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La guerre des métaux rares: La face cachée de la transition énergétique et numérique

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Transition énergétique, révolution numérique, mutation écolo gique… Politiques, médias, industriels nous promettent en choeur un nouveau monde enfin affranchi du pétrole, des pollutions, des pénuries et des tensions militaires. Cet ouvrage, fruit de six années d’enquête dans une douzaine de pays, nous montre qu’il n’en est rien ! En nous émancipant des énergies fossiles, nous sombrons en réalité dans une nouvelle dépendance : celle aux métaux rares. Graphite, cobalt, indium, platinoïdes, tungstène, terres rares… ces ressources sont devenues indispensables à notre nouvelle société écologique (voitures électriques, éoliennes, panneaux solaires) et numérique (elles se nichent dans nos smartphones, nos ordinateurs, tablettes et autre objets con-nectés de notre quotidien). Or les coûts environnementaux, économiques et géopolitiques de cette dépendance pourraient se révéler encore plus dramatiques que ceux qui nous lient au pétrole. Dès lors, c’est une contre-histoire de la transition énergé-tique que ce livre raconte – le récit clandestin d’une odyssée technologique qui a tant promis, et les coulisses d’une quête généreuse, ambitieuse, qui a jusqu’à maintenant charrié des périls aussi colossaux que ceux qu’elle s’était donné pour mis-sion de résoudre.
Année:
2018
Langue:
french
Pages:
296
ISBN 10:
1020905743
ISBN 13:
9791020905741
Fichier:
PDF, 4,17 MB
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1

Scritti letterari e politici dal 1796 al 1808

Year:
1972
Language:
italian
File:
DJVU, 4.51 MB
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2

7.0 Tesla MRI Brain Atlas

Year:
2013
Language:
english
File:
PDF, 379.57 MB
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La guerre des métaux rares
Transition énergétique, révolution numérique, mutation écolo gique… Politiques, médias,
industriels nous promettent en chœur un nouveau monde enfin affranchi du pétrole, des
pollutions, des pénuries et des tensions militaires. Cet ouvrage, fruit de six années d’enquête
dans une douzaine de pays, nous montre qu’il n’en est rien !
En nous émancipant des énergies fossiles, nous sombrons en réalité dans une nouvelle
dépendance : celle aux métaux rares. Graphite, cobalt, indium, platinoïdes, tungstène, terres
rares… ces ressources sont devenues indispensables à notre nouvelle société écologique
(voitures électriques, éoliennes, panneaux solaires) et numérique (elles se nichent dans nos
smartphones, nos ordinateurs, tablettes et autre objets con-nectés de notre quotidien). Or les
coûts environnementaux, économiques et géopolitiques de cette dépendance pourraient se
révéler encore plus dramatiques que ceux qui nous lient au pétrole.
Dès lors, c’est une contre-histoire de la transition énergé-tique que ce livre raconte – le récit
clandestin d’une odyssée technologique qui a tant promis, et les coulisses d’une quête
généreuse, ambitieuse, qui a jusqu’à maintenant charrié des périls aussi colossaux que ceux
qu’elle s’était donné pour mis-sion de résoudre.
Journaliste pour Le Monde Diplomatique, Géo ou National Geographic (il est notamment lauréat de l’édition
2017 de Prix Erik Izraelewicz de l’enquête économique, créé par Le Monde), Guillaume Pitron signe ici son
premier ouvrage. La géopolitique des matières premières est un axe majeur de son travail. Il intervient
régulièrement auprès du parlement français et de la Commission européenne sur le sujet des métaux rares.

Guillaume Pitron

LA GUERRE
DES MÉTAUX RARES
La face cachée de la transition
énergétique et numérique
Préface d’HUBERT VÉDRINE

ÉDITIONS LES LIENS QUI LIBÈRENT

Cet ouvrage a reçu le soutien de Brouillon d’un rêve de la Scam et du dispositif La Culture avec
la Copie Privée.

© Les Liens qui Libèrent, 2018

À mon père,
à m; a mère.

« Il y a deux tragédies dans la vie.
L’une est de perdre notre désir le plus cher. L’autre est de l’acquérir. »
George Bernard Shaw

Préface

Dans cet essai percutant et préoccupant, Guillaume Pitron lance un cri
d’alarme et expose un sérieux dilemme.
Le cri d’alarme est géopolitique : le monde a de plus en plus besoin de terres
rares, de « métaux rares », pour son développement numérique, et donc pour
toutes les technologies de l’information et de la communication, pour fabriquer
les portables entre autres. Les voitures électriques et hybrides en nécessitent deux
fois plus que les voitures à essence, etc.
Ces métaux rares qui portent des noms non pas barbares, mais latins, tel le
prométhium – une trentaine –, sont des métaux associés en proportion infime
aux métaux abondants. Ils sont très chers à extraire et à purifier. Premier
problème : c’est la Chine qui détient l’essentiel de ces ressources, ce dont elle est
naturellement tentée d’abuser. Les autres pays qui en possèdent dans leur soussol en ont abandonné ou négligé l’exploitation pour diverses raisons, laissant la
Chine, dans plusieurs cas, en situation de monopole, faisant de Pékin « le
nouveau maître des métaux rares ». Guillaume Pitron cite à l’appui de sa thèse,
et pour souligner le risque de cette dépendance, plusieurs cas d’incohérences ou
de légèreté flagrante des Occidentaux, par exemple, le cas des super-aimants ou
du perfectionnement de la technologie des missiles à longue portée. La réponse
paraît évidente : relancer partout ailleurs la production de ces métaux rares, que
ce soit aux États-Unis, au Brésil, en Russie, en Afrique du Sud, en Thaïlande, en
Turquie, et même en France (« géant minier en sommeil »), etc.
Mais c’est là où cela se complique et où apparaît un dilemme : l’exploitation de
ces minerais rares est tout sauf propre ! « Les énergies et ressources vertes recèlent
une part d’ombre », souligne l’auteur. L’extraction et le raffinage de ces métaux
rares nécessitent, en effet, des procédés très polluants. Leur recyclage a déçu. Et
donc, paradoxalement, le monde des technologies les plus avancées, qui se
veulent plus vertes, « écologisées » (ce qui est vitalement nécessaire pour stopper

le compte à rebours écologique), serait lui-même en grande partie tributaire de
métaux… « sales ». Le secteur des technologies de l’information et de la
communication produit ainsi 50 % de plus de gaz à effet de serre que le
transport aérien ! Cercle vicieux !
Alors, que faire pour dépasser de cette contradiction ?
Il faut bien sûr relancer l’exploitation des terres rares et, plus largement, des
ressources minières (ce qui relance un bras de fer entre les gouvernements et les
groupes miniers), mais il faut le faire de façon écologique, en s’en donnant les
moyens économiques et technologiques, c’est-à-dire des financements et des
innovations. Une part croissante des consommateurs mondiaux, estime l’auteur,
serait prête à en payer le prix...
Arrivé à ce point de sa démonstration, celui-ci veut terminer quand même par
une note encourageante : il cite des exemples de « sursauts de conscience dans
l’industrie des métaux rares ».
Dans le contexte de la transition écologique de toutes les activités économiques
humaines indispensables pour préserver non pas la « planète », mais la vie sur la
planète, il y aura encore des centaines de cas comme celui-ci, de dilemmes à
surmonter, de décisions difficiles à prendre, de succès scientifiques à obtenir,
d’opinions à rassurer ou à convaincre, pour finalement accélérer le rythme de
l’écologisation. Course de vitesse…
En focalisant son attention, et la nôtre, sur un sujet essentiel, pas assez pris en
compte, l’essai de Guillaume Pitron nous alerte à point nommé.
Hubert Védrine, novembre 2017

Introduction

Pendant quatre cent mille ans, l’humanité n’a eu que le feu, l’impétuosité des
vents et des torrents, son ardeur au travail et celle de ses cavaleries pour voyager,
édifier des forteresses et labourer les prés. Dans ce monde d’énergie rare et
précieuse, les gestes étaient lents, la croissance économique souvent en sommeil,
tout progrès nécessairement singulier. L’histoire a souvent avancé à pas comptés.
Et puis, au XIXe siècle, les hommes déployèrent une invention : la machine à
vapeur. Ils l’employèrent pour stimuler leurs tisseuses mécaniques, propulser des
locomotives et mettre à flot des cuirassés qui régnèrent bientôt sur les océans. La
machine à vapeur déclencha la première révolution industrielle, qui est aussi la
première transition énergétique de l’histoire. Cette transition se fondait sur
l’exploitation d’un indispensable combustible : une pierre noire appelée charbon.
Au XXe siècle, les hommes délaissèrent la machine à vapeur pour une autre
innovation : le moteur thermique (également appelé moteur à essence). Cette
technologie permit d’accroître la puissance des véhicules, des bateaux, des chars
et de nouveaux engins, les avions, désormais assez légers pour s’arracher du sol.
La deuxième révolution industrielle, à laquelle elle contribua, fut tout autant une
transition énergétique, fondée cette fois-ci sur l’extraction d’une autre ressource :
une huile de roche nommée pétrole.
Depuis le début du XXIe siècle, les hommes, inquiets des bouleversements
climatiques générés par les énergies fossiles, ont mis au point de nouvelles
inventions, réputées plus efficientes, plus propres, et reliées à des réseaux à haute
tension ultra-performants : les éoliennes, les panneaux solaires, les batteries
électriques. Après la machine à vapeur, après le moteur thermique, ces
technologies dites « vertes » engagent l’humanité dans une troisième révolution
énergétique, industrielle, qui est en train de transformer notre monde. Comme
les deux précédentes, celle-ci s’appuie sur une ressource primordiale. Une
matière tellement vitale que les énergéticiens, les technoprophètes, les chefs

d’État et même les stratèges militaires la surnomment déjà « the next oil », le
pétrole du XXIe siècle.
De quelle ressource s’agit-il ?
Le grand public n’en a pas la première idée.
Changer sa façon de produire de l’énergie (et donc ses habitudes de
consommation) est la nouvelle grande aventure de l’humanité. Les responsables
politiques, les entrepreneurs de la Silicon Valley, les théoriciens de la sobriété
heureuse 1, le pape François et les associations écologistes appellent d’une seule
voix à accomplir ce dessein, à contenir le réchauffement climatique – et à nous
sauver d’un nouveau déluge. C’est un projet qui unit le monde comme jamais les
empires, les religions ni les monnaies n’étaient parvenus à le faire jusqu’alors 2. La
preuve : le « premier accord universel de notre histoire 3 », selon les termes de
l’ancien ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, ne fut pas un traité de
paix, de commerce ou relatif à la régulation financière ; ce fut l’accord de Paris,
signé en 2015 à la suite de la COP 21 4, c’est-à-dire… un traité sur l’énergie !
Cependant, si les technologies que nous utilisons au quotidien peuvent bien
évoluer, le besoin primaire de ressources énergétiques, lui, demeure. Or, à la
question de savoir par quelle ressource remplacer le pétrole et le charbon pour
embrasser un nouveau monde plus vert, personne ne sait vraiment quoi
répondre. Nos aïeux du XIXe siècle connaissaient l’importance du charbon, et
l’honnête homme du XXe siècle n’ignorait rien de la nécessité du pétrole. Au
XXIe siècle, nous ne savons même pas qu’un monde plus durable dépend en très
grande partie de substances rocheuses nommées métaux rares.
Longtemps, les hommes ont exploité les principaux métaux connus de tous : le
fer, l’or, l’argent, le cuivre, le plomb, l’aluminium… Mais, dès les années 1970,
ils ont commencé à tirer parti des fabuleuses propriétés magnétiques et
chimiques d’une multitude de petits métaux rares contenus dans les roches
terrestres dans des proportions bien moindres. Cette grande fratrie unit des
cousins affublés de noms aux consonances énigmatiques : terres rares, graphite,
vanadium, germanium, platinoïdes, tungstène, antimoine, béryllium, fluorine,
rhénium, prométhium… Ces métaux rares forment un sous-ensemble cohérent
d’une trentaine de matières premières dont le point commun est d’être souvent
associées dans la nature aux métaux les plus abondants.
Comme tout ce qui s’extrait de la nature à doses infimes, les métaux rares sont
des concentrés parés de fantastiques propriétés. Distiller une huile essentielle de
fleur d’oranger est un processus long et fastidieux 5, mais le parfum et les

pouvoirs thérapeutiques d’une seule goutte de cet élixir étonnent encore les
chercheurs. Produire de la cocaïne au fin fond de la jungle colombienne n’est pas
tâche plus aisée 6, mais les effets psychotropes d’un gramme de cette poudre vous
dérèglent totalement un système nerveux central.
Or c’est pareil avec les métaux rares, très rares… Il faut purifier huit tonnes et
demie de roche pour produire un kilo de vanadium, seize tonnes pour un kilo de
cérium, cinquante tonnes pour l’équivalent en gallium, et le chiffre ahurissant de
mille deux cents tonnes pour un malheureux kilo d’un métal encore plus rare, le
lutécium 7 (consulter le tableau périodique des éléments, annexe 1). Le résultat,
c’est en quelque sorte le « principe actif » de l’écorce terrestre : un agglomérat
d’atomes surpuissants, ce que des milliards d’années d’évolution peuvent nous
offrir de mieux. Une infime dose de ces métaux, une fois industrialisée, émet un
champ magnétique capable de générer davantage d’énergie que la même quantité
de charbon ou de pétrole. C’est là la clé du « capitalisme vert » : nous
remplaçons des ressources qui rejettent des millions de milliards de tonnes de gaz
carbonique par d’autres qui ne brûlent pas – et ne génèrent donc pas le moindre
gramme de CO2.
Moins de pollution, mais beaucoup plus d’énergie dans le même temps. Ce
n’est dès lors pas un hasard si l’un de ces éléments fut baptisé prométhium à sa
découverte par le chimiste Charles Coryell dans les années 1940 8 : c’est Grace
Marie, son épouse, qui en souffla l’appellation à son mari, après s’être inspirée
du mythe grec de Prométhée. Avec l’aide de la déesse Athéna, le Titan s’était en
effet introduit secrètement dans le domaine des dieux, l’Olympe, pour en
dérober le feu sacré… et l’offrir aux hommes.
Et ce nom en dit long sur le pouvoir prométhéen que l’homme a acquis en
maîtrisant les métaux rares. Tels des démiurges, nous en avons multiplié les
usages dans deux domaines qui sont des piliers essentiels de la transition
énergétique : les technologies que nous avons baptisées « vertes » et le
numérique. Car, nous explique-t-on aujourd’hui, c’est de la convergence des
green tech et de l’informatique que va naître un monde meilleur. Les premières
(éoliennes, panneaux solaires, véhicules électriques), grâce aux métaux rares dont
elles sont truffées, produisent une énergie décarbonée qui va transiter par des
réseaux d’électricité dits « ultra-performants » qui permettent des économies
d’énergie. Or ceux-ci sont pilotés par des technologies numériques, elles aussi
farcies de tels métaux (consulter l’annexe 11 sur les principales utilisations

industrielles des métaux rares).
L’Américain Jeremy Rifkin, grand théoricien de cette transition énergétique et
de la troisième révolution industrielle qui l’accompagne, va même plus loin 9. À
le lire, le croisement des technologies vertes avec les nouvelles technologies de
l’information et de la communication (NTIC) permet déjà à chacun d’entre
nous de produire et partager sa propre électricité « verte », abondante et bon
marché. Autrement dit, les téléphones portables, iPad et ordinateurs que nous
utilisons au quotidien sont devenus les acteurs indispensables d’un modèle
économique plus respectueux de l’environnement. Les prophéties de M. Rifkin
sont tellement enthousiasmantes qu’il chuchote aujourd’hui à l’oreille de
nombreux chefs d’État et conseille la région Hauts-de-France pour l’agencement
de nouveaux modèles énergétiques. 10
De telles divinations épousent le sens de l’histoire : en dix ans, les énergies
éoliennes ont été multipliées par sept, et le solaire photovoltaïque par quarantequatre. Les énergies renouvelables représentent déjà 19 % de la consommation
d’énergie finale dans le monde 11, et l’Europe prévoit pour elle-même de porter
cette part à 27 % d’ici à 2030 ! Même les technologies qui ont recours aux
moteurs thermiques dépendent de ces métaux, car ils permettent de concevoir
des véhicules et des avions plus performants et plus légers, donc moins
consommateurs de ressources fossiles.
Et voici que les armées accomplissent, elles aussi, leur transition énergétique.
Ou, plutôt, une transition stratégique. Nous aurions tort de croire que les
généraux se soucient franchement des émissions de carbone de leurs arsenaux.
En revanche, avec des réserves d’or noir en déclin, les stratèges doivent anticiper
la guerre sans pétrole. En 2010, un puissant think tank américain enjoignait déjà
à la première armée du monde de faire en sorte de ne plus dépendre des énergies
fossiles d’ici à 2040 12. Comment peut-on y parvenir ? En recourant notamment
aux énergies renouvelables et en levant des légions de robots alimentés à
l’électricité. Ces armes télécommandées, rechargeables grâce à des centrales à
énergies renouvelables, concentreraient une puissance de destruction accrue et
élimineraient le casse-tête que représente l’acheminement du carburant jusqu’aux
fronts 13.
Par ailleurs, la guerre colonise déjà de nouveaux territoires, virtuels cette foisci : en ciblant les infrastructures numériques de l’ennemi et en altérant ses
réseaux de télécommunication, les cyber-armées pourraient, à elles seules,
remporter les conflits du futur 14. À la suite des généraux, nous sommes donc

engagés dans une transition vers un monde dématérialisé, puisque, en nous
reposant sur le numérique, nous allons remplacer certaines ressources par… rien
– de simples clouds, d’impalpables e-mails, du trafic Internet, plutôt que des
embouteillages de véhicules. Cette digitalisation de l’économie serait la promesse
d’une formidable diminution de l’empreinte physique de l’homme sur le vivant.
Nous avons donc bien affaire à une révolution énergétique et numérique : ces
deux familles de technologies marchent main dans la main et concourent à
l’avènement d’un monde que l’on nous promet meilleur.
Les métaux rares modifient même la conduite des relations internationales.
Grâce à eux, les diplomates effectuent une transition géopolitique. La part accrue
des nouvelles énergies décarbonées, nous disent les géopoliticiens, va chambouler
les rapports entre États producteurs et États consommateurs de ressources
fossiles. Elle permettra aux États-Unis d’affecter à d’autres théâtres leurs armadas
croisant aujourd’hui dans les détroits d’Ormuz et de Malacca, par lesquels
transite une part considérable du pétrole mondial, et de réexaminer leur
partenariat avec les pétromonarchies du Golfe. De plus, en rendant l’Union
européenne moins dépendante des hydrocarbures russes, qataris et saoudiens,
elle renforcera également la souveraineté énergétique de ses membres.
Pour toutes ces raisons, la transition énergétique se veut une transition
optimiste. Sa mise en œuvre n’est pas une promenade de santé, le pétrole et le
charbon n’ont pas dit leur dernier mot 15, mais le monde qui s’éveille sous nos
yeux nous donne du baume au cœur. La sobriété énergétique affaiblira
nécessairement les tensions liées à l’appropriation des ressources fossiles, créera
bien sûr des emplois verts dans les filières industrielles d’excellence et remettra les
pays occidentaux en selle dans la rude bataille de la compétitivité 16. Peu importe
ce qu’en pense Donald Trump : cette transition est inéluctable, car elle est
devenue une affaire de gros sous qui attire l’ensemble des acteurs de l’économie –
y compris les groupes pétroliers.
Les prémices de la transition énergétique remontent aux années 1980, en
Allemagne 17. Mais c’est en 2015, à Paris, que 195 États ont approuvé en chœur
l’accélération de cette formidable aventure. Objectif : contenir le réchauffement
du climat en deçà de 2 degrés d’ici à la fin de ce siècle, grâce, notamment, au
remplacement des énergies fossiles par leurs homologues vertes.
Les délégués étaient sur le point de signer l’accord de Paris lorsqu’un vieux sage
à la barbe fournie et aux yeux d’un bleu évanescent, habillé tel un pèlerin
descendant de sa montagne, a pénétré dans le vaste hall du Parc des expositions

de Paris-Le Bourget. Un sourire énigmatique à la commissure des lèvres, il a
traversé la foule des chefs d’État et, parvenu à la tribune, a pris la parole d’une
voix grave et réfléchie : « Vos intentions sont charmantes, et le monde nouveau
que vous êtes sur le point d’enfanter a de quoi tous nous réjouir. Mais vous ne
soupçonnez pas les périls au-devant desquels votre audace vous projette ! »
Silence.
Le sage s’est ensuite tourné vers les délégations occidentales : « Cette transition
va mettre à mal des pans entiers de vos économies, les plus stratégiques. Elle
précipitera dans la détresse des hordes de licenciés qui, bientôt, provoqueront des
troubles sociaux et réprouveront vos acquis démocratiques. Elle va même
fragiliser votre souveraineté militaire. » S’adressant à l’ensemble de l’assistance, il
a ajouté : « La transition énergétique et numérique dévastera l’environnement
dans des proportions inégalées. En définitive, vos efforts et le tribut demandé à la
Terre pour bâtir cette civilisation nouvelle sont si considérables qu’il n’est même
pas certain que vous y parveniez. » Il a conclu par un message sibyllin : « Votre
puissance vous a aveuglés à un tel point que vous ne savez plus l’humilité du
marin à la vue de l’océan, ni celle de l’alpiniste au pied de la montagne. Or les
éléments auront toujours le dernier mot ! »
Bien sûr, le vieux sage sort tout droit d’un conte. Il ne s’est jamais présenté à la
tribune de la COP 21 et n’a pas davantage emprunté le RER B pour regagner
son ermitage. Ce jour-là, en revanche, les 196 18 délégations présentes au Bourget
ont signé l’accord de Paris et se sont attelées au treizième travail d’Hercule…
sans jamais se poser les questions cruciales : où et comment allons-nous nous
procurer ces métaux rares sans lesquels ce traité est vain ? Y aura-t-il des
vainqueurs et des vaincus sur le nouvel échiquier des métaux rares, comme il y
en eut jadis avec le charbon et le pétrole ? À quel prix pour nos économies, les
hommes
et
l’environnement
parviendrons-nous
à
en
sécuriser
19
l’approvisionnement ?
Pendant six ans, nous avons mené l’enquête dans une douzaine de pays sur ces
nouvelles matières rares qui bouleversent déjà le monde. Pour cela, il nous a fallu
fréquenter les replis des mines de l’Asie tropicale, tendre l’oreille aux murmures
des députés dans les couloirs du Palais-Bourbon, survoler les déserts de
Californie en bimoteur, nous incliner devant la reine d’une tribu oubliée
d’Afrique australe, nous rendre dans les « villages du cancer » de la Mongolie
intérieure et dépoussiérer de vieux parchemins remisés dans de vénérables
institutions londoniennes.

Sur quatre continents, des hommes et des femmes agissant dans le monde
trouble, discret, des métaux rares nous ont révélé un tout autre récit, beaucoup
plus sombre, de la transition énergétique et numérique. À les entendre,
l’irruption de ces nouvelles matières dans le sillage des ressources fossiles n’a pas
rendu à l’homme et à la planète les services que laissait augurer l’éclosion d’un
monde supposément plus vert, plus fraternel, plus clairvoyant – loin de là.
La Grande-Bretagne a dominé le XIXe siècle grâce à son hégémonie sur la
production mondiale de charbon ; une grande partie des événements du
XXe siècle peuvent se lire à travers le prisme de l’ascendant pris par les États-Unis
et l’Arabie saoudite sur la production et la sécurisation des routes du pétrole ; au
XXIe siècle, un État est en train d’asseoir sa domination sur l’exportation et la
consommation des métaux rares. Cet État, c’est la Chine.
Posons d’emblée ce premier constat, d’ordre économique et industriel : en nous
engageant dans la transition énergétique, nous nous sommes tous jetés dans la
gueule du dragon chinois. L’empire du Milieu détient en effet aujourd’hui le
monopole d’une kyrielle de métaux rares indispensables aux énergies bas carbone
et au numérique, ces deux piliers de la transition énergétique. Il est même
devenu, dans des conditions rocambolesques que nous exposerons plus loin, le
fournisseur unique du plus stratégique d’entre eux, un métal baptisé terres rares,
sans substitut connu 20 et dont absolument personne ne peut se passer (consulter
l’annexe 12 sur les principales utilisations industrielles des terres rares).
Ce faisant, l’Occident a remis le destin de ses technologies vertes et numériques
– en un mot, de la crème de ses industries d’avenir – entre les mains d’une seule
nation. En limitant l’exportation de ces ressources, l’empire du Milieu nourrit
plutôt la croissance de ses propres technologies et durcit l’affrontement avec le
reste du monde. À la clé, de graves conséquences économiques et sociales à Paris,
New York ou Tokyo.
Deuxième constat, d’ordre écologique : notre quête d’un modèle de croissance
plus écologique a plutôt conduit à l’exploitation intensifiée de l’écorce terrestre
pour en extraire le principe actif, à savoir les métaux rares, avec des impacts
environnementaux encore plus importants que ceux générés par l’extraction
pétrolière. Soutenir le changement de notre modèle énergétique exige déjà un
doublement de la production de métaux rares tous les quinze ans environ, et
nécessitera au cours des trente prochaines années d’extraire davantage de
minerais que ce que l’humanité a prélevé depuis 70 000 ans. Or les pénuries qui
se dessinent pourraient désillusionner Jeremy Rifkin, les industriels des green tech

et le pape François – tout en donnant raison à notre ermite.
Troisième constat, d’ordre militaire et géopolitique : la pérennité des
équipements les plus sophistiqués des armées occidentales (robots, cyberarmes,
avions de combat tel le chasseur militaire américain vedette, le F-35) dépend
également en partie du bon vouloir de la Chine. Ce qui, alors que l’entourage du
président Trump a prédit « sans aucun doute » une guerre entre les États-Unis et
la Chine en mer de Chine méridionale 21, préoccupe jusqu’au sommet des
agences de renseignement américaines.
D’ailleurs, cette nouvelle ruée accentue déjà les tensions pour l’appropriation
des gisements les plus fertiles et porte les conflits territoriaux au cœur des
sanctuaires que l’on pensait à l’abri de la convoitise. La soif de métaux rares est
en effet stimulée par une population mondiale qui culminera à 8,5 milliards
d’individus en 2030 22, l’essor de nouveaux modes de consommation high-tech
et une plus forte convergence économique entre pays occidentaux et pays
émergents.
En voulant nous émanciper des énergies fossiles, en basculant d’un ordre
ancien vers un monde nouveau, nous sombrons en réalité dans une nouvelle
dépendance, plus forte encore. Robotique, intelligence artificielle, hôpital
numérique, cybersécurité, biotechnologies médicales, objets connectés,
nanoélectronique, voitures sans chauffeur… Tous les pans les plus stratégiques
des économies du futur, toutes les technologies qui décupleront nos capacités de
calcul et moderniseront notre façon de consommer de l’énergie, le moindre de
nos gestes quotidien et même nos grands choix collectifs vont se révéler
totalement tributaires des métaux rares. Ces ressources vont devenir le socle
élémentaire, tangible, palpable, du XXIe siècle. Or, cette addiction esquisse déjà
les contours d’un futur qu’aucun oracle n’avait prédit. Nous pensions nous
affranchir des pénuries, des tensions et des crises créées par notre appétit de
pétrole et de charbon ; nous sommes en train de leur substituer un monde
nouveau de pénuries, de tensions et de crises inédites.
Du thé à l’or noir, de la muscade à la tulipe, du salpêtre au charbon, les
matières premières ont toujours accompagné les grandes explorations, les
empires et les guerres. Elles ont souvent contrarié le cours de l’histoire 23. Les
métaux rares sont en train de changer le monde à leur tour. Non contents de
polluer l’environnement, ils mettent les équilibres économiques et la sécurité de
la planète en péril. Ils ont déjà conforté le nouveau magistère de la Chine sur le
XXIe siècle et accéléré l’affaiblissement de l’Occident initié au tournant du

millénaire.
Pour autant, la guerre des métaux rares est loin d’être perdue. La Chine a fait
des erreurs colossales ; l’Occident peut répliquer ; et des progrès techniques que
nous ne soupçonnons pas encore transformeront à coup sûr notre façon de
produire des richesses et de l’énergie.
En attendant, c’est une contre-histoire du monde qui vient que ce livre
voudrait raconter – le récit clandestin d’une odyssée technologique qui a tant
promis, et les coulisses d’une quête généreuse, ambitieuse, qui a jusqu’à
maintenant charrié des périls aussi colossaux que ceux qu’elle s’était donné pour
mission de résoudre.

1. L’expression vient de l’agriculteur, écrivain et penseur Pierre Rabhi. Celui-ci prône davantage de
modération et de simplicité dans nos modes de consommation. Voir Pierre Rabhi, Vers la sobriété heureuse,
Actes Sud, 2010.
2. Yuval Noah Harari, Sapiens – Une brève histoire de l’humanité, Albin Michel, 2015.
3. « COP 21 : Fabius présente un projet d’accord “juridiquement contraignant” », Libération, 12
décembre 2015.
4. Il s’agit de la 21e Conférence des Parties de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les
changements climatiques.
5. Ainsi, une tonne de pétales de fleur d’oranger distillés ne produit qu’un seul kilo d’huile essentielle.
6. Il faut 500 kilos de feuilles de coca pour produire un kilo de cocaïne.
7. Un kilo de roche contient en moyenne 120 milligrammes de vanadium, 66,5 milligrammes de cérium,
19 milligrammes de gallium et 0,8 milligramme de lutécium.
8. Avec Jacob A. Marinsky et Lawrence E. Glendenin.
9. Jeremy Rifkin, The Third Industrial Revolution : How Lateral Power Is Transforming Energy, the
Economy, and the World, Palgrave Macmillan, 2011. En français : La Troisième Révolution industrielle, Les
Liens qui Libèrent, 2012.
10. Depuis 2013, la région Nord-Pas-de-Calais (devenue aujourd’hui Hauts-de-France) s’offre les conseils
de Jeremy Rifkin pour développer de nouveaux modèles de consommation d’énergie fondés sur le
croisement des technologies vertes et digitales. Consulter le site rev3.fr.
11. Les énergies renouvelables englobent d’autres types d’énergie, tels l’hydraulique, les biocarburants et la
biomasse. Voir le rapport « Renewables 2016 Global Status Report », Renewable Energy Policy Network
for the 21st Century, 2016.
12. Christine Parthemore et John Nagl, « Fueling the Future Force : Preparing the Department of
Defense for a Post-Petroleum Era », Center for a New American Security, septembre 2010.
13. À la place, les armées s’appuieront sur de petites centrales d’énergies renouvelables, moins vulnérables
aux bombardements ennemis. Voir Ugo Bardi, Le Grand Pillage : comment nous épuisons les ressources de la
planète, Les Petits Matins, 2015.
14. Voir Hervé Juvin, Le mur de l’Ouest n’est pas tombé, Pierre-Guillaume de Roux, 2015.
15. « Trump a une vision rétrograde du monde et se fixe sur le siècle où le pétrole était roi », Le Monde,
28 janvier 2017.
16. L’économie des énergies renouvelables créera 24 millions d’emplois d’ici à 2030 dans les filières

industrielles d’excellence à travers le monde, selon le rapport « Renewable Energy and Jobs – Annual
Review 2017 », International Renewable Energy Agency (IRENA), 2017.
17. Voir le « livre blanc » de Florentin Krause, Hartmut Bossel et Karl-Friedrich Müller-Reißmann,
Energie-Wende : Wachstum und Wohlstand ohne Erdöl und Uran, S. Fischer Verlag, 1980.
18. Les 196 délégations se composaient de 195 États et de l’Union européenne.
19. L’accord de Paris sur le changement climatique ne mentionne pas une seule fois les mots « métaux »,
« minerais » et « matières premières ».
20. La plupart des métaux rares ne sont pas substituables. Voir la communication de la Commission au
Parlement européen, au Conseil, au Comité économique et social européen et au Comité des régions
relative à la liste 2017 des matières premières critiques pour l’UE, 13 septembre 2017, p. 4 et suivantes.
Consulter également les indices de substitution EI/SR dans la liste des matières premières critiques pour
l’UE, à l’annexe 13 de cet ouvrage.
21. « Steve Bannon : “We’re going to war in the South China Sea… no doubt” », The Guardian, 1er
février 2017.
22. « World Population Prospects : The 2015 Revision », Department of Economic and Social Affairs
Population Division, United Nations, New York, 2015.
23. Michèle Bilimoff, Histoire des plantes qui ont changé le monde, Albin Michel, 2011. Voir également
Bill Laws, 50 plantes qui ont changé le cours de l’histoire, Éditions Ouest-France, 2011.

1

La malédiction des métaux rares

« Pourquoi êtes-vous venu jusqu’ici ? Vous n’avez rien à faire là ! » Un homme,
la quarantaine, a stoppé son Audi noire à notre niveau et nous dévisage d’un œil
mauvais. Il est rejoint par l’un de ses acolytes. Puis par un motocycliste. « Vous
devez partir, c’est dangereux ! On ne veut pas avoir de problèmes ! » Les trois
hommes commencent à manifester une franche mauvaise humeur. La tension
monte. « Dégagez ! » lance encore le conducteur du véhicule. Il a compris que
nous cherchions à gagner du temps. Depuis le début de l’altercation, nous
lançons des œillades répétées en direction d’un improbable chapiteau accroché à
la colline.
« Il y a encore des gens qui s’activent ici, chuchote Wang Jing, un ancien
mineur qui nous sert d’éclaireur. J’étais persuadé que ces carrières étaient fermées
depuis longtemps ! » Le matériel et les tubes d’évacuation en parfait état que
nous voyons un peu partout confirment nos doutes. À deux cents mètres de là
s’élève le chapiteau, surplombant les bassins de décantation et des reliefs de roche
éventrée. Ce campement abrite certainement des activités de raffinage de métaux
rares. D’où les minerais sont-ils extraits ? « Des mines qui nous entourent, mais
aussi des immenses carrières sauvages qui se prolongent sur le versant opposé de
la butte », assure Wang Jing.
Deux jours plus tôt, en ce mois de juillet 2016, nous avons posé le pied sur le
tarmac du petit aéroport de Ganzhou, une agglomération de la province chinoise
du Jiangxi, à mille sept cents kilomètres au sud de Pékin. Nous avons ensuite
roulé plein sud, des heures durant, pour gagner les mines. L’autoroute se
fragmente alors en une chaussée vétuste bordée d’un dégradé de rizières. Encore
quelques dizaines de kilomètres sur des lambeaux d’asphalte, à serpenter entre les
pousse-pousse, les semi-remorques lestés de gravats et des femmes portant des

caomao – les chapeaux pointus traditionnels. Sur les contreforts des montagnes
de Nan Kang dévalent des forêts de lotus et de palmiers. C’est un royaume
organique généreux et somptueux qui oppresse de ses ramures jusqu’au bleu du
ciel.
C’est surtout l’une des plus importantes zones d’extraction de métaux rares de
la planète.
UNE DÉFINITION DES MÉTAUX RARES

En fait de matières premières, la nature peut se montrer tantôt étonnamment
généreuse, tantôt très parcimonieuse. Aux côtés des essences populaires que sont
le peuplier et le pin, il existe des arbres rares comme le bois de rose de
Madagascar ou le bois d’ébène du Mozambique. Les tulipes peuvent bien
envahir les champs de Hollande, d’autres fleurs, telle l’orchidée papillon des
Pays-Bas, n’inondent guère les étals des bouquetiers. Beaucoup d’oiseaux
pullulent ici-bas, comme le canard colvert, qui égaye les soirées des chasseurs
d’Europe de l’Ouest. Mais il y en a de plus discrets, tels les cygnes chanteurs de
Normandie.
De la même manière, les métaux abondants comme le fer, le cuivre, le zinc,
l’aluminium ou le plomb coexistent avec une famille d’une trentaine de métaux
rares 1. La Commission européenne nous en fournit une liste 2, et sa lecture nous
laisse l’impression d’être franchement incultes : terres rares légères ou lourdes,
germanium, tungstène, antimoine, niobium, béryllium, graphite, gallium,
cobalt, vanadium, tantale…
Ces métaux sont unis par de nombreux points communs 3.
• Il s’agit de métaux associés aux métaux abondants, mélangés à eux dans
l’écorce terrestre, mais présents dans des proportions souvent infimes. Exemple :
le sol recèle en moyenne 1 200 fois moins de néodyme et jusqu’à 2 650 fois
moins de gallium que de fer.
• Forcément, les marchés s’en ressentent. Les métaux rares représentent de
toutes petites productions annuelles, ignorées des grands médias :
130 000 tonnes de terres rares par an contre 2 milliards de tonnes de fer – soit
quinze mille fois moins. Idem pour le gallium, dont on produit annuellement
600 tonnes, contre 15 millions de tonnes de cuivre – vingt-cinq mille fois moins
(consulter la liste des métaux classés comme « critiques » par la Commission
européenne, annexe 13).

• Dès lors, ces métaux rares sont chers : un kilo de gallium vaut environ
150 dollars, soit près de neuf mille fois plus que le fer, et le germanium coûte dix
fois davantage que le gallium !
• Enfin, ces métaux possèdent des propriétés exceptionnelles dont raffolent les
industriels des nouvelles technologies, en particulier celles dites « vertes », les
green tech, qui œuvrent à limiter l’empreinte carbone de l’homme sur
l’environnement.
LES MÉTAUX RARES, VECTEURS D’ÉNERGIES NOUVELLES

Depuis la nuit des temps, les sociétés humaines n’ont cessé de vouloir
transformer les nombreuses sources d’énergie naturelles (éolien, thermique,
solaire…) en énergie mécanique.
Ainsi, un moulin à vent est un outil au moyen duquel l’énergie éolienne
actionne des ailes, un rouet, puis une meule mécanique qui écrasera olives ou
grains. La machine à vapeur, quant à elle, est un moteur dans lequel l’énergie
thermique véhiculée par la vapeur d’eau est transformée, grâce aux pistons, en
énergie mécanique capable d’ébranler une locomotive. Dans un moteur à
explosion, c’est encore une fois l’énergie thermique générée par la combustion de
l’essence qui actionne des pistons – donc le véhicule. Au fond, cela fait des siècles
que nous fabriquons des machines qui génèrent des mouvements 4. Plus nous
multiplions les possibilités de mouvements, plus nous pouvons nous déplacer et
commercer rapidement, confier de nouvelles tâches à des engins et autres robots,
générer des gains de productivité – et gagner beaucoup d’argent.
Pour assurer le fonctionnement optimal des machines, il faut les alimenter en
énergie abondante et bon marché. C’est en relevant ce pari que nous pouvons
satisfaire nos objectifs de croissance économique. Cela fait donc près de trois
siècles que nous fabriquons sans arrêt de nouveaux moteurs dotés d’un rapport
taille/puissance/prix toujours plus remarquable : plus ils sont compacts et
économes en ressources, plus ils génèrent d’énergie mécanique.
Et c’est ici que les métaux rares entrent en scène. L’existence de ces éléments
était connue des minéralogistes depuis le XVIIIe siècle, mais la plupart d’entre eux
n’intéressaient personne, car on ne leur avait pas trouvé d’applications
industrielles. Or, à partir des années 1970, les hommes se sont mis à exploiter les
propriétés magnétiques exceptionnelles de certains de ces métaux 5 et à les
manipuler pour fabriquer des aimants ultra-puissants.

Lorsqu’une charge électrique rencontre le champ magnétique de deux aimants,
cela génère une force qui les fait naturellement pivoter l’un par rapport à l’autre.
En clair, ils génèrent des mouvements. Les plus petits font à peine la taille d’une
tête d’épingle ; le plus gros électro-aimant jamais conçu mesure 4 mètres de
haut, pèse 132 tonnes et se trouve au centre du Commissariat à l’énergie
atomique de Saclay, dans l’Essonne 6. Minuscules ou gigantesques, ces aimants
sont désormais à une grande majorité de moteurs électriques ce qu’étaient
jusqu’ici les pistons aux machines à vapeur et aux moteurs à essence. Ils ont
permis de fabriquer des millions de milliards de grandes et petites motrices qui,
au quotidien, répètent inlassablement certains mouvements à notre place – qu’il
s’agisse de faire rouler une bicyclette à moteur, de propulser une foison de
locomotives, de faire vibrer une brosse à dents électrique ou un téléphone
mobile, d’actionner la vitre électrique de votre voiture ou de catapulter un
ascenseur jusqu’au dernier étage d’un gratte-ciel.
Au fond, nos sociétés sont devenues, à leur insu, totalement magnétisées, et il
n’est pas exagéré d’affirmer que le monde serait sacrément ralenti sans aimants
contenant des métaux rares 7. Songez-y la prochaine fois que vous jouerez avec
les magnets colorés que vous collectionnez sur votre réfrigérateur !
UNE RÉVOLUTION TECHNOLOGIQUE À L’ORIGINE
D’UNE MUTATION ÉNERGÉTIQUE

Les moteurs électriques n’ont pas seulement rendu l’humanité infiniment plus
prospère ; ils ont surtout fait de la transition énergétique une hypothèse
plausible. Grâce à eux, nous nous sommes découverts capables de produire le
maximum de mouvements et de richesses en nous passant totalement de
charbon et de pétrole. Pas étonnant que les engins électriques soient programmés
pour remplacer bientôt toutes les motrices conventionnelles. On les utilise
d’ailleurs déjà pour propulser des navires, faire voler autour du monde l’avion
solaire Solar Impulse, lancer des sondes spatiales et des satellites, et mettre en
mouvement quantité de voitures qui bouleversent le marché de l’automobile 8.
Bien sûr, ces moteurs sont alimentés par des batteries électriques qui impulsent
le courant nécessaire pour faire pivoter les aimants. Or les métaux rares
permettent précisément de produire une électricité propre : ils font tourner les
rotors de certaines éoliennes 9 et transforment les rayons du soleil en courant par
le biais des panneaux photovoltaïques. Parce qu’ils dépolluent la majeure partie
du cycle de l’énergie, depuis sa fabrication jusqu’à sa consommation finale, ils

nous autorisent à rêver d’un monde sans centrales nucléaires, à charbon ou à
pétrole.
Et ce n’est qu’un début 10, puisque les métaux rares présentent également de
nombreuses autres propriétés chimiques, catalytiques et optiques qui les rendent
indispensables à une myriade de technologies vertes. Exposer ces caractéristiques
dans le détail nécessiterait un ouvrage entier. Retenons que ces métaux
permettent de piéger les gaz d’échappement des véhicules dans des pots
catalytiques, d’embraser les lampes à basse consommation 11, de concevoir de
nouveaux matériaux industriels plus légers et plus robustes, et d’améliorer par là
même l’efficience énergétique des véhicules et des avions. Il y a deux mille ans,
les Hébreux ont pu traverser le désert du Sinaï grâce à la manne, une nourriture
providentielle tombée du ciel ; aujourd’hui, une autre corne d’abondance –
souterraine, celle-ci – nous est servie à la table du festin écologique. À chaque
application verte son métal rare. Assurément, une bonne fée veille sur nous.
Le plus étonnant est que ces métaux se sont également révélés indispensables
aux nouvelles technologies de l’information et de la communication, puisque
leurs propriétés semi-conductrices permettent de moduler les flux d’électricité
transitant dans les appareils numériques. Or voici que les technologies vertes et
les technologies digitales, autrefois assignées à des fonctions distinctes, sont en
train de converger : des logiciels et des algorithmes toujours plus sophistiqués
permettent d’ajuster les flux d’énergie transitant entre producteurs et
consommateurs au sein de réseaux dits « intelligents ». C’est tout l’enjeu des
compteurs Linky et Gazpar, dont de plus en plus de foyers sont équipés. Dans
les villes intelligentes de demain, nous économiserons 65 % d’électricité en
bardant les rues de capteurs qui adapteront l’éclairage à la fréquentation des
trottoirs ; de même, les logiciels de prédiction météorologique amélioreront de
30 % les performances des panneaux photovoltaïques.
Ainsi, chacune des deux transitions a besoin de l’autre 12. Le numérique
accompagne et décuple les effets des green tech. Cette convergence amorce une
ère inédite d’abondance énergétique, stimule de nouvelles filières industrielles et
a déjà créé dix millions d’emplois à travers le monde 13. C’est ce qu’on appelle
une aubaine, et nos dirigeants politiques l’ont bien compris : pour accélérer
l’éclosion de ces nouveaux marchés, l’Europe enjoint dorénavant à ses États
membres, d’ici à 2030, de réduire leurs émissions de CO2 de 40 % par rapport
au niveau de 1990 et de porter à 27 % la part des énergies renouvelables dans

leur consommation d’énergie. Pourquoi, d’ailleurs, s’arrêter en si bon chemin ?
Selon l’association française négaWatt, il serait même possible de « couvrir la
totalité des besoins énergétiques de la France par des sources renouvelables à
l’horizon 2050 14».
UNE ACCÉLÉRATION DE LA CONSOMMATION
DES MÉTAUX RARES

Cette diversification des inventions techniques a entraîné la multiplication des
types de métaux exploités. Alors que l’humanité n’en a consommé que sept entre
l’Antiquité et la Renaissance 15, elle s’est mise à en utiliser une dizaine au cours
du XXe siècle, une vingtaine dès les années 1970, et exploite dorénavant la quasitotalité des 86 métaux du tableau périodique des éléments de Mendeleïev
(annexe 1).
Surtout, leur consommation a littéralement explosé – et ce n’est qu’un début.
D’un côté, la consommation des trois principales sources d’énergie utilisées dans
le monde (charbon, pétrole, gaz) est amenée à se stabiliser ou à décroître – ou, au
mieux, à enregistrer une hausse modérée 16. De l’autre, les perspectives de
croissance de la demande de métaux rares sont fabuleuses. Nous consommons
d’ores et déjà plus de deux milliards de tonnes de métaux divers chaque année,
soit plus de cinq cents tours Eiffel par jour 17 (consulter le schéma synthétisant
l’évolution de la production primaire mondiale des métaux, annexe 2). Or les
études prédisent que, à l’horizon 2030, la demande de germanium va doubler,
celle de dysprosium et de tantale quadrupler, et celle de palladium quintupler. Le
marché du scandium pourrait être multiplié par neuf, et celui du cobalt par…
vingt-quatre 18. En clair, ça va être la ruée. Le capitalisme, dont la résilience
repose désormais sur l’avènement des technologies vertes et numériques, va
devenir de moins en moins inféodé aux carburants des deux précédentes
révolutions industrielles, et de plus en plus aux métaux de la transition qui vient.
L’unité de la Commission européenne en charge des matières premières dresse
une carte des zones de production des métaux rares dans le monde. On y
apprend que l’Afrique du Sud est un important producteur de platine et de
rhodium, la Russie de palladium, les États-Unis de béryllium, le Brésil de
niobium, la Turquie de borate, le Rwanda de tantale, la République
démocratique du Congo (RDC) de cobalt… Toutefois, c’est des mines chinoises
que proviennent la majorité de ces métaux. C’est le cas de l’antimoine, du
germanium, de l’indium, du gallium, du spath fluor, du graphite, du tungstène,

et surtout des rois des métaux verts, ceux qui, à cause de leurs stupéfiantes
propriétés électromagnétiques, optiques, catalytiques et chimiques, surpassent
tous les autres en performance et en renommée : les terres rares. Il s’agit d’une
grande cousinade de 17 éléments affublés de noms aussi exotiques que
scandium, yttrium, lanthane, cérium, praséodyme, néodyme, samarium,
europium, gadolinium, terbium, dysprosium, holmium, erbium, thulium,
ytterbium, lutécium et prométhium (consulter la carte des principaux pays
producteurs de minerais rares, annexe 3).
TERRES RARES, MARCHÉ NOIR ET CATASTROPHES ÉCOLOGIQUES

C’est justement des entrailles du Jiangxi, au cœur de la Chine tropicale, qu’on
extrait la plus grande quantité de terres rares.
Wang Jin le sait mieux que quiconque. C’est dans le village de Xing Quang que
nous avons rencontré ce jeune homme de vingt-quatre ans au visage juvénile et
aux yeux rieurs sous sa tignasse. Il connaît parfaitement cet ourlet de montagne
et n’a guère eu de mal à nous y guider. En effet, il a travaillé des années dans
cette mine clandestine enveloppée dans un écrin d’eucalyptus. Il nous raconte
comment il y a déchiqueté les reliefs de roche aux teintes rouges et broyé de
prodigieux agrégats de gravats aux côtés de centaines d’autres gueules noires,
hommes et femmes confondus.
Vingt-quatre heures par jour, sept jours par semaine, la montagne vivait au
rythme de cette fourmilière humaine. Les mineurs, payés quelques centaines
d’euros par mois, dormaient à même la terre lacérée par l’acharnement des
pioches et des pelles mécaniques. À cette folle cadence, des centaines de milliers
de tonnes de minerais ont été extorquées de ces monts. Mais, il y a deux ans, les
autorités chinoises ont interdit ces activités sauvages. De lourdes amendes ont été
infligées aux mineurs illégaux. Des stocks entiers de métaux promis aux marchés
étrangers ont été saisis dans le port de Canton, à quelques centaines de
kilomètres au sud, et des dizaines de trafiquants jetés en prison.
Qu’importe : quelques zélés se sont retranchés dans les plissements de terrain
les plus impénétrables. Ils prospèrent en secret, grâce, dit-on, à la complaisance
intéressée de la police locale. De la sorte, ils alimentent un colossal marché noir
de minerais en Chine, lesquels, une fois transformés, vont être exportés dans le
monde entier.
Ce sont ces agissements que nous venons d’entrevoir. Les trois clandestins le

savent. Le motocycliste nous menace à nouveau. Il vaut mieux nous éloigner du
chapiteau. Nous ne verrons pas ce que nous étions venus chercher : les preuves
de l’énorme pollution générée par l’exploitation des terres rares.
« Un poison, assure Wang Jing. Une fois les minerais purifiés, les produits
chimiques étaient directement déversés dans les sols. » Les acides sulfuriques et
chlorhydriques polluaient les cours d’eau alentour, au point que « plus aucune
plante ne pouvait pousser, poursuit-il. Comme les montages de Yaxi sont
éloignées des premières maisons, les riverains n’étaient pas impactés. Mais
ailleurs, les habitations étaient beaucoup plus proches ».
Les quelque dix mille mines 19 éparpillées à travers le territoire chinois ont
largement contribué à ruiner l’environnement du pays. Car il n’y a pas que
l’extraction du charbon qui génère de la pollution, comme les médias s’en font
largement l’écho ; c’est également le cas de l’extraction des métaux rares. Au
point que, dans l’empire du Milieu, on ne compte plus les cas de contamination.
En 2006, une soixantaine d’entreprises de production d’indium, un métal rare
qui entre dans la fabrication des panneaux solaires, déversaient des tonnes de
produits chimiques dans le fleuve Xiang, dans la province méridionale du
Hunan 20, compromettant l’approvisionnement en eau potable des populations
riveraines. En 2011, des journalistes ont rapporté les dégâts causés aux
écosystèmes du fleuve Ting, dans la province côtière du Fujian, par l’exploitation
d’une mine riche en gallium, un métal prometteur pour la fabrication
d’ampoules à basse consommation 21. Et, à Ganzhou, où nous avons atterri, la
presse locale a récemment indiqué que des montagnes de déchets toxiques
empilés par une société de production de tungstène, un métal indispensable aux
pales des éoliennes, avaient obstrué plusieurs effluents du fleuve Bleu.
S’exprimant sous le sceau de l’anonymat, une journaliste chinoise décrit les
conditions de travail dignes d’un autre âge qui subsistent dans les mines de
graphite – un métal utilisé pour la fabrication des voitures électriques – du
Dongbei, dans l’extrême nord-est du pays. Dans les usines de transformation qui
s’élèvent au milieu des monticules sombres extirpés de la croûte terrestre, « des
hommes et des femmes, nez et bouche recouverts de simples masques, travaillent
dans une atmosphère saturée de particules noircies et d’émanations acides. C’est
l’enfer ». À ce tableau s’ajoutent les puits infestés par les rejets toxiques des
usines, les champs de maïs empoisonnés, les pluies acides… « Les autorités
locales ont bien tenté de contrôler les délits environnementaux, poursuit la
journaliste, mais la pression des industriels de l’automobile était trop forte. »

UN MONDE PLUS VERT TRIBUTAIRE DE MÉTAUX SALES

Affirmer que la production de métaux indispensables à un monde plus propre
est un processus polluant relève, à première vue, du contresens. C’est
compréhensible : la plupart des consommateurs ont oublié ce qu’ils avaient
appris, adolescents, durant leurs cours de sciences naturelles et de physiquechimie. Une actualisation de nos connaissances s’impose.
Pour cela, nul besoin de retourner sur les bancs de l’école. Il suffit de se rendre
dans la boulangerie la plus proche et d’acheter une boule de pain. Tout le monde
connaît les ingrédients nécessaires à sa préparation : une bonne dose de farine, de
l’eau, un peu de levure et une pincée de sel. C’est un peu pareil pour une roche
de taille similaire que l’on extrait d’une mine : elle contient plusieurs minerais,
tels des ingrédients « mélangés » les uns aux autres.
Filons la métaphore. La farine correspond à la roche, qui finira au rebut. L’eau
nous intéresse davantage : elle pourrait – toutes proportions gardées – être
l’équivalent du fer, un minerai présent en abondance dans la croûte terrestre.
Puis vient la levure, présente en plus petites doses : elle est comparable au nickel,
un « sous-métal » plus rare que le fer. Reste la pincée de sel : ce sont les métaux
rares. Leur concentration dans la croûte terrestre est si faible, si imperceptible,
que, sans exagérer, on peut dire que l’on en trouve dans le morceau de roche
tout au plus l’équivalent de la pincée de sel saupoudrée dans la boule de pain.
Or, la roche étant composée de minerais qui se sont agrégés il y a des milliards
d’années, les métaux rares s’y sont totalement incorporés, comme les grains de sel
dans le tourteau lors de son pétrissage et de sa cuisson. Les extraire paraît une
tâche complètement folle. Pourtant, des décennies de recherches ont permis de
mettre au point des procédés chimiques grâce auxquels c’est désormais possible.
C’est ce à quoi s’attellent les apprentis sorciers chinois au fin fond des mines de
la province du Jiangxi et d’ailleurs : ils parviennent à extraire les métaux rares du
reste de la roche.
Cette opération, dite de « raffinage », est, comme on peut s’en douter, tout sauf
raffinée. Elle nécessite de broyer la caillasse, puis d’employer une kyrielle de
réactifs chimiques, tels que des acides sulfuriques et nitriques. « C’est un procédé
long et très répétitif », explique un spécialiste français. Il faut des dizaines
d’opérations pour obtenir un concentré de terres rares pures à près de 100 %.
Et ce n’est pas tout : la purification de chaque tonne de terres rares requiert

l’utilisation d’au moins 200 mètres cubes d’une eau qui, au passage, va se charger
d’acides et de métaux lourds 22… Transite-t-elle par des stations de raffinage
avant d’être évacuée dans les fleuves, les sols, les nappes phréatiques ? Très
rarement. Les Chinois auraient pu faire le pari de la propreté, mais ce n’est pas
l’option qui a été privilégiée. D’un bout à l’autre de la chaîne de production de
métaux rares, quasiment rien en Chine n’a été fait selon les standards
écologiques et sanitaires les plus élémentaires. En même temps qu’ils devenaient
omniprésents dans les technologies vertes et numériques les plus
enthousiasmantes qui soient, les métaux rares ont ainsi imprégné de leurs scories
hautement toxiques l’eau, la terre, l’atmosphère et jusqu’aux flammes des hautsfourneaux – les quatre éléments nécessaires à la vie. Conséquence : cette
industrie est devenue l’une des plus polluantes en Chine – et l’une des plus
secrètes. Nous allons tout de même tenter d’y voir plus clair.
Nous voici à Hanjiang, à quelques dizaines de kilomètres des mines de terres
rares que nous avons arpentées avec Wang Jin. Le hameau se situe aux abords
d’une autre de ces mines. Mais 90 % de ses habitants ont fui ce fatras de pierres
revêtues de tuiles sombres. Du fait des activités d’exploitation incontrôlées, les
villageois expliquent en effet : « Plus rien de ce que nous plantions ne poussait.
Nos rizières étaient devenues infertiles ! » Les derniers habitants qui se refusent à
partir sont résignés. « Que pouvons-nous faire ?, demande un vieil homme
assommé par l’air épais et gluant. Ce n’est même pas la peine de nous plaindre. »
Est-ce que les autorités locales sont au courant de la pollution ? « Évidemment !
Même vous, sans qu’on vous le dise, vous l’aviez deviné tout seul, non ? »
DE COLOSSALES RÉPERCUSSIONS SANITAIRES

Et tout cela n’est rien comparé à ce qui nous attend deux mille kilomètres plus
au nord, dans la capitale de la région autonome de Mongolie-Intérieure, Baotou.
C’est une agglomération bien connue de tous les chasseurs de métaux rares, pour
une raison simple : elle représente la plus importante zone de production de
terres rares de la planète, loin devant la province du Jiangxi. En ville et dans les
campagnes environnantes, des essaims de semi-remorques lestés de gravats se
succèdent le long des routes poussiéreuses. Les cent mille tonnes de terres rares
extraites chaque année par le géant minier Baogang – 75 % de la production
mondiale – contribuent à la prospérité de cet ensemble urbain, qui compte près
de trois millions d’habitants.

Il faut bien le reconnaître, Baotou nous est plutôt agréable, avec sa foison de
drapeaux chinois sur les toits des immeubles et ses nuées de vélos allant et venant
entre la ville et les zones industrielles. Il y a aussi les flots tumultueux du fleuve
Jaune, deuxième plus long fleuve de Chine, qui caressent les portes de la cité. Et
puis ces centaines d’affiches à l’entrée des parcs, qui mettent en scène un couple
uni autour d’un enfant, sur fond de campagne vierge, avec ce slogan :
« Construisons une ville propre pour notre pays ». Une vraie vision de carte
postale.
Impossible, en revanche, de nous approcher des mines de Baogang, situées à
une centaine de kilomètres du centre-ville. Nous nous sommes déjà fait conduire
au poste, la veille, par un duo de policiers zélés, et nous nous passerions
volontiers d’une seconde garde à vue. Notre « fixeur » (accompagnateur) chinois
pense néanmoins que, en allant à une dizaine de kilomètres à l’ouest de la ville,
nous pourrions lever un coin du voile sur les coulisses de l’industrie.
Une fois passés les faubourgs de Baotou, un sentier oublié, en contrebas d’une
autoroute à quatre voies, nous conduit vers une digue en ciment hérissée de
pylônes. Sur chacun d’eux, une caméra détecte les allées et venues des
importuns. Nous voilà aux abords du Weikuang Dam, un gigantesque réservoir
artificiel au creux duquel des dizaines de boyaux métalliques vomissent des
torrents d’eau noirâtre en provenance des raffineries attenantes. Dix kilomètres
carrés d’effluents toxiques dont le trop-plein déborde par intermittence dans le
fleuve Jaune.
C’est ici que bat le cœur de la transition énergétique et numérique.
Sidérés, nous restons une bonne heure à observer ces immensités lunaires, ces
paysages désagrégés. Mais il vaut mieux déguerpir avant que la maréchaussée,
alertée par les caméras, ne débarque. Nous reprenons la route.
Quelques minutes plus tard, nous voici sur l’autre rive du lac artificiel, à
Dalahai. Dans ce village aux maisons de brique rouge, où les taux de thorium
dans le sol seraient, en certains endroits, trente-six fois plus élevés qu’à Baotou, le
millier d’habitants qui ne se sont pas résolus à partir respirent, boivent, mangent
les rejets toxiques du réservoir. Li Xinxia, cinquante-quatre ans, est de ceux-là.
Cette dame aux traits magnifiques et au regard évanescent sait que le sujet est
sensible. Elle confie néanmoins : « Il y a eu beaucoup de malades. Des cancers,
des accidents vasculaires, de l’hypertension… Cela a touché presque tout le
monde. C’est très grave, ce qui se passe ici. Nous avons effectué des tests, et
notre village a été surnommé “le village du cancer”. Nous savons que nous

respirons un air toxique et que nous n’en avons plus pour longtemps à vivre. »
Quelle échappatoire pour Li Xinxia et les siens ? Les autorités provinciales ont
bien proposé aux villageois 60 000 yuans par mu de terre (8 000 euros pour 666
mètres carrés) pour qu’ils s’installent dans de grands ensembles immobiliers
édifiés dans un village mitoyen. Mais cette somme – considérable dans une
région rurale où le revenu annuel avoisine les 1 500 euros – ne satisfait pas les
agriculteurs. Car le prix des appartements reste largement prohibitif pour qui ne
peut plus vivre de la terre arable devenue infertile.
La communauté a payé un lourd tribut aux terres rares. Des hommes d’à peine
trente ans voient leurs cheveux soudainement blanchir. Des enfants grandissent
sans qu’aucune dent ne leur pousse. En 2010, les médias chinois rapportaient
que soixante-six habitants de Dalahai avaient déjà succombé à un cancer. « Le
peuple chinois a sacrifié son environnement pour nourrir la planète entière avec
des terres rares, admet avec gravité Vivian Wu, une experte chinoise reconnue
des métaux rares. Le prix à payer pour développer notre industrie s’est révélé
bien trop élevé. »
Comment Pékin a-t-il pu enfanter un tel désastre ?
UNE SOIF DE RATTRAPAGE, AU RISQUE DE L’ANARCHIE

Pour répondre à cette question, il faut remonter un peu dans le temps. Le XIXe
et le XXe siècle ont été pour l’empire du Milieu une période de déchéance et
d’humiliation. Quand l’empereur Qianlong, le « Louis XIV chinois », meurt en
1799, la Chine est la première puissance mondiale. Les frontières de l’empire
s’étendent jusqu’aux confins de la Mongolie, du Tibet et de la Birmanie. Sous
l’effet d’un léger réchauffement climatique et de meilleures récoltes, la
population croît fortement. Le système politique est stable, avec l’apogée de la
dynastie Qing, et la production économique du pays représente un tiers du PIB
mondial. L’empire du Milieu est à la mode jusqu’en Europe : Voltaire vante les
mérites de l’autocratie mandchoue, on collectionne les chinoiseries, et les Anglais
se découvrent une passion pour le thé.
Mais, bientôt, ce bel édifice s’effondre, et les désastres se succèdent : guerres de
l’opium 23, traités inégaux, humiliation du traité de Versailles en 1919 24 (alors
même que la Chine compte parmi les États vainqueurs de la Première Guerre
mondiale), échecs du Guomindang 25, ravages du maoïsme. En 1976, quand
meurt Mao Zedong, le poids de la Chine dans l’économie mondiale est dix fois

moindre qu’à la fin du XVIIIe siècle. Le pays a connu plusieurs guerres civiles, et
les Chinois qui n’ont pas été tués au cours de la sanglante Révolution culturelle
26 (responsable de plusieurs millions de morts) ont subi un effroyable lavage de
cerveau. Cependant, le peuple chinois est résilient, et sa soif de regagner son
prestige perdu est insatiable. Après tout, entre l’an 960 et aujourd’hui, la Chine
n’a-t-elle pas été la première puissance mondiale pendant près de neuf siècles ?
L’empire du Milieu doit réoccuper le rang qui fut le sien – quoi qu’il en coûte.
Obnubilée par l’idée d’effacer au plus vite la parenthèse des XIXe et XXe siècles, la
Chine se lance dès lors dans une course effrénée, réalisant en trois décennies les
progrès économiques que les Européens ont mis trois siècles à accomplir. Sous la
houlette de Deng Xiaoping, le Parti communiste, à partir de 1976, ouvre le pays
au capitalisme et à la mondialisation des échanges. Grâce à une politique
économique mêlant dumping social et dumping environnemental afin de
générer des avantages compétitifs par rapport aux pays occidentaux, il fait de la
Chine l’usine du monde et le fournisseur officiel de l’Occident en produits de
consommation à bas prix. Enfin et surtout, Pékin devient le principal
producteur de tous les minerais dont la planète a besoin pour soutenir sa
croissance économique. L’empire du Milieu est aujourd’hui le premier
producteur de 28 ressources minérales indispensables à nos économies, avec
souvent une part supérieure à 50 % de la production mondiale 27. Et il produit
au moins 15 % de toutes les ressources minérales, sauf pour le platine et le nickel
28. (Consulter l’annexe 4 sur la part relative de la Chine dans la production
minière et métallurgique mondiale en 2011).
Contrecoup logique de ce fulgurant succès : les conséquences écologiques de
ces arbitrages économiques ont été largement ignorées. Les industriels ont pu
polluer sans vergogne l’atmosphère des grandes agglomérations, contaminer les
sols par des métaux lourds et déverser leurs déchets miniers dans la plupart des
fleuves. Tous les dispositifs de croissance ont été conçus pour que règne la loi de
la jungle. En clair, les Chinois ont fait n’importe quoi.
Et le coût environnemental est exorbitant, inhumain, insupportable 29.
Devenue le premier émetteur de gaz à effet de serre (28 % des émissions de CO2
dans le monde en 2015), la Chine multiplie aujourd’hui les données alarmantes.
Ainsi, 10 % de ses terres arables sont contaminées par des métaux lourds et 80 %
des eaux de ses puits souterrains sont impropres à la consommation. Par ailleurs,
à peine 5 des 500 plus grandes villes du pays enregistrent une qualité de l’air

conforme aux standards internationaux, portant à près de trois millions 30 par an
le nombre de décès dus à la seule pollution atmosphérique. « Ce fut une erreur
monumentale », reconnaît le célèbre activiste environnemental chinois Ma Jun,
rencontré à Pékin.
LES MÉTAUX RARES, UN FLÉAU DEVENU MONDIAL

La pollution occasionnée par les métaux rares n’est pas circonscrite à la Chine.
Elle concerne tous les pays producteurs, à l’image, par exemple, de la République
démocratique du Congo, qui satisfait plus de la moitié des besoins de la planète
en cobalt. L’extraction de cette ressource, indispensable à la fabrication de
nombreux types de batteries lithium-ion utilisées dans les véhicules électriques,
s’opère dans des conditions moyenâgeuses. Cent mille mineurs équipés de pelles
et de pioches transpercent la terre toute l’année pour se procurer le minerai,
particulièrement dans la région méridionale de Lualaba. Compte tenu de
l’incapacité de l’État à réguler les activités minières, les cas de pollution des
fleuves alentour et de détraquement des écosystèmes sont légion. Selon des
études réalisées par des médecins congolais, les concentrations de cobalt dans les
urines de populations riveraines des mines de la ville de Lubumbashi, dans la
province du Katanga, seraient jusqu’à 43 fois supérieures à un échantillon
témoin 31.
Idem au Kazakhstan, pays d’Asie centrale qui produit 14 % de la
consommation mondiale de chrome 32 – un minerai prisé des industriels de
l’aéronautique, puisqu’il permet d’usiner des superalliages, et donc d’améliorer la
performance énergétique des aéronefs. Or des chercheurs de l’Université d’État
du Sud du Kazakhstan ont révélé en 2015 que son extraction était notamment
responsable de la très forte pollution du plus long fleuve d’Asie centrale, le SyrDaria. Ces travaux soulignaient que l’eau était devenue tout bonnement
impropre à la consommation pour les centaines de milliers de riverains, et
déconseillaient même son usage pour l’irrigation des cultures 33.
Des problèmes similaires se posent d’ores et déjà en Amérique latine, en
particulier du fait de l’extraction du lithium, un métal blanc gisant dans les soussols des déserts de sel boliviens, chiliens et argentins. Le lithium n’est pas
considéré comme rare, mais sa production mondiale, dopée par la forte
croissance du marché des voitures électriques, va exploser dans les prochaines
années. Et l’Argentine se voit bien devenir le géant de ce métal. Le pays pourrait,

d’ici à 2025, produire 165 000 tonnes de lithium par an, soit 45 % de la
demande mondiale – à condition de parvenir à attirer les investisseurs étrangers.
En mai 2017, tout ce que l’Amérique latine compte de compagnies
d’exploration, d’entreprises minières et de groupes de raffinage de métaux rares a
convergé vers Buenos Aires, sur les rives du Rio Plata, pour participer à la grande
foire minière, Arminera. Au milieu des tractopelles, bennes, tours d’éclairage et
autres matériels de traitement des eaux usées exposés sur les stands, le ministre
argentin des Mines, Daniel Meilán, a vanté « les dizaines de missions
d’exploration de gisements de lithium actuellement engagées » dans le pays,
promettant l’avènement d’un secteur minier responsable et respectueux des
standards écologiques internationaux. Sous les applaudissements et avant de
déboucher le champagne, tous les acteurs miniers argentins ont ensuite été
invités à signer une charte éthique.
Pendant ce temps, une trentaine de militants de Greenpeace bloquaient l’entrée
du salon, brandissant des banderoles qui dénonçaient les mensonges de
l’industrie minière. « Tous ces discours n’étaient qu’une pure opération de
greenwashing, explique Gonzalo Strano, membre de l’ONG. Selon nous, la mine
durable n’existe pas. Non seulement son objet est par essence de vider le sol,
mais en plus le recours à des produits chimiques et l’utilisation de grandes
quantités d’eau posent problème. »
En Amérique latine, le secteur minier jouit d’une réputation sulfureuse. Du
Mexique au Chili, de la Colombie au Pérou, l’opposition des communautés
locales a gagné du terrain ces dernières années. La mine d’or et d’argent de
Pascua-Lama, opérée par le groupe minier canadien Barrick Gold au nord de
Santiago du Chili, est emblématique de cette profonde méfiance. L’extraction
des minerais implique de faire disparaître le glacier qui recouvre le trésor – une
perspective qui a suscité une levée de boucliers au sein des populations riveraines,
contraignant Barrick Gold à suspendre ses activités en 2013 34.
L’or et l’argent ne sont pas des métaux rares, mais l’exemple de Pascua-Lama
inspire l’ensemble du secteur minier latino-américain. Dès lors, l’extraction du
lithium à grande échelle fédère à son tour les mouvements écologistes. Comme
toute activité minière, elle nécessite en effet des quantités d’eau colossales,
raréfiant les ressources disponibles pour les communautés locales, alors que les
salars sont déjà soumis à un stress hydrique important. Les populations riveraines
du salar del Hombre Muerto, en Argentine, accusent déjà l’exploitation du
lithium d’avoir pollué des cours d’eau alentour 35.

Extraire des minerais du sol est une activité intrinsèquement sale, et elle a
jusqu’ici été conduite d’une façon si peu responsable et éthique dans les États
miniers les plus dynamiques que le dessein vertueux de la transition énergétique
et numérique s’en trouve nécessairement remis en cause. Selon un récent rapport
du Blacksmith Institute 36, l’industrie minière est la deuxième industrie la plus
polluante au monde 37. Elle a gagné une place depuis un précédent classement de
2013, cependant que l’industrie pétrochimique, dont tout le monde essaie de se
débarrasser, ne figure même pas dans le top ten. Compte tenu du rôle
prépondérant que joue la Chine dans les approvisionnements mondiaux en
métaux rares, il est impossible d’évaluer correctement les progrès réalisés dans la
lutte contre le réchauffement climatique sans prendre en compte plus
particulièrement les performances écologiques de Pékin. Or celles-ci sont
désastreuses.
Ce panorama des impacts environnementaux de l’extraction des métaux rares
nous astreint, d’un coup, à poser un regard beaucoup plus sceptique sur le
processus de fabrication des technologies vertes. Avant même leur mise en
service, un panneau solaire, une éolienne, une voiture électrique ou une lampe à
basse consommation portent le péché originel de leur déplorable bilan
énergétique et environnemental. C’est bien le coût écologique de l’ensemble du
cycle de vie des green tech qu’il nous faut mesurer – un coût qui a été
précisément calculé.

1. Par exemple, le gallium est un sous-produit de l’aluminium. Le sélénium et le tellure sont associés au
cuivre. L’indium et le germanium sont des sous-produits du zinc. Pour aller plus loin, voir Philippe Bihouix
et Benoît de Guillebon, Quel futur pour les métaux ? Raréfaction des métaux : un nouveau défi pour la société,
EDP Sciences, 2010, p. 33.
2. Cette liste englobe 27 matières premières : antimoine, baryte, béryllium, bismuth, borate, cobalt,
charbon à coke, spath fluor, gallium, germanium, hafnium, hélium, indium, magnésium, graphite naturel,
caoutchouc naturel, niobium, phosphate naturel, phosphore, scandium, silicium métal, tantale, tungstène,
vanadium, platinoïdes, terres rares lourdes et légères. Voir la liste des métaux classés comme « critiques » par
la Commission européenne, annexe 13.
3. Voir les critères énoncés dans le rapport n° 782 « Les enjeux des métaux stratégiques : le cas des terres
rares », par les députés MM. Claude Birraux et Christian Kert, au nom de l’Office parlementaire
d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST), déposé le 23 août 2011.
4. Yuval Noah Harari, Sapiens – Une brève histoire de l’humanité, op. cit.
5. Parmi eux, citons le praséodyme et le néodyme.

6. « Un aimant géant pour lire dans notre cerveau », Le Monde, 17 juin 2017.
7. Ces aimants ultra-puissants sont en particulier produits avec des terres rares appelées néodyme et
samarium, alliées à d’autres métaux tels que le fer, le bore et le cobalt. Les aimants contiennent
généralement 30 % de néodyme et 35 % de samarium. Recourant à un abus de langage, la communauté
scientifique les appelle plus communément « aimants de terres rares ».
8. Les véhicules des constructeurs Toyota, Nissan, Mitsubishi, General Motors, PSA ou encore BMW
contiennent des aimants de métaux rares. Mais d’autres en sont délestés, tels que la voiture Zoé de la
marque Renault (moteur synchrone à rotor bobiné) et les véhicules du constructeur américain Tesla (rotor à
cage d’écureuil). Il faut néanmoins noter que ces moteurs sont plus gros et plus lourds que les moteurs avec
aimants de terres rares. Entretien avec Philippe Degobert, maître de conférences en génie électrique à
l’École nationale supérieure d’arts et métiers, directeur du master Mobilités et véhicules électriques, 2017.
9. En 2016, sur les 10 plus puissantes turbines éoliennes, 7 utilisaient des aimants de métaux rares
(modèle V164 du fabricant Vestas, AD-180 et ADS-135 d’Adwen, SWT 8.0 de Siemens, Haliade 6 MW
de General Electric, SCD 6.0 de Ming Yang et enfin le modèle Dong Fang/Hyundai 5.5 MW). Le groupe
allemand de fabrication d’éoliennes Enercon a choisi l’excitation indépendante du générateur annulaire, car
il revendique qu’il est possible de renoncer à l’usage d’aimants permanents. Les champs magnétiques
nécessaires à la production de courant sont engendrés par voie électrique. Entretien avec Philippe Degobert,
maître de conférences en génie électrique à l’École nationale supérieure d’arts et métiers, directeur du
master Mobilités et véhicules électriques, 2017. Pour plus d’informations, voir l’« Analyse du marché, des
emplois et du futur de l’éolien en France », Observatoire de l’éolien 2017, septembre 2017.
10. Selon John Ormerod, spécialiste des aimants et fondateur de l’entreprise de conseil JOC LLC, « la
majorité des moteurs électriques en fonctionnement aujourd’hui dans le monde sont des machines à
induction, et n’utilisent dès lors pas d’aimants de métaux rares. Ces moteurs, utilisés en particulier dans les
appareils de chauffage, de ventilation et de climatisation, sont bon marché mais peu performants. En
revanche, l’industrialisation de moteurs performants nécessite le recours à des aimants de métaux rares :
c’est le cas des motrices utilisées par les véhicules électriques et certaines éoliennes. La hausse de la demande
de voitures électriques conduira, à l’avenir, à une hausse de la présence des aimants de métaux rares dans les
moteurs ». Entretien avec John Ormerod, JOC LLC, 2017.
11. Les lampes à diode électroluminescente ou lampes à LED (Light-Emitting Diode).
12. Voir le rapport « Pour une convergence des transitions écologique et numérique. Appel à
engagement », Conseil national du numérique, novembre 2015.
13. « Renewable Energy and Jobs – Annual Review 2017 », International Renewable Energy Agency
(IRENA).
14. « Scénario négaWatt 2017-2050 : les 12 points clés », négaWatt, 2017.
15. L’or, le cuivre, le plomb, l’argent, l’étain, le mercure et le fer.
16. La demande de pétrole progressera à un rythme très lent jusqu’en 2035 ; celle de gaz devrait croître
d’environ 2,4 % par an, tandis que celle de charbon risque même de décroître. Voir « L’énergie dans le
monde en 2035 : à quoi faut-il s’attendre ? », Connaissance des Énergies, 25 février 2015.
17. « Quand le monde manquera de métaux », Basta Mag, 26 septembre 2012.
18. Voir Frank Marscheider-Weidemann, Sabine Langkau, Torsten Hummen, Lorenz Erdmann, Luis
Tercero Espinoza, « Raw Materials for Emerging Technologies 2016 », German Mineral Resources Agency
(DERA) at the Federal Institute for Geosciences and Natural Resources (BGR), mars 2016.
19. Ce chiffre, très approximatif, constitue une estimation haute.
20. « Environmental disaster strains China’s social fabric », The Financial Times, 26 avril 2006.
21. « Toxic mine spill was only latest in long history of Chinese pollution », The Guardian, 14 avril 2011.
22. « Dwindling Supplies of Rare Earth Metals Hinder China’s Shift from Coal », TrendinTech, 7
septembre 2016.
23. La première guerre de l’opium opposa la Chine au Royaume-Uni de 1839 à 1842. Menée par la
France, le Royaume-Uni, la Russie et les États-Unis, la seconde dura de 1856 à 1860.
24. Les concessions allemandes du Shandong, une province du nord de la Chine, furent livrées au Japon.
25. Fondé par Sun Yat-sen, le Guomindang est renversé par le régime communiste en 1949.

26. Voir Philippe Chalmin (dir.), Des ressources et des hommes, Nouvelles Éditions François Bourin, 2016.
27. Voir l’intervention de Patrice Christmann, du Bureau de recherches géologiques et minières
(BRGM), dans le compte rendu de l’audition publique du 6 juillet 2015 sur la mise en place d’une
politique des terres rares et des matières premières stratégiques et critiques de l’Office parlementaire
d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST).
28. Entretien avec Thomas Kruemmer, directeur général du groupe Kloeckner Metals, 2016.
29. Entretien avec le consultant Bruno Gensburger, cabinet de conseil Mutandis, 2016.
30. « En Chine, trois millions de décès prématurés par an à cause de la pollution », Les Échos, 15 mars
2017.
31. « The Cobalt Pipeline : Tracing the path from deadly hand-dug mines in Congo to consumers’
phones and laptops », The Washington Post, 30 septembre 2016.
32. Voir « Le chrome (Cr) – éléments de criticité », BRGM, juillet 2017. En 2017, le chrome n’est plus
considéré comme un métal rare par la Commission européenne.
33. « Kazakh ecologists : Syr Darya waters poisonous », Ferghana News Agency, 9 avril 2015.
34. « Chile’s Supreme Court casts shadow over Barrick’s plans to restart Pascua-Lama », Mining.com, 15
mars 2017.
35. « Lithium : nécessité et urgence d’introduire de nouveaux processus de collecte et de recyclage », Les
Amis de la Terre, février 2013.
36. « The World’s Worst Pollution Problems 2016 : The Toxics Beneath Our Feet », Green Cross
Switzerland and Pure Earth, 2016.
37. Derrière le recyclage des batteries au plomb et devant les teintureries, les décharges industrielles ou les
tanneries.

2

La part d’ombre des technologies vertes
et numériques

Les technologies que nous nous plaisons à qualifier de « vertes » ne le sont peutêtre pas tant que cela. Leur impact écologique serait même considérable. Et c’est
à Toronto, où nous nous rendons au printemps 2016, que nous allons nous en
rendre compte.
Au cœur du Financial District, tout ce que le monde minier nord-américain
compte de compagnies d’exploration, d’experts, d’autorités publiques, de capitalrisqueurs, de sociétés de conseil et d’universitaires s’est rassemblé dans
l’atmosphère ouatée d’un grand hôtel à l’occasion d’une conférence consacrée à
la ruée vers les métaux rares 1. On y parle investissements, trésorerie, marge
brute, levées de fonds, structures de coûts, capitalisation boursière, production
moyenne annuelle… Les perspectives de croissance des technologies vertes sont
mirobolantes. À l’horizon 2040, prophétise l’Agence internationale de l’énergie
(IEA), la part des énergies renouvelables dans la production mondiale
d’électricité sera portée à 33 %, contre 21 % en 2012 2.
Mais, au milieu de ce grand théâtre de la mine, majoritairement masculin et
bien mis, se trouvent deux personnages qui empêchent tout ce petit monde de
creuser en rond.
LES GREEN TECH : UN BILAN ÉCOLOGIQUE ACCABLANT

Le premier est le Canadien Bernard Tourillon. Il dirige Uragold, une entreprise
qui produit les matériaux nécessaires à l’industrie solaire. Et il a minutieusement
calculé l’impact écologique des panneaux photovoltaïques. La seule production
d’un panneau solaire, compte tenu en particulier du silicium qu’il contient,
génère, avance-t-il, plus de 70 kilos de CO2. Or, avec un nombre de panneaux

photovoltaïques qui va augmenter de 23 % par an dans les années à venir, cela
signifie que les installations solaires produiront chaque année dix gigawatts
d’électricité supplémentaires. Cela représente 2,7 milliards de tonnes de carbone
rejetées dans l’atmosphère, soit l’équivalent de la pollution générée pendant un
an par l’activité de près de 600 000 automobiles 3.
Ces impacts s’alourdissent encore lorsqu’on se penche sur les panneaux qui
fonctionnent à l’énergie solaire thermique 4 : certaines de ces technologies
consomment jusqu’à 3 500 litres d’eau par mégawattheure. C’est 50 % de plus
que l’eau dont a besoin une centrale à charbon 5. Et c’est d’autant plus
problématique que les fermes solaires sont le plus souvent situées dans des zones
arides, où les ressources en eau, précisément, sont rares.
Le second trouble-fête est John Petersen, un avocat texan qui a longtemps
travaillé dans le secteur des batteries électriques. Après avoir retourné les chiffres
dans tous les sens, consulté de nombreuses études universitaires et conduit ses
propres recherches, il est parvenu à une conclusion singulière. Remontons à
2012 : des chercheurs de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA) 6
entreprennent de comparer l’impact carbone d’une voiture classique roulant au
pétrole et celui d’un véhicule électrique. Première découverte : la fabrication
d’une voiture électrique, censée consommer moins d’énergie, requiert beaucoup
plus d’énergie que l’usinage d’une voiture classique. Cela s’explique notamment
par leur batterie, généralement une batterie lithium-ion, qui est lourde, très
lourde… Songez que celle utilisée pour un véhicule électrique modèle S de la
célèbre marque américaine Tesla pèse, à elle seule, 25 % du poids total de la
voiture : 544 kilos – la moitié du poids d’une Renault Clio 7 (consulter l’aperçu
des métaux rares contenus dans une voiture électrique, annexe 5).
Or les batteries lithium-ion sont composées à 80 % de nickel, à 15 % de
cobalt, à 5 % d’aluminium, mais aussi de lithium, de cuivre, de manganèse,
d’acier ou encore de graphite 8. Nous savons déjà dans quelles conditions ces
minerais sont extraits en Chine, au Kazakhstan et en RDC, à quoi il faut ajouter
leur raffinage et toute la logistique nécessaire à leur transport et à leur
assemblage. Conclusion des chercheurs de l’UCLA : la seule industrialisation
d’une voiture électrique consomme trois à quatre fois plus d’énergie que celle
d’un véhicule conventionnel.
Au niveau du cycle de vie complet, en revanche, les avantages d’un véhicule
électrique sont réels. Puisqu’il ne nécessite pas de pétrole, les rejets de carbone
dans l’atmosphère sont bien moindres : 32 tonnes de carbone depuis l’usine

jusqu’à la décharge, contre près du double pour une voiture conventionnelle.
Attention, cependant : l’étude universitaire portait sur la batterie électrique d’un
véhicule de taille moyenne doté d’une autonomie de 120 kilomètres. Or le
marché des véhicules électriques progresse à un rythme tel qu’aujourd’hui
aucune voiture commercialisée n’a une autonomie inférieure à 300 kilomètres.
Une batterie suffisamment puissante pour faire rouler une voiture durant
300 kilomètres correspond dès lors, selon John Petersen, à un doublement des
émissions de carbone générées au cours de la phase d’usinage du véhicule. Et,
dans le cas d’une batterie affichant une autonomie de 500 kilomètres, il faudrait
même les tripler !
Résultat : une voiture électrique générerait, durant l’ensemble de son cycle de
vie, trois quarts des émissions carbone d’une voiture carburant au pétrole. Et
plus les capacités des voitures électriques vont augmenter, plus l’énergie
nécessaire à leur fabrication et les gaz à effet de serre générés lors du processus
vont croître. Or le groupe Tesla vient d’annoncer que ses modèles S seraient
dorénavant dotés de batteries dépassant 600 kilomètres d’autonomie 9. Et Elon
Musk, son patron, promet pour bientôt des batteries dotées d’une autonomie de
800 kilomètres 10.
Conclusion de John Petersen : « Les véhicules électriques peuvent être
techniquement possibles, mais leur production ne sera jamais soutenable d’un
point de vue environnemental 11. » De nombreuses études qui se sont attelées au
même exercice aboutissent d’ailleurs à des conclusions assez proches : ainsi un
rapport de l’ADEME publié en 2016 conclut-il que « sur l’ensemble de son cycle
de vie, la consommation énergétique d’un VE [véhicule électrique] est
globalement proche de celle d’un véhicule diesel » 12. Il pourrait même émettre
davantage de CO2 si l’électricité qu’il consomme provient majoritairement de
centrales à charbon, tel que cela est le cas dans des États comme la Chine,
l’Australie, l’Inde, Taïwan ou encore l’Afrique du Sud. Enfin, de multiples
questions restent en suspens : le remplacement de la batterie du véhicule, qui
souvent s’use vite, a-t-il été pris en compte ? Connaît-on précisément les coûts
écologiques de toute l’électronique et autres objets connectés dont ces véhicules
sont truffés ? Et que dire de l’impact environnemental du recyclage futur de ces
voitures, encore neuves pour la plupart ? Quelle énergie, enfin, faudra-t-il
consommer pour construire les réseaux et centrales électriques nécessaires à ces
nouveaux besoins ? 13 En définitive, comme l’admet un expert américain des

métaux rares interrogé à Toronto, « il n’est dans l’intérêt d’aucun professionnel
des énergies vertes de communiquer là-dessus… Tout le monde veut croire que
nous améliorons les choses, pas que nous régressons, n’est-ce pas ? ».
LA MATÉRIALITÉ DE L’INVISIBLE

Ce n’est pas tout : nous savons que les technologies vertes convergent
progressivement avec les technologies numériques, lesquelles, nous promettent
leurs hérauts, vont en décupler les effets. Dès lors, osons cette question
parfaitement scandaleuse : ces dernières ne vont-elles pas plutôt aggraver la
pollution générée par les green tech ? Tel n’est pas le discours des prophètes de la
transition énergétique, bien au contraire. Le numérique, nous assurent-ils, va
nous permettre d’accéder à rien de moins que la sobriété énergétique. C’est la
rhétorique dominante – qu’il nous faut détricoter minutieusement.
• Tout d’abord, le numérique permet de concevoir des réseaux électriques
« intelligents » qui sont censés optimiser notre consommation d’électricité. Entre
les panneaux solaires qui génèrent de l’énergie propre et les voitures « zéro
émission » qui la consomment sans polluer, il faut en effet un réseau pour
acheminer l’énergie. Jusqu’alors, l’électricité produite par les centrales à charbon,
à pétrole et les installations nucléaires affluait en continu dans le réseau : nous
connaissions précisément la quantité d’énergie qui allait transiter à quelle heure
et en quel point précis du réseau, puisque c’était nous qui décidions de l’activité
de nos centrales. Rien de tel avec l’actuelle transition énergétique, qui se fonde
sur des sources d’énergie dites « intermittentes ». En effet, personne n’a encore
trouvé le moyen de commander le soleil et le vent… L’électricité produite par les
panneaux solaires et les éoliennes irrigue le réseau électrique de manière saccadée.
Toute la tâche des gestionnaires de réseaux consiste donc à acheminer la quantité
exacte d’électricité au bon endroit au bon moment. Pas assez d’électricité, et c’est
la panne. Trop d’électricité, et le surplus est gaspillé. Les énergéticiens
s’emballent donc pour une nouvelle génération de réseaux électriques qui
optimisent ce savant dosage en adaptant en permanence la fourniture
d’électricité aux besoins réels – et donc limitent les gaspillages – grâce à des
algorithmes de plus en plus élaborés.
• Ensuite, le numérique est supposé atténuer l’impact carbone des activités
humaines. Il faut lire les thèses optimistes et revigorantes essaimées par les papes
des nouvelles technologies, tel Jeremy Rifkin. Ce penseur américain s’est fait

connaître dans le monde entier en 2011 en popularisant le concept de
« troisième révolution industrielle 14 ». Il postule justement que le croisement des
technologies numériques et des énergies vertes permettra à tout un chacun de
produire soi-même de l’électricité propre, bon marché et en abondance.
Quelques années plus tard, le techno-prophète récidivait avec une idée
formidable, celle de « nouvelle société du coût marginal zéro 15 » : les
technologies de l’Internet, en créant une nouvelle génération de « communaux
collaboratifs » s’échangeant tout via le réseau Internet, vont nous faire basculer
de l’âge de la propriété à celui de l’accès. Nous n’aurons plus besoin de posséder
quoi que ce soit, puisqu’il nous sera loisible, en surfant sur le Web, de partager
n’importe quel produit moyennant finances. Nous vivons déjà cette révolution
culturelle au niveau du transport en voiture (Blablacar, Drivy, Autolib…), avec
des effets qui pourraient fortement impacter l’industrie automobile. Ainsi, selon
M. Rifkin, 80 % des utilisateurs de sites d’autopartage auraient déjà vendu leur
véhicule. Imaginez la chute vertigineuse du nombre de voitures dans ce nouvel
âge de l’accès – et les économies de matières premières et d’émissions carbone
qui iront avec 16 !
• En 2013, Eric Schmidt, alors président du conseil d’administration de
Google, et Jared Cohen, ancien conseiller d’Hillary Clinton au département
d’État et père autoproclamé de la « diplomatie numérique », ont poussé la
logique un cran plus loin en publiant The New Digital Age 17. Ce best-seller
mondial a contribué à nous ouvrir les yeux sur le rôle croissant de la sphère
virtuelle. Par la grâce de l’Internet, annoncent les deux gourous, « l’immense
majorité d’entre nous sera amenée à vivre, à travailler et à être gouvernée dans
deux mondes à la fois » : le monde physique et le monde virtuel. À l’avenir, un
nombre croissant de cyber-États mèneront toujours plus de cyber-guerres contre
des réseaux criminels virtuels perpétrant des attaques informatiques toujours plus
puissantes 18. Cet oracle porte une formidable utopie : celle selon laquelle nous
allons nous affranchir de la matière. D’ailleurs, la dématérialisation est déjà
synonyme de télétravail, de commerce électronique, de téléprocédures, de
stockage numérique des données… En limitant le transport physique des
informations, en migrant du papier à l’analogique, nous sommes dorénavant en
mesure d’abjurer notre civilisation consommatrice de ressources et, par exemple,
de freiner la déforestation de l’Amazonie et du bassin du Congo 19 – bref, de
pénétrer de plain-pied dans un nouvel âge empreint de sobriété et de sagesse.
Or le digital nécessite l’exploitation de quantités considérables de métaux :

chaque année, l’industrie de l’électronique consomme 320 tonnes d’or et 7 500
tonnes d’argent, accapare 22 % de la consommation mondiale de mercure (soit
514 tonnes) et jusqu’à 2,5 % de la consommation de plomb. La fabrication des
seuls ordinateurs et téléphones portables engloutit 19 % de la production globale
de métaux rares tels que le palladium et 23 % du cobalt. Sans compter la
quarantaine d’autres métaux en moyenne contenus dans les téléphones mobiles
(consulter l’annexe 6 sur la composition en métaux rares d’un iPhone). Et
encore, « le produit dont dispose le consommateur ne représente que 2 % de la
masse totale des déchets générés tout au long du cycle de vie », expliquent les
auteurs d’un ouvrage consacré à la face cachée du numérique 20. Un exemple
suffit : « La seule fabrication d’une puce de deux grammes implique le rejet de
deux kilogrammes de matériaux environ », soit un ratio de 1 à 1 000 entre la
matière produite et les rejets générés 21.
Et l’on ne parle ici que de la production des outils digitaux… En effet, le
fonctionnement des réseaux électriques va logiquement générer une activité
numérique additionnelle – donc une pollution supplémentaire, dont les effets
commencent à être connus. Un documentaire consacré aux impacts
environnementaux d’Internet retrace ainsi le parcours d’un banal e-mail : parti
de l’ordinateur, il parvient à la box, descend de l’immeuble, rejoint un centre de
raccordement, transite d’un câble individuel vers des échangeurs nationaux et
internationaux, puis passe par l’hébergeur de la messagerie (généralement basé
aux États-Unis). Dans les centres de stockage de données de Google, Microsoft
ou Facebook, le courriel est traité, stocké, puis envoyé en direction de son
destinataire. Résultat : il a parcouru environ 15 000 kilomètres à la vitesse de la
lumière 22.
Tout cela a un coût environnemental. « L’ADEME a calculé le coût électrique
de nos actions digitales : un mail avec une pièce jointe utilise l’électricité d’une
ampoule à basse consommation de forte puissance pendant une heure », précise
le documentaire. Or, chaque heure, ce sont dix milliards d’e-mails qui sont
envoyés à travers le monde, « donc 50 gigawatts/heure, l’équivalent de la
production électrique de quinze centrales nucléaires pendant une heure ». Et,
pour gérer les données qui transitent et faire fonctionner les systèmes de
refroidissement, un seul data center consomme chaque jour autant d’énergie
qu’une ville de 30 000 habitants 23…
De manière plus générale, une étude américaine a estimé que le secteur des
technologies de l’information et de la communication (TIC) consommait 10 %

de l’électricité mondiale et produisait chaque année 50 % de plus de gaz à effet
de serre que le transport aérien 24. « Si le cloud était un pays, il se classerait au
cinquième rang mondial en termes de demande en électricité 25 », précise
d’ailleurs l’organisation Greenpeace dans une étude. Et ce n’est bien entendu
qu’un début : la transition énergétique et numérique va encore nécessiter la mise
en service de constellations de satellites, déjà promises par les géants de la Silicon
Valley pour connecter la totalité de la planète à Internet, des fusées pour les
propulser dans l’espace, une armada d’ordinateurs pour identifier la bonne
orbite, émettre sur les bonnes fréquences et crypter les communications avec des
outils digitaux adaptés, des légions de supercalculateurs pour analyser le déluge
de données, et, pour acheminer l’information en temps réel, une toile planétaire
de câbles sous-marins, un dédale de réseaux électriques aériens et souterrains, des
millions de terminaux informatiques, quantité de centres de stockage de
données, des milliards de tablettes, smartphones et autres objets connectés dont
il faudra recharger les batteries… La prétendue marche heureuse vers l’âge de la
dématérialisation n’est donc qu’une vaste tromperie, puisqu’elle génère, en
réalité, un impact physique toujours plus considérable 26. Et, pour ce Léviathan
numérique, nous aurons besoin de centrales à charbon, à pétrole, à gaz et
nucléaires, de champs éoliens, de fermes solaires et de réseaux intelligents –
autant d’infrastructures pour lesquelles il nous faudra des métaux rares.
De tout cela, Jeremy Rifkin ne souffle pas un seul mot.
Nous nous sommes donc rapprochés du grand homme afin d’engager une
discussion sur la matérialité de l’invisible et le paradoxe des énergies vertes. Nous
avons, à de nombreuses reprises, contacté la Foundation on Economic Trends
(FOET), l’organisme à travers lequel il propose ses services de conférencier et
d’éminence grise. Et avons envoyé des courriers – électroniques – pour motiver
notre demande, formulant cette contradiction que nous voudrions tirer au clair.
Nous avons également proposé à M. Rifkin de le rencontrer brièvement lors
d’un de ses voyages en France, et même de nous entretenir quelques instants de
visu avec lui dans la banlieue de Washington, où se trouvent ses bureaux.
Nous n’avons jamais reçu de réponse. Peut-être à cause de la formidable erreur
originelle dont nous semble pâtir la transition énergétique et numérique : elle a
été pensée hors sol. Les green tech peuvent bien naître dans la tête d’un chercheur
en sciences fondamentales, connaître une application concrète grâce à la
persévérance d’un entrepreneur, être favorisées par une fiscalité attrayante et des
réglementations flexibles, portées par des investisseurs audacieux et des business

angels bienveillants, il n’empêche : chacune d’elles, quelle qu’elle soit, procède
d’abord beaucoup plus prosaïquement d’un cratère entaillé dans le sol. En
exigeant de la terre un nouveau tribut, nous remplaçons notre dépendance au
pétrole par une autre accoutumance, celle aux métaux rares. Nous
contrebalançons une privation par un excès. Un peu à la manière d’un
toxicomane qui, pour stopper son addiction à la cocaïne, sombrerait dans
l’héroïne… Au fond, nous ne réglons en rien le défi de l’impact de l’activité
humaine sur les écosystèmes ; nous ne faisons que le déplacer. La ferveur avec
laquelle nous domptons les périls environnementaux présents pourrait bien nous
conduire au-devant de graves crises écologiques.
LES PROMESSES DÉÇUES DU RECYCLAGE

À moins que la sobriété énergétique ne soit rendue possible par le recyclage des
métaux rares à grande échelle, lequel atténuerait dès lors les impacts écologiques
de leur exploitation ?
L’idée est si séduisante que les Japonais ont commencé à la mettre en œuvre.
Dans le quartier d’Adachi, dans le nord de Tokyo, un ballet de camionnettes
bleutées vient perturber la quiétude de cet après-midi de l’automne 2011.
L’éboueur Massaki Nakamura entreprend une tournée consacrée à la collecte des
déchets électroniques : vieilles consoles de jeu, téléphones mobiles, écrans de
télévision… Le tout est entassé à l’arrière d’un pick-up. Sa tournée terminée,
M. Nakamura va déverser sa récolte à quelques encablures de là, dans la décharge
d’une entreprise de tri et de recyclage, Kaname Kogyo. Voici d’ailleurs son
président, Matsuura Yoshitaka, complet sombre et cravate assortie, en train
d’enjamber les monticules de petit électroménager que ses employés trient avec
minutie. « De nos jours, les gens jettent tous ces appareils sans trop y réfléchir,
observe-t-il entre deux crissements, ceux des métaux passant de benne en benne.
Or ils contiennent beaucoup de métaux rares ! »
La mondialisation nous plonge décidément dans une époque formidable : elle a
rendu les pays occidentaux tellement prospères que nous sommes même devenus
riches de nos déchets, qu’ils soient alimentaires, de maison, industriels,
nucléaires ou électroniques. Nous sommes passés d’un monde – pas si lointain –
où nos grands-parents tentaient encore de surmonter les privations quotidiennes
à une civilisation nouvelle qui ne sait que faire des immenses surplus qu’elle
produit. Nous nous creusons la tête pour savoir non plus comment gérer nos

marchandises à consommer, mais comment stocker nos produits déjà
consommés 27. À commencer par les rebuts métalliques : chaque année, en
France, un habitant produit en moyenne jusqu’à 23 kilos de déchets
électroniques 28. Et, dans le monde, ceux-ci s’accroissent chaque année à une
vitesse affolante : 20 % de hausse rien qu’au cours des trois dernières années 29.
Jusqu’à maintenant, les industriels se contentaient de recycler les grands
métaux, avec un certain succès : plus de 50 % de l’or, de l’argent, de
l’aluminium ou du cuivre sont déjà retraités dans le monde 90. Mais personne ne
s’était vraiment intéressé aux petits métaux, plus discrets. En cela, le Japon a
franchi une étape importante : il a pris conscience avant tout le monde que les
milliers de « mines urbaines » (les décharges de produits électroniques)
éparpillées dans l’archipel regorgent de terres rares 91. Par exemple, chacun des
deux cents millions de smartphones usagés que compterait le Japon contient
quelques dixièmes de gramme de métaux rares qu’il est possible d’isoler. Au
total, trois cent mille tonnes de terres rares dormiraient à travers le pays – de
quoi assurer son autosuffisance pour les trois prochaines décennies.
Cette politique stimule une économie circulaire des déchets électroniques des
plus innovantes (consulter l’annexe 10 sur le cycle de vie des métaux). De vastes
campagnes de collecte sont organisées afin que les 650 000 tonnes de petit
électronique jetées chaque année à travers le pays retournent dans les circuits de
consommation. La mobilisation est telle que même des stars virtuelles – vénérées
au Japon – ont été engagées. Courtement vêtue, entonnant un refrain gracile sur
fond de dessins mangas représentant des « Keitaï » (des téléphones portables), la
chanteuse Hatsune Miku a pour mission de convaincre ses compatriotes qu’ils
sont assis sur un pactole.
Mais la collecte ne suffit pas : Tokyo a aussi investi des centaines de millions de
dollars dans des programmes scientifiques visant à remplacer certains métaux par
d’autres 92 et à diminuer les quantités de terres rares contenues dans les aimants
93.
À la suite du Japon, plusieurs États occidentaux commencent à prendre le pli.
Citons l’exemple de l’armée américaine, grande consommatrice de métaux rares.
Il existe, aux abords de la ville de Tucson, dans l’Arizona, des entrepôts militaires
truffés de milliers d’avions hors d’usage. Ceux-ci recèleraient des tonnes
d’aimants de terres rares que les généraux ne savent pas extraire ni réutiliser 94.
Plus grave : à mesure qu’elle se retirait d’Afghanistan, l’armée la plus puissante
du monde aurait abandonné six milliards de dollars d’équipements militaires

bourrés d’aimants – laissant n’importe quel ennemi en disposer comme il
l’entend 95… Aux États-Unis, beaucoup ont mesuré l’ampleur de ce nouveau défi
et proposent de munir les soldats de manuels leur expliquant comment extraire
les produits contenant des terres rares des équipements avant de lever le camp.
Pour les industriels, c’est une autre paire de manches, car l’économie circulaire
induit un renversement complet des chaînes d’approvisionnement
traditionnelles. En effet, elle n’exige plus seulement de connaître ses fournisseurs
habituels de matières premières, en amont de la chaîne de fabrication d’un
produit, mais de localiser aussi les utilisateurs à qui ces produits ont été vendus,
en aval du cycle de consommation. Selon ce schéma, les firmes Apple et H&M,
qui savent déjà où se procurer les minerais de terres rares et les balles de coton,
doivent dorénavant tracer les milliards d’iPhones et de vieux jeans qui se sont
éparpillés aux quatre coins du monde. En d’autres termes, l’expéditeur et le
destinataire intervertissent leurs rôles 96.
Parvenir au même résultat en faisant les choses à l’envers : pour beaucoup, c’est
une révolution copernicienne… Cependant, à cette condition, les métaux
recyclés pourraient représenter une part croissante des approvisionnements.
Nous entrevoyons peut-être le futur des métaux rares. Dans ce monde d’après,
les grandes puissances minières ne seront pas les États qui concentreront les plus
fabuleux gisements de minerais, mais ceux qui disposeront des poubelles les p