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Conférences et discours

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Catégories:
Année:
2017
Langue:
french
ISBN 10:
2072741696
ISBN 13:
9782072741692
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1

The Patrick Melrose Novels [complete]

Année:
2016
Langue:
english
Fichier:
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2

À «Combat». Éditoriaux et articles (1944-1947)

Année:
2014
Langue:
french
Fichier:
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COLLECTION FOLIO





Albert Camus





Conférences

et discours

1936-1958





Gallimard





AVANT-PROPOS





Ce volume réunit les trente-quatre textes connus des prises de parole publiques d’Albert Camus, s’achevant sur la transcription inédite de son allocution au dîner de L’Algérienne, le 13 novembre 1958 à Paris. À l’exception de sa causerie sur « la nouvelle culture méditerranéenne » de 1937, ces discours et conférences ont été prononcés après guerre. La notoriété du romancier, de l’essayiste, du dramaturge et de l’éditorialiste fait alors que son point de vue sur l’état du monde et des consciences est régulièrement sollicité et attendu, en France comme à l’étranger.



Albert Camus n’était pourtant pas un conférencier dans l’âme, l’exercice l’exposant au risque de devoir se prononcer sur des sujets pour lesquels il ne se sent ni compétence ni légitimité. « Je n’ai pas l’âge des conférences », prévient-il en 1946. Malgré ses réticences, la prise de parole publique sera l’une des formes de son engagement, avec sa part de constat et sa part de combat.

Dans aucun de ces textes l’écrivain n’évoque ni ne cite l’une ou l’autre de ses œuvres ou de ses personnages, comme si l’expérience du créateur avait peu en commun avec celle de l’orateur occasionnel. Pourtant, la question de l’engagement de l’artiste est bien au cœur de ces propos de tribune, de « La Crise de l’Homme » (New York, 1946) aux célèbres discours de Suède (Stockholm et Uppsala, 1957). Il n’y a pas de rupture, semble-t-il nous dire, entre l’engagement du citoyen et l’engagement de l’écrivain, dans la mesure où ce dernier, par son œuvre même, cherche à se tenir au plus près d’une vérité humaine plus que jamais exposée à la terreur, au mensonge, à l’abstraction bureaucratique et idéologique, à l’injustice. « L’artiste distingue là où le conquérant nivelle. L’artiste qui vit et crée au niveau de la chair et de la passion, sait que rien n’est simple et que l’autre existe. » Et cette chair peut être heureuse ou malheureuse.



La révolte camusien; ne se situe au cœur de l’absurde, dans la reconnaissance simultanée du sort commun et de la liberté individuelle. C’est là le socle de ces prises de parole. D’une conférence à l’autre, Albert Camus explicite et manifeste son engagement d’homme, qui vise à redonner voix, figure et dignité à ceux qui en ont été privés par un demi-siècle de bruit et de fureur, où le mésusage des mots et la démesure des idées ont fait de l’homme un loup pour lui-même. Il faut briser cet infernal mouvement de l’après-guerre, « transformer la haine en désir de justice », « supprimer en soi le venin de la mort ». Telle est l’expérience générationnelle dont rend compte ici l’écrivain.



Il y a une « Crise de l’Homme ». Il faut en faire état, la rendre intelligible ; et l’orateur s’y emploie en en formulant et reformulant ici, jusqu’à la redite, les raisons et les symptômes. Mais le plus important est d’y remédier, avec l’espérance que l’homme puisse reprendre, par lui-même, « ce goût de l’homme sans quoi le monde ne sera jamais qu’une immense solitude ». Les artistes, les écrivains ont leur rôle à jouer, modeste mais nécessaire.

Pour Albert Camus, il y a un métier d’homme, qui consiste à s’opposer au malheur du monde afin d’en diminuer l’intensité, dans les limites propres à chaque individu. Son autorité d’intellectuel, son parcours singulier donnent à sa parole une audience particulière, dans un monde qui s’est déjà globalisé — en particulier sous l’effet des totalitarismes et des impérialismes. Albert Camus ne limite pas ses engagements aux frontières nationales ; l’Europe est au cœur de ses préoccupations, voire de son indignation lorsqu’elle est celle de Franco et que l’on ne s’en offusque pas. Et Albert Camus monte à la tribune quand ses frères d’Europe de l’Est sont soumis à l’oppression d’un totalitarisme fou, brisant toutes libertés dans le plus total irrespect de la personne humaine et de la justice.

Plus que de culture, c’est de civilisation qu’il s’agit et du sentiment fraternel qui unit les hommes en lutte contre leur destin. Il se dessine par là une morale pour soi-même : ce métier d’homme est un apprentissage, une discipline, qui se joue au quotidien et toute la vie durant : « J’aime mieux les hommes engagés aux littératures engagées, écrivait-il dans ses Carnets. Du courage dans sa vie et du talent dans ses œuvres, ce n’est déjà pas si mal. »





CONFÉRENCES ET DISCOURS


1936-1958





LA CULTURE INDIGÈNE.

LA NOUVELLE CULTURE

MÉDITERRANÉENNE


1937





Membre du Parti communiste algérien (PCA) depuis la fin de l’été 1935, Albert Camus s’investit dans l’action culturelle en fondant le Théâtre du travail, troupe qu’il dirige tout en y étant à la fois adaptateur, metteur en scène et acteur. Dans le même temps, il devient le secrétaire général de la Maison de la culture d’Alger qui organise des projections cinématographiques, des concerts ou encore des conférences. C’est à l’occasion de l’inauguration de cette structure, le 8 février 1937, qu’Albert Camus, alors âgé de vingt-trois ans, prononce la conférence qui suit. Le texte sera reproduit dans le premier numéro du bulletin de la Maison de la culture d’Alger, Jeune Méditerranée, en avril 1937. À l’automne de la même année, Albert Camus quitte le PCA.





I


La Maison de la culture, qui se présente aujourd’hui devant vous, prétend servir la culture méditerranéenne. Fidèle aux prescriptions générales concernant les Maisons du même type, elle veut contribuer à l’édification, dans le cadre régional, d’une culture dont l’existence et la grandeur ne sont plus à démontrer. À cet égard, il y a peut-être quelque chose d’étonnant dans le fait que des intellectuels de gauche puissent se mettre au service d’une culture qui semble n’intéresser en rien la cause qui est la leur, et même, en certains cas, a pu être accaparée (comme c’est le cas pour Maurras) par des doctrinaires de droite.

Servir la cause d’un régionalisme méditerranéen peut sembler, en effet, restaurer un traditionalisme vain et sans avenir, ou encore exalter la supériorité d’une culture par rapport à une autre et, par exemple, reprenant le fascisme à rebours, dresser les peuples latins contre les peuples nordiques. Il y a là un malentendu perpétuel. Le but de cette conférence est d’essayer de l’éclaircir. Toute l’erreur vient de ce qu’on confond Méditerranée et Latinité et qu’on place à Rome ce qui commença dans Athènes. Pour nous la chose est évidente, il ne peut s’agir d’une sorte de nationalisme du soleil. Nous ne saurions nous asservir à des traditions et lier notre avenir vivant à des exploits déjà morts. Une tradition est un passé qui contrefait le présent. La Méditerranée qui nous entoure est au contraire un pays vivant, plein de jeux et de sourires. D’autre part, le nationalisme s’est jugé par ses actes. Les nationalismes apparaissent toujours dans l’histoire comme des signes de décadence. Quand le vaste édifice de l’Empire romain s’écroule, quand son unité spirituelle, dont tant de régions différentes tiraient leur raison de vivre, se disloque, alors seulement, à l’heure de la décadence, apparaissent les nationalités. Depuis, l’Occident n’a plus retrouvé son unité. À l’heure actuelle l’internationalisme essaie de lui redonner son vrai sens et sa vocation. Seulement le principe n’est plus chrétien, ce n’est plus la Rome papale du Saint Empire. Le principe, c’est l’homme. L’unité n’est plus dans la croyance mais dans l’espérance. Une civilisation n’est durable que dans la mesure où, toutes nations supprimées, son unité et sa grandeur lui viennent d’un principe spirituel. L’Inde, presque aussi grande que l’Europe, sans nations, sans souverain, a gardé sa physionomie propre, même après deux siècles de domination anglaise.

Voilà pourquoi, avant toute considération, nous rejetterons le principe d’un nationalisme méditerranéen. Par ailleurs, il ne saurait être question d’une supériorité de la culture méditerranéenne. L’homme s’exprime en accord avec son pays. Et la supériorité, dans le domaine de la culture, réside seulement dans cet accord. Il n’y a pas de culture plus ou moins grande. Il y a des cultures plus ou moins vraies. Nous voulons seulement aider un pays à s’exprimer lui-même. Localement. Sans plus. La vraie question : une nouvelle culture méditerranéenne est-elle réalisable ?





II


ÉVIDENCES


a) Il y a une mer Méditerranée, un bassin qui relie une dizaine de pays. Les hommes qui hurlent dans les cafés chantants d’Espagne, ceux qui errent sur le port de Gênes, sur les quais de Marseille, la race curieuse et forte qui vit sur nos côtes, sont sortis de la même famille. Lorsqu’on voyage en Europe, si on redescend vers l’Italie ou la Provence, c’est avec un soupir de soulagement qu’on retrouve des hommes débraillés, cette vie forte et colorée que nous connaissons tous. J’ai passé deux mois en Europe centrale, de l’Autriche à l’Allemagne, à me demander d’où venait cette gêne singulière qui pesait sur mes épaules, cette inquiétude sourde qui m’habitait. J’ai compris depuis peu. Ces gens étaient toujours boutonnés jusqu’au cou. Ils ne connaissaient pas de laisser-aller. Ils ne savaient pas ce qu’est la joie, si différente du rire. C’est pourtant avec des détails comme celui-ci que l’on peut donner un sens valable au mot de Patrie. La Patrie, ce n’est pas l’abstraction qui précipite les hommes au massacre, mais c’est un certain goût de la vie qui est commun à certains êtres, par quoi on peut se sentir plus près d’un Génois ou d’un Majorquin que d’un Normand ou d’un Alsacien. La Méditerranée, c’est cela, cette odeur ou ce parfum qu’il est inutile d’exprimer : nous le sentons tous avec notre peau.

b) Il y a d’autres évidences, historiques celles-là. Chaque fois qu’une doctrine a rencontré le bassin méditerranéen, dans le choc d’idées qui en est résulté, c’est toujours la Méditerranée qui est restée intacte, le pays qui a vaincu la doctrine. Le christianisme était à l’origine une doctrine émouvante, mais fermée, judaïque avant tout, ignorant les concessions, dure, exclusive et admirable. De sa rencontre avec la Méditerranée, est sortie une doctrine nouvelle : le catholicisme. À l’ensemble d’aspirations sentimentales du début s’est ajoutée une doctrine philosophique. Le monument s’est parachevé, enjolivé — s’est adapté à l’homme. Grâce à la Méditerranée, le christianisme a pu entrer dans le monde pour y commencer la carrière miraculeuse qu’on lui connaît.

C’est encore un Méditerranéen, François d’Assise, qui fait du christianisme, tout intérieur et tourmenté, un hymne à la nature et à la joie naïve. Et la seule tentative qui ait été faite pour séparer le christianisme du monde, c’est à un Nordique, c’est à Luther qu’on la doit. Le protestantisme est à proprement parler le catholicisme arraché à la Méditerranée et à son influence à la fois néfaste et exaltante.

Regardons encore plus près. Pour ceux qui ont vécu à la fois en Allemagne et en Italie, c’est un fait évident que le fascisme n’a pas le même visage dans les deux pays. On le sent partout en Allemagne, sur les visages, dans les rues des villes. Dresde, ville militaire, étouffe sous un ennemi invisible. Ce qu’on sent d’abord en Italie, c’est le pays. Ce qu’on voit dans un Allemand au premier abord, c’est l’hitlérien qui vous dit bonjour en disant : « Heil Hitler ! » Dans un Italien, c’est l’homme affable et gai. Ici encore la doctrine semble avoir reculé devant le pays — et c’est un miracle de la Méditerranée de permettre à des hommes qui pensent humainement de vivre sans oppression dans un pays à la loi inhumaine.





III


Mais cette réalité vivante qu’est la Méditerranée n’est pas chose nouvelle pour nous. Et il semble que cette culture soit l’image de cette antiquité latine que la Renaissance essaya de retrouver à travers le Moyen ge. C’est cette latinité que Maurras et les siens essayent d’annexer. C’est au nom de cet ordre latin que, dans l’affaire d’Éthiopie, vingt-quatre intellectuels d’Occident signèrent un manifeste dégradant qui exaltait l’œuvre civilisatrice de l’Italie dans l’Éthiopie barbare.

Mais non. Ce n’est pas cette Méditerranée que notre Maison de la culture revendique. Car ce n’est pas la vraie. Celle-là, c’est la Méditerranée abstraite et conventionnelle que figurent Rome et les Romains. Ce peuple d’imitateurs sans imagination imagina pourtant de remplacer le génie artistique et le sens de la vie qui leur manquaient par le génie guerrier. Et cet ordre qu’on nous vante tant fut celui qu’impose la force et non celui qui respire dans l’intelligence. Lors même qu’ils copièrent, ils affadirent. Et ce n’est même pas le génie essentiel de la Grèce qu’ils imitèrent, mais les fruits de sa décadence et de ses erreurs. Non pas la Grèce forte et dure des grands tragiques ou des grands comiques, mais la joliesse et la mignardise des derniers siècles. Ce n’est pas la vie que Rome a prise à la Grèce, mais l’abstraction puérile et raisonnante. La Méditerranée est ailleurs. Elle est la négation même de Rome et du génie latin. Vivante, elle n’a que faire de l’abstraction. Et on peut accorder volontiers à M. Mussolini qu’il est le digne continuateur des César et des Auguste antiques, si on entend par là qu’il sacrifie, comme eux, la vérité et la grandeur à la violence sans âme.

Ce n’est pas le goût du raisonnement et de l’abstraction que nous revendiquons dans la Méditerranée, mais c’est sa vie — les cours, les cyprès, les chapelets de piments — Eschyle et non Euripide — les Apollons doriques et non les copies du Vatican. C’est l’Espagne, sa force et son pessimisme, et non les rodomontades de Rome — les paysages écrasés de soleil et non les décors de théâtre où un dictateur se grise de sa propre voix et subjugue les foules. Ce que nous voulons, ce n’est pas le mensonge qui triompha en Éthiopie, mais la vérité qu’on assassine en Espagne.





IV


Bassin international traversé par tous les courants, la Méditerranée est de tous les pays le seul peut-être qui rejoigne les grandes pensées orientales. Car elle n’est pas classique et ordonnée, elle est diffuse et turbulente, comme ces quartiers arabes ou ces ports de Gênes et de Tunisie. Ce goût triomphant de la vie, ce sens de l’écrasement et de l’ennui, les places désertes à midi en Espagne, la sieste, voilà la vraie Méditerranée et c’est de l’Orient qu’elle se rapproche. Non de l’Occident latin. L’Afrique du Nord est un des seuls pays où l’Orient et l’Occident cohabitent. Et à ce confluent il n’y a pas de différence entre la façon dont vit un Espagnol ou un Italien des quais d’Alger, et les Arabes qui les entourent. Ce qu’il y a de plus essentiel dans le génie méditerranéen jaillit peut-être de cette rencontre unique dans l’histoire et la géographie née entre l’Orient et l’Occident. (À cet égard on ne peut que renvoyer à Audisio.)

Cette culture, cette vérité méditerranéenne existe et elle se manifeste sur tous les points : 1° unité linguistique — facilité d’apprendre une langue latine lorsqu’on en sait une autre — ; 2° unité d’origine — collectivisme prodigieux du Moyen ge — ordre des chevaliers, ordre des religieux, féodalités, etc. La Méditerranée, sur tous ces points, nous donne ici l’image d’une civilisation vivante et bariolée, concrète, transformant les doctrines à son image — et recevant les idées sans changer sa propre nature.

Mais alors, dira-t-on, pourquoi aller plus loin ?





V


C’est que le même pays qui transforma tant de doctrines doit transformer les doctrines actuelles. Un collectivisme méditerranéen sera différent d’un collectivisme russe proprement dit. La partie du collectivisme ne se joue pas en Russie : elle se joue dans le bassin méditerranéen et en Espagne à l’heure qu’il est. Certes, la partie de l’homme se joue depuis longtemps, mais c’est peut-être ici qu’elle a atteint le plus de tragique et que tant d’atouts sont concentrés dans nos mains. Il y a devant nos yeux des réalités qui sont plus fortes que nous. Nos idées s’y plieront et s’y adapteront. C’est pourquoi nos adversaires se trompent dans toutes leurs objections. On n’a pas le droit de préjuger le sort d’une doctrine, et de juger de notre avenir au nom du passé, même si c’est celui de la Russie.

Notre tâche ici même est de réhabiliter la Méditerranée, de la reprendre à ceux qui la revendiquent injustement, et de la rendre prête à recevoir les formes économiques qui l’attendent. C’est de découvrir ce qu’il y a de concret et de vivant en elle, et c’est, en toute occasion, de favoriser les aspects divers de cette culture. Nous sommes d’autant plus préparés à cette tâche que nous sommes au contact immédiat de cet Orient qui peut tant nous apprendre à cet égard. Nous sommes ici avec la Méditerranée contre Rome. Et le rôle essentiel que puissent jouer des villes comme Alger et Barcelone, c’est de servir pour leur faible part cet aspect de la culture méditerranéenne qui favorise l’homme au lieu de l’écraser.





VI


Le rôle de l’intellectuel est difficile à notre époque. Ce n’est pas à lui qu’il appartient de modifier l’histoire. Quoi qu’on en dise, les révolutions se font d’abord et les idées viennent ensuite. Par là, il faut un grand courage aujourd’hui pour se déclarer fidèle aux choses de l’esprit. Mais du moins ce courage n’est pas inutile. S’il s’attache tant de mépris et tant de réprobation au nom de l’intellectuel, c’est dans la mesure où s’y implique l’idée du monsieur discuteur et abstrait, incapable de s’attacher à la vie, et préférant sa personnalité à tout le reste du monde. Mais pour ceux qui ne veulent pas éluder leurs responsabilités, la tâche essentielle est de réhabiliter l’intelligence en régénérant la matière qu’elle travaille, de redonner à l’esprit tout son vrai sens en rendant à la culture son vrai visage de santé et de soleil. Et je disais que ce courage n’était pas inutile. Car, en effet, s’il n’appartient pas à l’intelligence de modifier l’histoire, sa tâche propre sera alors d’agir sur l’homme qui lui-même fait l’histoire. À cette tâche, nous avons une contribution à donner. Nous voulons rattacher la culture à la vie. La Méditerranée, qui nous entoure de sourires, de soleil et de mer, nous en donne la leçon. Xénophon raconte, dans sa « Retraite des dix mille », que les soldats grecs aventurés en Asie, revenant dans leur pays, mourant de faim et de soif, désespérés par tant d’échecs et d’humiliations, arrivèrent au sommet d’une montagne d’où ils aperçurent la mer. Alors ils se mirent à danser, oubliant leurs fatigues et leur dégoût devant le spectacle de toute leur vie. Nous non plus, nous ne voulons pas nous séparer du monde. Il n’y a qu’une culture. Non pas celle qui se nourrit d’abstractions et de majuscules. Non pas celle qui condamne. Non pas celle qui justifie les abus et les morts d’Éthiopie et qui légitime le goût de la conquête brutale. Celle-ci, nous la connaissons bien et nous n’en voulons pas. Mais celle qui vit dans l’arbre, la colline et les hommes.

Voilà pourquoi des hommes de gauche se présentent aujourd’hui devant vous, pour servir une cause qui à première vue n’avait rien à voir avec leurs opinions. Je voudrais que, comme nous, vous soyez persuadés maintenant du contraire. Tout ce qui est vivant est nôtre. La politique est faite pour les hommes et non les hommes pour la politique. À des hommes méditerranéens, il faut une politique méditerranéenne. Nous ne voulons pas vivre de fables. Dans le monde de violence et de mort qui nous entoure, il n’y a pas de place pour l’espoir. Mais il y a peut-être place pour la civilisation, la vraie, celle qui fait passer la vérité avant la fable, la vie avant le rêve. Et cette civilisation n’a que faire de l’espoir. L’homme y vit de ses vérités*.1

C’est à cet effort d’ensemble que doivent s’attacher les hommes d’Occident. Dans le cadre de l’internationalisme, la chose est réalisable. Si chacun dans sa sphère, son pays, sa province consent à un modeste travail, le succès n’est pas loin. Pour nous, nous connaissons notre but, nos limites et nos possibilités. Nous n’avons qu’à ouvrir les yeux pour avoir conscience de notre tâche : faire entendre que la culture ne se comprend que mise au service de la vie, que l’esprit peut ne pas être l’ennemi de l’homme. De même que le soleil méditerranéen est le même pour tous les hommes, l’effort de l’intelligence humaine doit être un patrimoine commun et non une source de conflits et de meurtres.

Une nouvelle culture méditerranéenne conciliable avec notre idéal social est-elle réalisable ? — Oui. Mais c’est à nous et à vous d’aider à cette réalisation.





1. * J’ai parlé d’une nouvelle civilisation et non pas d’un progrès dans la civilisation. Il serait trop dangereux de manier ce jouet malfaisant qui s’appelle le Progrès. (N.d.A.)





DÉFENSE DE L’INTELLIGENCE


1945





Après quatre ans d’interruption durant la guerre, Temps présent recommence à paraître à la fin août 1944. Le 15 mars 1945, sous l’égide de l’association Amitié française, l’hebdomadaire catholique invite la « jeunesse intellectuelle » à se réunir à la salle de la Mutualité à Paris. Albert Camus s’exprime lors de ce rassemblement qui compte, parmi les autres orateurs, Stanislas Fumet, directeur de Temps présent, André Mandouze, Emmanuel Mounier et Maurice Schumann. Publié à la fin 1945 dans le premier numéro de la revue Variété, « Défense de l’intelligence » sera repris par Albert Camus dans le premier volume de ses Actuelles (1950), à la rubrique « Pessimisme et Tyrannie ».





Si l’amitié française, dont il est question, ne devait être qu’un simple épanchement sentimental entre personnes sympathiques, je n’en donnerais pas cher. Ce serait le plus facile, mais ce serait le moins utile. Et je suppose que les hommes qui en ont pris l’initiative ont voulu autre chose, une amitié plus difficile qui fût une construction. Pour que nous ne soyons pas tentés de céder à la facilité et de nous contenter de congratulations réciproques, je voudrais simplement, dans les dix minutes qui me sont données, montrer les difficultés de l’entreprise. De ce point de vue, je ne saurais mieux le faire qu’en parlant de ce qui s’oppose toujours à l’amitié, je veux dire le mensonge et la haine.

Nous ne ferons rien en effet pour l’amitié française, si nous ne nous délivrons pas du mensonge et de la haine. Dans un certain sens, il est bien vrai que nous n’en sommes pas délivrés. Nous sommes à leur école depuis trop longtemps. Et c’est peut-être la dernière et la plus durable victoire de l’hitlérisme que ces marques honteuses laissées dans le cœur de ceux mêmes qui l’ont combattu de toutes leurs forces. Comment en serait-il autrement ? Depuis des années, ce monde est livré à un déferlement de haine qui n’a jamais eu son égal. Pendant quatre ans, chez nous-mêmes, nous avons assisté à l’exercice raisonné de cette haine. Des hommes comme vous et moi, qui le matin caressaient des enfants dans le métro, se transformaient le soir en bourreaux méticuleux. Ils devenaient les fonctionnaires de la haine et de la torture. Pendant quatre ans, ces fonctionnaires ont fait marcher leur administration : on y fabriquait des villages d’orphelins, on y fusillait des hommes en pleine figure pour qu’on ne les reconnaisse pas, on y faisait entrer les cadavres d’enfants à coups de talon dans des cercueils trop petits pour eux, on y torturait le frère devant la sœur, on y façonnait des lâches et on y détruisait les plus fières des âmes. Il paraît que ces histoires ne trouvent pas créance à l’étranger. Mais pendant quatre ans il a bien fallu qu’elles trouvent créance dans notre chair et notre angoisse. Pendant quatre ans, tous les matins, chaque Français recevait sa ration de haine et son soufflet. C’était le moment où il ouvrait son journal. Forcément, il est resté quelque chose de tout cela.

Il nous en est resté la haine. Il nous en est resté ce mouvement qui l’autre jour à Dijon, jetait un enfant de quatorze ans sur un collaborateur lynché, pour lui crever le visage. Il nous en est resté cette fureur qui nous brûle l’âme au souvenir de certaines images et de certains visages. À la haine des bourreaux, a répondu la haine des victimes. Et les bourreaux partis, les Français sont restés avec leur haine en partie inemployée. Ils se regardent encore avec un reste de colère.

Eh bien, c’est de cela que nous devons triompher d’abord. Il faut guérir ces cœurs empoisonnés. Et demain, la plus difficile victoire que nous ayons à remporter sur l’ennemi, c’est en nous-mêmes qu’elle doit se livrer, avec cet effort supérieur qui transformera notre appétit de haine en désir de justice. Ne pas céder à la haine, ne rien concéder à la violence, ne pas admettre que nos passions deviennent aveugles, voilà ce que nous pouvons faire encore pour l’amitié et contre l’hitlérisme. Aujourd’hui encore, dans quelques journaux, on se laisse aller à la violence et à l’insulte. Mais alors, c’est à l’ennemi qu’on cède encore. Il s’agit au contraire et pour nous de ne jamais laisser la critique rejoindre l’insulte, il s’agit d’admettre que notre contradicteur puisse avoir raison et qu’en tout cas ses raisons, même mauvaises, puissent être désintéressées. Il s’agit enfin de refaire notre mentalité politique.

Qu’est-ce que cela signifie, si nous y réfléchissons ? Cela signifie que nous devons préserver l’intelligence. Car je suis persuadé que là est le problème. Il y a quelques années, alors que les nazis venaient de prendre le pouvoir, Goering donnait une juste idée de leur philosophie en déclarant : « Quand on me parle d’intelligence, je sors mon revolver. » Et cette philosophie débordait l’Allemagne. Dans le même temps et par toute l’Europe civilisée, les excès de l’intelligence et les tares de l’intellectuel étaient dénoncés. Les intellectuels mêmes, par une intéressante réaction, n’étaient pas les derniers à mener ce procès. Partout, les philosophies de l’instinct triomphaient et, avec elles, ce romantisme de mauvais aloi qui préfère sentir à comprendre, comme si les deux pouvaient se séparer. Depuis, l’intelligence n’a pas cessé d’être mise en cause. La guerre est venue, puis la défaite. Vichy nous a appris que la grande responsable était l’intelligence. Les paysans avaient trop lu Proust. Et tout le monde sait que Paris-Soir1, Fernandel et les banquets des amicales étaient des signes d’intelligence. La médiocrité des élites dont la France se mourait, il paraît qu’elle avait sa source dans les livres.

Maintenant encore l’intelligence est maltraitée. Cela prouve seulement que l’ennemi n’est pas encore vaincu. Et il suffit qu’on fasse l’effort de comprendre sans idée préconçue, il suffit qu’on parle d’objectivité pour qu’on dénonce votre subtilité et pour qu’on fasse le procès de toutes vos prétentions. Eh bien non ! Et c’est cela qu’il faut réformer. Car je connais comme tout le monde les excès de l’intelligence et je sais comme tout le monde que l’intellectuel est un animal dangereux qui a la trahison facile. Mais il s’agit d’une intelligence qui n’est pas la bonne. Nous parlons, nous, de celle qui s’appuie sur le courage, de celle qui pendant quatre ans a payé le prix qu’il fallait pour avoir le droit d’être respectée. Quand il arrive que cette intelligence s’éteigne, c’est la nuit des dictatures. C’est pourquoi nous avons à la maintenir dans tous ses devoirs et tous ses droits. C’est à ce prix, à ce seul prix, que l’amitié française aura un sens. Car l’amitié est la science des hommes libres. Et il n’y a pas de liberté sans intelligence et sans compréhension réciproques.

Pour finir, c’est à vous, étudiants, que je m’adresserai ici. Je ne suis pas de ceux qui vous prêcheront la vertu. Trop de Français la confondent avec la pauvreté du sang. Si j’y avais quelque droit, je vous prêcherais plutôt les passions. Mais je voudrais que, sur un ou deux points, ceux qui feront l’intelligence française de demain soient au moins résolus à ne céder jamais. Je voudrais qu’ils ne cèdent pas quand on leur dira que l’intelligence est toujours de trop, quand on voudra leur prouver qu’il est permis de mentir pour mieux réussir. Je voudrais qu’ils ne cèdent ni à la ruse, ni à la violence, ni à la veulerie. Alors, peut-être une amitié française sera possible qui sera autre chose qu’un vain bavardage. Alors peut-être, dans une nation libre et passionnée de vérité, l’homme recommencera à prendre ce goût de l’homme sans quoi le monde ne sera jamais qu’une immense solitude.





1. À son arrivée à Paris au début de l’année 1940, Camus travaille momentanément comme secrétaire de rédaction à Paris-Soir. Il quitte le journal après l’exode de juin 1940, sans y avoir publié un seul article. Combat, journal dont Camus devient le rédacteur en chef en 1944, se posera en contre-modèle de la presse d’avant-guerre, jugée sensationnaliste et compromise par Camus, et dont Paris-Soir est pour lui l’incarnation.





CAUSERIE DE M. ALBERT CAMUS

[ADRESSÉE AUX ROUMAINS]


1945





Lorsque Albert Camus adresse ce message aux Roumains, leur pays traverse une importante crise politique. Sous la pression communiste, le gouvernement d’union nationale, mis en place au mois d’août 1944 après l’écrasement des troupes allemandes et roumaines par l’Armée rouge, démissionne en octobre au profit d’un gouvernement prosoviétique dirigé par Petru Groza. Après les élections de 1946 et l’abdication du roi Michel Ier en 1947, la Roumanie deviendra une démocratie populaire sous la tutelle de Moscou. Les conditions de diffusion du message de Camus sont inconnues. Il est possible que Pierre Kauffmann et Serge Karski, envoyés successivement en Roumanie par le journal Combat dont Camus est alors le rédacteur en chef, aient servi de contact sur place en vue de la radiodiffusion du texte.





Le Français qui vous parle aujourd’hui n’a pas d’autre titre pour s’adresser à vous que d’avoir été pendant quatre ans le citoyen d’un pays asservi et humilié comme le fut la Roumanie. Ce n’est donc pas un langage officiel que je puis vous tenir aujourd’hui, ni la confidence personnelle que pourraient se permettre de plus grands personnages. Mais il me semble que je puis parler comme l’un de ces millions d’hommes apparemment anonymes qui composèrent le peuple français sous l’oppression.

Je sais, comme tous ceux de mon pays, les liens qui ont toujours lié la Roumanie et la France. Mais ces liens qui se traduisaient dans le langage de chancelleries ou des discours académiques m’ont toujours paru un peu abstraits. S’il ne fallait parler que d’eux je n’aurais rien à vous dire. Mais depuis quatre ans il est une communauté européenne où le peuple français et le peuple roumain ont noué d’autres liens et qui est une communauté de souffrances. C’est ici que je puis parler.

Je n’ai pas le goût des précautions oratoires. Et c’est pourquoi je dirai, comme je le pense, que la Roumanie et la France sont entrées en même temps dans la honte et qu’elles en sont sorties en même temps. C’est cela qui fait notre ressemblance et notre destin commun. Et c’est cela qui doit nous aider à nous mieux comprendre. Car si ce n’est pas la honte et la révolte partagées qui rapprochent les peuples, alors c’est que rien en ce monde ne peut les rapprocher et qu’ils sont voués à la solitude éternelle.

À peine sortie des nuits de l’oppression, l’Europe est forcée de reconnaître sa solidarité. Nous savons maintenant que tout ce qui menace la liberté roumaine menace la liberté française et qu’inversement tout ce qui frappe un Français atteint en même temps les hommes libres de Roumanie. Nous savons que nous nous sauverons ensemble, avec tous les autres peuples de l’Europe, ou que nous périrons ensemble. Et cela est bien. Ce que nous n’avons pas su faire dans les jours où l’intelligence était libre et heureuse, nous le ferons peut-être après toutes ces années où elle fut insultée et désespérée.

Je sais que quelques-uns, chez vous, s’inquiètent de la France et gardent le souvenir de sa grandeur. Je sais qu’ils s’interrogent : « Que fait-elle ? que va-t-elle faire ? » C’est une question à laquelle je ne puis répondre. Les Français de mon âge connaissent, lorsqu’ils pensent à leur pays, une angoisse qu’ils ne peuvent partager avec personne. Mais je puis vous dire du moins ce dont nous sommes sûrs. Nous sommes sûrs que la France, et l’Europe avec elle, ne se referont pas du jour au lendemain. Nous savons que la grandeur politique se perd plus vite qu’elle ne s’acquiert. Mais nous savons aussi qu’il est des grandeurs qui sont de tous les temps, bien qu’elles ne s’obtiennent pas sans peine.

Ce sont ces grandeurs qui nous mettent en route parce qu’elles ne sont pas fondées sur la haine ou sur l’oppression. Ce sont celles de la justice et de la liberté. Nous qui avons tant détesté l’injustice, nous que l’espoir de liberté a brûlés, pendant tant d’années, nous ne voulons pas plus d’un pays injuste que d’un pays opprimé. Ces grandeurs-là, amis Roumains, il me semble que vous et l’Europe entière pouvez les partager librement avec nous.





LA CRISE DE L’HOMME


1946





Au printemps 1946, Albert Camus est invité par les Relations culturelles du ministère des Affaires étrangères à donner une série de conférences en Amérique du Nord. Au cours de son voyage en bateau, il rédige « La Crise de l’Homme » qu’il lit en public pour la première fois le 28 mars 1946 lors d’une soirée à l’université Columbia durant laquelle Vercors et Thimerais s’expriment également. Camus redonne cette même conférence lors de son séjour aux États-Unis, dans une version légèrement augmentée dont le tapuscrit a récemment été découvert dans les archives de Dorothy Norman (Beinecke Library, Yale University). C’est cette version du texte qui est ici reproduite. Rédactrice en chef de la revue Twice a Year, Dorothy Norman y fait paraître « La Crise de l’Homme » fin 1946 dans une traduction en langue anglaise de Lionel Abel.





Mesdames, Messieurs,



Quand on m’a proposé de faire des conférences dans les États-Unis d’Amérique, il m’est venu des scrupules et des hésitations. Je n’ai pas l’âge des conférences et je me sens plus à l’aise dans la réflexion que dans l’affirmation catégorique, parce que je ne me sens pas en possession de ce qu’on appelle généralement la vérité. Ayant fait part de mes scrupules, on me répondit fort poliment que l’important n’était pas que j’eusse une opinion personnelle. L’important était que je fusse en mesure d’apporter sur la France les quelques éléments d’information qui permettraient à mon auditoire de se faire une opinion. Sur quoi, on me proposa de renseigner mes auditeurs sur l’état actuel du théâtre français, de la littérature, et même de la philosophie. Je répondis que peut-être il serait au moins aussi intéressant de parler de l’extraordinaire effort des cheminots français ou de la manière dont les mineurs du Nord sont en train de travailler. On me fit remarquer avec pertinence qu’il ne fallait jamais forcer son talent et qu’il était bon que les spécialités fussent traitées par ceux qui en avaient la compétence. Intéressé depuis longtemps aux questions littéraires alors que, certainement, je ne connaissais rien aux questions d’aiguillage, il était naturel qu’on me fît parler de littérature plutôt que de chemins de fer.

Pour le coup, je fus éclairé. Il importait en somme de parler de ce que je connaissais et de donner une idée de la France. C’est exactement pour cela que j’ai choisi précisément de ne parler ni de la littérature, ni du théâtre. Car la littérature, le théâtre, la philosophie, la recherche intellectuelle et l’effort de tout un peuple, ne sont que les reflets d’une interrogation fondamentale, d’une lutte pour la vie et pour l’homme qui font chez nous tout le problème du moment. Les Français sentent que l’homme est toujours menacé et ils sentent aussi qu’ils ne pourront pas continuer de vivre si une certaine idée de l’homme n’est pas sauvée de la crise où se débat le monde. Et c’est pourquoi, par fidélité à mon pays, j’ai choisi de parler de la crise de l’homme. Et comme il s’agissait de parler de ce que je connaissais, je n’ai pas cru pouvoir faire mieux que de retracer aussi clairement que possible l’expérience spirituelle des hommes de ma génération, puisque cette expérience a eu toute l’étendue de la crise mondiale et qu’elle peut apporter quelque faible lueur à la fois sur le destin absurde et sur un aspect de la sensibilité française d’aujourd’hui.



Je voudrais d’abord situer cette génération. Les hommes de mon âge en France et en Europe sont nés juste avant ou pendant la première grande guerre, sont arrivés à l’adolescence au moment de la crise économique mondiale et ont eu vingt ans l’année de la prise de pouvoir par Hitler. Pour compléter leur éducation, on leur a offert ensuite la guerre d’Espagne, Munich, la guerre de 1939, la défaite et quatre années d’occupation et de luttes clandestines. Je suppose donc que c’est ce qu’on appelle une génération intéressante. Et qu’à cause de cela, j’ai eu raison de penser qu’il sera plus instructif pour vous que je parle, plutôt qu’en mon nom personnel, au nom d’un certain nombre de Français qui ont aujourd’hui trente ans et qui ont formé leur intelligence et leur cœur pendant les années terribles où, avec leur pays, ils se sont nourris de honte et ont vécu de révolte.

Oui, c’est une génération intéressante et d’abord parce qu’en face du monde absurde que ses aînés lui fabriquaient, elle ne croyait à rien et elle vivait dans la révolte. La littérature de son temps était en révolte contre la clarté, le récit et la phrase elle-même. La peinture était en révolte contre le sujet, la réalité et la simple harmonie. La musique refusait la mélodie. Quant à la philosophie, elle enseignait qu’il n’y avait pas de vérité, mais simplement des phénomènes, qu’il pouvait y avoir Mr. Smith, M. Durand, Herr Vogel, mais rien de commun entre ces trois phénomènes particuliers. L’attitude morale de cette génération était encore plus catégorique : le nationalisme lui paraissait une vérité dépassée, la religion un exil, vingt-cinq ans de politique internationale lui avaient appris à douter de toutes les puretés, et à penser que personne n’avait jamais tort puisque tout le monde pouvait avoir raison. Quant à la morale traditionnelle de notre société, elle nous paraissait ce qu’elle n’a pas cessé d’être, c’est-à-dire une monstrueuse hypocrisie.

Ainsi, nous étions donc dans la négation. Bien entendu ce n’était pas nouveau. D’autres générations, d’autres pays ont vécu à d’autres périodes de l’Histoire cette expérience. Mais ce qu’il y a de nouveau, c’est que ces mêmes hommes, étrangers à toutes valeurs, ont eu à régler leur position personnelle par rapport au meurtre et à la terreur. C’est à cette occasion qu’ils ont eu à penser qu’il existait peut-être une Crise de l’Homme, parce qu’ils ont eu à vivre dans la plus déchirante des contradictions. Car ils sont entrés, en effet, dans la guerre, comme on entre dans l’Enfer, s’il est vrai que l’Enfer est le reniement. Ils n’aimaient ni la guerre, ni la violence ; ils ont dû accepter la guerre et exercer la violence. Ils n’avaient de haine que pour la haine. Il leur a fallu pourtant apprendre cette difficile science. En pleine contradiction avec eux-mêmes, sans disposer d’aucune valeur traditionnelle, ils ont eu à régler le plus douloureux des problèmes qui se soit jamais posé aux hommes. Voici donc d’un côté une génération singulière telle que je viens de la définir, et de l’autre une crise qui a la dimension du monde et de la conscience humaine et que je voudrais maintenant caractériser aussi clairement que possible.

Qu’est-ce donc que cette crise ? Eh bien, plutôt que de la caractériser dans le général, je voudrais l’illustrer d’abord par quatre histoires courtes d’un temps que le monde a commencé d’oublier, mais qui nous brûle encore le cœur.

1) Dans l’immeuble de la Gestapo d’une capitale européenne, après une nuit d’interrogatoire, deux inculpés encore sanglants se trouvent ligotés et la concierge de l’immeuble procède soigneusement au ménage, le cœur en paix puisqu’elle a pris sans doute son petit déjeuner. Au reproche d’un des torturés, elle répond avec indignation une phrase qui, traduite en français, donnerait à peu près ceci : « Je ne m’occupe jamais de ce que font mes locataires. »

2) À Lyon, un de mes camarades est tiré de sa cellule pour un troisième interrogatoire. Comme on lui a déchiré les oreilles, lors d’un interrogatoire précédent, il porte un pansement autour de la tête. L’officier allemand qui le conduit est le même qui a assisté déjà aux premières séances et c’est pourtant lui qui demande avec une nuance d’affection et de sollicitude dans la voix : « Alors, comment vont ces oreilles ? »

3) En Grèce, à la suite d’une opération des Maquis, un officier allemand se prépare à faire fusiller trois frères qu’il a pris comme otages. La vieille mère se jette à ses pieds et il consent à en épargner un seul, mais à condition qu’elle le désigne elle-même. Comme elle ne peut se décider, on les met en joue. Elle a choisi l’aîné, parce qu’il était chargé de famille, mais du même coup, elle a condamné les deux autres comme le voulait l’officier allemand.

4) Un groupe de femmes déportées parmi lesquelles se trouve une de nos camarades, est rapatrié en France par la Suisse. À peine entrées sur le territoire suisse, elles aperçoivent un enterrement civil. Et ce seul spectacle les jette dans un fou rire hystérique : « C’est comme cela qu’on traite les morts ici », disent-elles.

Si j’ai choisi ces histoires ce n’est pas à cause de leur caractère sensationnel. Je sais qu’il faut épargner la sensibilité du monde et qu’il préfère le plus souvent fermer les yeux pour garder sa tranquillité. Mais c’est parce qu’elles me permettent de répondre autrement que par un « oui » conventionnel à la question : « Y a-t-il une Crise de l’Homme ? » Elles me permettent de répondre comme ont répondu tous les hommes dont je parlais : oui, il y a une Crise de l’Homme, puisque la mort ou la torture d’un être peut dans notre monde être examinée avec un sentiment d’indifférence ou d’intérêt amical, ou d’expérimentation, ou de simple passivité. Oui, il y a Crise de l’Homme, puisque la mise à mort d’un être peut être envisagée autrement qu’avec l’horreur et le scandale qu’elle devrait susciter, puisque la douleur humaine est admise comme une servitude un peu ennuyeuse au même titre que le ravitaillement ou l’obligation de faire la queue pour obtenir le moindre gramme de beurre.

Et il est trop facile, sur ce point, d’accuser seulement Hitler et de dire que la bête étant morte, le venin a disparu. Car nous savons bien que le venin n’a pas disparu, que nous le portons tous dans notre cœur même, et que cela se sent dans la manière dont les nations, les partis et les individus se regardent encore avec un reste de colère. J’ai toujours pensé qu’une nation était solidaire de ses traîtres comme de ses héros. Mais une civilisation aussi, et la civilisation blanche, en particulier, est responsable de ses perversions comme de ses réussites. De ce point de vue nous sommes tous solidaires de l’Hitlérisme et nous devons rechercher les causes plus générales qui ont rendu possible ce mal affreux qui s’est mis à ronger le visage de l’Europe.

Essayons donc, avec l’aide des quatre histoires que j’ai racontées, d’énumérer les symptômes les plus clairs de cette crise. Ce sont d’abord :

1) La montée de la terreur consécutive à une perversion des valeurs telle qu’un homme ou une force historique n’ont plus été jugés en fonction de leur dignité, mais en fonction de leur réussite. La crise moderne tient tout entière dans le fait qu’aucun Occidental n’est assuré de son avenir immédiat et que tous vivent avec l’angoisse plus ou moins précise d’être broyés d’une façon ou l’autre par l’Histoire. Si l’on veut que cet homme misérable, ce Job des Temps Modernes, ne périsse pas de ses plaies, au milieu de son fumier, il faut d’abord lever cette hypothèque de la peur et de l’angoisse afin qu’il retrouve la liberté de l’esprit sans laquelle il ne résoudra aucun des problèmes qui se posent à la conscience moderne.

2) Cette crise est ensuite basée sur l’impossibilité de la persuasion. Les hommes vivent et ne peuvent vivre que sur l’idée qu’ils ont quelque chose de commun où ils peuvent toujours se retrouver. On croit toujours qu’en s’adressant humainement à un homme, on peut en obtenir des réactions humaines. Or, nous avons découvert ceci : il y a des hommes qu’on ne persuade pas. Il était impossible à une victime des camps de concentration d’espérer expliquer aux SS qui la battaient qu’ils ne devaient pas le faire. La mère grecque dont j’ai parlé ne pouvait pas persuader l’officier allemand qu’il n’était pas convenable de lui imposer le déchirement où il la plaçait. C’est que le SS ou l’officier allemand ne représentait plus un homme ni les hommes, mais un instinct élevé à la hauteur d’une idée ou d’une théorie. La passion, même meurtrière, eût été préférable. Parce que la passion a son terme, et qu’une autre passion, un autre cri venu de la chair ou du cœur peut la convaincre. Mais l’homme qui est capable de s’intéresser cordialement à des oreilles qu’il a auparavant déchirées, cet homme-là n’est pas un passionné, c’est une mathématique que rien ne peut arrêter ni convaincre.

3) Elle est encore le remplacement de l’objet naturel par l’imprimé, c’est-à-dire la montée de la bureaucratie. De plus en plus, l’homme contemporain interpose entre la nature et lui-même une machine abstraite et compliquée qui le rejette dans la solitude. C’est quand il n’y a plus de pain que les tickets apparaissent. Les Français n’ont plus que 1 200 calories de ravitaillement par jour, mais ils ont au moins six feuilles différentes et une centaine de coups de tampon sur ces feuilles. Et il en est ainsi partout dans le monde où la bureaucratie n’a de cesse de se multiplier. Pour venir de France en Amérique, j’ai usé beaucoup de papier dans les deux nations. Tant de papier même que j’aurais sans doute pu imprimer cette conférence en un nombre d’exemplaires suffisant pour la répandre ici sans que j’aie besoin de venir. À force de papiers, de bureaux et de fonctionnaires, on crée un monde où la chaleur humaine disparaît, où aucun homme ne peut en toucher un autre, si ce n’est à travers le dédale de ce qu’on appelle les formalités. L’officier allemand qui flattait les oreilles blessées de mon camarade croyait pouvoir le faire parce que lorsqu’il les avait déchirées, cela faisait partie de son travail de fonctionnaire et, par conséquent, cela ne pouvait être mal. En somme, on ne meurt plus, on n’aime plus, et on ne tue plus que par procuration. C’est là ce qu’on appelle, je le suppose du moins, une bonne organisation.

4) Elle est encore le remplacement de l’homme réel par l’homme politique. Il n’y a plus de passions individuelles possibles, mais seulement des passions collectives, c’est-à-dire des passions abstraites. Nous sommes tous introduits de gré ou de force dans la politique. Ce qui compte, ce n’est plus qu’on respecte ou qu’on épargne la souffrance d’une mère, ce qui compte c’est de faire triompher une doctrine. Et la douleur humaine n’est plus un scandale, elle est seulement un chiffre dans une addition dont le terrible total n’est pas encore calculable.

5) Il est clair que tous ces symptômes se résument dans un seul qui est à la fois le culte de l’efficacité et de l’abstraction. Voilà pourquoi l’homme d’aujourd’hui en Europe ne connaît plus que la solitude et le silence. C’est qu’il ne peut pas rejoindre les autres hommes dans des valeurs qui leur soient communes. Et puisqu’il n’est plus défendu par un respect de l’homme basé sur ses valeurs, la seule alternative qui lui soit donc offerte désormais est d’être victime ou bourreau.





II


Voilà ce que les hommes de ma génération ont compris et voilà la crise devant laquelle ils se sont trouvés et se trouvent encore. Et nous devions la résoudre avec les valeurs dont nous disposions, c’est-à-dire avec rien, sinon la conscience de l’absurdité où nous vivions. C’est ainsi qu’il nous a fallu entrer dans la guerre et la terreur, sans consolation et sans certitude. Nous savions seulement que nous ne pourrions pas céder aux bêtes qui s’élevaient aux quatre coins de l’Europe. Mais nous ne savions pas justifier cette obligation où nous étions. Bien plus, les plus conscients d’entre nous s’apercevaient qu’ils n’avaient encore dans la pensée aucun principe qui pût leur permettre de s’opposer à la terreur et de désavouer le meurtre.

Car si l’on ne croit à rien, en effet, si rien n’a de sens et si nous ne pouvons affirmer aucune valeur, alors tout est permis et rien n’a d’importance. Alors, il n’y a ni bien ni mal, et Hitler n’a eu tort, ni raison. On peut passer des millions d’innocents au four crématoire comme on peut se dévouer à soigner les lépreux. On peut déchirer les oreilles d’une main, pour les flatter de l’autre. On peut faire son ménage devant les torturés. Et on peut aussi bien honorer les morts que les jeter à la poubelle. Tout cela est équivalent. Et puisque nous pensions que rien n’a de sens, il fallait conclure que celui qui a raison, c’est celui qui réussit. Et c’est si vrai qu’aujourd’hui encore, des tas de gens intelligents et sceptiques vous déclarent que si par hasard Hitler avait gagné cette guerre, l’Histoire lui aurait rendu hommage et aurait consacré l’atroce piédestal sur lequel il s’était juché. Et nous ne pouvons pas douter en vérité que l’Histoire telle que nous la concevons, aurait consacré M. Hitler et justifié la terreur et le meurtre comme nous tous le consacrons et les justifions au moment où nous osons penser que rien n’a de sens.

Quelques-uns parmi nous, il est vrai, ont cru pouvoir penser qu’en l’absence de toute valeur supérieure, on pouvait croire du moins que l’Histoire avait un sens. Dans tous les cas, ils ont souvent agi comme s’ils le pensaient. Ils disaient que cette guerre était nécessaire parce qu’elle liquiderait l’ère des nationalismes et qu’elle préparerait le temps des Empires auxquels succéderait, après conflits ou non, la Société universelle et le Paradis sur terre.

Mais, pensant cela, ils arrivaient au même résultat que s’ils avaient pensé comme nous que rien n’avait de sens. Car si l’Histoire a un sens, c’est un sens total ou ce n’est rien. Ces hommes pensaient et agissaient comme si l’Histoire obéissait à une dialectique souveraine et comme si nous nous dirigions tous ensemble vers un but définitif. Ils pensaient et agissaient suivant le détestable principe de Hegel : « L’Homme est fait pour l’Histoire et non l’Histoire pour l’Homme. » En vérité, tout le réalisme politique et moral qui guide aujourd’hui les destinées du monde obéit, souvent sans le savoir, à une philosophie de l’histoire à l’allemande, selon laquelle l’humanité entière se dirige selon des voies rationnelles vers un univers définitif. On a remplacé le nihilisme par le rationalisme absolu et dans les deux cas, les résultats sont les mêmes. Car, s’il est vrai que l’Histoire obéit à une logique souveraine et fatale, s’il est vrai selon cette même philosophie allemande que l’État féodal doit fatalement succéder à l’état anarchique, puis les nations à la féodalité, et les Empires aux nations pour aboutir enfin à la Société universelle, alors tout ce qui sert cette marche fatale est bon et les accomplissements de l’Histoire sont les vérités définitives. Et comme ces accomplissements ne peuvent être servis que par les moyens ordinaires qui sont les guerres, les intrigues et les meurtres individuels et collectifs, on justifie tous les actes non pas en ce qu’ils sont bons ou mauvais, mais en ce qu’ils sont efficaces ou non.

Et c’est ainsi que dans le monde d’aujourd’hui les hommes de ma génération ont été livrés pendant des années à la double tentation de penser que rien n’est vrai ou de penser que seul est vrai l’abandon à la fatalité historique. C’est ainsi que beaucoup ont succombé à l’une ou l’autre de ces tentations. Et c’est ainsi que le monde est resté livré à la volonté de puissance, c’est-à-dire et pour finir, à la terreur. Car si rien n’est vrai ni faux, si rien n’est bon ni mauvais, et si la seule valeur est l’efficacité, alors la règle doit être de se montrer le plus efficace, c’est-à-dire le plus fort. Le monde n’est plus partagé en hommes justes ou hommes injustes, mais en maîtres et en esclaves. Celui qui a raison, c’est celui qui asservit. La femme de ménage a raison sur les torturés. L’officier allemand qui torture et celui qui exécute, les SS transformés en fossoyeurs, voilà les hommes raisonnables de ce nouveau monde. Regardez donc les choses autour de vous, et voyez si maintenant encore ce n’est pas vrai. Nous sommes dans les nœuds de la violence et nous y étouffons. Que ce soit à l’intérieur des nations ou dans le monde, la méfiance, le ressentiment, la cupidité, la course à la puissance sont en train de fabriquer un univers sombre et désespéré où chaque homme se trouve obligé de vivre dans le présent, le mot seul d’« avenir » lui figurant toutes les angoisses, livré à des puissances abstraites, décharné et abruti par une vie précipitée, séparé des vérités naturelles, des loisirs sages et du simple bonheur. Peut-être, au demeurant, dans cette Amérique encore heureuse, ne le verriez-vous pas, ou le verriez-vous mal ? Mais les hommes dont je vous parle le voient depuis des années, éprouvent ce mal dans leur chair, le lisent sur le visage de ceux qu’ils aiment et du fond de leur cœur malade, s’élève désormais une terrible révolte qui finira par tout emporter. Trop d’images monstrueuses les hantent encore pour qu’ils imaginent que ce soit facile, mais ils ont trop profondément éprouvé l’horreur de ces années pour accepter de la continuer. C’est ici que commence pour eux le véritable problème.





III


Si les caractéristiques de cette crise sont bien la volonté de puissance, la terreur, le remplacement de l’homme réel par l’homme politique et historique, le règne des abstractions et de la fatalité, la solitude sans avenir, et si nous voulons résoudre cette crise, ce sont des caractéristiques que nous devons changer. Et notre génération s’est trouvée devant cet immense problème avec toutes ses négations. C’est donc de ces négations mêmes qu’elle a dû tirer la force de lutter. Il était parfaitement vain de nous dire : il faut croire en Dieu, ou en Platon, ou en Marx, puisque justement, nous n’avions pas ce genre de foi. La seule question était de savoir si nous allions accepter ce monde où il n’était plus possible que d’être victime ou bourreau. Et, bien entendu, nous ne voulions être ni l’un ni l’autre puisque nous savions, dans le fond du cœur, que cette distinction était illusoire et qu’au bout du compte il n’y avait plus que des victimes et que meurtriers et assassins se rejoignaient pour finir dans la même défaite. Simplement le problème n’était plus alors d’accepter ou non cette condition et le monde, mais de savoir quelle raison nous pouvions avoir à lui opposer.

C’est pourquoi nous avons cherché nos raisons dans notre révolte même qui nous avait conduits sans raisons apparentes à choisir la lutte contre le mal. Et nous avons compris ainsi que nous ne nous étions pas révoltés seulement pour nous, mais pour quelque chose qui était commun à tous les hommes.

Comment cela ?

Dans ce monde privé de valeurs, dans ce désert du cœur où nous vivons, que signifiait en effet cette révolte ? Elle faisait de nous des hommes qui disaient Non. Mais nous étions en même temps des hommes qui disaient Oui. Nous disions Non à ce monde, à son absurdité essentielle, aux abstractions qui nous menaçaient, à la civilisation de mort qu’on nous préparait. En disant Non, nous affirmions que les choses avaient assez duré, qu’il y avait une limite qu’on ne pouvait dépasser. Mais dans ce même temps, nous affirmions tout ce qui était en deçà de cette limite, nous affirmions qu’il y avait quelque chose en nous qui refusait le scandale et qu’il n’était pas possible d’humilier plus longtemps. Et, bien sûr, c’était une contradiction qui devait nous faire réfléchir. Nous pensions que ce monde vivait et luttait sans valeur réelle. Et voilà que nous luttions pourtant contre l’Allemagne. Les Français de la Résistance que j’ai connus et qui lisaient Montaigne dans les trains où ils transportaient leurs tracts prouvaient qu’on pouvait, du moins chez nous, comprendre les sceptiques tout en ayant une idée de l’honneur. Et tous, par conséquent, par le seul fait de vivre, d’espérer et de lutter, nous affirmions quelque chose.

Mais ce quelque chose avait-il une valeur générale ? Dépassait-il l’opinion d’un individu ? Pouvait-il servir de règle de conduite ? La réponse est très simple. Les hommes dont je parle acceptaient de mourir dans le mouvement de leur révolte. Et cette mort prouvait qu’ils se sacrifiaient au bénéfice d’une vertu qui dépassait leur existence personnelle, qui allait plus loin que leur destinée individuelle. Ce que nos révoltés défendaient contre un destin ennemi, c’était une valeur commune à tous les hommes. Quand des hommes étaient torturés devant leur concierge, quand des oreilles étaient déchiquetées avec application, quand des mères se voyaient obligées de condamner leurs enfants à mort, quand les justes étaient enterrés comme des pourceaux, ces révoltés jugeaient que quelque chose en eux était nié qui ne leur appartenait pas seulement, mais qui était un bien commun où les hommes ont une solidarité toute prête.

Oui, c’était la grande leçon de ces années terribles que l’injure faite à un étudiant de Prague touchait un ouvrier de la banlieue parisienne et que le sang versé quelque part sur les bords d’un fleuve du centre européen allait amener un paysan du Texas à verser le sien sur le sol de ces Ardennes qu’il voyait pour la première fois. Et cela même était absurde, et fou, impossible, ou presque, à penser. Mais il y avait en même temps dans cette absurdité, cette leçon que nous étions dans une tragédie collective, dont l’enjeu était une dignité commune, une communion des hommes entre eux qu’il s’agissait de défendre et de maintenir. À partir de là, nous savions comment agir et nous apprenions comment dans le dénuement moral le plus absolu, l’homme peut retrouver des valeurs suffisantes — à régler sa conduite. Car, si cette communication des hommes entre eux, dans la reconnaissance mutuelle de leur dignité était la vérité, c’est cette communication même qu’il fallait servir.

Et pour maintenir cette communication, il fallait que les hommes soient libres, puisqu’il n’y a rien de commun entre un maître et un esclave, et qu’on ne peut parler et communiquer avec un homme asservi. Oui, la servitude est un silence, et le plus terrible de tous.

Et pour maintenir cette communication, nous devions faire en sorte que l’injustice disparaisse, parce qu’il n’y a pas de contact entre l’opprimé et le profiteur. L’envie aussi est du domaine du silence.

Et pour maintenir cette communication, nous devions proscrire le mensonge et la violence, car l’homme qui ment se ferme aux autres hommes et celui qui torture et contraint impose le silence définitif. Aussi, à partir de la négation du simple mouvement de notre révolte, nous tirions une morale de la liberté et de la sincérité. Oui, c’est cette communication que nous avions à opposer au monde du meurtre. Voilà ce que nous savions désormais. Et c’est elle que nous devons maintenir aujourd’hui pour nous défendre du meurtre. Et c’est pourquoi, nous le savons maintenant, nous devons lutter contre l’injustice, contre la servitude et la terreur, parce que ces trois fléaux sont ceux qui font régner le silence entre les hommes, qui élèvent des barrières entre eux, qui les obscurcissent l’un à l’autre et qui les empêchent de trouver la seule valeur qui puisse les sauver de ce monde désespérant qui est la longue fraternité des hommes en lutte contre leur destin. Au bout de cette longue nuit, maintenant et enfin, nous savons ce que nous devons faire en face de ce monde déchiré par sa crise.

Que devons-nous faire ? Nous devons :

1) Appeler les choses par leur nom et bien nous rendre compte que nous tuons des millions d’hommes chaque fois que nous consentons à penser certaines pensées. On ne pense pas mal parce qu’on est un meurtrier. On est un meurtrier parce qu’on pense mal. C’est ainsi qu’on peut être un meurtrier sans avoir jamais tué apparemment. Et c’est ainsi que plus ou moins nous sommes tous des meurtriers. La première chose à faire est donc le rejet pur et simple par la pensée et par l’action, de toute forme de pensée réaliste et fataliste.

2) La deuxième chose à faire est de décongestionner le monde de la terreur qui y règne et qui l’empêche de penser bien. Et puisque je me suis laissé dire que l’Organisation des Nations Unies tient dans cette ville même une session importante1, nous pourrions lui suggérer que le premier texte écrit de cette organisation mondiale devrait proclamer solennellement, après le procès de Nuremberg, la suppression de la peine de mort sur toute l’étendue de l’Univers.

3) La troisième chose à faire est de remettre, chaque fois qu’il sera possible, la politique à sa vraie place qui est une place secondaire. Il ne s’agit pas, en effet, de donner à ce monde un évangile ou un catéchisme politique ou moral. Le grand malheur de notre temps est que justement la politique prétend nous munir, en même temps, d’un catéchisme, d’une philosophie complète, et même quelquefois d’un art d’aimer. Or, le rôle de la politique est de faire le ménage et non pas de régler nos problèmes intérieurs. J’ignore pour moi s’il existe un absolu. Mais je sais qu’il n’est pas de l’ordre politique. L’absolu n’est pas l’affaire de tous : il est l’affaire de chacun. Et tous doivent régler leurs rapports entre eux de façon que chacun ait le loisir intérieur de s’interroger sur l’absolu. Notre vie appartient sans doute aux autres et il est juste de la donner quand cela est nécessaire. Mais notre mort n’appartient qu’à nous. Et c’est ma définition de la liberté.

4) La quatrième chose à faire est de rechercher et de créer, à partir de la négation, les valeurs positives qui permettront de concilier une pensée négative et les possibilités d’une action positive. C’est là le travail des philosophes dont je n’ai donné qu’une esquisse.

5) La cinquième chose à faire est de bien comprendre que cette attitude revient à créer un universalisme où tous les hommes de bonne volonté pourront se retrouver. Pour sortir de la solitude, il faut parler, mais il faut parler franc, et, en toutes occasions, ne jamais mentir et dire toute la vérité que l’on sait. Mais on ne peut dire la vérité que dans un monde où elle est définie et fondée sur des valeurs communes à tous les hommes. Ce n’est pas Monsieur Hitler qui peut décider que ceci est vrai ou que ceci ne l’est pas. Aucun homme au monde, aujourd’hui ni demain, ne pourra jamais décider que sa vérité est assez bonne pour pouvoir l’imposer aux autres. Car la conscience commune des hommes peut seule assumer cette ambition. Et il faut retrouver les valeurs dont vit cette conscience commune. La liberté que nous avons à conquérir pour finir est le droit de ne pas mentir. À cette condition seulement, nous connaîtrons nos raisons de vivre et de mourir.



Voilà où nous en sommes pour notre part. Et sans doute, peut-être n’était-ce pas la peine d’aller si loin pour en arriver là. Mais après tout, l’Histoire des hommes est l’histoire de leurs erreurs et non de leur vérité. La vérité est probablement comme le bonheur, elle est toute simple et elle n’a pas d’histoire.

Est-ce à dire que tous les problèmes se trouvent résolus pour nous ? Non, bien sûr. Ce monde n’est ni meilleur, ni plus raisonnable. Nous ne sommes toujours pas sortis de l’absurdité. Mais nous avons du moins une raison de nous efforcer de changer notre conduite et c’est cette raison qui jusque-là nous manquait. Le monde serait toujours désespérant s’il n’y avait pas l’homme, mais il y a l’homme et ses passions, ses rêves et sa communauté. Nous sommes quelques-uns en Europe à unir ainsi une vue pessimiste du monde et un profond optimisme en l’homme. Nous ne prétendons pas échapper à l’Histoire, car nous sommes dans l’Histoire.

Nous prétendons seulement lutter dans l’Histoire pour préserver de l’Histoire cette part de l’Homme qui ne lui appartient pas. Nous voulons seulement redécouvrir les chemins de cette civilisation où l’homme sans se détourner de l’Histoire ne lui sera plus asservi, ou le service que chaque homme doit à tous les hommes se trouvera équilibré par la méditation, le loisir et la part de bonheur que chacun se doit à lui-même.

Je crois que je puis bien le dire, nous refuserons toujours d’adorer l’événement, le fait, la richesse, la puissance, l’Histoire comme elle se fait et le monde comme il va. Nous voulons voir la condition humaine comme elle est. Et ce qu’elle est, nous le savons. C’est cette condition terrible qui demande des tombereaux de sang et des siècles d’histoire pour aboutir à une modification imperceptible dans le destin des hommes. Telle est la loi. Pendant des années au XVIIIe siècle, les têtes sont tombées en France comme de la grêle, la Révolution française a brûlé tous les cœurs d’enthousiasme et de terreur. Et, pour finir, au début du siècle suivant, on a abouti au remplacement de la monarchie légitime par la monarchie constitutionnelle. Nous autres Français du XXe siècle connaissons trop bien cette terrible loi. Il y a eu la guerre, l’occupation, les massacres, des milliers de murs de prison, une Europe échevelée de douleur et tout cela pour que quelques-uns d’entre nous acquièrent enfin les deux ou trois nuances qui les aideront à moins désespérer. C’est l’optimisme ici qui serait le scandale. Nous savons que ceux d’entre eux qui sont morts aujourd’hui étaient les meilleurs puisqu’ils se sont désignés eux-mêmes. Et nous qui sommes encore vivants, sommes obligés de nous dire que nous ne sommes vivants que parce que nous en avons fait moins que d’autres.

C’est la raison pour laquelle nous continuons de vivre dans la contradiction. La seule différence est que cette génération peut unir maintenant cette contradiction avec un immense espoir dans l’homme. Puisque j’ai voulu vous informer d’un aspect de la sensibilité française, il suffira que vous n’oubliiez pas ceci : il y a aujourd’hui en France et en Europe une génération qui pense, en somme, que celui qui espère en la condition humaine est un fou, mais que celui qui désespère des événements est un lâche. Elle refuse les explications absolues et le règne des philosophies politiques, mais elle veut affirmer l’homme dans sa chair et dans son effort de liberté. Elle ne croit pas qu’il soit possible de réaliser le bonheur et la satisfaction universelle, mais elle croit possible de diminuer la douleur des hommes. C’est parce que le monde est malheureux dans son essence, que nous devons faire, pense-t-elle, quelque chose pour le bonheur, c’est parce qu’il est injuste que nous devrons œuvrer pour la justice ; c’est parce qu’il est absurde enfin que nous devons lui donner toutes ces raisons.

Pour finir, qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie qu’il faut être modeste dans ses pensées et son action, tenir sa place et bien faire son métier. Cela signifie que nous avons tous à créer en dehors des partis et des gouvernements des communautés de réflexion qui entameront le dialogue à travers les nations et qui affirmeront par leurs vies et leurs discours que ce monde doit cesser d’être celui des policiers, des soldats et de l’argent pour devenir celui de l’homme et de la femme, du travail fécond et du loisir réfléchi.

C’est à quoi je pense que nous devrons diriger notre effort, notre réflexion, et, s’il le faut, notre sacrifice. La décadence du monde grec a commencé avec l’assassinat de Socrate. Et on a tué beaucoup de Socrate en Europe depuis quelques années. C’est une indication. C’est l’indication que seul l’esprit socratique d’indulgence envers les autres et de rigueur envers soi-même est dangereux pour les civilisations du meurtre. C’est donc l’indication que seul cet esprit peut régénérer le monde. Tout autre effort, si admirable soit-il, dirigé vers la puissance et la domination, ne peut que mutiler l’homme plus gravement encore. Voilà en tout cas la révolution modeste que nous autres Français et Européens vivons en ce moment.





CONCLUSION


Peut-être aurez-vous été étonnés qu’un écrivain français venu officiellement en Amérique ne se soit pas cru obligé de vous présenter un tableau idyllique de son pays et n’ait fait encore jusqu’ici aucun effort dans le sens de ce qu’il est convenu d’appeler la propagande. Mais peut-être en réfléchissant au problème que j’ai posé devant vous, cela vous paraîtra-t-il plus naturel. La propagande est faite, je suppose, pour provoquer chez les gens des sentiments qu’ils n’ont pas encore. Or, les Français qui ont partagé notre expérience ne demandent en réalité ni qu’on les plaigne, ni qu’on les aime sur commande. Le seul problème national qu’ils se soient posé ne dépendait pas de l’opinion du monde. Il s’est agi pour nous pendant cinq ans de savoir si nous pouvions sauver notre honneur, c’est-à-dire garder le droit de parler à notre place au lendemain de la guerre. Et ce droit, nous n’avions pas besoin qu’on nous le reconnût. Il fallait seulement que nous nous le reconnussions. Cela n’a pas été facile, mais pour finir, si nous nous sommes reconnu ce droit, c’est parce que nous connaissons et sommes seuls à connaître l’étendue réelle de nos sacrifices.

Mais ce droit n’est pas pour nous le droit de donner des leçons. C’est seulement le droit d’échapper au silence humiliant de ceux qui ont été frappés et vaincus pour avoir trop longtemps méprisé l’homme. Au-delà, je vous prie de croire que nous saurons garder notre place. Peut-être en effet, comme on le dit, y a-t-il une chance pour que l’histoire des cinquante prochaines années soit faite en partie par d’autres nations que la France. Je n’en sais rien personnellement mais ce que je sais, c’est que cette nation qui a perdu 1 620 000 hommes il y a vingt-cinq ans et qui vient de perdre plusieurs centaines de milliers de volontaires doit reconnaître qu’elle a, ou qu’on a peut-être abusé de ses forces. C’est là un fait. Et l’opinion du monde, sa considération ou son dédain ne peuvent rien changer à ce fait. C’est pourquoi il me paraît dérisoire de le solliciter ou de le convaincre. Mais il ne me paraît pas dérisoire de souligner devant cette opinion à quel point la crise du monde dépend justement de ces querelles de préséance et de puissance.

Pour résumer les débats de ce soir et parlant pour la première fois en mon nom personnel, je voudrais dire seulement ceci : chaque fois qu’on jugera de la France ou de tout autre pays, ou de toute autre question en termes de puissance, on fera entrer un peu plus avant dans le monde une conception de l’homme qui aboutit à sa mutilation, on renforcera la soif de domination et à la limite on prendra parti pour le meurtre. Tout se tient dans le monde comme dans les idées. Et celui qui dit ou qui écrit que la fin justifie les moyens, et celui qui dit et qui écrit que la grandeur se juge à la force, celui-là est responsable absolument des hideux amoncellements de crimes qui défigurent l’Europe contemporaine.

Voilà clairement défini, je crois, tout le sens de ce que j’ai cru devoir vous dire. Et c’était, en effet, un devoir pour moi, je suppose, que de rester fidèle à la voix et à l’expérience de nos camarades d’Europe afin que vous ne soyez pas tentés de les juger trop vite. Car eux ne jugent plus personne, sinon les meurtriers. Et ils regardent toutes les nations avec l’espoir et la certitude d’y trouver la vérité humaine que chacune d’elles contient.

En ce qui concerne particulièrement la jeunesse américaine qui m’écoute ce soir, je peux vous dire que les hommes dont j’ai parlé respectent l’humanité qui est en elle et ce goût de la liberté et du bonheur qui se lisait sur le visage des grands Américains. Oui, ils attendent de vous ce qu’ils attendent de tous les hommes de bonne volonté, une loyale contribution à l’esprit de dialogue qu’ils veulent instaurer dans le monde. Nos luttes, nos espoirs et nos revendications, vus de loin, doivent peut-être vous paraître confus ou futiles. Et il est vrai que sur le chemin de la sagesse et de la vérité, s’il en est un, ces hommes n’ont pas choisi la voie la plus droite et la plus simple. Mais c’est que le monde, c’est que l’Histoire ne leur a rien offert de droit et de simple. Le secret qu’ils n’ont pu trouver dans leur condition, ils essaient de le forger de leurs propres mains. Et ils échoueront peut-être. Mais ma conviction est que leur échec sera celui de ce monde même. Dans cette Europe encore empoisonnée de violences et de haines sourdes, dans ce monde déchiré de terreur, ils tentent de préserver de l’homme ce qui peut l’être encore. Et c’est leur seule ambition. Mais que ce dernier effort ait pu trouver encore en France une de ses expressions et si j’ai pu vous donner ce soir une faible idée de la passion de justice qui anime tous les Français, c’est notre seule consolation et ce sera ma plus simple fierté.





1. Du 25 mars au 18 août 1946, le Conseil de sécurité de l’ONU se réunit à New York. Une vingtaine de sessions ont lieu au Hunter College (désormais Lehman College), dans le Bronx.





SOMMES-NOUS DES PESSIMISTES ?


1946





Un mois après sa lecture de « La Crise de l’Homme » à l’université Columbia, Albert Camus conclut son cycle américain le 1er mai 1946 avec une intervention au Brooklyn College de New York. Cette conférence s’inscrit en complément de « La Crise de l’Homme » dont elle reprend le thème principal. Le texte de « Sommes-nous des pessimistes ? » est publié pour la première fois en juillet 1946, en langue anglaise dans le magazine américain Vogue, sous le titre « The Crisis of Man. Inertia is the strongest temptation ». La conclusion de cette version traduite est augmentée de deux paragraphes par rapport au dactylogramme retrouvé dans les archives de l’auteur. Ils sont ici reproduits. À son retour des États-Unis, Albert Camus reprend le texte dans une forme plus condensée, réintitulée « Nous autres meurtriers », qui paraîtra dans le troisième numéro de la revue Franchise de novembre-décembre 1946.





Quand un Européen a bien formulé l’idée que la vie est tragique, il juge qu’il est devenu aussi intelligent que possible. Naturellement, c’est une stupidité. Mais il me semble que quand un Américain s’est bien persuadé que la vie est une bonne chose et que la douleur n’existe pas, il juge qu’il s’est montré aussi sensé qu’il est possible. Bien entendu, c’est une grave erreur. Je trouve ainsi qu’en face d’une condition commune, l’Amérique et l’Europe souffrent de maux contraires. Il me paraît aussi déraisonnable de dire qu’il ne faut pas être pessimiste que de dire qu’il ne faut pas être optimiste. Les anciens Grecs savaient que la vie a une face de nuit et une face de soleil et ils savaient que l’homme doit tenir les yeux fixés en même temps sur cette lumière et sur cette ténèbre afin de rester fidèle à sa condition. Et une civilisation se juge toujours à la façon dont elle a su surmonter cette contradiction dans une synthèse supérieure. Quoi qu’on puisse penser en Europe et en Amérique, nous sommes tous en marche vers cette synthèse et nous avons tous notre mot à dire sur ce problème. Si l’un échoue, les autres périront et de nouveau la boue et le sang remplaceront le soleil et la nuit. Et il est vrai peut-être que dans cette grande aventure de l’esprit occidental, beaucoup de choses ne dépendent pas de nous. Mais ce qui dépend toujours de nous, c’est la possibilité d’affirmer, de maintenir et de ne jamais trahir ce que nous croyons être la vérité.

Et la vérité est que le monde d’aujourd’hui n’est ni celui du bonheur ni celui du malheur. Il est un champ clos entre l’exigence du bonheur qui est dans le cœur de tous les hommes et une fatalité historique où la crise de l’homme est arrivée à son maximum. Il faut donc que nous ayons d’une part une juste idée de cette crise et d’autre part un sentiment précis du bonheur que chaque homme peut désirer. Il faut donc que nous ayons de la lucidité.

La crise de l’homme est faite, pour moitié au moins, de l’inertie et de la fatigue des individus en face des principes stupides ou des actions mauvaises qu’on continue d’accumuler sur le monde. C’est que la tentation la plus forte de l’homme est la tentation de l’inertie. Et parce que le monde n’est plus peuplé par le cri des victimes, beaucoup peuvent penser qu’il continuera d’aller son train pendant quelques générations encore. Et parce qu’il est plus facile de faire son travail quotidien et d’attendre en paix que la mort vienne un jour, les gens croient qu’ils ont assez fait pour le bien de l’homme en ne tuant personne directement, et en s’efforçant de ne mentir que le moins possible. Mais en vérité aucun homme ne peut mourir en paix s’il n’a pas remis au moins une fois en question sa vie et celle des autres et s’il n’a pas fait ce qu’il faut pour que la condition humaine dans son ensemble soit pacifiée autant qu’il est possible.

C’est ainsi que les gens qui n’ont pas envie de penser trop longtemps à la misère humaine préfèrent en parler d’une façon très générale. C’est ainsi que certains m’ont demandé si j’étais bien sûr qu’il y ait une crise de l’homme et si après tout cette crise n’était pas de tous les temps. Tout cela est à la fois vrai et faux. Et si cela est vrai c’est en tout cas le genre de vérité qu’on ne peut pas dire aux pensionnaires des camps de concentration. Et je crois impossible que ceux qui ont connu la torture aient pu se dire calmement, pendant qu’on s’occupait d’eux, qu’après tout il en avait toujours été ainsi et qu’ils devaient s’en consoler. Oui, je crois bien que, pour eux, il y avait une crise de l’homme. Et pour tous les hommes de ma génération, cette crise n’a pas cessé. À ceux qui me posent cette question, j’ai toujours répondu que je ne savais pas tout et que je ne disposais d’aucune explication générale du monde. Mais je sais du moins que, depuis longtemps, nous ne sommes pas à l’aise dans notre peau et que nous ne sommes pas sûrs de notre avenir et qu’en somme ce n’est pas un état normal pour des hommes supposés civilisés. C’est là ce qu’à tort ou à raison, nous appelons crise de l’homme. Et j’ai dit alors ce que je répète, parce qu’il faut se répéter, qu’il y a crise parce qu’il y a terreur. Et il y a terreur parce que les gens croient que rien n’a de sens, ou bien que seule la réussite historique en a, parce que les valeurs humaines ont été remplacées par les valeurs du mépris et de l’efficacité, la volonté de liberté par la volonté de domination. On n’a plus raison parce qu’on a la justice avec soi, on a raison parce qu’on réussit. Et plus on réussit, plus on a raison. À la limite, c’est la justification du meurtre. Et c’est pourquoi les hommes ont raison d’avoir peur, parce que dans un pareil monde, c’est toujours par hasard ou par une arbitraire bienveillance que leur vie ou celle de leurs enfants sont épargnées. Et c’est pourquoi les hommes ont raison aussi d’avoir honte parce que ceux qui vivent dans un pareil monde sans le condamner de toutes leurs forces (c’est-à-dire presque tous) sont, à leur manière, aussi meurtriers que les autres. Ceci aussi est la vérité.

Mais ceci est encore la vérité que nous disposons d’une autre force qui est la volonté de l’homme quand elle s’applique au bonheur et la justice. Là aussi, il suffit de savoir d’abord ce que nous voulons. Et ce que nous voulons, justement, c’est ne plus jamais donner raison à la force, ne plus jamais nous incliner devant la puissance des armes ou de l’argent. Bien entendu, c’est le genre d’affirmation qui fait rire les réalistes. Parce que les réalistes savent, eux, que c’est une tâche qui n’a pas de fin, et, que par conséquent, ils ne voient pas de bonnes raisons de la continuer. Ils ne veulent entreprendre que les tâches qui réussissent. Et c’est ainsi qu’ils n’en entreprennent aucune qui soit vraiment importante ou vraiment humaine, c’est ainsi que même sans le vouloir, ils consacrent le monde du meurtre, c’est ainsi qu’ils ne s’aperçoivent pas que même si cette tâche n’a pas de fin, nous sommes là pour la continuer. Je ne souscris pas assez à la raison pour croire au progrès absolu, ni à aucune philosophie de l’histoire, mais je crois du moins que les hommes n’ont jamais cessé d’avancer dans la conscience qu’ils prenaient de leur destin. Nous n’avons pas surmonté notre condition, mais nous la connaissons mieux. Nous savons ainsi que nous sommes dans la contradiction, mais que nous devons refuser la contradiction, et faire ce qu’il faut pour la réduire. Notre tâche d’hommes est de trouver ainsi les quelques formules qui apaiseront l’angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à concilier ce qui se déchire, rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturellement, c’est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir. De ce point de vue, il n’y a rien qui ne soit surhumain dans la condition de l’homme.

Est-ce là du pessimisme ? Non, c’est l’effort de la lucidité pour bien définir préalablement ce qu’elle veut et ce qu’elle ne veut pas. Quand on est malade, il faut d’abord savoir de quelle maladie on souffre, ensuite on recherche et on applique les remèdes. Puisque nous souffrons d’abstraction et de terreur, il vaut mieux le savoir, afin de décider résolument ce que nous devons faire. Nous autres, jeunes Français, appelons pessimistes au contraire ceux qui disent que tout va bien et qu’il n’y a rien de changé dans le monde. Car c’est de ceux-là que nous ne pouvons rien attendre. C’est à cause de ceux-là que le monde continuera en effet à aller son train, mais au milieu des prisons et des chaînes. Et c’est parce qu’il y a suffisamment d’hommes lucides parmi nous qu’il y a en même temps suffisamment d’hommes qui sont décidés, et plus décidés qu’on ne l’imagine en Amérique, à faire ce qui est en leur pouvoir pour se guérir et guérir le monde de sa maladie présente.

On me demande souvent ici ce que vaut la jeunesse européenne d’aujourd’hui. Je n’en sais rien, n’étant pas habitué à juger dans le général. Mais pour les jeunes gens que je connais, je sais qu’ils vivent sans illusions, et que cela pourtant n’a fait que fortifier leur décision et leur courage. Et quand on me répond qu’il n’est pas bon qu’une jeunesse vive sans illusions, je dis que la question n’est pas de savoir ce qui est souhaitable ou ce qui ne l’est pas. La question est de savoir ce qui est. Et ce qui est, c’est que cette jeunesse a été obligée de vivre sans illusions au contact direct des réalités les plus directes de l’existence, et que, cependant, elle n’a pas péri, puisqu’elle est encore à même aujourd’hui de se formuler les problèmes qui se posent au monde et de garder la volonté de les résoudre. C’est la preuve que l’énergie peut se concilier avec la lucidité, et que la passion peut rejoindre le courage tranquille. Voilà l’expérience qui se déroule aujourd’hui dans le cœur de quelques Européens et qui engage l’avenir de notre civilisation, au même titre, ni plus ni moins, que les découvertes scientifiques ou l’ingénieuse invention du droit de veto. Cette expérience, en somme, se résume dans le mot d’un de nos grands révolutionnaires, Saint-Just, qui disait : « Je pense donc que nous devons être exaltés. Cela n’exclut ni le sens commun, ni la sagesse. »

Nous savons le genre de civilisation que nous voulons et l’horreur de ce que nous ne voulons pas. Mais qu’est-ce que nous pouvons attendre ? Nous pouvons attendre pour un temps que le monde continue entre les mains de ceux qui n’ont pas d’imagination ; de ceux qui veulent préserver ce qui ne peut plus être préservé, qui veulent détruire ce qui ne peut jamais être détruit. Entre les mains de ceux qui mentent et de ceux qui obligent les autres à mentir, entre les mains des fonctionnaires et des policiers. Et si cela continue, un jour tout sera balayé par ceux qui tuent et qui trouvent facile d’être des tueurs. C’est logique. Mais il est aussi logique pour nous de continuer à défendre, contre les assauts des aveugles et des cupides, ces choses dignes de la défense de l’homme. Nous continuerons à le faire parce que nous avons convenu qu’il n’est pas nécessaire de réussir pour persévérer, et parce que nous savons que c’est la longue obstination de certains hommes qui, seule, a fini par changer le monde. Les premiers chrétiens appelaient le grand mouvement qui les soutenait « la folie de la Croix ».

Aujourd’hui, ce dont nous avons besoin c’est une folie de l’homme. Une grande folie, qui pense loin, solide et bâtie sur l’immense espoir, la détermination silencieuse qui a soutenu dans le passé et qui continuera à soutenir des esprits européens dans un monde auquel ils ont fait face sans le bénéfice de l’illusion. Quand on sait cela, peut-être est-il plus facile de répondre à la question : sommes-nous des pessimistes1 ?





1. Les deux derniers paragraphes apparaissent dans la traduction anglaise du texte de Camus, publiée par Vogue en juillet 1946.





INTERVENTION À LA TABLE RONDE

DE CIVILISATION


1946





Au début de l’année 1946, le pionnier de l’esthétique industrielle Jacques Viénot fonde l’association Civilisation autour de laquelle gravitent notamment Jacques Heurgon, ancien professeur de Camus à la Faculté de lettres d’Alger, et Roger Caillois, que l’auteur côtoie au comité de lecture des Éditions Gallimard. Le 22 octobre 1946, Civilisation invite Albert Camus, Georges Friedmann, Maurice de Gandillac, Pierre de Lanux, Maurice Merleau-Ponty1 et Jean Wahl à débattre sur « le destin de l’individu dans le monde actuel », thème du troisième numéro de sa revue Chemins du monde qui publiera un compte rendu sténographié de la table ronde. Les interventions de Camus sont ici reproduites dans leur intégralité, les propos des autres intervenants ont été résumés et mis entre crochets.





[Se fondant sur une optique technocratique, l’idéologie nazie, selon Maurice de Gandillac, voit les individus comme « autant de forces créatrices » vivant dans une « coexistence de lutte » où domine « l’individualisme des chefs ». Quel est, en revanche, le rôle de l’individualisme dans la civilisation américaine ? Peut-il y avoir un individu libre et quelle est sa place dans la civilisation capitaliste libérale et dans le monde communiste ? Celui-ci est-il une « phase transitoire » qui amorce « une libération réelle de l’homme » ? Pour sa part, Jean Wahl refuse de voir dans le national-socialisme une forme d’individualisme alors que Georges Friedmann reconnaît dans « la civilisation technicienne » un « dénominateur [qui est] commun à l’Amérique, l’URSS [et] à l’Allemagne » dont les sociétés vivent dans un « nouveau milieu » urbain qui s’oppose au « milieu naturel » rural. La mécanisation de la vie, qui ne se limite pas à ces seuls pays, suscite « par la présence de la technique toujours plus dense des substituts à la présence de l’homme ». Cette action des techniques sur l’individu « est psychique et nous transforme », elle conduit à une aliénation sociale. Chez les soldats américains Friedmann observe « une connivence intime avec la technique » mais aussi « l’absence d’un certain nombre de sentiments qui, chez nous, sont communs ». S’il s’empresse d’ajouter qu’un « État socialiste est beaucoup mieux armé qu’un État capitaliste pour résoudre la plupart de ces problèmes », il reconnaît que, depuis le XIXe siècle, l’étatisme croissant des démocraties modernes menace la liberté de l’individu. Il s’agit aujourd’hui « non pas de regretter le passé, mais de voir comment aider à l’épanouissement de l’individu dans les civilisations qui se préparent aujourd’hui ». Pierre de Lanux entend corriger le cliché de la standardisation américaine. Il détecte, à partir de la crise économique de 1929, « un retour vers les valeurs individuelles », une renaissance des valeurs jeffersoniennes. « Le problème, ce n’est pas la conquête de la liberté, mais l’usage de la liberté […]. »

À la question « Qu’est-ce qui peut et doit être sauvé ? » Camus répond :]



Je suis un peu embarrassé parce que je trouve qu’il faudrait parler de nuances beaucoup plus que d’affirmations catégoriques, ce qu’on est obligé de faire quand on parle. C’est pour des nuances que des millions d’hommes se sont battus pendant cinq ans, aussi extraordinaire que cela paraisse. Si nous posons le problème de l’individu, en supposant que nous sachions ce que c’est, il faut poser catégoriquement : « Quel est le destin de l’individu ? » Nous savons tous et avons tous senti obscurément qu’il va être tué.

Si cet individu va être tué, si nous en avons le sentiment, il faut d’abord se demander ceci : est-ce que nous pensons que l’individu est quelque chose qui doit être sauvé ? ou est-ce que nous ne voulons pas ?…

Il se peut que le faisceau de valeurs que constitue l’individu paraisse à certains esprits quelque chose de périmé et d’inutile à sauver. Dans ce cas il n’y a qu’à attendre la fin de l’histoire.

Si nous voulons le sauver, il se pose deux questions. Premièrement : Quels sont les principes de faiblesse qui dans l’individu aujourd’hui le poussent à être sacrifié un jour ou l’autre ? et, deuxièmement, quels sont les faits extérieurs, historiques ou idéologiques, qui menacent cet individu et le sacrifieront un jour ou l’autre ?

Pour la première question, il me semble qu’on pourrait dire ceci qui va dans le sens de ce qu’a dit Friedmann : l’individualisme anarchique est dépassé, il est dépassé par l’histoire. Mais nous portons en nous un individu anarchique et devons régler notre compte par rapport à lui ; c’est un individu mauvais. Je crois, pour ma part, qu’il présuppose la solitude de l’homme d’une certaine manière et je suis profondément persuadé que l’homme n’est pas seul. Nous avons appris pendant ces quelques années que lorsqu’on giflait un officier à Prague, l’ouvrier de Belleville allait se faire tuer un jour ou l’autre.

L’individualisme libéral dont nous avons parlé, nous l’avons aussi en nous. Il me paraît aussi condamné, et de ce point de vue je suis de l’avis de Friedmann ; l’analyse de la conscience mystifiée dans Marx reste valable entièrement.

En deuxième lieu : qu’est-ce qui menace l’individu de l’extérieur ? Ne faisons pas non plus de la psychologie concrète, mais de la sociologie concrète. Qu’est-ce qui fait que nous avons ce sentiment de peur ? Incontestablement, c’est d’abord le silence. Ce que nous avons appris pendant ces quelques années, c’est que nous ne pouvons vivre que dans un monde où nous pensons qu’en tenant à un homme des raisonnements humains, nous en recevrons des actions humaines. Or, nous avons appris qu’il y a des types d’hommes avec lesquels il ne sert à rien de tenir des raisonnements humains. Aucun interné des camps de concentration n’aurait eu l’idée de persuader aux SS qui s’occupaient de lui qu’il ne fallait pas le faire. Nous sommes à ce point de vue dans le monde du silence, c’est-à-dire de la violence.

Le deuxième point rejoint Friedmann sur un autre plan : l’abstraction. Il est vrai, sur le plan de la technique, que de plus en plus la présence humaine, le contact humain est remplacé par l’intermédiaire de l’instrument mécanique. Cela est vrai aussi sur le plan de la société, car il y a un phénomène international qui s’appelle la bureaucratie et fait qu’à tous les échelons des rapports avec l’État on ne tombe jamais sur une personne humaine.

Une troisième caractéristique de l’époque actuelle est le remplacement progressif et inévitable de l’homme réel, de l’homme de tous les jours, de l’homme concret par l’homme historique. De plus en plus, nous sommes politisés. Vous pouvez le lire partout et vous pouvez vous le demander à vous-même ; vous savez que de plus en plus la politique interfère sur vos réactions et sur votre façon de considérer le monde.

Le quatrième caractère qu’il me semble qu’on pourrait détecter, c’est la volonté de puissance, cet ensemble de caractères représente la terreur. Il me paraît incontestable que nous vivons dans le monde de la terreur, et avec le sentiment plus ou moins confus et plus ou moins précis de la terreur. À quoi tient-elle ? Je crois que sans philosopher on pourrait tout de même dire ceci : dans la mesure où un homme croit au progrès inévitable, dans la mesure où un homme croit à une logique historique inévitable, croit par exemple que la société féodale doit fatalement succéder à l’anarchie première, que les nations doivent sortir de cet état féodal, puis l’internationalisme, ou si vous voulez la Société des Nations, et ensuite la société sans classes, en se basant sur ce rationalisme absolu, on met ces valeurs historiques qu’il s’agit d’atteindre au-dessus des valeurs que nous sommes habitués par éducation ou par préjugés à considérer comme valables.

Si donc nous nous basons sur le rationalisme absolu ou sur l’idée de progrès quel qu’il soit, nous admettons le principe que la fin justifie les moyens : s’il est inévitable que nous devons arriver à cette société sans classes, nous n’allons pas hésiter sur le choix des moyens, et le mensonge, la violence, le meurtre de l’homme sera quelque chose de regrettable peut-être dans les mœurs des gens, mais qui, en tout cas, ne devra pas être refusé si ce à quoi on doit arriver représente une chose inévitable, historique et souhaitable.

Si nous pensons que l’individu a ses erreurs en lui d’une part, et a, d’autre part, devant lui ces phénomènes coercitifs, nous devons donc nous dire qu’il faut essayer de s’opposer autant qu’il sera possible à ce destin. Mais nous vivons dans la contradiction, parce que si nous prenons l’Européen moyen, ou même l’intellectuel moyen, quels principes a-t-il à opposer à ces principes quand il n’y croit pas ?

Les esprits chrétiens me concéderont que quatre-vingts pour cent des Européens vivent hors de la grâce, et que parmi les vingt derniers, le nombre des chrétiens authentiques est assez limité.

Donc, il n’est pas question de valeurs religieuses, traditionnelles, à opposer à ces valeurs qui aujourd’hui pèsent sur le monde. Nous n’avons aucune Valeur fondée à opposer à ces valeurs et si nous n’avons aucune Valeur nous sommes — et je me borne à constater un état de fait — dans le nihilisme. Et, aujourd’hui, le problème qui se pose, comme il s’est posé pendant la guerre, c’est de savoir comment l’immense quantité d’hommes européens pourrait s’opposer aux entreprises de coercition sans disposer eux-mêmes de valeurs précises.

Les gens qui ne croyaient à rien pendant la guerre n’avaient rien à dire à Hitler parce que le nihilisme absolu a sur ce plan le même effet que le rationalisme absolu. Nous devons constater que nous sommes dans la contradiction, et nous devons constater que nous avons à la dépasser. C’est là qu’est exactement, à mon avis, le problème historique qui se pose à nous. Pour dépasser cette contradiction, il faut penser d’une certaine manière, avec les mains ou avec la tête. L’entreprise de pensée, de reconstruction, de conciliation entre les aspects contradictoires, ne peut se faire dans le climat de la peur.

L’individu, s’il tient à se sauver, doit d’abord se renforcer contre la peur et même demander la suppression de la peine de mort, ce qui, sur le plan juridique, pourrait peut-être alléger les tensions. Si cette chose peut être faite, je crois que nous arriverons, et que c’est la seule entreprise qui puisse aujourd’hui sauver l’individu.

Les gens qui n’ont pas la Vérité absolue ne veulent tuer personne et ils demandent qu’on ne les tue pas. Ils demandent à chercher la vérité et par conséquent ils ont besoin d’un certain nombre de conditions historiques qui leur permettent cette recherche. C’est ce que j’appelle les conditions d’une pensée modeste. Nous pouvons définir ces conditions et nous pouvons agir pour que ces conditions soient réalisées. Dans mon idée, cette action pourrait avoir quelque chose comme une chance sur mille. Ce n’est pas une raison pour ne pas la tenter. Bien entendu, cette action doit tirer ses principes, si vous voulez, de la petite analyse que je me suis permis de faire devant vous : puisque la politique de ce monde, quelle qu’elle soit, est basée sur la volonté de puissance, sur le réalisme et sur des principes qui sont par conséquent faux, nous devrons les rejeter totalement et retirer totalement la confiance à tous les gouvernements quels qu’ils soient.

Aujourd’hui, si nous voulons aller encore plus loin sur ce plan, nous devons nous rendre compte qu’il faut dire les choses clairement, et pour ne citer qu’un exemple je penserais assez comme Socrate qu’on ne pense pas mal parce qu’on est un criminel, mais qu’on est un criminel parce qu’on pense mal. Et si on mène le monde, dans le cas qui nous intéresse, suivant des principes qui sont faux, on produit mathématiquement le crime et le meurtre ; tous ceux qui, directement ou indirectement, approuvent des principes de ce genre doivent se considérer comme meurtriers et admettre que jusqu’à présent ils sont des manières de meurtriers, indirects ou directs quelquefois.

Ceci posé, il faudra dire que si nous condamnons cette société telle qu’elle est régie et basée sur ces principes, nous devons réaliser à l’intérieur de la société un nouveau contrat social entre individus, et de ce point de vue, je ne vois rien de mieux, étant donné que la question ne peut se poser sur le plan national, et qu’il n’y a que des problèmes internationaux, que de réaliser internationalement cette sorte de société avec des individus qui commenceront par payer de leur personne. Ce que je reproche à l’individualisme libéral c’est qu’il n’a de la liberté que les avantages. Il faudra donc que ces gens paient de leur personne, par exemple en refusant les honneurs et tout ce que cette société peut leur donner, en se limitant, en acceptant un certain niveau d’argent, en refusant d’avoir plus d’argent qu’un certain niveau, et en disposant du reste pour des choses qu’il faudrait définir. Il faut qu’ils paient de leur personne, sinon nous sommes encore dans la mystification ; d’autre part, il faudra que ces individus s’exercent à la prédication. Nous avons encore des journaux, la parole, un certain nombre d’éléments d’action qui ne sont pas le meurtre. C’est un élément provisoire et modeste qu’il faut absolument que nous mettions en batterie pour préserver ce qui peut rester de l’individu. Ceci n’est qu’un cadre donnant un certain nombre de suggestions pour exciter les esprits.

Le destin de l’individu, il est dans cette décision à prendre, dans l’analyse historique que nous devons faire et, d’autre part, dans des décisions. C’est-à-dire qu’il ne s’agit pas d’être d’accord et ensuite de recommencer à lire son journal et à ne pas sympathiser avec les meurtres qui ensanglantent l’Europe aujourd’hui sur divers points : il s’agit de prendre position. Et par cette décision, à ce moment-là, si des valeurs exemplaires peuvent être proposées en opposition à ces valeurs de puissance, je dis qu’il y aura une chance sur mille pour que l’individu puisse encore conserver sa place dans un monde qui menace de la lui supprimer totalement. Sans vouloir faire d’assimilation : il y a eu un mouvement de ce genre à la fin du monde antique, quand tout allait mal, et cela s’appelait la société des stoïciens, internationale elle aussi autant qu’on pouvait l’être alors, et qui a préparé un tournant de civilisation, la civilisation nouvelle étant le christianisme.

Nous sommes à un tournant, et ce sera la mort ou une nouvelle civilisation ; c’est notre génération, je veux dire les gens qui sont vivants aujourd’hui, qui doit la préparer. Cette génération est inévitablement sacrifiée, il s’agit de savoir si son sacrifice sera stérile ou fécond, et cela c’est à nous de le choisir.




[Merleau-Ponty se demande si Camus, dont il apprécie la modestie des propositions, apporte vraiment une solution ou s’il ne retombe pas plutôt, en recommandant une attitude apolitique, dans le genre d’individualisme qu’il veut bannir. Rentrer en soi n’empêche pas le gouvernement de nous imposer « les ravages que nous redoutons ». Pareillement, les stoïciens n’ont amené une nouvelle civilisation qu’en devenant chrétiens, en cessant par cet engagement extérieur de « rechercher la pureté intérieure ». Si l’on ne cherche pas à trouver une forme d’État organisé, on tombe « dans la pure morale ».

Camus répond :]



C’est vrai dans un sens ; mais naturellement j’ai réfléchi à cette objection et voilà ce que je me suis dit :

Veut-on ou non sauver l’individu ? Si on le veut, à mon avis on refuse le meurtre. Mais aujourd’hui je me trouve dans un dilemme, obligé de choisir entre deux pensées également nobles au départ et toutes deux ignobles à l’arrivée. L’analyse marxiste de la conscience mystifiée peut s’appliquer à l’idéologie marxiste dans la mesure où elle est idéologie.

Nous n’avons pas le critérium nécessaire pour choisir au départ, mais nous l’avons à l’arrivée, et la gravité, la déformation que cet effort des hommes à travers le monde peut se voir infliger, me paraît moindre qu’une gravité qui est devant les yeux et qui est la politique de réalisme, de puissance, qu’elle soit de droite ou de gauche, et qui aboutit au meurtre. Pour tous les hommes qui ont vécu pendant six ans dans l’enfer où nous avons vécu, pour tous ces hommes il y a quelque chose qui est devenu physiologiquement impossible, c’est l’idée qu’on puisse accepter le meurtre.

Il se peut que la solution que je propose arrive à se déformer ; la probabilité est moindre au départ. Je crois que de toute façon elle fera moins de mal à l’homme que l’autre choix.

Je répondrai maintenant à l’idée qu’il s’agit d’une pure morale. Vous me dites que les stoïciens ont créé une Église. C’est bien ce que j’entends. Je ne prétends pas que nous vivions retirés dans notre maison de campagne en étudiant les Antiques. Je prétends que nous restions dans la vie et dans la politique, que nous témoignions à chaque endroit, mais que ce témoignage soit en