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Autour des sept collines

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2019
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1

Marie Laurencin

سال:
2019
زبان:
french
فائل:
PDF, 11.25 MB
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2

Ma vie a commencé dans un fracas de tôles

سال:
2014
زبان:
french
فائل:
EPUB, 2.22 MB
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Julien
GRACQ

Autour
des

SEPT

COLLINES

DG
806.2
. G73
1989

JOSE CORTI
1989

L.

Digitized by the Internet Archive
in 2019 with funding from
Kahle/Austin Foundation

https://archive.org/details/autourdesseptcolOOOOgrac

AUTOUR DES SEPT COLLINES

L’ŒUVRE DE JULIEN GRACQ
EST PUBLIÉE
CHEZ JOSÉ CORTI

AU CHÂTEAU D’ARGOL (1938, roman)
UN BEAU TÉNÉBREUX (1945, roman)
LIBERTÉ GRANDE (1946, poèmes)
ANDRÉ BRETON (1948, essai)
LE ROI PECHEUR (1948, théâtre)
LA LITTÉRATURE A L’ESTOMAC (1950, pamphlet)
LE RIVAGE DES SYRTES (1951, roman)
PENTHÉSILÉE (traduction de Kleist, 1954)
UN BALCON EN FORÊT (1958, récit)
PRÉFÉRENCES (1961, essais)
LETTRINES (1967, critique)
LA PRESQU’ILE (1970, nouvelles)
LETTRINES 2 (1974)
LES EAUX ÉTROITES (1976, récit)
EN LISANT, EN ÉCRIVANT (1980, critique)
LA FORME D’UNE VILLE (1985)
AUTOUR DES SEPT COLLINES (1988)

Julien
GRACQ

Autour
des

SEPT

COLLINES
Deuxième tirage
15e Mille

JOSE CORT!
1989

© Librairie José Corti, 1988
N° d’édition : 1024
ISBN 2-7143-0338-2

La civilisation gréco-latine commence à
s’embrumer un peu pour nous, parce que les
programmes éducatifs ne prennent plus
qu’épisodiquement pour base ses langues ori¬
ginelles, et que son legs, avec chaque décen¬
nie, anime un peu moins directement le
vécu de chaque journée. Il serait difficile
aujourd’hui à un enquêteur de susciter à son
sujet les réactions passionnées, violentes, qui
étaient encore celles de l’avant-dernière géné¬
ration des écrivains. Je n’en veux prendre
pour exemple que le mot attribué à Breton,
et qu’il y a toutes les raisons de juger authen¬
tique : « Monsieur Breton, pourquoi vous
êtes-vous toujours refusé à aller en Grèce ?
Parce que, Madame, je ne rends jamais
visite aux occupants. Voilà deux mille ans
que nous sommes occupés par les Grecs. »
Et, d’un autre côté, le testament de Monther¬
lant, demandant qu’après l’incinération on
7

JULIEN GRACQ

disperse ses cendres dans les rues de Rome :
testament d’un élève de rhétorique (latingrec) qui m’a stupéfié à l’époque. Pour ma
part, j’ai visité;  Rome à soixante-six ans, ce
qui ne témoigne pas d’un sentiment
d’urgence véritablement fébrile. Il y avait
sans doute en moi depuis longtemps le soup¬
çon qu’il existait là — sur la carte — un point
d’interrogation agressif qu’il serait bon
d’effacer pour moi-même, en même temps
que la conviction qu’il fallait mettre entre les
souvenirs scolaires et cette visite le plus
d’espace possible. Le plus tard serait le
mieux. Rien ne pressait. Rien, dans ce voyage
de reconnaissance sans enjeu véritable, ne
m’a jamais pressé. Et rien n’est jamais trop
décanté quand on aborde une ville où la
lumière transparente ne peut donner le
change sur le fait que trop de poussières y
sont perpétuellement en suspension.
A Rome, tout est alluvion, et tout est allu¬
sion. Les dépôts matériels des siècles succes8

AUTOUR

sifs non seulement se recouvrent, mais
s’imbriquent, s’entre-pénètrent, se restructu¬
rent et se contaminent les uns les autres : on
dirait qu’il n’y a pas de tuf originel, pas plus
qu’il n’y a de couche réellement primitive
dans la géologie de notre sous-sol. Et tout
est allusion : le terreau culturel qui recouvre
la ville est plus épais et plus insondable
encore : le Forum, le Capitole, et tout ce qui
s’ensuit, sont ensevelis sous les mots plus
encore que sous les terres rapportées. Aucune
ville n’a jamais fléchi sous le poids d’un
volume aussi écrasant de Considérations
(principalement sur la grandeur et la déca¬
dence). Je ne me sentais, en y allant, pas la
moindre envie d’y ajouter. J’avais envie
d’user de cette ville comme de toute autre —
les villes étant faites pour être habitées — et
de laisser irrévérencieusement toute leur
importance aux particularités qui règlent en
elle pour le visiteur le manger, le flâner, le
regarder, le marcher et le dormir. Oublier
tout à fait mes lectures, il n’en était pas ques9

JULIEN GRACQ

tion : à propos de Rome, autant essayer de
retirer toutes les peaux d’un oignon. Mais
j’entendais ne pas en être prisonnier. Quel¬
ques lecteurs jugeront, ne serait-ce que pour
cette seule raison, qu’il y a peu de respect
dans ce petit livre. Peut-être n’ont-ils pas
tort : le respect est une attitude dans laquelle
je ne brille pas beaucoup. Et qui d’ailleurs
confine souvent à l’indifférence. Je n’ai pas
été tout à fait conquis par Rome. En revan¬
che — et cela compte — je ne m’y suis jamais
ennuyé.

10

Autour de Rome

Une des raisons personnelles qui me rap¬
prochaient de Venise, et qui devaient faire
de mon premier contact avec elle un lien si
fort que le non-renouvellement de ce contact
n’a en rien pu le desserrer, c’était, plutôt que
la singularité de sa circulation interne, plu¬
tôt que la richesse de ses entrepôts d’art, son
statut abrupt de cité-île, l’absence de ce con¬
tact gradué avec la campagne auquel Nan¬
tes (d’un chiffre de population grosso modo
comparable) m’avait si fort habitué. Le rêve
d’enfance tenace de la quiétude dans la for¬
teresse inaccessible, qui me faisait encore
trouver un sommeil presque enchanté, quand
il m’arriva d’y passer une nuit, dans une
« place forte » aussi naine, aussi dépourvue
de toute séduction que l’est Rocroi, se réa¬
lise ici sans que s’y lie le sentiment de réclu¬
sion, d’emmurement qu’engendrent fossés et
remparts. Plus que sur le quai des Esclavons
13

JULIEN GRACQ

ou les Zattere, où la ville s’emmêle encore
aux hauts-fonds et aux îlots de la lagune sans
tracer autour d’elle de démarcation brutale,
c’est sur les Fondamente Nuove, le long des¬
quels le promeneur croise en vue de l’Ile des
Morts comme si la ville avait pris en remor¬
que un vaisseau fantôme, que j’aimais éprou¬
ver ce sentiment de l’appareillage qu’aucune
autre ville n’a pu me donner. Mais non pas
un appareillage vers la haute mer : plutôt —
à travers les eaux huileuses de la lagune cri¬
blée de lignes de pieux comme une huîtrière,
et qui fait de Venise, pour l’œil et pour l’ima¬
gination, une cité à l’ancre au milieu des mâts
d’une flotte coulée — une dérive attrayante
au long des siècles morts vers les échouages
de la non-durée, vers ces îlots boueux de Torcello et de Saint-François-du-Désert où les
traces déjà figées de l’Histoire semblent
s’engluer peu à peu dans les processus plus
ralentis de la pure sédimentation. Car Venise
n’est pas, comme Rome, une machine à
remonter le temps, mais plutôt une machine
14

AUTOUR DE ROME

à l’effacer, un embarcadère vers des limbes
temporels, où un appesantissement immobile
frappe d’insignifiance les vagues événements
d’une histoire marchande et d’une commu¬
nauté réduite aux acquêts. Où toute une suc¬
cession de siècles, banalisés par l’anonymat
du trafic, nonobstant les dépouilles dont ils
ont enrichi distraitement la ville, sous la suc¬
cion de la ligne plate de la lagune semblent
avoir eu pour destinée de venir s’engloutir
l’un après l’autre à vau-l’eau.

☆

Il était stupide de ma part (pensant que je
n’y reviendrais peut-être jamais plus) d’aller
à Florence pour une journée, le temps à peine
de jeter un coup d’œil sur la cathédrale, le
baptistère, l’Académie, l’église Santa Croce,
et de parcourir les Offices presque au pas
15

JULIEN GRACQ

accéléré. Mais c’était assez pour sentir que
même un plus long séjour dans la ville ne
m’aurait pas converti. Un souvenir histori¬
que que plus rien pourtant ne fait revivre est
cause à lui seul, et sottement, de ce désinté¬
rêt : le haut négoce, pourtant sordide, du
patriciat de Venise ennoblit pour mon ima¬
gination sa ville autant que l’industrie des tis¬
serands et des teinturiers de Florence rabaisse
la leur. Les entrepôts de Venise bondés d’épi¬
ces et de soies d’Orient font déboucher le
porche d’eau de ses palais sur la caverne d’Ali
Baba et le monde des Mille et une Nuits, mais
derrière les merveilles de Florence je n’arrive
pas à oublier Calimala, Yarte délia lana,

Yarte délia seta, le suint et la poussière, le
cuveau à teinture et la terre à foulon, l’humi¬
dité de cave, la saleté ténébreuse de la manu¬
facture. Derrière les tableaux de Giotto et de
Botticelli, malgré moi surgit en surimpres¬
sion Tourcoing, et c’est assez pour que cet
art miraculeux, de quelque façon que je me
raisonne, garde quelque chose d’une fleur de
16

AUTOUR DE ROME

fumier, d’une beauté née dans la crotte. Il
y a là une allergie personnelle d’autant plus
bizarre que, pour presque tout le monde, le
nom d’art florentin fait surgir spontanément
l’idée, quant à son contenu, d’une distinc¬
tion aristocratique un peu hautaine, quant
à son tuteur, de la haute banque seigneuriale
des Médicis.

☆

Le coup d’œil qui découvre Florence en
une seconde, à un détour de la route,
étonne : d’un bord à l’autre de la vallée, le
niveau horizontal des toits de tuile remplit
exactement la conque où elle s’est installée
à la manière d’un lac. A peine si, çà et là,
quelques campaniles, et le dôme de sa cathé¬
drale, en viennent crever la surface. Nulle
part il n’y a escalade des pentes par les fau¬
bourgs ; c’est ce qui fait la beauté de ses jar17

JULIEN GRACQ

dins de coteau, où on vient s’accouder au
bord de la cuve étale et silencieuse. A Rome,
la conque est plus bosselée, et son enceinte
irrégulière ébréchée ; il n’y a pas cette ligne
horizontale, nette et géométrique, des toits,
qui fait penser aux paliers sédimentaires d’un

chott asséché. A Paris, vu du Sacré-Cœur,
la cavité-mère est depuis longtemps débor¬
dée ; l’assise de la ville bousculée à perte de
vue par ses coteaux n’est plus celle d’un lac
endigué : sa stabilité est celle d’une nef
géante, qui chevauche à la fois trois ou qua¬
tre trains de houles.

☆

Tour du Palais Vieux, à Florence, sans
épaisseur, et dont l’implantation sur l’édifice,
bizarrement excentrée, est celle d’une chemi¬
née de porte-avions.
18

AUTOUR DE ROME

☆

Les statues de Florence. Non plus les stylites pénitents de nos places publiques, lessi¬
vés de pluie et blanchis de fientes d’oiseaux.
Mais circulantes et garnisonnant la ville, de
plain-pied avec le pavé, débouchant de la rue
comme une garde montante.
A Rome, la proportion des ruines augus¬
tes, des reliques d’art et des bâtisses cultuel¬
les, est trop forte ; la population manque de
consistance réelle : ce fut trop longtemps un
peuple de sacristains un peu ruffians, un peu
trafiquants, occupés de leurs revenants-bons
sur les pèlerins et les cierges, les mains faites
à vider les troncs et à épousseter les taber¬
nacles. On sent parfois ici les bas officiers
du Temple, avec leurs jeux d’osselets et leurs
menues friponneries.

Rien qu’à y vivre

quinze jours, il me semblait comprendre
pourquoi

Chateaubriand,

si

entiché

de
19

JULIEN GRACQ

Rome, y remarque si peu les Romains : pour
être aux mains de ses balayeurs, une cathé¬
drale que nous visitons ne nous en semble pas
moins vide.
Milan avec son pavé mouillé, ses para¬
pluies britanniques, sa bourgeoisie gourmée,
est une cité d’Europe centrale, toute proche
de Lyon ou de Zurich. Venise et Florence
sont de belles grèves abandonnées par la mer.
C’est à Naples seule, m’a-t-il semblé, que la
population coule comme un fleuve et se
frotte avec naturel à la pierre bâtie ; j’ai man¬
qué cette ville — si plaisante pourtant,
comme la Bretagne, de n’avoir pas de monu¬
ments à faire visiter1.

☆

1. Le mot est de Roger Nimier.
20

AUTOUR DE ROME

Si séduisante, si décorative que soit la cam¬
pagne italienne (mais il lui manque les ciels
intercalaires des plans d’eau calme qui allè¬
gent la campagne française : la première
chose qui me frappa au retour, dans le petit
matin mouillé levé sur la Bourgogne, ce fut
— insolite pour un œil déjà déshabitué —
le miroir d’eau de l’Yonne reflétant ses peu¬
pliers) elle est sans vie pour l’imagination :
c’est toujours le saltus romain, l’au-delà
anonyme et inanimé de la ville, livré au som¬
meil rural épais. Aucune chance de décou¬
vrir ici, comme Meaulnes égaré, une vieille
tourelle pointant au coin d’une sapinière. On
comprend, à son absence, tout ce que le châ¬
teau, chez nous essentiellement campagnard,
embusque dans le terroir français de tension
imaginative et de surprise parfois féerique.
Les princes ici ne voisinent pas avec les ber¬
gères. Rien d’autre, ou presque, que le
palazzo urbain, collé mur à mur contre le
palazzo voisin et hostile : les guerres seigneu¬
riales du Moyen Age sont ici des guerres de
21

JULIEN GRACQ

rues, où on s’épie en voyeur d’une tour à
l’autre, non des embuscades de haies. Les
petits noyaux de vie compacts des villes, où
la fureur de vivre et de dominer, de tuer et
de créer, s’est exaltée jusqu’à la folie, sont
semés au milieu d’un espace inerte, résiduel,
qu’ils ont démagnétisé. Le tissu rural chez
nous est infiniment plus vivant que ces guérets anhydres ; en revanche la petite ville
française, elle, respire à peine, au prix des
nodules urbains d’Italie, comprimés, bour¬
rés d’énergie comme des grenades.
Collines de l’Ombrie, toutes crépues de
petits arbres, comme sous ses bouclettes une
tête de nègre. Campagne de vergers, mou¬
chetée, tachetée de vert sombre, de gris et de
vert amande, tout entière en touches poin¬
tillistes, sans rien, nulle part, de l’ample
ordonnance de prairies et de forêts qui est
celle du moindre recoin de la Lorraine ou du
Beauvaisis.

22

AUTOUR DE ROME

Rideaux d’eucalyptus, plantés de cent en
cent mètres, qui assainissent et dénaturent la
campagne romaine, comme la Galice ou les
Asturies. L’inauthenticité du paysage rural
hybride traversé entre Civita-Vecchia et
Rome — comparé au marécage à buffles
coupé d’aqueducs des esquisses de Corot —
se révèle la plus complète déception de ce
voyage. Rien de plus insignifiant de ce côté
que les abords de Rome, où le désert, boni¬
fié, n’ennoblit plus un relief sans ossature :
celui des molles et plates coulées volcaniques,
qui finissent sur la plaine en talus raide,
comme des remblais de chemin de fer.
« S’il est une route abominable au monde,
c’est celle de Florence à Rome par Sienne.
Les voyageurs se moquent bien de nous,
lorsqu’ils nous parlent de la belle Italie. La
route de Florence à Rome m’a fortement rap¬
pelé la Champagne. Seulement la plaine aride
se change en collines désolées. »

23

JULIEN GRACQ

Ici Stendhal exagère : il n’aime que le
Milanais et les lacs lombards. Les collines de
la Toscane et de l’Ombrie verdoyaient dans
le

printemps

italien

exceptionnellement

mouillé de cette année : il y avait dans le pay¬
sage une bénignité agricole que les savarts
de la Champagne n’ont certes pas. Mais nulle
part on n’y ressent l’ampleur : ce sont des
cellules closes et encastrées comme l’est Flo¬
rence entre ses collines, des compartiments
confinés, pareils aux caissons dorés des pla¬
fonds de leurs églises. Terroirs juxtaposés,
se lorgnant l’un l’autre soupçonneusement
par-dessus les friches de leurs collines bordières. C’est le lieu sans horizons de toute
une histoire émiettée, d’intérêt communal,
qui m’ennuie comme m’ennuierait d’avance
le paysage si vanté de la Grèce. Je donnerais
tout ce dédale de monticules, si glorifié, pour
les seuls paysages espagnols de la route qui
va de Valladolid à Salamanque. Je me décou¬
vre, dans cette Italie péninsulaire jusqu’ici
inconnue, étranger à tout paysage dont le
24

AUTOUR DE ROME

rythme ne me communique pas naturelle¬
ment le bonheur dans l’acte de respirer. J’ai
étouffé à Rome et à Florence — étouffé dans
l’émerveillement — un peu comme dans le
confinement d’un musée sans fenêtres :
bouillonnement esthétique en vase clos, excès
dans l’entassement d’art associé à un man¬
que d’espace et de lointains.

☆

Je ne connais pas la Grèce. Mais je peux
m’imaginer, à partir des photographies, ses
garrigues à la verdure noire, ses calcaires que
la lumière corrode comme un acide huileux,
assez proches sans doute des Corbières fran¬
çaises sous la canicule. Je connais la Castille
aux pâles couleurs, ses horizons sur lesquels
on dirait que l’abaissement de la calotte du
ciel empiète. Le paysage italien est un mixte.
25

JULIEN GRACQ

Sans vraie fraîcheur nulle part (je ne me rap¬
pelle que quelques forêts de hêtres des monts
Albains, où les promeneurs du dimanche
cherchaient des fraises). Mais sans, non plus,
cette consomption pâmée, cette reddition
africaine à l’incendie solaire qui s’étale entre
Valladolid et Salamanque, entre Saragosse
et Lérida. Point d’arbres de belle venue, sauf
les cyprès, point d’herbe. Nulle part dans le
paysage cette large opposition de grandes
masses végétales qui en fait presque toujours
la noblesse, mais partout l’arbrisseau planté
ou émondé, en lignes ou en quinconce, un
pointillisme de taches petites sur la terre nue
et ocrée. Et les mouvements même du sol,
entre Florence et Rome, entre Rome et
Naples, m’ont paru confus, sans vraie har¬
diesse et sans beauté, partout hésitant entre
la colline et la montagnette, sans vallées maî¬
tresses qui les divisent et les ordonnent : une
juxtaposition de bosses et d’alvéoles que rien
n’innerve. J’ai beau ne pas être attiré par
PHellade, j’imagine qu’à midi en été, entre
26

AUTOUR DE ROME

les flammes noires des cyprès, dans la cam¬
pagne d’Olympie semée de tambours de
colonnes, il doit passer quelque intimation
du sacré. Mais les dieux désertent le Midi trop
tempéré de la campagne italienne, campagne
hybride, avec trop de glèbe pour le tragique
des terres vraiment livrées au feu, trop de
sécheresse pour l’exubérance plantureuse.
Pas d’eau, ou du moins nulle part cette eau
qui, en France, dès qu’elle coule, ou qu’elle
se rassemble, se met aussitôt à refléter le jour,
rien que des fiumare glaiseux, couleur de
terre. Et rien ne m’a paru compact, luté et
obturé de matière, comme ces horizons
ombriens que n’allègent ni les ciels dilatés de
l’Espagne, ni les miroirs d’eau de la France
mouillée.
Peut-être ma surprise est-elle venue d’une
anticipation géographique imprudente : la
Provence des Baux et des Alpilles, de la
Crau,

de

Saint-Rémy

et

du

Luberon,

n’annonce pas les paysages de l’Ombrie, de
la Toscane ou de la Campanie, mais plutôt,
27

JULIEN GRACQ

très loin au-delà, ceux de la Grande Grèce.
Dans l’intervalle, de Bologne à Salerne,
s’étend, sous l’ancien nom d’Étrurie, toute
une Auvergne terreuse et continentale à la
chaleur lourde, qui tourne le dos à la mer,
une contrée besogneuse de labours et de
pacage, plus verte qu’on ne s’y attend, plus
pauvre aussi en esprits volatils (de même, au
long de la côte, le décor, le climat marseil¬
lais de la rue ne se retrouvent qu’à Naples,
grecque

comme

Marseille,

nullement

à

Civita-Vecchia, citadelle de rivage, revêche
comme le poste frontière d’un peuple qui n’a
jamais aimé la mer). Étrusque, puis romaine,
une race lourdement matérielle, sans hori¬
zons, a mis son empreinte aussi sur le pay¬
sage rural de l’Italie du centre ; au nord de
la Grande Grèce appelée par la mer, visitée
par tous les vents du large, on sent encore
par-delà les siècles que Rome a trouvé là tout
de suite, et non dans la plaine du Pô restée
exotique (ce fut sa chance) ce que la Grèce
a trouvé trop tard : sa Macédoine terrienne,
28

AUTOUR DE ROME

conquérante et unificatrice, sa pesante, sa
prosaïque paysannerie militaire recruteuse de
légions.
Peu de côtes aussi m’ont semblé à première
vue plus ingrates que les côtes de l’Italie
péninsulaire, entre La Spezia et le golfe de
Naples. Ni plages, ni rocs le plus souvent,
mais seulement, en dehors des maremmes
colmatées, la tranche du bas plateau littoral
que la mer attaque en éboulis terreux. Côtes
surprenantes de solitude, dans cette fin de siè¬
cle obsédée par les villégiatures de mer : à
peine si çà et là pointent quelques construc¬
tions neuves ; le plus souvent on voit se sil¬
houetter de loin sur la mer plate, dans l’inter¬
valle des bouquets de pins, quelque bicoque
quadrangulaire, grise et isolée, qui fait pen¬
ser à un poste de douane. Jamais, jusqu’ici,
un rivage de mer n’avait pu s’associer pour
moi à l’image de l’ennui : la côte de Toscane
et du Latium y parvient. Seule la presqu’île
montagneuse d’Orbetello, acropole de mer
29

JULIEN GRACQ

feuillue, dominant une lagune déserte, rompt
un instant cette monotonie. Les côtes fran¬
çaises, nulle part, ne montrent rien d’analo¬
gue à ces campagnes basses tranchées par un
bref talus ébouleux qui jaunit la mer (sinon
peut-être, un instant, la côte du pays d’Auge
et de la campagne de Caen, mais la marée
vigoureuse donne ici à l’estran une vie alter¬
née, le climat, une tonicité salée et venteuse,
que le Latium ignore). De temps en temps,
un chemin de terre qui sinue vers la frise
interrompue des pins parasols silhouettés sur
la mer s’enfonce vers quelque bout du monde
côtier ; nulle voiture, nul passant ne semble
le suivre ; une paresse inerte stagne sur le lit¬
toral sans vie, simple terminus de la terre au
long d’une mer inoccupée, et que ne pro¬
longe aucune rêverie, aucune activité, aucun
regard.

☆
30

AUTOUR DE ROME

Souvent, quand je me rappelle mon voyage
en Italie, me revient en mémoire une image
cueillie au vol par la fenêtre du wagon, quel¬
que part au sud de Pise. C’est une campa¬
gne plate s’étendant vers la mer, qu’on devine
toute proche sans l’apercevoir, un coin de
l’ancienne Maremme toscane, aujourd’hui
bonifiée, longtemps de redoutée mémoire...
Siena mi fe, disfecemi Maremma
...une plaine d’herbe assez rase, où l’on ne
distingue au passage ni route, ni sentier. Sur
cette plaine sont posés de loin en loin, comme
les découpages de tôle amovibles avec les¬
quels les enfants composent des paysages
autour des crèches de Noël, quelques bou¬
quets de pins parasols, et, çà et là, quelques
maisons plantées directement dans l’herbe,
dont la destination reste ambiguë, et qui ne
sont pas des fermes puisqu’on ne voit auprès
d’elles aucun bâtiment d’exploitation. C’est
l’image de la campagne telle que la représen¬
taient les vignettes des anciens livres de prix :
31

JULIEN GRACQ

« non-fonctionnelle », sans haies, sans éta¬
bles, sans clôtures, un lieu de loisirs, planté
seulement comme un boulingrin des fuseaux
et des boules de ses arbres, colonisé de loin
en loin par quelques cubes naïfs de maisons
— un morceau de tissu rural nettoyé des stig¬
mates du travail, rendu à la déambulation
libre, et où se promènent, dans le vent si léger
de l’école buissonnière, deux enfants tout
seuls qui se tiennent par la main.

☆

Quelle déception, quand on vient de
Rome,

que l’entrée dans la Campanie

fameuse ! On s’attend à une oasis étincelante
et mouillée : un givre de poussière est sur tou¬
tes les branches, la verdure grisaille comme
la feuille de l’eucalyptus, en mai l’herbe déjà
est roussie et grillée. Quelle dérision que
32

AUTOUR DE ROME

Caserte, grand’garde de Naples apostée au
long de la route, une de ces villes disgraciées,
dont le premier coup d’œil déconseille à
jamais la visite : rien que de laids petits cubes
de maisons à balcons toutes pareilles, enguir¬
landées de lessives, quadrillant la terre pelée,
espèces de castra stativa surveillant l’entrée
de ce nid à poussière, et dont le lotissement
militaire a l’air d’héberger un régiment de
carabiniers.

☆

Sorrente. Petit square aposté face aux
soleils couchants au bord même de la falaise
de lave verticale. Tout à côté, le cloître de
San Francesco, si minuscule, si souriant, si
fleuri (on ne voit guère de fleurs en Italie en
dehors des marchés aux fleurs). Ces vues
classées et illustres, et qui certes le méritent,
33

JULIEN GRACQ

ce sont, hélas ! des pèlerinages paysagistes,
faits pour glacer d’avance l’émotion à l’égal
des pèlerinages d’art. A Venise, on n’est pas
déçu, parce qu’il y a une surprise : la sono¬
rité, les bruits, l’intimité, absolument impré¬
visibles, d’une ville tout entière navigante ou
piétonnière. Ici, il n’y a pas de surprise. Tout
est beau, tout est bleu exactement de la
manière qu’on attendait, et le Vésuve vient
se loger de lui-même dans tous les cadrages
photographiques sans ombre même de cabo¬
tinage, blasé comme ce Breton appointé, bretonnant de pied en cap, qui guettait autre¬
fois sous le porche de Locronan les visiteurs
à kodak. C’est du tourisme de contreseing
et de validation, et je m’en veux un peu d’être
venu ici pointer au tableau des musî paysa¬
gistes comme on pointe à l’usine : Mai 76 —
Baie de Naples — Vu.
Au reste, le rush du béton côtier est plus
discret ici et moins offensant que sur la Côte
d’Azur : les poneys, les calèches à chevaux
34

AUTOUR DE ROME

emplumés comme des bersaglieri de la petite
place Torquato Tasso gardent aux rues de
Sorrente un parfum

1900, plaisamment

désuet. J’aimais regarder les clos de citron¬
niers que j’avais sous mes fenêtres de l’hôtel

Michelangelo : hauts échafaudages barrica¬
dés de perches, de fils de fer et de gaze,
pareils à une carcasse de houblonnière, où
les citronniers se pressaient chargés de fruits
dans une obscurité mystérieuse de sous-bois
très sombre : ils faisaient penser à ces cages
importées des pays chauds où on voit des
yeux çà et là luire dans la pénombre.
Étroites ruelles marchandes de Sorrente,
à dix heures du matin toutes pleines d’ombre
fraîche, de fruits, de melons et de légumes,
comme à Huesca ou à Lérida. C’est la seule
fois où j’ai pensé à l’Espagne, qui n’a rien
en commun avec l’Italie, ni le bruit humain,
ni le rythme de vie, ni le mouvement de la
rue, ni même la qualité de la chaleur. Épuisé
le plaisir de voir presser dans mon verre des
35

JULIEN GRACQ

oranges cueillies à l’arbre, je me serais ennuyé
à Sorrente. La mer n’y est guère abordable,
le rivage est partout taillé en falaise, et les

plages sonores des vers de Lamartine ne trou¬
vent nulle part à s’y loger. Ce qui me don¬
nait un peu d’humeur, car le souvenir du
médiocre Graziella me poursuivait autour de
la baie de Naples, presque autant que celui
des vers des Chimères. Hélas, l’île de Procida, vue de la côte, n’est pas bien tentante,
et le port de la Mergellina, qui à travers les
pages de la nouvelle, sous ses figuiers, ses
orangers naïvement enguirlandés de lessives,
m’évoquait un petit éden populiste, cerné
aujourd’hui d’un amphithéâtre de béton, est
devenu le port d’embarquement des alisca-

phes pour Capri !
Mais si la flasque et tiède nouvelle de
Lamartine ne se réchauffe plus au panorama
de Naples, les deux sonnets étroitement entre¬
lacés de Nerval (on sait que, de son vivant,
ils ont parfois échangé leurs tercets d’une
36

AUTOUR DE ROME

publication à l’autre) Myrtho et Delfica,
pareils à ces armoiries hypertrophiées qui
mangent presque les façades plateresques de
Valladolid ou de Salamanque, non seulement
continuent pour moi à blasonner le golfe de
leurs vers énigmatiques, mais encore se subs¬
tituent à lui plus qu’à moitié, en réajustent
et en modulent le souvenir qu’ils nettoient
de toutes ses scories, ramènent à une pureté,
à une netteté de lignes emblématiques. Ils
rabattent les brumes du matin comme un
manteau sur les laideurs du Pausilippe
« urbanisé », rapatrient Paestum sur la baie,
restituent au Vésuve sa fumée et à Cumes sa
Sibylle. Suis-je vraiment allé à Naples ? En
tout cas, cela m’a à peine gêné.

☆

Dans les rues de Pompéi, on ne voyait
nulle part de visiteur isolé ; rien que des grou37

JULIEN GRACQ

pes martelant le pavé, chacun aggloméré
autour de son cornac comme l’essaim autour
de sa reine ; le seul bourdonnement des sabirs
touristiques

alternés

allait

s’enflant

ou

décroissant au long des ruelles. De même, à
Paris, impossible de visiter une exposition de
peinture sans tomber sur quelque rezzou
pédagogique en maraude, serré autour d’une
femelle tonitruante et péremptoire, qui règle
le compte de Velasquez ou de La Tour en
trois coups de cuiller à pot. Le prêt-à-porter
culturel vous pourchasse de salle en salle, et
vous expulse de ces rendez-vous solitaires du
plaisir comme d’un mauvais lieu.

☆

Je peux me plaire (ô combien !) dans un
pays vide. Non dans un pays peuplé de figu¬
rants. C’est le peuple italien, qui, parfois,
38

AUTOUR DE ROME

vide pour moi l’Italie de son charme. Non
seulement, en ville, la théâtralité de la gesti¬
culation, la volubilité ornementale d’une lan¬
gue semi-parodique semblent à chaque ins¬
tant lâcher en liberté dans les rues une troupe
d’opéra-bouffe qui garderait le pli de la répé¬
tition, mais encore le rapport même, fonda¬
mental, de la paysannerie avec sa terre (la
plaine du Pô exceptée) semble manquer ici
de consistance. Je ne vois pas trace dans la
campagne d’un vrai corps à corps avec la
glèbe, mais seulement les festons, les fruits,
les guirlandes de je ne sais quelle horticul¬
ture endimanchée. Les bergers me semblent
encore les bergers de Virgile, amis des muses
rustiques et du pipeau, les contadini vont se
réunir d’un moment à l’autre, c’est sûr, dans
ces bosquets plaisamment ombragés — et
non sans le prélude de quelque danse cham¬
pêtre — pour honorer Bacchus de leurs liba¬
tions. Il est certain que les souvenirs classi¬
ques pèsent plus que de raison pour faire de
ces campagnes des campagnes essentiellement
39

JULIEN GRACQ

bucoliques, prétexte à flûtes de Pan et à
chants amébées plutôt qu’élément de base
d’un produit national brut. Mais j’en veux
aux réalités modernes de ne pas venir m’en
donner le démenti assez vigoureusement pour
que je rectifie ; rien ne prévaut contre
l’impression que tous ces gens — sérieux,
laborieux sans nul doute, de rapports cor¬
diaux et affables — jouent la vie dont ils don¬
nent le spectacle superficiellement animé plu¬
tôt qu’ils ne le vivent. Non pas un dièse
haussé dans le ton, comme disait Giraudoux
de Corneille, mais simplement une vocalise
de trop dans le phrasé de la vie courante, et
voilà toute authenticité par terre.

40

A Rome

I.

C’est la lointaine banlieue résidentielle de
Rome qui donne seule au site de la ville sa
séduction, parfois exagérément vantée. Mon¬
tagnes basses aux profils nobles, mer entr’¬
aperçue à l’horizon, vues lointaines et plon¬
geantes sur la Ville dorée par la poussière du
couchant, sentiment immédiat de fraîcheur
et d’ampleur que donne l’ascension, pour¬
tant médiocre, des hauteurs de Tivoli ou de
Frascati, toute colline se fait belvédère dans
cette banlieue spacieuse et étagée. Ce que les
colons anglais de Calcutta ou de Bombay
allaient chercher à des centaines de kilomè¬
tres, à Simla ou à Darjeeling, à mi-pente des
neiges de l’Himalaya, les patriciens de Rome
le trouvaient sans même perdre de vue leurs
charmilles d’hiver en désertant une ville ren¬
due par la malaria aussi insalubre et épui¬
sante qu’un cantonnement hindou par la
mousson d’été. C’est ce qui donne à cette
43

JULIEN GRACQ

articulation à la fois paysagiste et hygiéniste
de Rome et de sa campagne un caractère de
nécessité harmonieuse, fonctionnelle, que
n’ont pas les seuls sites de capitales européen¬
nes qui puissent à ce point de vue être rap¬
prochés de Rome : Vienne et Budapest. Ce
sont les monts Albains, c’est l’ancienne cam¬
pagne

romaine,

quand

les

plantations

d’eucalyptus n’avaient pas encore brisé et
occulté les longues horizontales, à peine inflé¬
chies çà et là d’un accent circonflexe, de ses
perspectives lointaines,

qui m’ont seuls

réconcilié avec le dessin si médiocre, avec
l’accent pictural si exténué des sept collines.
Un subtil jeu de miroirs opposés se fait jour
entre les hauteurs vertes qui ne sont que des
belvédères sur la Ville, et une ville à qui son
horizon de montagnes, proches et offertes,
mais non oppressantes, prête seul une respi¬
ration qui lui manque. Entre les deux, la
place de la grande couronne, si disgracieuse,
le long de laquelle les capitales modernes cor¬
rodent et polluent à plaisir leur ancien ter44

A ROME

roir agricole, est tenue par un anneau long¬
temps désert, que l’extension récente de
l’agglomération commence seulement à atta¬
quer et à réduire : tout ce qu’il y a de res¬
serré dans la ville des bords du Tibre fait
place dès qu’on en sort à une impression
d’ampleur partout prodiguée, de luxe invé¬
téré dans l’usage nonchalant, fastueux, qu’on
a fait ici séculairement de l’espace résiduel.
La banlieue autour de Rome ne pousse qu’à
regret, comme intimidée encore de fracasser
de sa rumeur le recueillement somptueux de
la solitude antécédente : dans l’enclos parois¬

sial des anciens villages de Bretagne, on
n’accédait au sanctuaire que par la traver¬
sée du cimetière qui l’enveloppait.

☆

Ostie, plus envasée que Brouage, et
aujourd’hui incorporée à la pleine campagne,
45

JULIEN GRACQ

parvient difficilement à faire croire qu’elle
ait pu assurer le ravitaillement par mer de
l’énorme agglomération romaine (qui, il est
vrai, en retour n’exportait rien). Dans mon
souvenir, c’est moins une ruine comme Pompéi — ruine encore debout, comme léchée et
récurée par les flammes de la catastrophe,
dressant à tous les tournants de rues des sque¬
lettes de pierre encore gesticulant contre le
feu du ciel — qu’un socle de ville gazonné,
paisiblement couché au travers de la campa¬
gne, luté et ourlé par la verdure, et arasé à
hauteur de genou, comme j’ai vu en 1944 les
ruines d’Aunay-sur-Odon et de VillersBocage. Bien peu de touristes semblent visi¬
ter Ostie, et la promenade au long des voies
dallées, est solitaire et charmante, avant le
bain sur la plage de sable funèbre qui porte
aujourd’hui le nom du port défunt : il est si
rare de pouvoir visiter une ville où les vues
se dégagent ainsi de tous les côtés à la fois.
Comme ces villes antiques consommaient
peu de place, et emboîtaient ingénieusement,

46

A ROME

amoureusement, leurs constructions, ainsi
que font les Chinoises des objets dans leur
coffre ou leur valise ! A Ostie, les estaminets,
les hôtelleries, les temples, les boutiques de
shipchandlers, les maisons de pouliage et
d’acconage, les bureaux des armateurs, les
entrepôts, les marchés publics, tout est petit,
petit... petit.

☆

Jardins romains, qui sont aux jardins de
l’Ile de France ce que sont aux herbages de
mai les prés frais rasés de la fin de juin. A
Frascati, l’énorme massif de buis taillé à
l’ordonnance qui, devant la villa Aldobrandini, descend le flanc de la colline, compact
comme un glacier végétal. J’ai admiré ce site,
et l’implantation vraiment seigneuriale de sa
bâtisse, admiré l’insolence fastueuse qui
47

JULIEN GRACQ

s’octroie ici un pan de montagne entier pour
cadre de sa maison des champs. Le jaune
terne du bâtiment, jouant contre les masses
végétales d’un vert éteint, faisait sous le ciel
chargé de nuages très sombres une masse
spectrale de l’effet le plus singulier.
L’aspect de forteresse est beaucoup plus
lourdement accentué dans ces maisons de
campagne que dans les châteaux de la Loire,
qui pourtant exhibent encore archères et
mâchicoulis. Les casemates, étouffantes
comme des blockhaus, du rez-de-chaussée de
la villa Médicis (qu’on ne photographie guère
que du côté du jardin, beaucoup plus riant).
Le verrou, du calibre d’une vis de pressoir,
de son portail cuirassé, capable, comme
l’épreuve l’a montré, de résister au boulet.
Et quoi de plus emmuré, de moins hospita¬
lier au-dessus de son jardin tout argentin de
sources, que les étroits et hauts couloirs voû¬
tés de la villa d’Este, faits pour loger à l’aise
hallebardes et pertuisanes dressées ?
48

A ROME

☆

Parce que — avec les quelques colonnes
qui se profilent encore sur le Forum — le
Colisée, les arcs de Constantin et de Septime
Sévère, sont privilégiés systématiquement par
les photographes, la surprise du visiteur est
grande de découvrir que la brique rouge —
la brique commune d’Amiens ou de SaintOmer, moins patinée qu’à Bruges ou à Haarlem — est partout la livrée de la Rome anti¬
que, infiniment plus proche de la cathédrale
d’Albi que du Parthénon par l’énormité
brute comme par la couleur. Et, dans l’empi¬
lement presque démentiel de ce matériau uti¬
litaire, prodigué par des services municipaux
en folie, aux flancs du Palatin, au forum de
Trajan, à la basilique de Maxence, aux ther¬
mes de Dioclétien, ce qui accroche l’œil par¬
tout, contre ie jaune des bâtisses modernes
ou contre la verdure des collines, ce sont des
49

JULIEN GRACQ

coupes de fours à chaux, des radiers, des
rotondes de dépôts de locomotives, des hal¬
les de Cocagne fendues par un tremblement
de terre, des égouts éventrés, des arcades de
viaducs, toute une Amérique impériale du
welfare State qui noie sous son gigantisme
bâtisseur les minimes édicules républicains :
les rostres, le tempietto de Vesta, le silo
modeste de la Curie. Aux thermes de Caracalla, un certain seuil de démesure utilitaire
et purement matérialiste brusquement fran¬
chi débouche en plein songe : on pense, plu¬
tôt qu’à des ruines, aux fantaisies de l’éro¬
sion dans un paysage du Colorado ou de
l’Arabie pétrée, ou, mieux encore, à des
bizarreries nées d’un autre règne naturel ;
à des piliers madréporiques colossaux lon¬
guement engraissés par une mer chaude.
C’est là seulement que j’ai compris que les
chameliers bédouins aient pu baptiser Roum
le cirque de buttes d’érosion qu’admirait si
fort Lawrence d’Arabie.

50

A ROME

Briques aussi du mur d’Aurélien, non pas,
lui, une Grande Muraille, mais plutôt mince
comme un mur d’octroi qu’on aurait crénelé,
et dont j’aimais retrouver tout à coup au
tournant d’une rue le rouge fil d’Ariane fau¬
filé entre les maisons, tout comme il est figuré
sur le plan de la ville. Le temps, qui a blan¬
chi les temples d’Athènes originellement bar¬
bouillés et multicolores, en décollant les revê¬
tements de stuc et de marbre a rougi Rome,
l’a flammée de ce teint de brique qui ne sied
presque à aucune ville, mais que j’ai aimé ici
voir jouer, contre le vert sombre des colli¬
nes et l’ocre délavé des rues, et flamber
comme nulle part aux rayons du soleil bas.

☆

Le savant et scrupuleux Ferdinand Lot,
auteur, il y a un demi-siècle, d’une Fin du
51

JULIEN GRACQ

monde antique qui a compté dans mes lec¬
tures, marmonne au coin d’une page de son
livre — sotto voce, pour ne pas trop choquer
ses collègues de l’Institut — un jugement sur
l’art antique qui est comme le soupir d’ennui
discret de toute une vie : monotonie lassante.
Ô combien ! Ô Forums à l'instar, de Pompéi ou d’Ostie, théâtres en demi-lune, fron¬
tons en triangles, colonnades écorcées, boutiquettes de briques, sempiternelles Vénus
ombrageant du même geste vos toisons
pubiennes, mosaïques à dauphins des ther¬
mes, culs-de-four des basiliques, et vous,
légions de statues devant lesquelles on passe
au musée du Capitole avec la même curio¬
sité expansive qu’un chef d’État en visite sur
le front des bidasses — comme vous
m’ennuyez, comme vous m’êtes indiffé¬
rents ! Huit cents ans de récidives mécani¬
ques, huit cents ans de Lédas au cygne et de
feuilles d’acanthe, quelle nausée ! Aucun
printemps d’art ne vient bousculer jamais ces
moutures fastidieuses, ces réduplications
52

A ROME

mornes. L’éternité figée, monolithique, de
l’Egypte, qui plonge par un bout dans la nuit
des origines, est absente, elle aussi, de cet art
de transition, désacralisé, qui calcule ses
coûts et triche sur ses matériaux, mesquins
ou médiocres : l’énorme rallonge amont qui
s’est ajoutée à l’Histoire depuis un siècle a
fait de l’antiquité pour nous un moyen âge,
mais un moyen âge sevré du reverdissement
barbare : un long, un interminable étiole¬
ment en vase clos. Jamais art plastique n’a
eu moins d’âme que celui qui va de 300 avant
à 400 après Jésus-Christ.
L’aspect foncièrement anecdotique des
sujets de la sculpture romaine, ou grecque
tardive, s’impose à l’œil au musée du Vati¬
can comme à celui du Capitole : ce sont
d’admirables sujets de pendule, ou plutôt,
pour reprendre la nuance de Jules Lemaître,
des sujets de pendule admirables. Entre le
Gaulois mourant ou le Laocoon, d’une part,
et le David de Michel-Ange à Florence, de
53

JULIEN GRACQ

l’autre, le surgissement de la dynamique
« faustienne » chère à Spengler apparaît
dans toute sa clarté. Le David — chevelure
en visière sur un front buté — qui remet sa
fronde à l’épaule à l’Académie de Florence
n’est aucunement le terrasseur d’hydre à la
musculature encore enfantine qu’aurait traité
un sculpteur antique : c’est la saisie expres¬
sive de toute une vie déjà présente en bour¬
geon, déjà aspirée par l’avenir. L’adolescent
a mesuré ses moyens ; l’étincelle de la haute
ambition s’est éveillée sous ce front bas : ni
pour Saül, ni pour Urie le Hittite il ne fera
bon désormais se mettre en travers de son
chemin. Ce n’est plus ici d’aucune manière
une variante biblique de l’enfant Hercule
étouffant les serpents : c’est Tête d’Or qui
se met en route.

☆

54

A ROME

A peine avais-je passé quelques jours à
Rome que je savais déjà où, si j’avais dû
habiter la ville, mes pas m’auraient ramené
d’eux-mêmes pour y rêver ou y flâner : le
modeste mamelon du Capitole, au coin
comme un élève puni derrière la pièce mon¬
tée du roi moustachu, si peu martial avec ses
chats errants, avec les amoureux timides de
ses bosquets plus délaissés qu’un square de
sous-préfecture. Rien ne capte mieux le soleil
doré d’un après-midi romain qui décline que
cette taupinière charmante, truffée de pas¬
sages dérobés, de raccourcis, de contreforts,
d’escaliers, de poternes, de jardinets de curé
grands comme un mouchoir. J’aimais la légè¬
reté extrême avec laquelle le petit burg, moitié
laïque et moitié clérical, portait ses souvenirs
pesants : VArx et les triomphes consulaires
ici sont bien loin ; on pense plutôt à quel¬
que labyrinthe de Jardin des Plantes, à la ville
close de Loches, cuvant au-dessus de la
rivière son silence ensoleillé.

55

JULIEN GRACQ

Quand j’étais rassasié de flânerie champê¬
tre sous les ombrages de la rocca désaffec¬
tée, je descendais un escalier et je traversais
la fière petite place de Michel-Ange, aveulie
malheureusement par la statue équestre sans
grandeur de Marc-Aurèle juché à cru comme
un garçon meunier : le Colleone ici eût été
plus seyant. Les cavaliers romains de l’anti¬
quité, sans étriers, devaient avoir l’assiette
brinquebalante et incertaine de ces houzards
improvisés de l’armée vendéenne, qui mon¬
taient à cru eux aussi, et que les soldats de
93 appelaient les « marchands de cerises » :
les cavaleries de bronze vert des empires
éteints gagnent parfois à être vues à travers
les versets de Saint-John Perse. Puis je
gagnais la rampe déclive qui mène au théâ¬
tre de Marcellus, à ses peuplements de chats
borgnes et galeux qui prennent sur les troncs
de colonnes des poses si baudelairiennes.
J’étais toujours surpris quand je retrou¬
vais la double et fraîche coulée des quais du
56

A ROME

Tibre, si ombragée, et tout ce froissement de
feuilles dans le vent. J’avais imaginé je ne
sais pourquoi des berges nues, un oued afri¬
cain entre des culées de pierre rôtie. En regar¬
dant seulement du côté du fleuve, on pou¬
vait se croire sous les voûtes de platanes de
quelque cité occitane, aux bords de l’Hérault.
Je craignais, en arrivant, de trouver une ville
dédaigneuse et froide, tenant le visiteur à dis¬
tance, lording it over : la familiarité, la désin¬
volture naïve dans le réemploi de la ruine,
au contraire, presque partout me charmait
et me mettait à l’aise. Quand la ville se don¬
nait çà et là une bouffée d’importance, elle
semblait s’en plaisanter elle-même : j’aimais
lire de loin en loin au long des trottoirs le
S.P.Q.R. parodique qui estampillait ses pla¬
ques d’égout.

☆

57

JULIEN GRACQ

Le premier jour de mes promenades à tra¬
vers Rome, un orage et une averse diluvienne
me bloquèrent pendant deux heures — assez
loin derrière le palais de Venise, près des quais
du Tibre, sous le porche d’un ancien palais
divisé en appartements. Je voyais les ménagè¬
res, leur pain sous le bras, leur cabas à la
main, replier leur parapluie sous la voûte
énorme, puis faire claquer sous leurs socques,
avant d’y disparaître dans la pénombre, les
escaliers de marbre qui s’élevaient solennels et
raides comme s’ils avaient conduit à l’Hercule
Famèse ou au Laocoon. Et j’imaginais la fraî¬
cheur tenace de l’été, mais aussi l’inconfort
sépulcral de l’hiver sous les plafonds à fres¬
ques et dans les escaliers à la Piranèse balayés
de courants d’air. Ce n’est pas seulement la
ville moderne qui s’est guindée vaille que vaille
dans un site tyranniquement aménagé pour
une autre, ce sont ses habitants aussi qui sem¬
blent flotter dans les lotissements des palazzi,
comme des sinistrés qu’on reloge dans un cas¬
tel en déshérence ou une abbaye désaffectée.
58

A ROME

☆

Le caractère de ville parasite, assistée, qui
apparaît dès les édiles curules de la Républi¬
que, s’enfle démesurément avec les distribu¬
tions et les jeux de l’Empire, et persiste
aujourd’hui dans la confluence entre ses
murs du denier de Sl-Pierre avec la manne
administrative du budget italien, donne à
Rome une solidité, une assise dans le désé¬
quilibre qui lui mérite tout autant que son
passé immémorial le surnom de Ville Éter¬
nelle. La cité subsiste depuis vingt siècles dans
le plus complet détachement de toutes les
normes économiques reconnues : là où le
monopole du commerce des épices, des étof¬
fes de soie et de laine, donne l’essor à la
richesse de Venise, de Florence, c’est le jubilé
de Boniface VIII qui ouvre au Moyen Age
pour les Romains les écluses de la prospérité
hôtelière, c’est la vente des indulgences qui
59

JULIEN GRACQ

financera les travaux monumentaux de
Jules II et de Léon X. Une dîme régulière,
permanente et transférable, prélevée succes¬
sivement sur les peuples assujettis, sur les
fidèles de la catholicité, partiellement
aujourd’hui sur le budget d’État et le tou¬
risme international, maintient à flot une ville
qu’une habitude multiséculaire a rompue à
manger, non plus avec la goinfrerie scanda¬
leuse du Bas-Empire, mais désormais avec
discrétion et sans excès provocants, au râte¬
lier de la planète.
Cela n’est pas sans conséquence sur le
charme tenace et assez secret qui s’attache
à Rome. Elle échappe aux pesanteurs politi¬
ques et économiques, comme si elle avait
atteint depuis des siècles, par rapport à l’His¬
toire, sa vitesse de libération. Libérée de son
site, médiocre, de son fleuve, exsangue,
d’une campagne qui ne l’a jamais nourrie,
d’une nation dont son nom déborde infini¬
ment les frontières, d’un passé dont le mou60

A ROME

vement de marée l’a respectée inexplicable¬
ment. Aux plaisirs que trouve le touriste à
visiter ses monuments, ses tableaux et ses sta¬
tues, à flâner dans ses rues, se mêle une très
vague et très subtile sensation d’apesanteur :
à l’exact opposé de la tension d’une ville
comme New York, qui semble branchée sur
tous les filets nerveux de la planète. Ici, les
événements que mentionne le journal du
matin ont moins de résonance immédiate
qu’ailleurs, le temps s’écoule plus insoucieux,
la survie indéfinie des œuvres du génie — lui
aussi parasitaire — semble moins menacée,
moins dépendante du devenir instable qui
brasse les peuples et les nations. L’amateur
d’art se sent redevenir à Rome comme un
rentier du temps de Labiche ; il s’endort le
soir avec son surplus esthétique engrangé sur
un mol oreiller de permanence et de sécurité
intemporelle, que les contingences quotidien¬
nes ne viennent plus qu’à peine ébranler.

61

JULIEN GRACQ

☆

L’oscillation historique qui a transféré le
centre populeux de la Rome moderne dans
l’antique Champ de Mars désert, et dévasté
en revanche le sud de la ville, lequel figurait
à peu près sous l’Empire l’équivalent de nos
septième, huitième, et seizième arrondisse¬
ments (avec l’adjonction du Bois de Boulo¬
gne) donne à Rome, dans son enceinte du
mur d’Aurélien, un aspect mi-parti qui est
une des surprises du visiteur. Du Capitole à
la porte Ardéatine s’élargit en entonnoir une
énorme friche urbaine, qui fait songer à ces
coupes de forêts, en vérité non tout à fait clai¬
res, mais où on a épargné des boqueteaux de
meilleure venue ou d’essences rares, et des
souches isolées qui défient le feu et la hache,
et qui se dressent au milieu des broussailles
et des brûlis. Seulement ce qui disgracie
d’habitude les coupes à blanc, vite colmatées
62

A ROME

par une végétation revêche, sied aux débris
de Rome, où la fourrure qui reborde les rui¬
nes, bouclée, ciselée, vernissée comme les
plantes du maquis, éventée par les bouquets
de palmes, et surplombée par les nuages
sculpturaux, étirés, des pins parasols, vient
doter d’une authenticité et d’une consistance
monumentale imprévue les parcs à rocailles,
à ruines, et à « temples de l’Amitié », autour
desquels le XVIIIe siècle a rêvassé de façon
si falote et si creuse.

☆

Ce qui me plaisait dans le centre de la
Rome des papes, entre le Corso et la boucle
du Tibre, c’était le sentiment d’être pris dans
la masse de ce gâteau urbain compact et cui¬
sant sous le soleil, délicatement craquelé de
fissures sinueuses, où les échoppes des save63

JULIEN GRACQ

tiers et des serruriers entre les bornes qui
garent (mal) des voitures, ouvrent des bou¬
ches d’une fraîcheur de cave. Elles me fai¬
saient songer à des temps très anciens : aux
ruelles pleines de douves et de tonneaux du
Saint-Florent de mon enfance, aux anciens
garages suintants qui vendaient l’essence en
bidons, et plus loin encore dans le passé aux
arrière-cours des hôtelleries où dételaient les
diligences, aux antiques rues de métiers où
le produit naïf, comme un fruit qu’on éplu¬
che, ne se séparait nulle part encore de son
déchet sonore et odorant. Plus que par sa
défroque antique, deux fois morte et trop
lourde à porter, c’est par là que la ville res¬
pirait encore dans une dimension non pres¬
crite de l’histoire, rejoignait non pas YUrbs
évanouie, en toge et en litière, mais les
boyaux ombreux, moitié souks et moitié
coupe-gorge, de la Rome de la Renaissance,
où les cavaliers mettaient pied à terre au coin
d’une borne pour faire graver un médaillon
ou affiler une dague.
64

A ROME

☆

Autant le pressentiment d’une ville dan¬
gereuse s’empare de vous, à peine a-t-on mis
le pied sur un trottoir de Chicago ou de New
York, autant les rues à Rome, où vols et enlè¬
vements pourtant sévissent à longueur de
journée, n’ont rien nulle part qui vous mette
sur vos gardes : partout gentillesse détendue
et flânerie innocente ; on devine que le vol
ici, comme le pot-de-vin — digéré, intégré
par une civilisation très mûre — conserve les
formes lénifiantes d’une demi-politesse éva¬
sive, qui ne rompt pas complètement la con¬
tinuité des échanges sociaux convenus. Ainsi
des flâneurs loqueteux et bien-disants de
Torre del Greco, qui vous prennent à part
pour tirer d’un mouchoir sale, avec un clin
d’œil pudique et généralisateur, des « mon¬
tres de contrebande ». Rien de ces outlaws
sinistres qui promènent à découvert le visage
65

JULIEN GRACQ

même du crime ou du vice sur les trottoirs
de la 45e rue, à New York. Volé pour volé,
on aimerait mieux être détroussé ici
qu’ailleurs.

☆

Comment imaginer que Rome, il y a un
siècle et demi, a connu le genre de silence qui
est encore celui des quartiers excentriques de
Venise à la morte-saison ? Les gravures et les
peintures romantiques nous montrent le
dôme de Saint-Pierre, bien que cadré d’assez
près, à demi caché encore par les bouquets
d’arbres de la campagne — en lisière de la
ville autant que pouvait l’être, à Paris, l’arc
de l’Étoile au moment de sa construction.
Les ruines alors débordaient de toutes parts
la maigre densification urbaine, soudaient le
Forum, le Colisée et les Thermes à la cam66

A ROME

pagne des ponts en dos d’âne, des tombeaux
et des aqueducs. A peu de distance de son
ambassade, dans ses escapades de nuit, Cha¬
teaubriand entendait chanter le rossignol
« dans un étroit vallon balustré de cannes ».
La stupeur de la campagne ruinifère péné¬
trait de partout une bourgade léthargique,
décrochée depuis longtemps de tout emploi
du temps ouvrable, et qui n’entendait plus
sonner l’heure qu’à l’horloge des couvents
et des siècles.

☆

Il y a une phrase curieuse sur Rome dans
la Lettre à Fontanes de Chateaubriand : « En
hiver — écrit-il — les toits des maisons sont
couverts d’herbe, comme les toits de chaume
de nos paysans. »

67

JULIEN GRACQ

Cette bizarre remarque, qui inverse les
attributs des saisons tout comme elle met
l’architecture en vacances, m’a poursuivi plus
d’une fois dans mes promenades à travers les
rues. Elle était cause que mon regard se fixait
souvent plus haut qu’il n’est habituel quand
on déambule dans une ville, mais, hélas ! il
n’y a plus trace à Rome, si elles ont jamais
poussé sur ses toits, de ces petites prairies sus¬
pendues. N’importe : elles conservent pour
moi en imagination aux bâtiments de la ville
un peu de cette étrangeté qui leur fait trop
défaut, et dont le mot prix de Rome, qui
flotte lui aussi malgré soi dans l’esprit, vient
souligner bien souvent la carence.
Toujours cette alluvion de mots qui recou¬
vre Rome comme une palissade se recouvre
d’affiches...

☆
68

A ROME

A Paris, dans les rues, on vit le regard à
hauteur de visage. A New York je vivais le
nez en l’air, l’oeil aspiré vers le zénith par la
fusée des gratte-ciel. A Rome, il se fixait plu¬
tôt à mi-hauteur des façades, en quête d’enta¬
blements, de cartouches, de balcons, de cor¬
niches sculptées : maison ou palazzo ? Mal¬
heureusement le laisser-courre échevelé des
voitures au long des boyaux ombreux des
rues punit à chaque instant la flânerie, vous
colle au mur périlleusement, comme quand
on franchit en piéton les guichets du Louvre
à six heures du soir. Cette inhospitalité de
la rue, qui mesure si chichement l’espace aux
trottoirs, aux placettes, aux auvents des bou¬
tiques, aux terrasses des cafés, m’a gâté
Rome à moitié : la folle anarchie de la cir¬
culation automobile faisait le reste, et faisait
pour moi, de la traversée à pied, en fin
d’après-midi, de la redoutable Via dei Fori
impérial7, un exercice comparable, en néga¬
tif, à celui du passage de la rivière en débâ¬
cle par bonds d’un glaçon à l’autre, qu’on
69

JULIEN GRACQ

voit dans la Case de VOncle Tom. Sans feux
rouges, tel un fleuve sans ponts, l’artère sau¬
vage divisait en deux pour moi le plan de la
ville, bien plus que son fleuve apprivoisé.
Cette autoroute prenant en écharpe les
champs de ruines m’a paru la seule vraie
faute de goût de la ville moderne, mise à part
naturellement la colonnade de Victor Emma¬
nuel, qui porte le kitsch de la fin du XIXe
siècle — toutes digues budgétaires crevées —
à l’échelle des Pyramides.

☆

Je n’étais pourtant pas toujours insen¬
sible, loin de là, et même au long de la Via
dei Fori imperiali, au piment d’un vacarme
motorisé qui transperce de part en part des
cimetières. Ce qui se mélange, et même
s’allie, plus ou moins harmonieusement, dans
70

A ROME

le reste de la ville, atteint ici à une dissonance
crue, brutale, qui n’est pas sans charme pour
une sensibilité paysagiste contemporaine. Par
là, Rome, qui berçait seulement naguère le
ressassement et le recueillement exquis des
âmes lasses, bondit d’un coup dans une
modernité acide et astringente, et je m’en sen¬
tais quelquefois, au long de mes vagabonda¬
ges, ragaillardi.

☆

Les monuments de Rome les plus étran¬
gers au christianisme ne sont pas les temples
antiques, avec lesquels les églises ont fait la
paix presque dès le début, bien longtemps
avant la construction de l’église parisienne
de la Madeleine. Ce sont plutôt quelques-uns
des tombeaux païens conservés, comme le
tombeau célèbre de Cecilia Metella, qui, mal71

JULIEN GRACQ

gré la beauté ensoleillée du paysage et des
arbres, jette sur la Voie Appienne, du haut
de son cylindre clos et crénelé, une ombre
vénéneuse de tour du silence. Et même le châ¬
teau Saint-Ange, qui fut le tombeau
d’Hadrien, se révèle, malgré l’ange ailé qui
le somme, et les anges qui font la haie sur
le pont qui conduit à lui, rebelle à tout bap¬
tême. Sa masse écrasée, élémentaire, est
comme une transgression, au cœur de Rome,
des tumulus de l’Orient profond et même de
la Chine. Elle semble faite, non pas pour
équilibrer, comme à Brasilia, de son socle
concave le dôme de Saint-Pierre qui lui fait
face, mais plutôt, dans le tourbillon des vents
de sable et des déserts de loess, pour borner
au milieu des solitudes l’empire d’Alexandre.

☆

72

A ROME

La colonne Trajane est plus noble que la
colonne Vendôme ou la colonne de Juillet,
mais elle se dresse à Rome comme le ferait
un séquoia fourvoyé dans un square muni¬
cipal, comme un fût exotique, à demi histo¬
rique, à demi fossile, coupé de tout lien avec
la vie organique de la ville actuelle. Depuis
que Paris a pris quelque consistance urbaine
— c’est-à-dire, en gros depuis la royauté —
pas de siècle, pas de demi-siècle qui n’ait
apporté sa pierre à l’édifice, contribué à
hérisser le Paris actuel de bâtisses marquées
à son chiffre. Mais, pour les monuments tirés
de son sol, les lacunes béantes de la sédimen¬
tation historique créent à Rome le même
genre de rupture harmonique que la trans¬
plantation, au siècle dernier, d’un débris de
l’ancienne Égypte sur la place de la Con¬
corde. La colonne Vendôme, la colonne de
la Bastille peuvent encore, le cas échéant,
chanter pour nous au souffle de l’Histoire
comme chante au soleil le colosse de Memmon — rien ne peut plus sauver du seul
73

JULIEN GRACQ

embaumement archéologique les rébus de la
reddition du roi Décébale ou les hiéroglyphes
de l’obélisque.

☆

L’œil éduqué par la découpure élancée sur
le ciel des tours et des clochers gothiques a
du mal à se faire à l’aspect trapu, à l’assise
pesante des monuments de la Rome chré¬
tienne. La masse architecturale de SaintPierre frappe par son caractère resserré, com¬
primé : ce géant des églises catholiques, ce
colosse aux épaules étroites, semble être venu
au monde comme s’il avait poussé entre deux
bâtisses préexistantes qui lui mesuraient trop
chichement l’espace disponible. Mauvaise
surprise que cette façade, où un temple anti¬
que avec son fronton vient s’encastrer dans
un immeuble quadrangulaire qui le déborde
74

A ROME

de partout — que cette double et lourde barre
horizontale qui le coupe aux deux tiers de sa
hauteur ! Certes, la colonnade du Bernin est
venue tenter de lui donner de l’aisance
(comme disent les tailleurs) mais y a-t-il
remède à une coupe étriquée ? L’édifice sem¬
ble à ce point tassé, ramassé sur lui-même,
qu’il arrive presque par gageure, quand on
le regarde de la place, à donner le change sur
le gigantisme de sa nef.

☆

La silhouette de Venise, cité toute byzan¬
tine de tradition, où la coupole domine
l’architecture religieuse, est cependant tout
entière marquée de loin par l’énorme pieu
aiguisé qui surgit de la Piazzetta. Son isole¬
ment au-dessus de la barre horizontale mas¬
sive que dessine la ville lui donne l’impor75

JULIEN GRACQ

tance signalétique, solennelle, d’un index
dressé. Je regarde une photographie pano¬
ramique de Rome que j’ai prise au ras des
charmilles élaguées de la Villa Médicis.
L’absence totale de lignes ascendantes dans
ce panorama urbain compact ramène à
l’horizontalité de la ville antique, qui devait
donner l’idée le plus souvent d’une coulée
monumentale, ajourée et cannelée à la
manière de la Chaussée des Géants, d’une
strate architecturale venant seulement épais¬
sir de sa masse équarrie le roc nivelé. Ce qui
s’élève, sans hardiesse vraie, au-dessus de la
ligne plate des bâtisses, c’est le campanile :
léger, ajouré, aux étages distincts et au cha¬
peau de tuiles plat, motif qui glisse plus faci¬
lement que la flèche gothique à l’architecture
civile, qui agrémente plus d’une villa résiden*

tielle, et que j’ai vu même employer en Amé¬
rique par Frank Lloyd Wright à ornementer
un

restaurant.

C’est

surtout

le

dôme,

symbole non pas du jaillissement et de
l’envol, mais plutôt, par toute sa bulle lourde
76

A ROME

et soufflée, de la fermentation interne, du
levain de la pâte urbaine de laquelle elle sem¬
ble se nourrir pesamment. Il est singulier que
la capitale chrétienne n’ait pas trouvé de
symbole plus typique de sa foi qu’en pous¬
sant au gigantisme une forme architecturale
à toutes fins, dont l’Islam s’accommode on
ne peut mieux à Sainte-Sophie, et dont le
Panthéon d’Agrippa figure, au cœur de la
ville, le prototype millénaire, dès l’origine à
moitié laïcisé.

☆

La Chapelle Sixtine. Ce qui m’a frappé dès
l’entrée, et ce que les reproductions ne met¬
tent pas en évidence, c’est le caractère réso¬
lument bichrome de la composition : bleu et
ocre — des bleus mats d’oxydes métalliques
et des ocres terreux, dont l’embu rêche et
77

JULIEN GRACQ

comme friable rejoint la matière des peintu¬
res de cavernes. La composition est moins
souverainement centrée qu’on ne l’attend, et
c’est le fourmillement hindou qui l’emporte.
Quant à la conception d’ensemble de la
scène, l’attitude des élus — au moins des élus
majeurs — a de quoi surprendre : ce ne sont
pas tant des irradiés de la gloire céleste que
des proscrits qui ont souffert pour la Cause,
et qui exhibent âprement leurs états de ser¬
vice, comme ils pourraient le faire auprès de
quelque Restauration ; si bien qu’on ne sait
de quoi la Vierge s’offusque davantage : de
la colère de son Fils ou de l’impudeur reven¬
dicative débridée de ces légions d’anciens
combattants. Les sombres règlements de
comptes florentins émergent en bas de fres¬
que des sous-sols avec les figures de Dante
et de Savonarole ; derrière l’iconographie
convenue, on entrevoit encore en filigrane
les guelfes qui viennent de renverser les
gibelins.

78

A ROME

☆

Les vues aériennes du Colisée, tout comme
les vues plongeantes qu’on a de la crête de
sa paroi externe, font songer aux circonvo¬
lutions enroulées, aux délicats cloisonne¬
ments intérieurs d’un coquillage géant, d’une
ammonite sectionnée. A deux pas du Forum,
où les vestiges antiques, revenus à l’état de
fragments de nature, semblent se glisser
d’eux-mêmes dans un paysage d’Hubert
Robert, et se marient si légèrement, si paisi¬
blement à l’arbre et à l’herbe, c’est moins une
ruine qu’un fossile monumental démesuré,
exhibant presque impudiquement la machi¬
nerie mise à nu de la vie collective qu’il garde
empreinte

La séparation du test et de la

masse animée qu’il enclosait semble venir de
s’effectuer à peine, et par pure violence, si
bien qu’alvéolés et logettes se regarnissent
d’elles-mêmes de chair dans l’imagination,
79

JULIEN GRACQ

et que la force d’évocation de cette cuve han¬
tée devient, pour les foules de la Rome
païenne, celle d’une vallée de Josaphat.

☆

La place d’Espagne, avec ses escaliers tout
empourprés d’azalées et surmontés du clo¬
cher double de la Trinité-des-Monts — une
des vues de Rome en couleurs les plus sou¬
vent reproduites sur les calendriers des pos¬
tes — figure pour un Parisien une ébauche
réduite à la fois des escaliers de Montmartre
et des flâneurs de la place du Tertre (les pein¬
tres de la via Margutta ne sont pas loin) mais
une ébauche que viendrait mouiller en même
temps un peu de la buée matinale, odorante,
du Marché aux fleurs. Un Montmartre que
l’échelle plus intimiste de ses dimensions
envelopperait d’un charme de simplicité dont
80

A ROME

le répertoire usé d’une très médiocre littéra¬
ture folklorique a sevré la butte parisienne
depuis bien longtemps. Comme les charmil¬
les délaissées du Capitole, comme la place
Navone surpeuplée, c’est un des lieux de la
ville où on aime passer, où on aime se tenir.
Mais nulle part aussi on ne saisit mieux que
la séduction de cette grande ville garde pres¬
que partout un caractère de modestie et de
timidité provinciale presque pathétique :
celui d’une cité chétive vivotant pendant
quinze cents ans dans les débris et les souve¬
nirs d’une mégapole plus grande qu’elle, et
où nulle part on ne perçoit ce jaillissement
orgueilleux dans l’épanouissement et l’affir¬
mation de soi qui est celui d’une ville comme
New York, tout entière fille de ses œuvres.
La place d’Espagne, qui met en espalier sur
ses gradins les hippies de tous les pays
d’Europe, est un reposoir pour la fatigue
ensoleillée de vivre, un décor pour la bou¬
quetière de Limelight, pour une gentille aven¬
ture sentimentale sur laquelle la Trinité des
81

JULIEN GRACQ

Monts ferait pleuvoir de haut la religiosité
apaisante, le couvre-feu de ses angélus vieil¬
lots. Ecce ancilla Domini : au long de ses
rues, et ici plus qu’ailleurs, il m’a semblé res¬
pirer plus d’une fois une humilité inattendue
et souriante qui est comme la note originale
de Rome.

☆

La séduction qu’exerce la Place Navone
sur presque tous les promeneurs de Rome
tient pour beaucoup à l’emporte-pièce qui
découpe son ovale régulier de stade au beau
milieu d’une masse compacte de bâtiments
dont les ruelles zigzaguantes soulignent la
cohésion originelle plus qu’elles ne la rom¬
pent, comme les crevasses dans un magma
qui se refroidit. Dans toute place publique,
qui naît, comme il arrive le plus souvent, de
82

A ROME

la simple dilatation d’un carrefour, si la
beauté architecturale peut jouer puissamment
de la convergence des perspectives ouvertes,
le charme, lui — lié au piège brusquement
refermé de l’espace clos — s’enfuit par tou¬
tes les avenues rayonnantes ; mais Rome, au
contraire, est remplie de ces places ou placettes auxquelles aucune rue importante ne
conduit, et dans lesquelles on se glisse à
l’improviste comme dans la chambre centrale
d’un labyrinthe : ainsi non seulement de la
place Navone, mais de celle du Capitole, de
celle des chevaliers de Malte, de la fontaine
de Trévi. La féerie urbaine est liée plus d’une
fois, pour le flâneur solitaire, à ces alvéoles
protégées dont l’accès imprévu s’offre à vous
moins comme l’usage d’une commodité
générale que comme une faveur privée : cette
place Navone, j’étais ravi aussi bien de tom¬
ber sur elle quand je ne la cherchais pas que
de m’égarer chaque fois que j’y avais rendezvous, comme si je m’étais aventuré dans les
vaux de la forêt de Brocéliande. Cela me fai83

JULIEN GRACQ

sait songer qu’autrefois, quand le Dr Mabille,
son inventeur, m’avait soumis un soir chez
lui au test du village, ce qui manquait le plus
au peloton de maisons assez entortillé que
j’avais bâti était les entrées.

☆

La place Navone, encore : une baignoire
pour bains de foule plutôt qu’un carrefour,
ce que vient confirmer plaisamment l’usage
jadis établi de l’inonder aux jours de cani¬
cule. Les flâneurs y suintent de partout, y
confluent, y viennent stagner, comme les
eaux de source au creux d’une marnière, sou¬
mis à la même loi de circulation des fluides
qui vide la place du Capitole — belles toutes
deux d’être, l’une toujours déserte, comme
une place de Chirico autour de son cavalier
de bronze, l’autre toujours grouillante.
84

A ROME

☆

Vieillards à barbe de fleuve, dauphins, tri¬
tons, naïades, chevaux marins, hippocampes,
s’ébrouant, recrachant, éclaboussés, dou¬
chés, arrosant et arrosés, mènent sur les pla¬
ces de Rome un sabbat aquatique inopiné,
dont les photographies de la ville — faute du
bruitage, si décisif dès qu’il s’agit de l’eau
— ne donnent qu’une piètre idée. A côté de
ce vif-argent prodigué, de cette apothéose
cascadante et profuse de l’eau dansante, on
a le sentiment que l’art classique français des
jardins, et même Versailles, malgré les Gran¬
des Eaux (aussi retranchées de la vie courante
que peut l’être un feu d’artifice) n’ont voulu
connaître que le pouvoir agrandissant, les fla¬
ques de ciel qu’interpose l’eau traitée seule¬
ment comme aptitude à refléter. La gesticu¬
lation baroque ne s’accomplit vraiment
qu’ici, quand la roche liquide, livrée en toute
85

JULIEN GRACQ

frénésie à sa danse de Saint-Guy, vient
relayer devant les églises et les statues le mou¬
vement figé de la pierre indocile.

☆

Il y a un siècle, le Tibre n’avait pas de
quais. Les dessins de l’époque romantique
nous montrent des maisons baignant leur
pied directement dans la rivière en crue,
comme je leur ai vu faire à Ornans dans la
Loue. Mais ce qui a embelli Paris, lequel a
connu, lui aussi, longtemps sa place de
Grève, n’a pas servi Rome. Le cours d’eau
étroit qui traverse la ville, et qui tient le milieu
entre un fleuve côtier et un torrent apennin
en voie de s’assagir, provincialise ces quais
sans ampleur, auxquels la largeur a été trop
mesurée, tandis que les quais de pierre de
taille, à leur tour, soulignent la médiocrité
86

A

ROME

d’un ravin trop souvent mal rempli par un

fiumare sans débit. Il n’y a nulle part dans
Rome de « vue du Tibre » digne de ce nom'.
Le Tibre, très indigne du nom de fleuve, n’est
même pas une rivière : c’est un thalweg
symbolique qui ne canalise plus réellement
pour le visiteur que le flot de l’Histoire, et
dont la coulée liquide n’a pas plus de con¬
sistance réelle que celle du Rubicon.

☆

1. « Quant au Tibre, qui baigne cette grande cité,
et qui en partage la gloire, sa destinée est tout à fait
bizarre. Il passe dans un coin de Rome comme s’il n’y
était pas : on n’y daigne pas jeter les yeux, on n’en
parle jamais, on ne boit point ses eaux, les femmes ne
s’en servent pas pour laver ; il se dérobe entre de
méchantes maisons qui le cachent, et court se précipi¬
ter dans la mer, honteux de s’appeler le Tevere. » (Cha¬
teaubriand : Lettre à Fontanes).

87

JULIEN GRACQ

Combien la vie romaine est peu colorée,
on pourrait en prendre conscience au seul fait
que la capitale la plus célèbre du monde n’a
jamais donné prise à aucun de ces diminu¬
tifs

familiers,

imagés,

que

connaissent

Paname ou Piter, L.A. ou Frisco. Ni — pour
l’argot, la gouaille, le tour d’esprit de son
menu peuple — à des qualificatifs comme
ceux de cockney ou de parigot. On dirait que
la libre inventivité, la spontanéité de la vie
populaire est bridée depuis des siècles par une
« situation » de la ville infiniment au-dessus
des moyens des citadins qui l’animent. Situa¬
tion écrasante, dont chacun serait conscient,
et où chacun se trouverait engoncé, jusqu’au
dernier de ses portefaix. Au temps de Sten¬
dhal, quand il écrivait Rome, Naples et Flo¬

rence, le public résolument provincial des
représentations lyriques qu’on donnait sur les
rares scènes de la capitale des papes se haus¬
sait du col, faisait la moue devant des spec¬
tacles acclamés à Milan et à Naples, et les
déclarait indignes di una Roma.
88

A

ROME

☆

Touristes américains : au Monte Mario ou
au Hilton du Janicule, comme les patriciens
de jadis dans leurs villas des monts Albains
au-dessus de la nappe de Varia cattiva, ils
vivent à Rome en enceinte stérile dans leurs
ghettos hôteliers, tels les Anglais autrefois
dans leurs enclaves de l’Inde et leurs conces¬
sions de Chine : air filtré et conditionné,
coca-cola encapsulée, isolés des cultures de
microbes du native méditerranéen par une
gaze invisible. L’Orient pour eux commence
deux ou trois mille kilomètres plus tôt que
pour nous : déjà équipés pour le Colisée et
les thermes de Caracalla comme nous pour
Abou Simbel et les Pyramides.

☆
89

JULIEN GRACQ

J’aurais aimé avoir le temps de retourner
sur l’Aventin, d’y flâner longuement, d’ex¬
plorer ses rues une à une, en prenant pour
point de départ la magique petite place de
Piranèse, et le portail de son prieuré de
Malte au trou de serrure emblématique en
forme d’œil. Quartier secret et vert, aéré,
plein de silence, où il semble toujours en effet
qu’un œil vous suive sans qu’on le voie au
long des rues feuillues, et qui paraît défendu
plus que les autres contre le promeneur. C’est
derrière les murs qui enclosent la rue SainteSabine, et qui doivent cacher des jardins de
couvents, autour de Saint-Alexis, que j’aurais
cherché les mystères de Rome, qui par nature
n’en a pas tant puisque (le Vatican bien sûr
mis à part) tous ses viscères nobles mis à l’air,
elle est la seule ville au monde qui ressemble
à une autopsie.

☆
90

A

ROME

Où qu’on soit dans le Forum, que la ver¬
dure neuve du printemps et les pins parasols
transformaient en un plaisant jardin de pier¬
res, infléchi en forme de conque, imprévisi¬
ble et un peu négligé, le regard ne tarde guère
à accrocher en fond de tableau la muraille
de revers de la bâtisse municipale du Campidoglio, sommée de son maigre campanile
à trois étages. C’est là manifestement le côté

service du bâtiment, dont la façade d’appa¬
rat est tournée vers la place de Michel-Ange :
une laide muraille ocre, au crépi négligé, irré¬
gulièrement et mal percée d’étroites fenêtres,
où on s’étonne de ne pas voir pendre du linge
à sécher. Rien de plus singulier que la falaise
trouée, au-dessus du Forum, de cette bâtisse,
dont l’aspect est celui du revers d’un ensem¬

ble contemporain, qu’ont reproduite à l’envi
depuis des siècles toutes les peintures et les
gravures du Campo Vaccino, et qui montre
son derrière, placidement, ostensiblement, à
la place publique où battait le cœur du
monde civilisé.
91

JULIEN GRACQ

Mais cette dissonance architecturale est
ambivalente, comme le sont si souvent les
collisions que le tohu-bohu des siècles a orga¬
nisées dans la vaste bousculade monumen¬
tale de la ville. Quelquefois, tournant le dos
au Colisée, je me formalisais de voir la pers¬
pective du Forum venir buter sur le débraillé
napolitain du revers du Campidoglio. Mais,
le plus souvent, j’avais plaisir à retrouver la
silhouette sans prétention de cette maison
municipale vieillotte trônant au-dessus des
ruines les plus illustres du monde : il y a une
bonhomie romaine, qui n’est pas seulement
le fait de la vie de tous les jours, mais qui
naît du coudoiement sans façon, abrupt, de
toutes les époques, de tous les styles, de tous
les songes de la pierre, et de tous les degrés
dans l’art de bâtir. L’extraordinaire, la chao¬
tique mixité architecturale romaine en fait le
pôle opposé du rêve de pierre, frigide, impec¬
cable, homogène, cohérent, et en somme
tout à fait baudelairien, qu’est une capi¬
tale comme Léningrad, mais la vie fait
92

A

ROME

alliance avec ce fouillis urbain à quatre
dimensions, où on change de siècle non seu¬
lement en changeant de quartier, mais par¬
fois en changeant d’étage, où les églises font
leur nid dans les débris d’une colonnade
corinthienne, où des taudis populaires bran¬
lent du chef sur un soubassement quiritaire,
et où les arcs de triomphe, avant d’accéder
à la dignité de ruines, ont passé par l’état de
châteaux-forts.

☆

Dans la flânerie du promeneur à travers
les rues, dans l’appareil liturgique des céré¬
monies de Saint-Pierre, plus d’une fois se fait
jour un accent distinctement oriental qui sur¬
prend, très éloigné de la marque que Byzance
a imprimée à Venise. Celui d’un Orient plus
exotique, plus originel et non christianisé, qui
93

JULIEN GRACQ

transparaît dans la pyramide de Cestius, dans
les obélisques prodigués sur les places, dans
les éléphants statufiés des fontaines, dans les
chasse-mouches de plumes haut perchés des

flabelli, qui éventaient naguère encore les
papes progressant à travers Saint-Pierre sur
la sedia. Comme si la Rome baroque avait
voulu amarrer à elle après coup, au moins
symboliquement, l’énigmatique, la grouil¬
lante, la redoutable Égypte de Cléopâtre et
d’Antoine, que la vitalité déjà fléchissante
de l’Empire n’avait jamais eu la force
d’absorber tout à fait. De même la fontaine
de la place Navone, avec ses effigies réunies
du Danube, du Nil, du Gange et du Rio de
la Plata, matérialise au cœur de la ville la
magie opératoire inoffensive du rêve attardé,
trop vaste pour elle et devenu purement allé¬
gorique, d’un empire œcuménique groupant
les quatre continents. Urbi et orbi : nulle part
comme à Rome le geste d’annexion cosmi¬
que superbe qu’ébauchent l’art, la symboli¬
que et le cérémonial, ne vient achever idéa94

A

ROME

lement, d’une manière presque convaincante,
ce que la résistance des faits et des choses n’a
pas laissé s’accomplir.

☆

Si le torrent sans loi des voitures est la croix
du promeneur de Rome, en revanche l’échelle
de la ville est pour lui tout humaine, et
pleine de surprises reposantes : tout est plus
près qu’on ne le croit. De la villa Borghèse,
où je me fais conduire en taxi, et que le plan
montre reléguée au fond d’un lointain Bois
de Boulogne, je pense revenir à mon hôtel
par une longue promenade champêtre : en
vingt minutes à peine, je suis de retour chez
moi. La sécession de la plèbe sur l’Aventin
n’a guère dû user de semelles. Mais, dans
l’autre sens aussi, l’espace présente parfois
pour l’œil des distorsions bizarres : couvert
95

JULIEN GRACQ

de ruines rases, de jardins de plaisance et de
friches sauvages, le Palatin quand on s’y pro¬
mène — peut-être parce qu’il tient en respect
et à distance, par le Forum et le Circo Massimo, les quartiers bâtis — paraît beaucoup
plus vaste qu’il n’est en réalité. C’est le seul
endroit avec le Pincio, déjà périphérique, où
le sentiment de l’espace aéré surgisse au cœur
de la ville, un peu comme je l’éprouvais au
mont Gellert de Budapest où nous montions
parfois, Queffélec et moi, pour le coucher
de soleil. Le relief de la ville, lui aussi, est
plein de chausse-trapes pour l’imagination
prévenue : le Capitole escamoté par Victor
Emmanuel comme un décombre par une
palissade, l’Aventin, le Palatin seuls présents
au regard, les quatre autres collines s’égali¬
sant pour l’œil sous la carapace des toits de
tuiles, et ne se trahissant que par la déclivité
des rues.

☆
96

A ROME

Via Margutta — la rue des peintres — à
l’ombre des escarpements qui bordent le Pincio. Presque déserte, avec ses ateliers, ses
remises au vantail grand ouvert dans la som¬
nolence de l’après-midi, elle me faisait son¬
ger, non au Montmartre ou au Montparnasse
de Picasso ou de Pascin, mais plutôt, avec
ses communs et ses écuries, aux arrières de
quelque faubourg St-Germain un peu décati.
Un fragment de la Rome de 1900, de la Rome
de Puccini et de Crispi, s’est conservé dans
l’ombre portée de la falaise du parc ; il me
semblait que tous les fiacres de Rome
devaient avoir dans cette voie de garage silen¬
cieuse leur remise de nuit.
J’ai retrouvé dans un roman de Moravia :
L'Ennui, l’atmosphère de somnolence et de
délaissement un peu subalterne particulière
à cette rue feutrée, si inattendue à deux pas
de la place d’Espagne et de la place du Peu¬
ple. Elle s’accorde à l’héroïne du livre, mar¬
ginale, de médiocre et assez commune étoffe,
97

JULIEN GRACQ

mais à qui son goût du silence et sa conver¬
sation de peu de mots prêtent un piquant de
mystère pauvre, et même une sorte de dis¬
tinction. Et j’aurais peut-être attaché peu de
prix à ce roman, dont le principal mérite est
d’être écrit continûment sotto voce, si je n’en
avais connu et le quartier et la rue.

☆

Je revois, sur une photographie des esca¬
liers de la Trinité des Monts, l’enseigne du
restaurant Babington où j’allais quelquefois
déjeûner avec Ariel Denis, qui venait de la
Villa Médicis toute proche. Petit bastion culi¬
naire de l’altière Albion, arborant en plein
Rome, sans aucune concession aux natives,
ses tea rooms, ses œufs au bacon, ses jellies,
ses vegetables cuits à l’eau, et qui, arrimé au
coin de la place d’Espagne, n’imagine pas
98

A ROME

plus d’amener ses couleurs que ne fait le
rocher de Gibraltar. Mais Babington, où je
retrouvais l’agneau à la menthe et les pud¬
dings d’été aux groseilles de la pension de
Mrs Biggs, n’était qu’une commodité de lieu
éventuelle pour les rendez-vous de midi : la
cuisine italienne, simple, légère, variée, mal¬
gré l’étroitesse de ses bases, par le doigté sub¬
til et inventif dans l’assaisonnement des
pâtes, ne m’était jamais pesante et me gar¬
dait à toute heure du jour l’esprit libre et dis¬
pos : cuisine transparente, qui laisse passer
et subsister intact et égal l’éclairage intérieur
quotidien, et ne vient jamais scander griève¬
ment et alourdir de ses magnificences le pas¬
sage de l’un à l’autre des paliers de la jour¬
née, comme fait la cuisine française. L'Eau
Vive, près du Panthéon, avec ses plafonds
peints à la fresque, ses ravissantes serveusescatéchumènes de couleur aux robes discrè¬
tement fendues, ses menus où le Marie —
Thecel — Pharès des assignations bibliques
alternait avec la matérialité exaltée des plats...
99

JULIEN GRACQ

Tournedos Rossini
*
Le Seigneur est mon berger : je n’aurai point
de disette
*
Canard à l’orange
*
Préparez les chemins du Seigneur, aplanis¬
sez ses voies.

...apportait, elle, à la célébration de cette cui¬
sine française, quand j’y dînais, non pas cer¬
tes rien qui évoquât le recueillement du
mystère pascal, mais tout de même un je ne
sais quoi d’onction évangélique, où passait
encore au milieu des plaisirs de la table un
peu du souvenir de la fraction du pain.

100

A ROME

☆

L’image du parvis — verdoyant, gazonné,
presque intimiste encore à St-Jean de Latran
et à St-Paul Hors les Murs, étalé en socle gra¬
dué autour de Ste-Marie Majeure, escarpé
comme une pyramide maya devant la Trinité
des Monts — se libère devant St-Pierre de sa
signification d’accès à l’édifice lui-même, et
atteint à une autonomie de fonction que
matérialise la proclamation de chaque nou¬
vel élu d’une fenêtre du Vatican, tout comme
le dialogue et les répons échangés aux gran¬
des fêtes entre la foule et le pape cadré par
la fenêtre centrale de la façade. La vraie
chaire à St-Pierre, comme seules quelques
très anciennes églises en France en conser¬
vent le souvenir, est tournée vers le dehors.
Et la place St-Pierre rappelle — mais deve¬
nue purement allégorique et allusive, à la fois
solennisée et refroidie par le grand figement
101

JULIEN GRACQ

de la Renaissance et de la Contre-Réforme,
isolée, enclose et encolonnée, et confinée
dans un dialogue codé sans surprises —
l’ancienne agora mystique où, au Moyen
Age, on prêchait en plein vent la croisade
devant le porche des églises. Ce qui était,
entre le chef spirituel et son peuple, passion
communiquée, transe collective et parfois
émeute, s’est réduit à un rituel formaliste et
bénin. Une des tristesses de Rome, il faut le
redire, est dans ces gestes grandioses, mais
figés, suspendus à mi-chemin, que la litur¬
gie et l’architecture ébauchent partout
comme en rêve ou en souvenir sans jamais
les achever.

☆

L'église, omniprésente à Rome — il y en
a, dit-on, 280 — est ici un motif urbain moins
102

A ROME

strictement marqué que chez nous du sceau
du culte, plus librement intégré, par les allées
et venues, à la vie familière de la rue. Démeu¬
blée, aménagée pour la station debout plu¬
tôt que pour la station assise, elle n’est pas
l’impasse ombreuse, silencieuse, exclusive, de
la prière qu’elle figure chez nous, mais plu¬
tôt un lieu aéré, parfois ensoleillé, de tran¬
sit, de repos et de rencontre, scandant seu¬
lement l’itinéraire du citadin de points
d’orgue espacés et disponibles, qui laissent
au café la part la plus vulgaire des répits dis¬
tribués au long de la journée. C’est ce qui
fait le charme — typiquement indigène — du
premier acte de La Tosca. Reposoirs d’art,
à dominante mystique, mais plus d’une fois
aussi marqués d’une forte coloration sen¬
suelle et même érotique, comme à Santa
Maria délia Vittoria, elles donnent le senti¬
ment à Rome — depuis les mosaïques frigi¬
des et roides des anciennes basiliques
jusqu’aux boudoirs baroques du Bernin et
de Borromini — de s’être, par un mouvement
103

JULIEN GRACQ

lent et irrésistible, ouvertes peu à peu, tou¬
tes portes battantes, aux rêves quotidiens qui
montent de la rue comme aux caprices chan¬
geants du désir et de l’imagination. Il y a à
Rome, de la voie publique et du domicile
privé à l’église, un passage sans rupture clai¬
rement marquée, que le flot laïcisé des tou¬
ristes vient, certes, aujourd’hui souligner,
mais qui lui préexiste. Comme si vivaient ici
côte à côte, façonnés l’un par l’autre depuis
des siècles, un clergé plus mondain et une
population moins laïque qu’ailleurs. La vie
s’offre partout au long des rues, de la façon
la plus théâtrale, sous ses deux plans, reli¬
gieux et profane, mais ces deux plans font
bon et vieux ménage, et le contraste entre eux
se dépouille de tout caractère dramatique,
comme si maint passage familier, de l’un à
l’autre, restait en permanence entr’ouvert.

☆
104

A ROME

A Rome, l’église a pignon sur rue ; elle fait
penser encore à l’époque où le temple de
Saturne était aussi le coffre-fort de l’État. La
façade de mainte église est moins différente
qu’on ne l’imaginait — par sa conception,
le cartouche de sa dédicace, par son inser¬
tion dans la rangée des bâtiments, et par je
ne sais quoi de discrètement officiel qui reste
empreint sur elle — de celle d’un immeuble
d’apparat : un ministère, un musée, un dépôt
d’archives, une caisse d’épargne. Ce qui
remet en mémoire que beaucoup sont des
titres cardinalices, et ont été dévolues cha¬
cune à un membre du Sacré-Collège, pendant
les nombreux siècles où la papauté a gou¬
verné Rome et l’Italie centrale. Elles cumu¬
lent à Rome au long des rues, pour le visi¬
teur étranger, l’importance voyante des édi¬
fices cultuels, celle des musées, et celle des
bâtiments administratifs, au point d’éclipser
ceux-ci presque complètement : il ne leur
manque que le drapeau au-dessus du porche.
J’ai quitté Rome sans me faire la moindre
105

JULIEN GRACQ

idée de l’endroit où pouvaient bien se trouver
les ministères, le palais présidentiel, et ce
mystérieux bâtiment que je ne connais tou¬
jours que par le Norpois de La Recherche :
«Un cri d’alarme partit de Monte citorio. »
Sur la métropole du catholicisme, la laïci¬
sation a glissé comme l’eau sur les plumes
d’un canard. Tout comme, dans tel pays de
l’Est, on ne prospère que grâce aux activités
ignorées par le système en place, il y a ici une
ville où la double commande est de règle, où
l’officiel semble frappé non seulement de
ridicule, mais de paisible et souriante nullité,
où tout, avec aisance, naturel, et bonhomie,
semble fonctionner principalement au noir :
non seulement les activités lucratives, mais
l’histoire, l’art, la culture, les souvenirs, la
vie populaire, qui ceinturent comme une mer
pacifique le seul, incongru et voyant atoll
qu’ait pu faire émerger ici le Risorgimentisme : le monument à Victor Emmanuel.

106

A ROME

☆

Au moment où Stendhal situe ses Prome¬
nades dans Rome, Chateaubriand y est
ambassadeur. Pas d’autre allusion à ce fait
au long de son livre, que l’intention mention¬
née de l’ambassadeur de faire élever un tom¬
beau à Poussin, et quelques lignes assez neu¬
tres sur son action auprès des cardinaux, lors
du conclave de 1829. Tous deux sont des
dévots de la ville, mais leurs Romes, pour
parler comme Saint-Simon, ne s’amalgament
en rien. L’auteur du Génie du Christianisme
n’a guère d’yeux que pour le décombre
monumental de la païennie, qui le porte à
rêver sur la mise au tombeau finale de toutes
les grandeurs ; le libre-penseur — une fois
de plus décalé par rapport à la sensibilité de
son temps, et qui semble un touriste d’avant
Winckelmann — au long de ses Promenades
ne saute pas une église, et surtout pas une
107

JULIEN GRACQ

des églises baroques, où l’amant du théâtre
lyrique qu’il est se trouve partout chez lui.

☆

Quelle étrangeté que d’enclore l’idée
d’empire universel dans un nom de ville ! et
de l’y laisser oubliée depuis quinze cents ans.
Il y a une atmosphère de déshérence distrai¬
te qui est propre à Rome. On se promène
dans ses rues, on est retenu par l’échelonne¬
ment démesuré au long des siècles des sou¬
venirs monumentaux, par la prolifération des
édifices insignes, par l’entassement des
œuvres d’art — cependant que le sentiment
diffus d’une absence, d’une vacance centrale
se fait jour. Comme si on parcourait les sal¬
les d’un palais où le maître fabuleux de céans,
par quelque lubie incompréhensible, se fait
celer, et n’y est plus pour personne.
108

A ROME

Singulière ville, qui a évacué sur la pointe
des pieds l’ordre des tableaux chronologiques
et des annales historiques, pour ne plus rele¬
ver sérieusement que des computations apo¬
calyptiques, millénaristes, de Malachie, de
Joachim de Flore, et de Nostradamus. Avec
cet air sournois qu’elle conserve de rêver les
yeux mi-clos par-delà les siècles. A la Troi¬
sième Rome ?...
Cependant la Sibylle au visage latin
Est endormie encor sous l’arc de Constantin
Et rien n ’a dérangé le sévère portique.

☆

Je n’aime pas lire dans une bibliothèque
publique. Je ne regarde les tableaux dans les
musées que faute de pouvoir en jouir
n’importe où ailleurs. La réclusion, le par¬
cage des œuvres d’art plastiques, (qui va de
109

JULIEN GRACQ

pair avec une valorisation marchande sans
mesure) fait songer en cette fin du XXe siè¬
cle, plus d’une fois, au grand enfermement
dont a parlé en une autre occasion Michel
Foucault.
A peine ai-je écrit un mot hostile sur cette
ville que j’ai envie de me contredire.
L’absence, ou la part relativement insigni¬
fiante, des musées dans la masse des oeuvres
offertes, est un des plaisirs de Rome. Fres¬
ques, tombeaux, mosaïques, tableaux reli¬
gieux, fontaines, statues, groupes sculptés,
presque toutes sont encore présentées in situ.
Peu à la fois, et rehaussées, méritées, aérées
par le déplacement, la recherche parfois dif¬
ficile, les horaires ou le cérémonial d’ouver¬
ture des églises — avec, dans l’entre-deux,
la détente qu’est chaque fois la replongée
dans une vie quotidienne toujours ensoleil¬
lée et enjouée. Pas d’indigestion d’art.
Ici l’œuvre d’art — surtout mineure, et elle
110

A ROME

foisonne — recouvre parfois un de ses pres¬
tiges les plus certains et les plus oubliés, qui
est l’inattendu de sa rencontre. La prome¬
nade dans Rome (le titre du guide, plein de
digressions et de parenthèses, écrit par Sten¬
dhal, est on ne peut mieux choisi) a quelque
chose à voir, et c’est son charme, avec la pro¬
menade au hasard des rues où les surréalis¬
tes prenaient « le vent de l’éventuel ». Et, à
condition de ne pas y chercher des vivants
comme ils faisaient, la récompense advient
presque toujours. C’est la ville qui est le
musée — un de ces musées de province
fourre-tout, où un sarcophage égyptien voi¬
sine avec une toile abstraite, mais un musée
qui serait milliardaire, un musée où on
mange, boit, dort, fume, rêvasse, fait la
sieste, où on accoste les femmes, où on ne
dépose pas son parapluie au vestiaire, et où
on peut même, comme autrefois une loge
dans

un

de

ses

théâtres,

s’acheter un

appartement.

111

*

Loin de Rome

Il n’y a guère de sens à comparer les
impressions de voyage à Rome d’un pèlerin
d’art de 1780 ou de 1830, et celles d’un tou¬
riste de 1980, parce qu’il ne s’agit pas de la
même ville. La Rome de Goethe et de Sten¬
dhal, chef-lieu d’un État croupion, et capi¬
tale religieuse administrée à petit bruit, au
milieu des craquements d’une machinerie
somnolente, était une ville résolument nonfonctionnelle, où ni le commerce, ni l’indus¬
trie, ni la vie municipale n’avaient jamais pris
racine. Plutôt qu’une ville, une sorte d’émul¬
sion urbaine capiteuse et très composite,
amalgamant pour un quart des ruines augus¬
tes, pour un quart le flamboiement baroque,
pour un autre quart des palais et des villas
en demi-sommeil, pour un dernier quart des
taudis populaires glissant aux décombres,
qu’animaient çà et là au fil des viccoli de peti¬
tes explosions de vie discontinues, pareilles
115

JULIEN GRACQ

à la mousqueterie de fête des mortaretti dont
parle Stendhal. Comme dans la Venise
actuelle des quartiers excentriques, un silence
songeur, fondamental, devait s’exhaler de ce
campo santo, où la vie repoussait mal sur une
jachère de ruines, avec cette apparence souf¬
freteuse, résignée, qu’ont les plantes des
décombres. L’Italie de l’unité a dynamité le
fragile équilibre d’une ville demi-vivante,
aussi peu agencée pour devenir la capitale
d’un État moderne que peut l’être une poule
pour nager. Lorsque le gouvernement italien
se transféra à Rome en 1871, il calcula que,
pour loger provisoirement ses fonctionnai¬
res, il lui fallait quarante mille chambres :
on en recensait dans la ville cinq cents. La
Rome moderne est un lotissement d’urgence
qui a cerné, enkysté, puis désenvoûté les
espaces de ruines, générateurs jusque-là d’un
silence qui donnait le ton à la cité, et qui, iso¬
lés par le vacarme des moteurs, ne subsistent
plus qu’en enclaves étanches, aseptisées, en
ce sens que tout échange familier avec le tissu
116

LOIN DE ROME

vivant de la ville leur est désormais refusé.
Ce qui était partie intégrante du paysage des
sept collines, lié à sa texture intime par le
rapetassage, l’érosion, le pillage, le réemploi,
le rhabillage séculaire de la ruine, traitée avec
irrespect comme un simple élément utilitaire
de géologie urbaine, est devenu à Rome un
ghetto sacralisé par le glacial enregistrement
muséal, à jamais privé de toute irradiation
imaginative par ce cordon rouge tendu qui
isole, dans les demeures historiques, la
« pièce à vivre » où allait et venait autrefois
un défunt illustre, et qui signifie — au visi¬
teur comme au contenu de l’enclos, hélas !
— Défense de toucher.
Encore la ville, malgré le monument à
Victor-Emmanuel, a-t-elle échappé au pire.
La fureur anti-papaline des Risorgimentistes contre une capitale qui leur était livrée
entièrement rétro et inhabitable, les avait
incités à rêver, eux, du côté de Chicago, et
à imaginer, entre autres projets, une sorte
117

JULIEN GRACQ

d’Elevated romain, qui aurait relié la place
d’Espagne au Colisée, en passant au-dessus
de la fontaine de Trévi et des Quattro Fontane. Le tout sur des colonnes de fonte « des¬
sinées de façon à être un ornement certain
pour la ville. »

☆

La première impression que donne le cen¬
tre de Rome au visiteur qui y débarque est
moins différente qu’il ne le pensait de celle
qu’il garde de n’importe quelle autre capi¬
tale de l’Europe latine avec passé. Un Paris
où il y aurait seulement davantage de Musées
de Cluny et d’Arènes de Lutèce, et plus
voyants... Le pouvoir égalisateur de la cou¬
lée unie du prêt-à-habiter qui a recouvert en
nappe les cités d’Europe à partir de la
seconde moitié du siècle dernier ramène ici
118

LOIN DE ROME

beaucoup plus souvent qu’on ne le pensait
des aspects urbains qui sont ceux de la plaine
Monceau et du quartier de l’Europe. La
totale étrangeté que pressent et qu’anticipe
malgré lui le voyageur nourri de relations de
voyage illustres, qui, toutes, pratiquement
sont antérieures à 1870 (et que Venise, au
débarqué, confirme, elle, pleinement, et
même exalte encore) n’est pas au rendezvous. Ni l’Isle sonnante de Rabelais, ni la
bauge conventuelle et bigote, un peu crou¬
pissante, de Stendhal, ni les clairs de lune sur
les ruines de Chateaubriand, aussi veufs
d'immeubles de rapport, que pourraient
l’être ceux de Palmyre ou de Persépolis. La
visite de Rome n’est jamais exempte d’un jeu
capricieux d’œillères, d’occultations instinc¬
tives, d’une restriction du champ visuel qui
supprime à chaque instant des détails, et bien
souvent des ensembles, discordants et indé¬
sirables. Mais, tout comme ses rues, à cha¬
que instant, enjambent et traversent les siè¬
cles, l’image qu’on a de Rome gagne, comme
119

JULIEN GRACQ

un vin qui vieillit bien, à s’entreposer dans
le souvenir : la promiscuité chaotique et par¬
fois choquante qui est sa marque provoque
d’elle-même dans la mémoire une réorgani¬
sation à demi onirique qui finit par s’impo¬
ser. Le souvenir que je conserve de Rome
garde d’extrêmes libertés avec le plan de la
ville qu’il m’arrive de consulter, et prend plu¬
tôt pour guide ce fil d’Ariane brusquement
rompu des rêves, où la porte de la chambre
familière qu’on vient de refermer derrière soi
donne inopinément, quand on se retourne,
sur un sous-bois d’attaque de diligence ou sur
un marigot à crocodiles. La ville reste pour
moi déchirée de vastes espaces nus et lunai¬
res, où viennent se regrouper tous les enclos
de ruines à plantes folles qu’elle a encerclés
successivement çà et là ; une subversion
désertique insidieuse pénètre par infiltration
une cité qui a connu plus de mises à sac inté¬
grales qu’aucune autre. L’écart chronique,
jamais comblé depuis quinze cents ans, qui
fait vaciller la ville entre ce qu’elle est et ce
120

LOIN DE ROME

qu’elle signifie, revient pour moi la poétiser
sous la forme d’une inaptitude à être tout à
fait non plus historique, mais cartographi¬
que : une cité lacunaire, trouée de clairières
inquiétantes et encore jamais vues, qui sem¬
blent attendre en rêvant tout éveillées je ne
sais quels atterrissages
science-fiction.

atemporels

de

☆

J’ai songé, hier et aujourd’hui, à Rome,
maintenant qu’une année a passé sur mon
voyage et que mes impressions se sont décan¬
tées. Celle qui domine en définitive toutes les
autres, c’est l’impression de confinement.
Ville aux trésors, certes, mais que n’exalte
ni ne vivifie aucun vent du large, aucune brè¬
che dans l’horizon. Sans cesse le souvenir
revient s’agacer à la banalité mesquine de ses
121

JULIEN GRACQ

quais à platanes, enserrant leur oued anémi¬
que, quais qui m’ont tant déçu et qui sont
ceux d’une petite ville cévenole, assoiffée et
guettant du coin de l’œil la ruée boueuse de
l’inondation. La mer, si proche, semble être
à cent lieues ; la Seine vue du pont de Sèvres,
au pied des coteaux de St-Cloud, parle d’elle
infiniment plus que ne fait le Tibre coulant
au pied de l’Aventin. Aucune pente solen¬
nelle du destin ne s’indique dans le site sans
grande ampleur de cette capitale du monde,
obstinément repeuplée depuis vingt siècles
d’un lazzaronat mendicitaire, confiné dans
ses ruelles, ses placettes, ses églisettes, ses
menus plaisirs, ses menus trafics, ses menues
dévotions. Une bourgade épaissement rurale,
devenue multimilliardaire par suite de quel¬
que donation fabuleuse, reste à l’arrière-plan
du souvenir composite, sans cohérence vraie,
que je garde de la Ville. Au fond de cette
réserve, il y a le préjugé, en moi difficilement
surmontable, que les fatalités géographiques
sont plus nobles, plus éloquentes pour l’ima122

LOIN DE ROME

gination, que les centres de forces noués par
une seule volonté historique obstinée : Paris,
New York ou Constantinople plus que
Rome, Leningrad ou Berlin.

☆

Turin, Milan, par l’architecture de leurs
maisons, de leurs palais, de leurs édifices
publics, la plaine du Pô, par ses paysages,
appartiennent à l’Europe centrale, et restent
en fait aussi étrangers à la péninsule que
l’était aux Romains de l’antiquité la Gaule
cisalpine, sur laquelle le nom d’Italie n’a
jamais mordu. Une fois de plus, la règle de
Toynbee se vérifie : la civilisation a rayonné
à partir du centre, mais l’unification contem¬
poraine a été imposée en retour par une
ancienne marche-frontière, le Piémont,
comme la Prusse Ta fait pour l’Allemagne.
123

JULIEN GRACQ

La maison, qui se contracte en largeur et qui
fuse en hauteur (et qui fait de la Corse bâtie
une dépendance de l’Italie centrale), la pré¬
dominance de l’ocre et du rouge, n’apparais¬
sent guère qu’avec la péninsule, en même
temps que le pelotonnement de la petite ville
autour de son lacis de boyaux étroits : inti¬
mité physique compacte et sécurité du poing
fermé vers laquelle tend en Italie la plus
médiocre bourgade. Ce qui contribue pour
beaucoup à donner à Rome son aspect com¬
posite, c’est que cette structure de ruche fer¬
mentante n’apparaît chez elle qu’à l’état de
reliquat, autour de la place Navone, par
exemple, ou dans les vieux quartiers popu¬
laires du Trastevere. Il n’y a nulle trace ici
de la vie municipale violente, tyrannique,
aussi exclusive que celle des cités grecques,
qui a modelé si expressivement les villes-États
de l’Italie centrale, Pise comme Sienne, Pistoia ou Florence. Le cœur de la cité est un
cœur artificiel, implanté dès le début pres¬
que en dehors de l’agglomération : ni le
124

LOIN DE ROME

Latran, ni l’ancienne « cité Léonine », ni le
Vatican n’ont jamais vu la ville pousser à leur
ombre ; ce sont comme des concessions à la
chinoise (tel est bien à peu près aujourd’hui
le statut de l’État du Vatican) bâties à côté
de la ville indigène. De là le sentiment d’italianité mitigée qu’inspire la ville, qui n’a pas
plus à voir avec l’épanouissement étroitement
municipal de Florence qu’avec la capitale
macrocéphale, la belle vitrine d’une monar¬
chie pouilleuse qu’a toujours été Naples.
C’est le mariage du palmier avec les immeu¬
bles du quartier des Ternes — dès que
j’écarte de mon souvenir les ruines, les égli¬
ses et les visions d'art — qui conditionne
l’image que je garde, spontanément, de la
ville : image partiale, radicalisée par la décep¬
tion ressentie devant une Rome moins dépay¬
sante que je ne l’avais cru. La vérité est que,
pour une ville contemporaine, répondre
devant le visiteur d’un nom devenu purement
fabuleux comme ROME est une gageure qui
ne peut être tenue. Rien ne peut empêcher
125

JULIEN GRACQ

qu’à l’appel d’un nom légendaire de part en
part ne se lève dans l’imagination une résur¬
gence architecturale aussi démesurée, aussi
folle que le palais de Kubla Khan, aussi ache¬
vée et modelée d’un seul bloc que celle qui sur¬
git au nom de Babylone. Et on n’a devant soi
qu’une belle capitale du XXe siècle — tiède,
ensoleillée, plaisante à visiter et à habiter —
avec autant de tableaux illustres dans chacune
de ses églises qu’il y a de draps empilés dans
les armoires d’une chambre à coucher, et des
coins de ruines proprettes partout autour de
soi à moins de cinq minutes d’autobus. Le seul
moment où on se retrouve un peu en Arabie
Pétrée, c’est devant les thermes de Caracalla.

☆

Ce n’est pas tellement l’ancienneté de
Rome qui nous fascine, ni, pendant trois mil126

LOIN DE ROME

lénaires, à travers les vicissitudes de l’His¬
toire, sa fonction inaltérable de capitale,
régissant à un titre ou à un autre le monde
habité, c’est tout autant, et même plus, un
phénomène cyclique analogue au flux et au
reflux des marées, affectant ici la substance
urbaine elle-même sans altérer sa fonction,
et préposant indifféremment aux comman¬
des de l’Imperium, ou de la catholicité, tan¬
tôt le Chicago de la Rome du Bas-Empire,
faisant déferler en nappe ses H.L.M. et bou¬
leversé par des services municipaux en folie,
tantôt un agrégat désertique de lamaseries
tibétaines, et tantôt un squelette de ville blan¬
chi, disjoint et reconquis par sa propre cam¬
pagne, qui semble sombrer dans un coma
urbain dépassé, animé seulement qu’il est par
quelques sonnailles de chèvres, des cloches
de couvent et les couinements nasillards des
pifferari. Ce n’est pas une de ces villes sain¬
tes, comme Lhassa, La Mecque ou Bénarès,
pour lesquelles la permanence est de fonda¬
tion, ce n’est pas le centre de gravité d’un
127

JULIEN GRACQ

espace politique, où le pouvoir revient se pla¬
cer de lui-même, comme à Moscou, par le
jeu d’une espèce de pesanteur. C’est plutôt
une sorte de réserve extratemporelle, affec¬
tée par le consentement historique prolongé
des nations à des formes vicariantes, autant
rêvées que vécues, de la prépo