Révolution », qui était sans doute de Georges Altman. Nous avons estimé que cela ferait un excellent sous-titre, et nous avons demandé à Altman l’autorisation de l’utiliser, qu’il nous a évidemment accordée. Nous nous sommes réparti les papiers. Nous avons réservé l’éditorial pour le dernier moment39.



En fait, s’il s’agit bien du titre d’un article paru dans La Revue libre40, publiée par Franc-Tireur, l’auteur en est Léo Hamon, qui le rapporte dans son livre de souvenirs sur ses propres engagements, Vivre ses choix :



L’avenir dont nous rêvions était à la fois celui du court terme et de temps plus éloignés. Comme je l’ai montré, nous passions facilement de l’action résistante à l’idée d’une nécessaire révolution. J’avais exprimé cela en écrivant « De la Résistance à la Révolution », qui devait devenir la devise du journal Combat. J’ai probablement été le premier à formuler cette liaison en écrivant ces mots dans un article de La Revue libre41.



À l’approche des troupes alliées, Paris connaît, en juillet, des manifestations, et en août des heures fiévreuses ; la grève des cheminots le 10, suivie le 15 de celle de la police, devient générale le 18. Le 19, le Comité national de la Résistance appelle à l’insurrection ; la préfecture de Police puis l’Hôtel de Ville sont occupés, et de nombreux combats de rue ont lieu. Paris sera libéré le 25 août42.

Le 19 août43, Camus, Pia et Gimont se retrouvent devant l’immeuble du 100, rue Réaumur, dans le IIe arrondissement, siège du journal L’Intransigeant, puis, sous l’Occupation, du Pariser Zeitung44. Maurice Leroy, Cordier, Touratier, ouvriers du livre et résistants45 qui ont participé à la fabrication de Combat clandestin, investissent également les lieux. Combat partage l’immeuble avec Défense de la France et Franc-Tireur46.

L’éditorial du « dernier moment », que Camus devait écrire, a changé avec le cours rapide des événements. Ses notes manuscrites le rappellent :



Le samedi47 Combat publiait le communiqué de la victoire définitive et le général de Gaulle lançait à la France ce cri qui résonne encore à nos oreilles : « Paris, Paris enfin libre… »

Le dimanche Combat publiait un éditorial appelant tous les Français à l’action et à la lutte pour la continuation victorieuse de la guerre et la réalisation de la justice morale : « Nous avons gagné notre libération, disait cet éditorial. Il nous reste maintenant à conquérir nos libertés. »



Mais, en fait, ces numéros ne sont pas publiés. Paris n’est pas encore libéré… C’est seulement le lundi 21 août que les journaux de la Résistance obtiennent d’Alexandre Parodi, représentant du Gouvernement d’Alger, et de Jean Guignebert, désigné dans la clandestinité comme responsable de l’Information48, l’autorisation de paraître49, et que peut être mis en vente le premier numéro libre de Combat, avec le premier éditorial de Camus : « Le combat continue… » ; il peut apparaître comme une réponse, ou un prolongement à un article de Combat clandestin annonçant, en mars 1943 (n° 42) : « Le combat commence. Les Français se sont révoltés. La bataille s’engage… » Mais il ne signifie pas seulement que la libération du territoire national n’est pas achevée, et que la guerre est loin d’être terminée ; au-delà de cette incontestable réalité, il s’agit de continuer à combattre pour l’établissement d’une véritable démocratie républicaine. Dans ces journées où la lutte armée continue, où la libération est imminente, où écrire un éditorial alors que « Paris fait feu de toutes ses balles » apparaît comme la suite évidente des actes de résistance, les journaux retrouvent ou découvrent leur liberté avec exaltation. C’est ce dont témoigne le magnifique article « De la Résistance à la Révolution », publié le 21 août, en même temps que l’éditorial « Le combat continue… » — l’un et l’autre écrits par Camus :



Il a fallu cinq années de lutte obstinée et silencieuse pour qu’un journal, né de l’esprit de résistance, publié sans interruption à travers tous les dangers de la clandestinité, puisse paraître enfin au grand jour dans un Paris libéré de sa honte. Cela ne peut s’écrire sans émotion.



L’article — le « leader » en terme technique —, véritable texte-programme, est jugé si important que, pensant qu’il « n’a pu atteindre qu’un nombre limité de lecteurs », les rédacteurs le redonnent le lendemain, en précisant : « Cet article engage la ligne politique de notre journal, et nous croyons utile, pour cette seule raison, de lui donner la plus grande diffusion. » S’y énonce avec force la volonté de créer un « état social » nouveau, rompant avec « l’esprit de médiocrité et les puissances d’argent », fondé sur l’honneur, la liberté, la justice — ce que recouvre « l’esprit révolutionnaire issu de la Résistance ». Le même jour encore, un petit texte encadré — sans doute préparé d’avance par l’équipe pour ce premier numéro libre — précise les « références du journal Combat » ; il rappelle les origines et l’histoire du journal, rend hommage à André Bollier, et affirme :



Les journalistes qui ont pris l’initiative de faire désormais de Combat un quotidien d’informations et de combat appartenaient à la rédaction du journal clandestin.

Cela les autorise aujourd’hui à dire qu’ils connaissent leurs responsabilités et qu’ils sauront trouver leurs mots.



C’est avec gravité que l’équipe de Combat s’engage dans cette nouvelle phase de son action ; au sens des responsabilités qu’elle revendique s’ajoute la conviction qu’elle trouvera le langage qui convient à ses objectifs. Si l’on ne peut être assuré que Camus est l’auteur de cet entrefilet, nul doute qu’il n’ait souscrit à ce double engagement.

Le ton et l’ambition du journal sont donnés dès ce premier numéro : il s’agit d’informer et de combattre pour l’avènement d’une nouvelle ère politique — non de dicter une opinion, ni d’être un instrument au service d’un parti. Combat, souvent par la plume de Camus, réitérera cette définition de ses orientations, qui lui vaudront bien des attaques de ses confrères, mais sont pour lui l’affirmation et la garantie de sa liberté.





Les riches heures de Combat





Le 21 août 1944, Combat paraît en fin d’après-midi ; mais dès le lendemain, il deviendra un quotidien du matin, comme le dit une annonce publiée à plusieurs reprises, qui rappelle en même temps son passé immédiat :



Combat paraît tous les matins après quatre ans de lutte clandestine contre l’ennemi.



Le 28, un petit encadré, qui sera repris quotidiennement, signale que le « journal est entièrement exécuté par des ouvriers syndiqués ». Cette mention discrète n’est pas anodine : elle renseigne sur l’organisation sociale du journal, sur l’engagement des correcteurs et typographes ; et de plus elle explique la dureté de la grève « perlée » de janvier-février 1946 et de celle de février 1947 qui seront fatales à l’équilibre financier de Combat : le gouvernement refusant la hausse de salaire réclamée par les syndicats, les journaux « exécutés par des ouvriers syndiqués50 » seront dans l’impossibilité totale de paraître. Pour l’heure, il n’est pas question de conflit. C’est une équipe enthousiaste qui prépare, écrit, fabrique et publie Combat.

Les 27 et 28 août, un placard précise :



Albert Camus, Henri Frédéric51, Marcel Gimont, Albert Ollivier et Pascal Pia rédigent actuellement Combat après l’avoir rédigé dans la clandestinité.



Mais à partir du 3 novembre 1944, c’est une autre formule, quasi définitive jusqu’en octobre 1945, qui apparaît :



Comité de Direction :

Pascal Pia, directeur ; Albert Camus, rédacteur en chef ; Marcel Gimont et Albert Ollivier.



Il s’agit là du « noyau dur » de Combat.

Sur le plan juridique, le titre sera déposé par Jean Bloch-Michel en décembre 1944.

Même si les statuts de la S.A.R.L. ne sont officiellement déposés qu’en décembre 1945, c’est bien en Société à Responsabilité limitée que fonctionne Combat. Les porteurs, à égalité de parts, seront Jacqueline Bernard, Jean Bloch-Michel, Albert Camus, Marcel Gimont, Albert Ollivier, Pascal Pia. Et si le journal ne peut se donner une existence de « coopérative ouvrière » comme il l’a envisagé52, tous les témoignages font état de son fonctionnement en équipe53.

Ces témoignages s’accordent également pour souligner l’omniprésence de Pascal Pia à Combat. Comme il le faisait à Alger-Républicain, Pia vérifie tout — et écrit peu. Une légende tenace affirme qu’il n’a écrit dans Combat qu’un seul texte, de quelques lignes, le 22 décembre 1944, sous la rubrique « L’Écran », pour dire son désaccord avec la critique de Jean Rougeul sur Le Corbeau de Clouzot54. Cette légende n’est pas tout à fait exacte. En fait, outre ce rectificatif, Pascal Pia est au moins l’auteur de deux éditoriaux, signés de ses initiales en 1945, et d’un petit article, signé de son nom en 1946. Le 28 janvier 1945, Pia proteste à la suite de l’annonce faite par le ministre de l’Information, Pierre-Henri Teitgen, de restrictions dans l’allocation de papier accordée aux journaux, pour permettre la parution de nouveaux titres ; il oppose « la presse actuelle, surgie comme on sait dans la conquête de la liberté », à ces nouveaux journaux,



dont on peut supposer qu’ils seront plus dociles que les autres, puisque au lieu de naître de l’insurrection, ils seront nés de la bienveillance gouvernementale.



Accusant P.-H. Teitgen de défendre « la liberté du commerce de la presse », et non la liberté de la presse, Pia conclut :



On voudrait écraser la presse actuelle — la seule presse libre qu’ait jamais eue la France — sous le poids et la concurrence de l’argent qu’on ne saurait mieux s’y prendre que M. Teitgen.



Le 1er février 1945, Pia reprend la plume pour répondre au Monde, qui prétend que la majorité des Français n’approuverait pas les mesures révolutionnaires préconisées par la Résistance, et dont Combat s’est fait l’écho sous la plume de Pierre Herbart. Pia regrette que le général de Gaulle ne prenne pas rapidement ces mesures qui



rendraient plus aisée demain la révolution économique et sociale sans laquelle ce pays est condamné.



Enfin, le 21 mai 1946, sous le titre « Les convertis font toujours du zèle », Pia répond à L’Aurore qui avait accusé Combat d’incarner « la parfaite droiture dans l’esprit faux », et de « regarder les problèmes de face après les avoir posés de travers ». Pia interroge :



L’Aurore aura-t-elle l’honnêteté de reconnaître que les erreurs d’appréciation des rédacteurs de Combat les ont toutefois préservés de s’égarer, à l’automne de 1940, dans L’Œuvre de Marcel Déat55 ?



Pour réduites qu’elles soient, ces contributions méritent d’être signalées et soulignées. Elles nous rappellent en effet que Pascal Pia n’a pas eu que des activités administratives au journal ; et il est plus que probable qu’il a participé, de très près ou de plus loin, à la rédaction de textes collectifs et de certains éditoriaux. De plus, l’ironie dont Pia fait preuve, son style mordant, son goût pour la chute assassine — voire sa susceptibilité — lorsque Combat ou la presse de la Résistance sont menacés ou attaqués, sont bien proches de certains des thèmes et même de l’accent des articles de Camus. Cela confirme une certaine unité de ton du journal qui a souvent été relevée — et qui, bien entendu, accentue la difficulté d’attribution des articles.

Le domaine de Marcel Gimont est celui de la politique internationale. Journaliste chevronné56, qui a joué un rôle actif dans la fabrication des derniers Combat clandestins, il publiera de nombreux articles de fond, et se fera éditorialiste à plusieurs reprises, surtout en 1946.

Albert Ollivier, dont les éditoriaux alterneront avec ceux de Camus à un rythme variant selon les périodes, et qui donnera un grand nombre d’articles politiques57, propose quotidiennement une « Revue de presse » vigilante et incisive, et se fait à l’occasion critique théâtral58. Par ses éditoriaux ou ses articles de fond, il sera l’un des rédacteurs les plus réguliers de Combat, jusqu’à sa rupture avec Camus en avril 1947.

Viennent rapidement se joindre à eux François Bruel recruté pour les questions économiques, et Jean Chauveau, qui s’occupe surtout de politique intérieure ; ils se retireront en même temps qu’Albert Ollivier.

Dès le 21 août, Jean Bloch-Michel, jeune avocat résistant, rescapé de la prison et de la torture, est engagé comme administrateur59 ; il le restera jusqu’à la cession du journal, en juin 1947. Il aura la lourde charge de régler les multiples problèmes administratifs et financiers du journal, et prendra parfois la plume pour des articles portant sur l’organisation de la justice60 : au sein de l’équipe fondatrice de Combat, les fonctions ne sont pas figées par une distribution rigide des rôles et des compétences. Lorsque Jacqueline Bernard, à l’automne 1945, y reprendra sa place, elle sera désignée comme « secrétaire générale » du journal61. Mais elle aussi publiera des articles aux sujets éclectiques, tels, en octobre 1945, un reportage au camp de Stuthof, en février 1946, « Rien de changé aux Sciences-Po, si ce n’est qu’on n’y voit plus de chapeaux melons », à l’humour ravageur, ou « La revanche de Rosine Deréan », lors de la première du Bal des pompiers de Jean Nohain, qui salue avec émotion le retour à la scène de la comédienne, croisée dix-huit mois plus tôt à Ravensbrück ; ou encore, en 1947, une enquête sur les exportations françaises de parfums ou de produits de la mode…

Mais l’équipe de Combat ne fonctionne pas en vase clos ; elle accueille volontiers de grandes signatures, en publiant des extraits de La Lutte avec l’ange de Malraux, en octobre 1944, ou, à plusieurs reprises, des textes de Bernanos62 ; elle donne la parole à Emmanuel Mounier ; elle s’assure la collaboration quasi quotidienne de journalistes confirmés comme Georges Altschuler, ou celle, occasionnelle, d’écrivains déjà reconnus, comme Jean-Paul Sartre. Du 28 août au 4 septembre 1944, celui-ci — à l’initiative, dit-on, de Camus — publie un reportage intitulé « Un promeneur dans Paris insurgé » qui décrit l’insurrection et la Libération de Paris ; on peut noter que c’est avec le premier de ces articles que, pour la première fois, une signature apparaît dans le journal ; détail savoureux, puisque cette série est due, en fait, à Simone de Beauvoir, au moins en partie63… En janvier 1945, Sartre sera « envoyé spécial » de Combat aux États-Unis — en même temps que du Figaro, auquel il réservera ses articles les plus vivants ou les plus littéraires64. Le romancier Henri Calet sera présent entre octobre 1944 et juillet 194565. Dès octobre 1944 également, Pia demande un article à Raymond Aron, qui donnera de nombreux éditoriaux entre avril 1946 et mai 194766.

Combat ouvre aussi ses colonnes à de jeunes talents, qui ne tarderont pas à faire leurs preuves d’écrivains, de cinéastes, ou de critiques — Roger Grenier, Alexandre Astruc, Jacques-Laurent Bost, Jacques Lemarchand, Albert Palle67 ; si certains — Paul Bodin, Pierre Kaufmann — semblent surtout voués aux reportages divers, portant sur les « usines allemandes » abritées dans le métro de Paris aussi bien que sur l’avance de l’armée américaine, pour eux non plus les rubriques ne sont pas un apanage institutionnel : les tâches et les responsabilités sont interchangeables. Bodin donne un texte sur Gide ; Roger Grenier est l’auteur de critiques littéraires, mais aussi de certains billets signés Suétone, de comptes rendus de procès — dont celui de Laval —, de reportages — tel celui qui le mène dans l’Espagne de Franco. Pas plus que Denis Marion, Alexandre Astruc ne se contente de rubriques cinématographiques : il fait, par exemple, le compte rendu d’audience du procès qui voit la condamnation à mort de Brasillach, le 20 janvier 1945 ; Jacques Lemarchand n’est pas cantonné à la critique théâtrale, mais peut partir en reportage en Allemagne. Jacques-Laurent Bost est, un moment, « correspondant de guerre ». Selon l’heureuse formule de Jeanyves Guérin, il s’agit de l’« aventure d’un intellectuel collectif68 ».





Combat et la presse libre





Dans son « programme d’action » mis au point à Alger, le Comité national de la Résistance69 avait prévu toute une série de « mesures à appliquer dès la libération du territoire70 ». D’ordre politique, social, économique, ces mesures visent à restaurer la démocratie et la liberté ; la presse a son rôle à jouer dans cette rénovation, et le C.N.R. s’engage à « assurer »



la liberté de la presse, son honneur, et son indépendance à l’égard de l’État, des puissances d’argent et des influences étrangères.



C’est bien dans cette perspective que se situe Combat71.

Un encadré du 22 août annonce que « seuls les quotidiens patriotes sont autorisés à paraître à Paris, en raison de leur activité dans la clandestinité ou de leur attitude patriotique à l’égard de l’ennemi », et en donne la liste : L’Aube, L’Humanité, Le Figaro, Le Peuple, Le Populaire, Ce soir, Défense de la France, Combat, France Libre, Franc-Tireur, Front national, Libération, Le Parisien libre.

La renaissance d’une presse libre est également saluée au début d’une « Revue de la presse libre » qui deviendra quotidienne. D’abord anonyme, elle est en fait due à Albert Ollivier — qui signera parfois « Jacques Vingtras72 ». Cette première « revue », toujours le 22 août, s’ouvre, elle aussi, avec émotion :



Dans l’après-midi d’hier, la plupart des journaux de résistance ont publié au grand jour, dans Paris en bataille, des éditions spéciales.

Les journaux du Mouvement de la Libération nationale : Défense de la France, Le Franc-Tireur, et nous-mêmes, L’Humanité, Le Populaire et Ce soir pouvaient enfin s’exprimer au grand jour après quatre années de combat souterrain et de silence.

Les Parisiens s’arrachaient, dans les rues, les titres si familiers avant la guerre, comme L’Humanité et Ce soir, et les nouvelles manchettes que la diffusion clandestine avait déjà appris à connaître.

La bataille du journalisme français, menée pendant quatre ans par des hommes venus de tous les horizons politiques, était gagnée.



Les extraits reproduits dans cette « Revue de la presse libre » sont précédés de brèves présentations enthousiastes, telle celle du Franc-Tireur, « l’héroïque journal qui pendant trois ans a paru dans la clandestinité malgré les coups que lui portait la Gestapo », et qui sait prendre dès son premier numéro publié « le langage sans confusion qui est celui de toutes les grandes époques révolutionnaires ». Quant à Défense de la France, il est désigné comme l’« organe de l’un des Groupements les plus actifs du Mouvement de la Libération nationale ».

La même tonalité se retrouve dans un communiqué du Conseil national de la Résistance, publié le 23 août, qui



salue la réapparition à Paris d’une presse libre où se retrouvent, fraternellement unis dans la lutte pour la libération de la France, les anciens journaux restés fidèles à la Patrie et les journaux que publient maintenant les équipes nées dans la Résistance et l’activité clandestine.

Conscient de se faire l’interprète exact du pays tout entier, il veut voir, dans l’apparition de journaux vraiment libres, la promesse que le peuple français trouvera en eux les défenseurs intellectuels qui lui ont trop souvent manqué.



Cette déclaration allait tout à fait dans le sens des préoccupations de l’équipe de Combat, qui voyait ainsi reconnaître la continuité entre le combat clandestin et celui qu’elle s’apprêtait à mener. La « revue de presse » du même jour signale le « beau titre du Populaire : La liberté frappe à la porte », et l’« énergie infatigable et farouche » de L’Humanité, appelant le peuple de Paris à l’insurrection libératrice :



La presse libre de Paris, sortie du sein de la bataille, a continué hier mardi son combat obstiné pour la libération de Paris.

Combattants parmi les combattants, les journalistes français tiennent leur place dans le dernier combat.



Le 24, la rubrique devient « La presse libre » et porte en titre : « Les journaux de l’insurrection » :



Cinquième jour de l’insurrection. Le peuple de Paris continue. Les journaux de la presse combattante continuent. Ils ne sont qu’un cri, et jamais l’unanimité d’un peuple n’a été si grande. Cette presse qui ne parle qu’un seul langage réalise d’elle-même, sans contrainte, par le seul souffle de la liberté, cette union profonde et sans fissure de tous les esprits que quatre années de dictature n’ont pu réaliser. La presse combattante de Paris, en trois jours de parution, a sauvé l’honneur de la presse française que des esprits domestiqués ont vainement essayé de compromettre pendant des années.



Dans la même veine, le 25, la rubrique intitulée « Les journaux de la victoire » souligne l’émotion générale ; et le « chapeau », s’ouvrant sur ces « journées lourdes de sens, lourdes de gloire et lourdes de douleur », rend hommage à ceux qui ont donné leur vie pour cette victoire.

Cette belle confraternité73, cet accent mis sur la solidarité entre les journaux « patriotes » sont d’autant plus intéressants à relever qu’ils ne durent pas. Dès le 28 août, « Lendemain de victoire » note que la presse se diversifie, selon ses positions politiques, et souhaite qu’elle puisse « être à la hauteur de ses origines », c’est-à-dire de la révolution. Le lendemain, « Vers l’avenir », à la lecture de « beaucoup de congratulations, d’affirmations généreuses et vagues », exprime une inquiétude :



Espérons que la presse libre ne s’abandonnera pas à cette inflation verbale qui fut celle de Vichy…



Le 30, sous le titre « Roulements de tambours », le ton se fait beaucoup plus incisif, et apparaît un état d’esprit critique, qui sera désormais celui de la rubrique :



La lecture des éditoriaux ne nous apprend pas grand-chose de neuf. Après la secousse des journées d’insurrection, l’éloquence prend le pas sur l’imagination et la pensée. Malheureusement, c’est elle qui donne le ton. Des roulements de tambours sonores et bien marqués scandent les principaux articles. On songe parfois aux chœurs de l’Opéra qui chantent : « Marchons, marchons… » et n’avancent point.



Et le 22 septembre, le commentateur notera :



On doit le dire carrément : la presse libre a causé une déception.



L’inquiétude sur l’évolution de la presse, la nécessité de la vigilance à son égard et la déception étaient exprimées par Camus dès le 31 août, dans un article signé, au titre éloquent : « Critique de la nouvelle presse74 » :



La presse libérée, telle qu’elle se présente à Paris après une dizaine de numéros, n’est pas satisfaisante.



Le lendemain, il affirme avec force que réforme morale et réforme politique de la presse sont indissociables, aussi indispensables l’une que l’autre, et qu’elles exigent une « mise en question du journalisme par les journalistes eux-mêmes », ce qui n’est guère le cas.

Ainsi, en quelques jours, semblent s’être évanouis l’espoir, et même l’illusion lyrique d’une presse non seulement libérée de l’Occupation, non seulement indépendante des puissances d’argent, mais délivrée aussi de la paresse d’esprit, des « formules qu’on croyait périmées », des « excès de la rhétorique », ou des « appels à cette sensibilité de midinette qui faisaient avant la déclaration de guerre ou après le plus clair [des] journaux75 ».

Les années d’Occupation ont montré ce que pouvaient être les effets néfastes d’une presse soumise, encourageant l’opinion publique à ne pas s’opposer à l’occupant. Inversement, les journaux de la Résistance ont été faits par des hommes qui savaient quels risques ils prenaient. Pour être fidèle à elle-même, la « nouvelle presse » se doit de manifester hautement le sens de ses responsabilités morales et politiques. C’est ce à quoi, dans les mois qui suivent, vont s’efforcer Camus et l’équipe de Combat.

Cependant, la presse doit accepter certaines limites à l’exercice de sa liberté.

Il y a tout d’abord les limites matérielles, c’est-à-dire les restrictions en ce qui concerne le papier ; Combat bénéficie des réserves du Pariser Zeitung, mais elles n’auront qu’un temps ; et le journal doit se plier au tirage, au rythme de parution et au format imposés par les directives ministérielles. Combat tire à 180 000 exemplaires, paraît le plus souvent sur deux pages76, exceptionnellement sur quatre pages ; comme ses confrères, il est bientôt contraint à ne pas paraître le lundi, puis publie un numéro daté des dimanche et lundi. En juin 1945, le journal, profitant d’une attribution de papier destinée à permettre aux journaux d’avoir certains jours un grand format, tente de publier « une édition magazine du dimanche77 » ; mais telle n’était pas la destination de cet apport de papier, et ce supplément essentiellement culturel, ouvert aux textes inédits — on peut y lire des nouvelles traduites de Steinbeck ou d’Hemingway, entre autres — mais aussi aux reportages politiques, n’a que quelques numéros78 ; Camus y publie le 30 juin un reportage sur l’Allemagne occupée. Une seconde tentative, quelques mois plus tard, ne durera pas davantage.

On comprend aisément que l’apparition de nouveaux titres, concurrents des premiers journaux patriotes autorisés à paraître en août 1944, ne soit pas très bien accueillie. Combat sera toujours assez critique à l’égard du Monde, dont le premier numéro paraît le 19 décembre 1944.

La très réelle pénurie de papier n’est pas sans arrière-plan politique ; en août 1945, au moment où s’achève le procès Pétain, les journaux parisiens sont menacés de ne pouvoir paraître — faute de papier. Combat signale qu’il a dû emprunter du papier à des confrères, et proteste :



Tout se passe comme si le Gouvernement avait souhaité que les comptes rendus du procès Pétain fussent publiés le plus succinctement possible en des journaux de petit format. Tout se passe comme si le Gouvernement voulait punir la presse de n’avoir pas répondu à ce vœu. Tout se passe comme si le Gouvernement souhaitait ne pas voir paraître les journaux au lendemain du verdict79.



De fait, les journaux seront réapprovisionnés ; mais cela témoigne d’un état d’esprit bien différent de celui qui régnait un an auparavant entre les autorités et la presse.

Une autre limitation à la liberté de la presse, d’ordre moral, vient de la censure. Dès son premier numéro, Combat passe un communiqué rappelant que « les décrets de 1939 relatifs à la censure restent en vigueur80 ». Mais cette censure ne devrait concerner que les nouvelles militaires. Le 22 septembre 1944, alors qu’un communiqué du C.N.R. a été censuré, Camus consacre un éditorial énergique à la question :



Nous acceptons librement la censure militaire sur les nouvelles pouvant servir à l’ennemi. Nous n’acceptons à aucun moment la censure politique.



Il se dit prêt à ce que le journal retourne à la clandestinité si une telle censure devait s’exercer. Il y revient le 24 octobre :



Nous élevons ici contre les procédés de la censure une protestation ferme et mesurée. Elle sera mesurée dans les termes, mais elle sera ferme dans la décision de faire paraître nos commentaires politiques, et cet éditorial s’il y a lieu, contre la décision même de la Censure81.



En matière de censure, Camus n’avait pas oublié les démêlés du Soir-Républicain avec le Gouvernement général d’Alger. Mais au-delà de cette expérience, c’est un principe fondamental de la liberté de la presse que, par sa plume, Combat réaffirme avec force.

Les éditoriaux de Camus consacrés à la presse témoignent de sa vigilance extrême quant à la liberté d’esprit et d’expression qui, seule, pourrait permettre cette « presse claire et virile, au langage respectable82 », dont la France a besoin et qu’il appelle de ses vœux.

Cette liberté que le rédacteur en chef de Combat, son directeur, toute son équipe, mettent au-dessus de tout pour la réalisation de leur journal nécessite, à l’évidence, d’être garantie par une totale indépendance financière et idéologique. L’équipe fondatrice de Combat a refusé de s’inféoder à un parti politique tout autant que de faire appel à des capitaux extérieurs ; elle ne tardera pas à en subir les conséquences.





La vie difficile d’un journal indépendant





Le journal a évidemment besoin d’être rentable pour vivre. Plusieurs facteurs vont se conjuguer, qui rendront précaire sa situation financière. La concurrence avec de nouveaux journaux — dont Le Monde, en particulier — ou certains titres, nés de la Résistance, mais devenus davantage « grand public » — telle la transformation de Défense de la France en France-Soir, dont le tirage et les moyens sont bien supérieurs à ceux de Combat — rend le journal vulnérable ; il supporte mal les grèves des ouvriers du livre en janvier-février 1946, et surtout en février 1947. En même temps, la suppression des autorisations à paraître, qui permet la création de nouveaux journaux n’ayant plus rien à voir avec la presse de la Résistance, ouvre une nouvelle ère pour la presse française.

D’autre part, la liberté d’expression — qui est la raison d’être de Combat —, le désir d’être un journal d’information et d’opinion, mais non l’organe d’un parti politique, l’entraîne à ne pas donner de conseils clairs, ni a fortiori de consignes, lors des consultations populaires que la France va connaître en 1945-1946. Ne soutenant aucun parti, il n’est soutenu par aucun… Sa référence fidèle à l’esprit de la Résistance, déjà contestée quelques semaines après la Libération de Paris, et surtout après la fin de la guerre, n’est plus aussi bien reçue. On en trouve une illustration significative dans l’éditorial du 1er janvier 1946, qui est peut-être d’Albert Ollivier ; il évoque le discours prononcé par Malraux à l’Assemblée constituante le 29 décembre 1945. Malraux a affirmé que si la presse est sous influence, comme on l’en accuse, c’est celle de la Résistance, et que la presse de la Résistance n’est pas une presse de justice, mais de combat. Or, cette référence à la Résistance, loin de susciter les applaudissements comme elle l’eût fait un an plus tôt, suscite la gêne. L’éditorialiste commente :



De la Résistance, on accepte bien volontiers qu’hommage soit rendu à ses héros, à ses morts, à ses victimes ; mais rappeler son esprit révolutionnaire, sa volonté de liberté, cela a paru à beaucoup un anachronisme et une incongruité. […] À Combat, dès le premier jour, en prenant comme devise « De la Résistance à la Révolution », nous entendions indiquer que la Résistance — si glorieuse qu’elle fût — n’était pas une fin, mais une étape, et que tout restait à faire.



Cette insistance sur ce qui reste à faire n’est sans doute plus du goût d’un grand nombre de lecteurs, dont les préoccupations vont surtout aux difficultés de ravitaillement, de chauffage, de logement, de transports, et dont le désir est d’oublier au plus vite les sombres heures de l’Occupation et de retrouver une vie insouciante. Si Combat tire toujours autour de 180 000 exemplaires, il y a beaucoup d’invendus. Les difficultés financières sont telles que Combat envisage une association avec La Voix du Nord dont le directeur, Léon Chadé, inquiète Camus par son « côté balzacien83 ». Les pourparlers, menés par Jean Bloch-Michel, seront rompus en avril 1947.

Les problèmes financiers ne sont pas les seuls que rencontre le journal. À son retour de déportation, Claude Bourdet préfère l’action politique au journalisme ; il ne reprend pas sa place à Combat. Il fonde, avec Henri Frenay, l’Union démocratique et socialiste de la Résistance, l’U.D.S.R., qui se veut le parti de gauche de la Résistance non communiste. Candidat non élu aux législatives d’octobre 1945, il devient, pendant quelques mois, directeur de la radiodiffusion française. Henri Frenay est ministre des Prisonniers, Déportés et Réfugiés dans le gouvernement provisoire ; dès février 1945, il est l’objet d’attaques virulentes de la part du parti communiste, qui lui reproche de ralentir volontairement le rapatriement des prisonniers et déportés, et met en cause ses méthodes84 ; sans doute n’est-ce là que l’aspect le plus spectaculaire de la lutte engagée par le parti communiste pour la direction du M.L.N. Bien que Combat le défende, probablement par la plume de Camus, en juin85, et le soutienne lorsqu’en décembre, ayant porté plainte pour diffamation contre L’Humanité, il sera débouté86, l’équipe directrice du journal refuse de publier, à l’automne, les articles violemment anticommunistes par lesquels il veut répondre et se justifier. Combat a pour principe de ne pas ouvrir ses colonnes aux dirigeants de partis87. Frenay et Bourdet veulent alors faire valoir leurs droits sur le journal. De projets de compromis en arbitrages, demandés d’abord à Francisque Gay et Rémy Roure88, dont les avis divergent, puis à Louis Martin-Chauffier, président du Comité national des journalistes, l’usage et la jouissance du titre sont définitivement reconnus à l’équipe de Pascal Pia et de Jean Bloch-Michel, qui a mené toutes ces transactions. Le verdict rendu par Martin-Chauffier en février 1946 concède à Bourdet et Frenay leur priorité sur la propriété du titre, et leurs droits sur le fonds du journal clandestin — ce qui suppose des remboursements qui ne se feront pas sans mal ; mais on peut lire, dans ses « considérant », un bel hommage aux qualités singulières du journal depuis sa publication libre :



Considérant que la valeur du titre Combat est faite aujourd’hui surtout du succès de ce titre depuis la Libération […] que l’équipe actuelle a donné au journal un lustre particulier dû au talent des rédacteurs et des directeur et rédacteur en chef, et une tonalité particulière ; qu’elle lui a imposé une politique particulière ; que l’exploitation du journal a été commercialement un succès […] qu’il est donc incontestable que la valeur du titre Combat […] provient pour la plus grande partie de l’effort, du travail et de la compétence personnelle dont ont fait preuve, depuis la Libération, les membres du groupe Pia-Bloch-Michel89.



Combat reste donc le journal de ce groupe. Mais au moment où ce verdict est rendu, Camus a déjà pris quelque distance par rapport à lui.





* * *



1. Voir Henri Frenay, La nuit finira, Mémoires de Résistance, 1940-1945, Robert Laffont, 1973.



2. Infra, article du 27 octobre 1944, p. 306.



3. Cité par Francine Camus dans une lettre envoyée d’Alger à sa mère restée à Oran. Copyright Catherine et Jean Camus.



4. Lettres du 31 octobre et du 15 novembre 1944. Copyright Catherine et Jean Camus.



5. Cf. Olivier Todd, Albert Camus, Une vie, Gallimard, 1996. Lettre à Paul Roux-Fouillet, citée p. 797, note 35 : « Je n’ai pris contact avec le mouvement “Combat” qu’en 1943. » Sur les activités du mouvement « Combat », voir dans La France des années noires, sous la direction de Jean-Pierre Azéma et François Bédarida, tome 2, « De l’Occupation à la Libération », Seuil, 1993, le chapitre « La Résistance », par Dominique Veillon et Olivier Wieviorka, en particulier pp. 75-79.



6. Fonds Camus, Inventaire CMS 2, Atl-01-05. Copyright Catherine et Jean Camus.



7. Voir la bibliographie en fin de volume.



8. Les publications clandestines furent très nombreuses ; Yves Marc Ajchenbaum, dans Combat, 1941-1974, Une utopie de la Résistance, une aventure de presse, Gallimard, coll. Folio Histoire, 2013, dénombre plus de 1 100 périodiques clandestins en France entre 1939 et 1945 (p. 31).



9. Alain Guérin, La Résistance. Chronique illustrée 1930-1950, préface de Jacques Debû-Bridel, Livre Club Diderot, 1973, tome 2, p. 348.



10. Entretien rapporté par Y. M. Ajchenbaum, op. cit., p. 43.



11. Voir Combat, 11 novembre 1945.



12. Voir Y. M. Ajchenbaum, op. cit., p. 57.



13. Plusieurs versions sont données de sa mort. Selon Aragon, elle aurait été décapitée ; on dit aussi qu’elle se serait suicidée pour ne pas parler sous la torture. Voir Alain Guérin, La Résistance, op. cit., tome 3, p. 146 et suivantes.



14. Pour sa mort aussi, les versions diffèrent ; il a été abattu, ou bien, blessé, se serait lui-même achevé ; voir Henri Frenay, op. cit., pp. 461-463, Y. M. Ajchenbaum, op. cit., p. 132, et Combat des 17-18 juin 1945.



15. Voir la préface qu’il donna aux Poésies posthumes de René Leynaud, Gallimard, 1947 ; reprise dans Essais, pp. 1471-1482.



16. Y. M. Ajchenbaum, op. cit., p. 41.



17. La France des années noires, op. cit., tome 2, p. 68.



18. Voir « Ils ne passeront pas » : « Qu’est-ce qu’une insurrection ? C’est le peuple en armes. »



19. Y. M. Ajchenbaum, op. cit., p. 74.



20. Voir, entre autres, Carnets, mai 1935-février 1942, Gallimard, 1962, p. 167 : « Tous ont trahi… » et les prises de position d’Alger-Républicain, dans Fragments d’un combat, 1938-1940, Alger-Républicain, édition établie, présentée et annotée par Jacqueline Lévi-Valensi et André Abbou, Cahiers Albert Camus 3, Gallimard, 1978, 2 volumes.



21. Je remercie Georges Lévi-Valensin, qui m’a signalé cette existence.



22. Ces renseignements sont tirés d’un article de Combat clandestin, n° 52, décembre 1943 : « René Capitant et Combat en Afrique du Nord ».



23. Citée plus haut (p. 27) : « Un seul chef : DE GAULLE. Un seul combat : pour NOS LIBERTÉS. »



24. Qui sont bien décrites dans l’ouvrage d’Yves Marc Ajchenbaum déjà cité. Voir également de nombreux passages de La Résistance, op. cit.



25. Et non 1941, comme l’écrit Camus — ce qui peut confirmer qu’il s’agit là de simples notes préparatoires.



26. Archives Catherine Camus.



27. Publiée dans le n° 2 de La Revue libre, 1943.



28. Essais, op. cit., pp. 222-224.



29. Préface à la réédition de L’Envers et l’Endroit, Essais, ibid., p. 6.



30. Essais, ibid., p. 241.



31. Y. M. Ajchenbaum, op. cit., p. 84.



32. Voir Fragments d’un combat, op. cit., et la Correspondance 1939-1947 Albert Camus-Pascal Pia, récemment éditée par Y. M. Ajchenbaum, Fayard/Gallimard, 2000.



33. Alger-Républicain est suspendu le 28 octobre.



34. Selon Yves Marc Ajchenbaum, op. cit., p. 133, le numéro de juillet aurait été écrit à deux : Camus et Marcel Paute, qui gardera le pseudonyme de Gimont par la suite. Camus est sans doute l’auteur de « La grande peur des assassins » et d’un encadré sur « La profession de journaliste » ; l’attribution de « Vous serez jugés sur vos actes », plus discutable, ne peut cependant être écartée.



35. Sous le titre « Combat-Informations » et le sous-titre « Bulletin d’informations du journal COMBAT », trois numéros sont diffusés.



36. La Résistance, op. cit., tome 3, p. 22.



37. Lettre citée de Francine Camus à sa mère. Voir note 1, p. 20.



38. Il y eut en réalité 58 numéros.



39. Camus et le premier « Combat », Actes du Colloque de Paris X-Nanterre, présenté par Jeanyves Guérin, Éditions européennes Érasme, 1990, p. 49, « Table Ronde ».



40. S’ajoutant aux journaux clandestins, sont publiés également des « tracts périodiques, organes de réflexion plus épais », comme le dit Léo Hamon ; c’est le cas de La Revue libre, publiée par Franc-Tireur, ou des Cahiers de Témoignage chrétien.



41. Léo Hamon, Vivre ses choix, Robert Laffont, 1991, p. 155.



42. Pour une description détaillée de ces journées, voir Adrien Dansette, Histoire de la libération de Paris, Les grandes études contemporaines, Librairie Arthème Fayard, 1946.



43. Cf. Y. M. Ajchenbaum, op. cit., p. 140-141.



44. Ils sont rejoints par Henri Cauquelin, rédacteur technique qui est venu renforcer l’équipe de Combat clandestin, par Alice Fano, propriétaire de la Librairie « Le livre ouvert », devenue lieu de rencontre pour Camus et ses amis ; également par Michel Hincker, qui l’a remplacée provisoirement. Ibid.



45. Voir in ibid., p. 120, 134-135, 141-142, et les témoignages des typographes recueillis dans À Albert Camus, ses amis du Livre, Gallimard, 1962.



46. Selon une répartition décidée par la Commission de la presse, émanation de la Délégation du Gouvernement provisoire d’Alger.



47. Il s’agit du samedi 19 août 1944.



48. Après l’arrestation, en juin, de Pierre-Henri Teitgen.



49. Les journaux collaborateurs ont cessé de paraître le 18.



50. C’est-à-dire Combat, Franc-Tireur, Front national, Libération.



51. Le nom d’Henri Frédéric n’est plus jamais mentionné. En fait, il s’agit d’Henri Cauquelin, présent dès la première heure, et qui assurera la mise en pages du journal.



52. Voir Y. M. Ajchenbaum, op. cit., p. 164.



53. Voir entre autres, outre À Albert Camus, ses amis du Livre, Olivier Todd, op. cit., p. 360, les souvenirs de Roger Grenier, dans Albert Camus, Soleil et Ombre, Gallimard, 1987, pp. 185-192, ou de Raymond Aron, Mémoires, 50 ans de vie politique, Julliard, 1983, pp. 208-210, et les témoignages d’anciens de Combat, dans Camus et le premier « Combat », op. cit.



54. Rougeul regrettait que ce film n’ait pas été retenu dans la sélection de « La Quinzaine du Cinéma français » au cours de laquelle étaient présentés des films réalisés pendant l’Occupation ; sous le titre « Pas d’accord du tout », Pia rappelle que le film avait été produit par une firme allemande et que son éviction est légitime. On peut apprécier le style très… camusien du dernier paragraphe : « Rougeul objecte que la Kermesse héroïque avait été réalisée par une firme allemande. Sans doute. Mais les Allemands n’étaient pas à Paris. Et si le metteur en scène du Corbeau qui s’appelle, je crois, Clouzot, a fait preuve de talent, il a montré qu’en revanche il manquait singulièrement de caractère. »



55. Citant le rédacteur en chef de L’Aurore, Jean Piot, qui reconnaît avoir commis une erreur en croyant « qu’on pouvait essayer de faire, même sous l’Occupation, un journal français », Pia conclut : « Comme Combat n’est pas méchant, il n’insistera pas sur l’erreur de M. Piot, qui n’était évidemment pas celle d’un “esprit faux”. »



56. Comme Georges Altschuler, il a été journaliste à Paris-Soir avant la guerre.



57. Dont il a repris certains dans Fausses Sorties, op. cit.



58. Selon Y. M. Ajchenbaum, op. cit., p. 130, il aurait choisi de « privilégier ses activités radio », au moment de la Libération de Paris ; mais il publie dès le 7 septembre un article signé sur l’administration en France ; et il est sans doute l’auteur, sinon de tous les éditoriaux qui ne sont pas de Camus dès août-septembre 1944, du moins de certains d’entre eux.



59. Il est désigné comme « gérant » dans certains encarts ; mais le plus souvent, c’est à Pascal Pia que ce terme est appliqué ; dans les premiers jours, le « gérant » porte le nom de Gaillard, pseudonyme de Pia dans la Résistance. J. Bloch-Michel sera désigné comme « Directeur-gérant » entre le 9 avril et le 3 juin 1947.



60. Voir « La réquisition, loi révolutionnaire », le 30 septembre 1944 ; « Pour une véritable réforme judiciaire », le 12 janvier 1945, et « L’enfant devant les tribunaux », le 30 janvier 1945.



61. Cf. l’encart reproduit du 6 octobre à la fin novembre 1945.



62. En septembre 1944, ce sont des textes transmis du Brésil ; plus tard, Bernanos donnera quelques articles — jusqu’au moment où Combat refusera un article défendant Darnand.



63. Cf. Michel Contat et Michel Ribalka, Les Écrits de Sartre, chronologie, bibliographie commentée, Gallimard, 1970, p. 103. Selon Y. M. Ajchenbaum, op. cit., p. 169-170, c’est l’ensemble des articles qui seraient dus à Simone de Beauvoir.



64. Voir la liste de ces articles, in Les Écrits de Sartre, op. cit., pp. 117-123.



65. Il publie un premier article le 13 octobre 1944, un récit consacré à un camarade de guerre blessé qu’il a accompagné à Paris, et des reportages divers, plutôt consacrés à des « cas sociaux » ou humains.



66. Voir Raymond Aron, op. cit., pp. 208-218. Ce témoignage du « spectateur engagé » est intéressant à plus d’un titre.



67. Voir l’article de J. Guérin (note suivante), et le témoignage de Roger Grenier, op. cit.



68. Cf. « Le premier Combat ou l’aventure d’un intellectuel collectif », in Camus et le premier « Combat », op. cit., pp. 21-46 ; très bien informé, cet article renseigne sur les collaborateurs de Combat, et donne une image vivante de la vie intellectuelle et des débats politiques de l’époque. L’évocation rapide que je propose ne saurait prétendre à l’exhaustivité.



69. Les mouvements et partis regroupés au sein du C.N.R. s’engageaient à rester unis « afin d’établir le gouvernement provisoire de la République formé par le général de Gaulle ».



70. L’Année politique, 1944-1945. Revue chronologique des principaux faits politiques, économiques et sociaux de la France, de la Libération de Paris au 31 décembre 1945, sous la direction de M. Seydoux et M. Bonnefous, Éditions du Grand Siècle, 1946, Annexes, p. 430. On peut relever que dans l’Introduction, les auteurs situant les différents mouvements de résistance par rapport aux communistes et aux socialistes signalent que « d’autres faisaient preuve de plus d’indépendance, par exemple les membres de l’organisation “Combat”, tels que M. Henri Frenay, Albert Camus, Albert Ollivier, Pascal Pia ».



71. Cf. « Notre désir […] était de libérer les journaux de l’argent », in « Critique de la nouvelle presse ».



72. Ce pseudonyme est emprunté au héros de la trilogie de Jules Vallès, L’Enfant, Le Bachelier, L’Insurgé ; on ne saurait s’étonner de cet hommage rendu à Vallès par l’auteur de La Commune, dont Camus avait fait un compte rendu élogieux dans Alger-Républicain, le 4 juillet 1939.



73. La confraternité et l’œcuménisme de l’époque trouvent également leur illustration dans le fait que voisinent, dans le même journal, des textes venus d’horizons très différents ; ainsi, le 9 septembre 1944, le premier numéro libre des Lettres françaises, hebdomadaire communiste dirigé par Claude Morgan, publie côte à côte Mauriac et Sartre. En mai 1944, Camus y avait publié un article, « Tout ne s’arrange pas ». Voir également les premiers échanges entre Combat et Le Figaro.



74. Cet article ainsi que ceux du 8 septembre, « Le journalisme critique », et du 22 novembre, « Faisons un peu d’autocritique », seront repris dans Actuelles ; celui du 1er septembre, « La réforme de la presse », n’y figurera pas.



75. In « Critique de la nouvelle presse », 31 août 1944. Cf. « Sentir à Paris-Soir tout le cœur de Paris et son abject esprit de midinette », Carnet I, p. 212.



76. Le format 42 x 60 est, à certaines périodes, réduit à 29 x 42.



77. Le premier numéro est annoncé les 15 et 16 juin. Il comprend un inédit de Saint-Exupéry, une nouvelle inédite de Marc Bernard, des reportages.



78. Voir Y. M. Ajchenbaum, op. cit., p. 219.



79. Combat, 14 août 1945.



80. « En application des décrets des 24 août et 27 août 1939, aucun écrit imprimé, de quelque nature que ce soit, ne peut être publié sans l’autorisation préalable de la censure. » Communiqué de l’A.F.P.



81. On verra infra l’attitude différente de Mauriac sur ce sujet.



82. Combat, « Critique de la nouvelle presse », article du 31 août 1944. Repris dans Actuelles.



83. Archives Jean Bloch-Michel ; cité par Y. M. Ajchenbaum, op. cit., p. 352. Dans cette lettre non datée, Camus écrit encore : « Nous n’acceptons pas d’être coiffés […] nous sommes décidés à faire disparaître le titre avec nous […] c’est nous qui constituons la seule valeur commerciale du titre — et […] il importe en conséquence de nous laisser en paix. »



84. On va jusqu’à l’accuser de détournement de fonds au profit de Combat…



85. Voir article du 5 juin 1945.



86. Un entrefilet des 9-10 décembre rapporte les accusations de L’Humanité, et commente : « Les débats ont établi que ces assertions étaient fausses, mais le juge Albert, qui a rendu l’arrêt, a considéré qu’elles n’étaient pas diffamatoires, montrant peut-être ainsi à ceux qui l’ignoraient encore que la conception que certains magistrats se font de l’honorabilité explique leur présence actuelle dans le prétoire en dépit du serment prêté à Pétain. M. Henri Frenay, dont la conception de l’honneur procède de sentiments tout différents a décidé d’interjeter appel de l’arrêt qui l’a débouté. »



87. « Faire une exception, c’est […] au mieux transformer Combat en une tribune ; au pis, le réduire à être le porte-drapeau d’une organisation politique. Dans les deux cas, cela signifie, pour la rédaction, perdre son âme », écrit Y. M. Ajchenbaum, op. cit., pp. 313-314.



88. Francisque Gay, ministre d’État, ancien résistant — comme R. Roure et L. Martin-Chauffier —, est le directeur de L’Aube ; Rémy Roure — qui a fait partie de Combat clandestin — dirige la rédaction politique du Monde. Pour le détail sur les arbitrages, voir Y. M. Ajchenbaum, op. cit., pp. 320-329.



89. Cité dans la plaidoirie de Maître Boissaurie, dans le procès qui opposera, en décembre 1950, Claude Bourdet à Henri Smadja. Fonds Albert Camus, CMS2, At 2 0402. L’avocat note qu’« Albert Camus est le chef de file » de l’équipe fondatrice du journal, et que « Combat avait mission, depuis Camus, d’incarner le message constructif de la Résistance ».





Un écrivain face à l’histoire





« Notre éditorialiste habituel »





Si le directeur de Combat est indiscutablement Pascal Pia — du moins jusqu’en mars 1947 —, la place de premier plan qu’occupe son rédacteur en chef Albert Camus au sein de l’équipe et le rôle capital qu’il joue dans l’orientation et la tenue du journal sont tout aussi incontestables, tant pour ceux qui partagent avec lui cette aventure qu’aux yeux du public. Il faut cependant préciser que sa participation effective, entre le 21 août 1944 et le 3 juin 1947, connaît des modes et des rythmes différents, en fonction de ses déplacements, de ses problèmes personnels, de son état de santé ; mais en relation étroite également avec l’évolution du climat politique de la France, des clivages qui se font jour au sein même du journal, des difficultés que celui-ci rencontre ou des orientations que veulent lui donner certains de ses rédacteurs.

Dans les premiers mois d’existence libre de Combat, d’août à décembre 1944, au temps de l’unité de la Résistance, de l’espoir exaltant de voir se construire et triompher un état d’esprit révolutionnaire, capable de redonner à la France sa grandeur et d’établir une véritable démocratie, fondée sur la justice, la vérité, la liberté, Camus se dépense sans compter au journal.

Lorsque Francine Camus parvient enfin à quitter Alger et à le rejoindre, à la fin du mois d’octobre 1944, elle est frappée par son énergie, son activité, elle dit sa fierté et sa joie de voir Camus apprécié, aimé, entouré d’une considération qui va tout à la fois à l’homme, à l’écrivain, et au journaliste ; mais elle dit aussi son inquiétude devant sa fatigue, son surmenage : Camus est « débordé », sollicité de toutes parts, il n’a plus le temps de travailler pour lui — il a besoin de repos et ne peut en prendre. Il passe l’essentiel de ses journées et une partie de ses soirées au journal ; il y dîne le plus souvent ; il rencontre souvent des personnalités politiques — Duff Cooper1, Pierre Mendès France, Louis Joxe — ou littéraires : Sartre et Simone de Beauvoir, mais aussi Malraux, Guéhenno ; il voit les amis d’Alger : Edmond Charlot, Claude de Fréminville, Charles Poncet — entre beaucoup d’autres. Il aime les soirées animées, après la journée passée au journal.

On ne saurait d’autre part oublier que malgré quelques interruptions, il est toujours lecteur chez Gallimard2, que Le Malentendu3 est repris entre le 14 octobre et le 6 novembre 1944, et que Caligula est créé le 25 septembre 19454 ; Camus, enfin, travaille à La Peste, publie en 1945 la « Remarque sur la révolte5 », avant-texte de L’Homme révolté, écrit « Prométhée aux Enfers » en 19466, et donne des articles à différentes revues, et de nombreuses conférences7. « Les étudiants lui demandent des conférences, les revues des articles, les associations sa présence », note Francine Camus8.

Il reste que l’essentiel, en cette période, est évidemment son activité à Combat.

Parmi les jeunes collaborateurs qu’il recrute se trouve Roger Grenier, qui évoquera ainsi sa présence au journal :



En fin d’après-midi, Camus discutait du sujet de l’éditorial avec Pascal Pia. Puis il s’enfermait dans son petit bureau pour l’écrire. […]

Son rôle ne se bornait pas à écrire et à être le porte-drapeau du journal. L’homme qui avait toujours aimé le travail d’équipe, au théâtre, dans les journaux et dans le sport, était un vrai rédacteur en chef et, dans ses périodes de collaboration avec Combat, il passait plusieurs heures par jour dans la rédaction9.



Et plusieurs de « ses amis du Livre » rappelleront avec émotion les longues heures passées « au marbre » : « Il était au marbre comme chez lui, plein d’animation et de gaieté, blagueur et “dans le coup”, bref, en plein dans la tradition10 », dit Georges Roy, typographe ; et Lemaître, linotypiste : « Il aimait se trouver devant des pages, devant des lignes de plomb […] Camus était plus souvent au marbre qu’à la rédaction11. »

Au marbre ou à la rédaction, son activité journalistique est alors étonnamment féconde. Du 21 août au 30 novembre 1944, Camus a écrit 70 éditoriaux — dont 9 ne peuvent être donnés que comme « probables12 », 7 articles dont 1 est authentifié, 4 sont signés Albert Camus, et un du pseudonyme transparent « Juste Bauchard13 ».

Presque quotidienne jusqu’à la fin novembre, sa collaboration se ralentit un peu en décembre 1944. Le 8 décembre, Combat annonce :



Afin de soulager notre éditorialiste habituel, l’éditorial sera rédigé, selon les jours, par deux ou trois rédacteurs du journal. Il continuera à exprimer la pensée commune de Combat.



Si Camus est bien cet « éditorialiste habituel », on ne saurait cependant en déduire qu’il est l’auteur de tous les éditoriaux publiés jusque-là, puisque certains figurent dans le livre d’Albert Ollivier. Entre le 8 décembre et le 9 février, les éditorialistes signent de leurs initiales ; on trouve encore souvent celles d’Albert Camus, en alternance avec Pierre Herbart et Albert Ollivier ou plus rarement Henri Calet.

Entre le 1er décembre et le 11 janvier 1945, Camus publie encore 19 éditoriaux — dont 1 probable —, 2 articles signés, et 5 billets signés « Suétone ». Mais, malade, il doit s’interrompre totalement du 12 janvier au 9 février 1945. Le 18 janvier, Combat précise à ses lecteurs :



L’absence de notre rédacteur en chef Albert Camus qui, depuis la Libération, a donné à Combat une collaboration remarquée, a valu à notre journal et à Camus lui-même un courrier volumineux. Faute de pouvoir répondre à chacun de ces correspondants, Camus nous a envoyé pour eux ces quelques lignes :

« Je remercie les lecteurs qui ont bien voulu m’écrire leur sympathie et je m’excuse de ne pouvoir leur répondre individuellement. Les sérieuses raisons de santé qui me tiennent éloigné de Combat ne m’empêchent pas d’en rester solidaire. Mon seul souhait est d’y reprendre ma place dès que cela sera possible.

« De toute façon, Combat est surtout l’œuvre d’une équipe. L’abstention momentanée d’un de ses membres ne peut l’empêcher de continuer une action dont je remercie encore mes correspondants d’avoir reconnu la nécessité.

Albert Camus. »



À son retour, le 9 février, au journal — où on l’accueille « comme l’enfant prodigue14 » —, Camus signe un éditorial insistant sur la solidarité de l’équipe, et sur la responsabilité collective des éditorialistes. Après cette date, sans doute pour manifester cette solidarité, les éditoriaux redeviennent anonymes et ils le resteront jusqu’en avril 1946.

Mais Camus doit limiter ses heures de présence à Combat ; le rythme de sa participation devient irrégulier et nettement moins intense : en février 3 éditoriaux, dont un signé et 2 probables15 ; 6 éditoriaux — dont 5 probables — en mars, 8 en avril, dont 3 probables. Du 18 avril au 7 ou 8 mai, Camus est en Algérie ; il en rapportera l’importante suite des 6 articles signés consacrés à la « Crise en Algérie », et publiera 8 éditoriaux, dont 6 probables. En juin, 4 éditoriaux — dont l’un sera repris en conclusion de « Crise en Algérie » dans Actuelles III, et 2 sont probables — et un reportage, « Images de l’Allemagne occupée » dans le numéro des 30 juin/1er juillet du supplément éphémère Combat Magazine. En août, 13 éditoriaux, dont 11 probables. Et, sans doute, un éditorial en septembre et un en novembre.

En 1944-1945, Camus a donc écrit 133 éditoriaux — dont 92 sont signés ou authentifiés — et 16 articles, dont un probable.

On peut retenir, parmi bien d’autres possibles, deux moments emblématiques de l’activité journalistique de Camus, et de la place de Combat dans la presse de la Libération : la polémique qui l’oppose à Mauriac, et les articles consacrés à la « Crise en Algérie ». Pour des raisons différentes, ils donnent une juste idée de la conception que Camus s’est faite du métier de journaliste, et de sa manière d’en assumer la responsabilité.





Justice et charité : le débat Camus-Mauriac





Alors que Combat, né de la Résistance, animé par une jeune équipe, est l’exemple même de la nouvelle presse, pour Le Figaro, qui avait cessé de paraître en novembre 1942, sa renaissance en août 1944 renoue avec un long passé. Sous la direction de Pierre Brisson, il accueille des journalistes et des écrivains reconnus16, au premier rang desquels se trouve François Mauriac. Ses éditoriaux alternent, sans régularité, avec ceux de Wladimir d’Ormesson17.

On sait tout ce qui peut séparer le grand bourgeois catholique, membre de l’Académie et dont l’œuvre est déjà abondante, du jeune écrivain venu d’Alger18. Mais ils ont en commun leur passé de résistants, et surtout un même souci éthique, et le même désir de ne pas séparer morale et politique. Leur dialogue public, d’abord empreint de respect et même d’admiration réciproque, va se transformer en affrontement ; cette évolution est tout à fait significative de l’état d’esprit qui règne dans les premiers mois qui suivent la Libération de Paris.

L’échange s’instaure sur les valeurs qui permettront de fonder une nouvelle société : pour Wladimir d’Ormesson et Mauriac, c’est essentiellement le christianisme et sa « loi de charité » ; pour Camus, il s’agit de l’avènement de la justice, qui sera mieux garanti par des valeurs proprement humaines19. Ce débat de fond aura pour principal point d’application la question de l’épuration, sur laquelle Camus et Mauriac vont rapidement s’opposer. Leur débat sera grave, voire douloureux, parfois ironique, toujours d’une très haute tenue.

Si les deux écrivains journalistes s’accordent sur la nécessité d’une réforme morale de la presse20, la première divergence apparaît à propos de la censure ; Camus en reconnaît le bien-fondé en ce qui concerne les informations militaires, mais récuse la censure politique, d’une manière que Mauriac juge excessive21. Sans doute, cependant, Camus et Combat se sentent-ils assez proches de Mauriac lorsqu’il note que « la politique est impure par essence22 » ou exprime le désir d’aller « vers un socialisme humaniste23 » ; Camus souligne, le 11 octobre, que Le Figaro fait partie des journaux qui « n’ont jamais manqué à l’honneur », et qu’il « est fort bon ». Mais bientôt Mauriac prend sur l’épuration une position critique qui va dans le sens de l’« apaisement24 », position que conteste Combat, le lendemain, dans sa « Revue de presse ». C’est là le véritable début de la polémique qui va profondément opposer Camus et Mauriac. On sait que si l’attitude de Mauriac sous l’Occupation a été courageuse et irréprochable, il n’en a pas été de même pour certains de ses très proches ; ce qui, sans doute, est venu s’ajouter aux convictions chrétiennes de l’auteur du Cahier noir pour conforter sa méfiance à l’égard de l’épuration. Allant dans le sens d’un appel du général de Gaulle25, Mauriac plaide pour l’indulgence envers ceux qui se seraient simplement trompés, alors que pour Camus, il y a des situations où « l’erreur n’est qu’un crime26 ». Mauriac ayant regretté le poids de la presse unique, issue de la Résistance, Camus réplique clairement : « Nous ne sommes pas d’accord avec M. François Mauriac27. » Il rappelle, comme il l’a fait déjà à plusieurs reprises, que « la France a une révolution à faire en même temps qu’une guerre » et que cette nécessité exige une justice rigoureuse28. Dans sa « Réponse à Combat », Mauriac dit son « admiration » et sa « sympathie » pour son cadet, mais aussi son incompréhension ; Camus lui répond longuement29 ; dans cet éditorial où il réitère sa conviction de la nécessité d’une justice rapide et efficace, s’exprime toute la différence entre celui qui espère en une justice divine et celui qui a « choisi d’assumer la justice humaine » ; Camus formule admirablement so