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La nature: Notes, cours du College de France (Traces ecrites)

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Text: French
Année:
1995
Editeur::
Editions du Seuil
Langue:
french
Pages:
380 / 190
ISBN 10:
2020189666
ISBN 13:
9782020189668
Fichier:
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Bijoux raffinés

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Circle of Three #13: And It Harm None (Circle of Three)

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r

MAURICE MERLEAU-PONTY

j

,
I
I

J

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j.

1,
t

j

LA NATURE
NOTES
COURS DU COLLEGE DE FRANCE
Etabli et annote
par Dominique Seglard

Suivi des

RESUMES DE COURS CORRESPONDANTS
de MAURICE MERLEAU-PONTY

PUBLIE AVEC LE CONCOURS
DU CENTRE NATIONAL DU LIVRE

. EDITIONS DU SEUIL
27, rue Jacob, Paris VI e

f
Jj
J

j

TRACES ECRITES

j

I

1

Collection dirigee par

j

Thierry Marchaisse et Dominique Seglard

1

1

1•
Cette collection se veut un lieu editorial approprie a des
cours, conferences et seminaires. Un double principe la
singularise et la legitime.
On y trouvera exclusiv~.ment des transcriptions d'evenements de pensee d'origine orale.
Les traces, ecrites ou non (notes, bandes magnetiques,
etc.), utHisees comme materiau de base, seront toujours
transcrites telles quelles, au plus pres de leur statut initial. Traces scrites.~ echo d'une parole donc, et non point
~.<.--it; translation ~'un espace public a un autre, et non
nt « publication )1.
I
T. M. et D. S.

OLIN

+

Q
IlS

,----

MS/Pv

CORNELL
LIBRARY
UNIVERSITY

ISBN

2-02-01 8966-6

© 1968, Editions Gallimard, pour les resumes de cours
© 1t9,95 , Editio~~ du Seuil, pour les Cours du College de France
e a composItion du volume

le Code de la propriele intellecruelle interdit les c .
.
t t'
od°ples ou reprodUcfJons destinees une
utilisation collective Tou1e repr'
. "
esen a Jon ou repr
,.
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quelque procede que ce so,'t
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uc Ion Integra e ou partielle faite par .
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, sans e consentement
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5-2 et suivants du
Code de la propriete intellectuelle.

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J
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SOMMAIRE

j
j

J
13

AVANT-PROPOS

LE CONCEPT
DE NATURE, 1956·1957
19

INTRODUCTION

PREMIERE PARTIE

ETUDE DES VARIATIONS
DU CONCEPT DE! NATURE
,

I

CHAPITRE 1

23

l/ElEMENT FINALISTE OU CQNCEPT DE NATURE
CHEZ ARISTOTE E; T lES STOICIENS
CHAPITRE 2

25

LA NATURE, COMNjE IDEE D/UN ~TRE TQUT EXTERIEUR,
FAIT, DE PA~TIES EXTERIEURES, EXTERIEUR A l'HOMME
ET A lUI-MEME, COMME PUR OBJET

33

A. ORIGINE DE CErrE CONCEPTION
B. PREMIERE IDEE DE LA NATURE CHEZ DESCARTES
C. LA SECONDE INSPIRATION CARTESIENNE

39

CONCLUSION

25
26

CHAPITRE 3

40
40
40

LA CONCEPTION HUMANISTE DE LA NATURE
A. LES IDEES DE KANT
1. Le double sens du renversement copernicien

40

A)LE SENS ANTHROPOLOGIQUE

41

B) LE SUJET COMME ABSOLU

43

2. La Critique du jugement

47
48

49
49

B. LES IDEES DE BRUNSCHVICG
CHAPITRE 1

1. La notion d'~space
2. La notion de temps
3. Le concept de causalite

J23

CHAPITRE 4

59
59
59

62
66

A. LES IDEES DE SCHELLING

1. La notion de Principe du Monde
2. Le nature
.
3.

69
71
72

74
78
78
81

86
94
95
97
98

99
101

J02
106

106
J07

110

1

I~~~b;e~~f~:~~~~;oPhiede Schelling:

~~ m~!hode de la philoso hie.
I IntUItion de I'intuition p
•
5. L'art et la philosophie
6. Le cercle schellingien

QUANTIQUE
CHAPITRE 2

139
139
J44

LES NOTIONS D'ESPACE ET DE TEMPS
A. LA NOTION D'ESPACE
B. LE TEMPS

7.

CHAPITRE 3

153

L/IDEE DE NATURE CHEZ WHITEHEAD

V~'eur de I'apport (Schelling et Hegel)

LE CONCEPT
DE NATURE, 1957-1958

B. LES IDEES DE BERGSON

1. Schelling et Bergson
2. La Nature comme aseite de la chose
3. La Nature comme Vie
4. Infrastructure ontolo i
d
chez Bergson: les idle:d~"'t u condept ,de Nature
L'IDEE DE DESORDRE
e re et e neant

L'ANIMALlTE, LE CORPS HUMAIN,
PASSAGE A LA CULTURE
INTRODUCTION GENERALE

169

L'IDEE DE NEANT
L'IDEE D'ETRE
L'IDEE DE POSSIBLE

169

Note sur Bergson et Sartre

172
174

C. LES IDEES DE HUSSERL

176

1. Le role du corps dans la position des choses
COMME ORGANE DU ICH KANN, DU JE PEUX
LE CORPS COMME

«

EX

LE CORPS COMME C H '
,
"'I d
OSE-ETALON, « ZERO DE l'ORIENTAJlON

2 • Le ro e

'Autrui

181

'
CITABLE», « CAPACITE DE SENTIR»,

"

3. Les objets originaires: I'experience de la Terre

182
184

DEUXIEME PARTIE

LA SCIENCE MODERNE
ET l'lDEE DE NATURE
INTRODUCTION

1J7

SCIENCE ET PHILOSOPHIE

J 17

~;:r:~~~L~~~~:~SES

J87

A. ONTOLOGIE DE L'OBJET
B. ONTOLOGIE DE L'EXISTANT
C. RAPPORTS ENTRE ~ES DEUX MODES DE PENS~E
,
D. COMMENT L'O~CILLATION DE LA PENSEE CARTESIENNE
EST UEE AUX POSTuLATS DE LA PENSEE JUDEO-CHRErIENNE

1. Le concept de naturalisme
2. L'humanisme
3. Le theisme

L'ANIMALITE
A. LES TENDANCES DE LA BIOLOGIE MODERNE

188
204
204
205
205

1. La notion de comportement

2JO

2. Les notions d'information et de communication

213

A} LA PERCEPTION DU CERClE
B) LA PERCEPTION DU MOUVEMENT
q LE DEVENIR D'UN TABLEAU
D} LA PERCEPTION DE LA CAUSALITE D'UN VIVANT
LES MODELES DU VIVANT

1) La tortue artificielle de Grey Walter, 213. 2) L'homeostat d'Ashby, 213. - 3) La machine
a. lecteurs, de Pitts et MacCulloch, 214.

PAR L'HISTOIRE PHILOSOPHIQUE DE

B. SCIENCE ET PHILOSOPHIE

NOTE SUR LES CONCEPTIONS CARTESIENNES
DE LA NATU,RE ET LEURS RAPPORTS AVEC L'ONTOLOGIE
JUDEO-CHRETIENNE

»

187

J20

A. LA CONCEPTION DE LAPLACE
B. LA MECANIQUE QUANTIQUE
C. SIGNIFICATION PHILOSOPHIQUE DE LA MECANIQUE

4.

« SUJET-OBJET»

J08
J08

•
J

LA CONCEPTION ROMANTIQUE DE LA NATURE

123
125
132

PHYSIQUE CLASSIQUE ET PHYSIQUE MODERNE

215

LE PROBLEME DU LANGAGE

L.,

220
220
221

B. L'ErUDE DU COMPORTEMENT ANIMAL

240
240
244
248

Deux etudes prealables

A) l'UMWELT DES ANIMAUX INFERIEURS :
lES ANIMAUX-MACHINES

223
224
228
234

[QUATRIEME EBAUCHE]

1. Les descriptions de J. von UexkLiIl

1) Qu'est-ce que la genese d'un vivant?, 292.
- 2) Qu'est-ce que la genese d'un type animal
ou de 'l'humain typique d'ou. nattront ensuite
les individus?, 292.

B) lESANIMAUX INFERIEURS ORGANISATEURS
C) l'UM WELT DES ANIMAUX SUPERIEURS
D) l'INTERPRETATION PHilOSOPH/QUE

A) ONTOGENESE. l'ANALYSE DE DRIESCH

1) Les faits, 293. - 2) Realisation et autocri
tique du possible, 296. - 3) Essai de « philoso
phie)' de l'entelechie, 299. - 4) Conclusion, 301.
- 6) Le developpement des recherches depuis
Driesch marque les memes points sensibles, 306.

DE LA NOTION D'UMWELTPAR UEXKOll

L~ « C~raCh!re oriente des activites organiques»,
d apres E.S. Russell
I
3. Le comportement de I'organisme
comme physiologie en circuit exterieur
2.

B) PHYlOGENESE

1) Les pretentions democriteennes, 310. 2) Mais en meme temps ... , 312.

A) lES PHENOMENES DE MIMETISME (HARDOUIN) :
VIVANT ET MAGIE
B) l'ETUDE DE l'APPARENCE ANIMAlE (DIE T1ERGESTALT)
DE PORTMANN
'

C) l'ETUDE DE l'INSTINCT CHEZ lORENZ:
lE PASSAGE DE l'INSTINCT AU SYMBOLISME

LE CONCEPT
DE NATURE, 1959-1960

318
318
319
319
319
320
320

[CINQUIEME EBAUCHE]

1. Renaissance et metamorphose du darwinisme
All'EVOlUTION COMME PHENOMENE-ENVElOPPE
B) MICRO.EVOlUTION, MACRO-EVOlUTION,
MEGA-EVOLUTION
C) lIGNES D'EVOlUTION lENTES ET RAPIDES
D) INERTIE, ORIENTATION ET FORCE VIVE
E) « RYTHMES ET MODAlITES» DE l'EVOlUTION

1) Orthogenese, 00. - 2) Hypertelies, 00.

NATURE ET LOGOS: LE CORPS HUMAIN

INTRODUCTION

263
263
269
270

1. PI~ce de c~s etudes dans la philosophie :
phdosophle et connaissance de la Nature
2. Place du corps humain dans notre etude
de la Nature

[PREMIERE EBAUCHE]

[DEUXIEME EBAUCHE]

Pf

orps ani~8;l, 00. - 2) Le corps libidinal et
4)m er,ciorpordeIte, 00. - 3) Corps et symbolisme
A l ssue e ce programme... , 00.
283
283

2. Idealisme

325
325
328
329
329
330
330
331
332

[SIXIEME EBAUCHE]

334
334

[SEPTIEME EBAUCHE]

341
341
341
343
345

[HUITIEME EBAUCHE]

~~~~g~~\~.DpEJ~~RD~ ~~~~~G~~ DD~~~~~~~ftg~NS LA

1) Le,corps est non seulement chose, mais rapport a un Umwelt, 270. - 2) Avant d'essa er
remarquons que Ie corps " .272
3) Corpsy e t'
S'
,. ymbolIsme, 273. - 4) Problematique de la phi1Osophie, 276.
~78

322
322
323

[TROISIEME EBAUCHE]

Corps humain

~) Le corps co~~~ animal de perceptions, 283.

2) Le corps lIbIdmal et l'intercorporeite 287
- 3) Corps et symbolisme, 289.
,.

~_

All' URBILD DES VERTEBRES
B)

I
1) La mutation, 323. - 2) Le cycle: explosion ou
virulen,6e, 324. - 3) Correlation, seuils, conver
gences) 324. - 4) ZeitsigIlaturen, Zeitbaustile,
324.

1. Description de la morphologie
2. Philosophie: position kantienne de Dacque
3. L'evolution statistique
A) CONTRE lE PROBlEME DE LA FILIATION
B) CONTRE LA PENSEE CAUSAlE ETERNITAIRE (?)
C) POUR lES MACROPHENOMENES
D) APPLICATION ALA VIE ET Al'EVOlUTION

4. Discussion et conclusion

4. L'homme et I'evolution. Le corps humain

Le corps humain
l'ESTHESIOlOGIE
lE CORPS LIBIDINAL

Libido

ANNEXES

AVANT-PROPOS

RESUME DU COURS DE 1956-1957
(COURS DU LUNDI ET DU JEUDI)

355
357
367

lE CONCEPT DE NATURE
A. ELEMENTS DE NOTRE CONCEPT DE NATURE
B. LA SCIENCE CONTEMPORAINE ET LES INDICES
D'UNE NOUVELLE CONCEPTION DE LA NATURE
RESUME DU COURS DE 1957-1958
(COURS DU MERCREDI ET DU JEUDlj

370

lE CONCEPT DE NATURE: l'ANIMAlITE
lE CORPS HUMAIN, PASSAGE A LA CULTURE
RESUME DU COURS DE 1959-1960
(COURS DU JEUDI)

377

NATURE ET lOGOS: lE CORPS HUMAIN

Ce volume n'est pas un livre inedit de Merleau-Ponty,
comme La Prose du Monde, dormant dans quelque tiroir, et
qu'un esprit curieux aurait tire de son fond obscur. Ce n'est
pas non plus, a. proprement parler, un ouvrage posthume,
qui se presenterait sous la forme de notes personnelles de
travail, comme c'etait Ie cas de la fin du Visible et
l'invisible. Pour l'essentiel, il n'offre pas une pensee avant
qu'elle ait ete presentee au public, repliee sur elle-meme,
mais les traces ecrites d'une pensee deja exprimee publiquement, s'echappantl a elle-meme afin de manifester son
propre sens. Le lecteur devrait y entendre l'echo de la
parole de Merleau-~onty dans ses cours, developpes pendant
trois annees univ~rsitaires au College de France, sur (e Ie
concept de Nature »;
Pourquoi ce theme? Nous pensons que Ie texte qui suit
est suffisamment explicite pour se passer d'un commentaire
prealable. Il suffira de rappeler ce qui a amene MerleauPonty a prononcer ces leQons. Apres ses deux theses, qui
avaient pour theme l'univers de la perception et l'ancrage
corporel de l'esprit, il se proposait de montrer comment
cette « incarnation de l'esprit) conduisait a. refuser la presence a. soi de la pensee. Celle-ci ne se rapporte a. elle-meme
qu'a travers Ie corps, ce qui l'ouvre a. une histoire, dans la
mesure ou la liberte en acte n'existe que dans une situation
qui, loin de la limiter, lui permet de s'exprimer: la situation
est moyen d'expression de la liberte qui s'invente ainsi ellememe a travers une histoire, et en saisit Ie sens naissant.
Restait a montrer Ie passage de ce monde perQu au monde
de la connaissanca at de ses objets propres par une theorie
de la verite at par une theorie de 1'intersubjeotivite, comme
13

il l'a expose dans son Rapport de oandidature au College de
France, publie dans la Revue de metaphysique et de morale
en 1962. Mais la premiere se revele fondee sur la seconde,
c'est-a-dire sur la communication avec autrui parce que
« notre rapport avec Ie vrai passe par les autres ". D'oll, tout
d'abord, les Cours Sur Ie 1angage, qUi deboucheront Sur
l'ordre des relations symboliques et une theorie de 1'« institution" enonQant que Ie sUjet, .loin d'etre constituant, est
instituant. La recherche pourra, a ce moment, etre elargie
au probleme du rapport gen~ral des hommes et, plus particUlierement, a la question d'une histoire de l'humanite.
Mais quelle est cette «couche" Oll les esprits incarnes
« appartiennent par leur corps au meme monde" (Signes,
p. 217) et qui rend Possible l'histoire comme ordre symbolique? C'est la Terre qUi est notre souche originaire, Ie siege
de ce qu'il appelle, apres Husserl, une Urhistorie mais, plus
largement, c'est la Nature. Non, bien sur, celIe des Sciences
naturelles, c'est-a-dire « l'ensemble des objets des sens"
(Kant), mais ce avec quoi nous faisons oorps et entretenons
une relation reCiproque ou de co-appartenance. Bref, la
regression conduisait de la connaissance objective, et de ses
correlats, a l'intersubjectivite puis au corps Comme expression symbolique, et enfin pOUvait reprendre l'interrogation
sur la Nature, mais de l'interieur de celle-ci, en quelque
sorte. Comme l'a ecrit Merleau-Ponty, Ie probleme etait donc
Ie sUivant: « Puisque nous sommes a la jonction de la
Nature, du corps, de l'ame et de la conscience philosophique, puisque nous la vivons, on ne peut concevoir de probleme dont la solution ne soit esquissee en nous et dans Ie
spectacle du monde, il doit y avoir moyen de composer dans
notre pensee ce qui va d'une piece dans notre vie [...] Ce qui
resiste en nous a la phenomenologie - l'etre naturel... _ ne
peut pas demeurer hors de la Phenomenologie et doit avoir
sa place en elle II (Signes, p. 224-225). Double interet, par
consequent, de cette enquete: d'une part, etendre en profondeur Ie champ de la Phenomenologie; d'autre part, degager,
a partir de cette Nature conQue comme « l'autre cote de
l'homme", une analyse du corps comme entrelacs de la
Nature et du langage, Comme expression symbolique, et fonder ainsi philosophiquement une histoire de l'humanite dans
son unite. C'est donc une « nOUvelle ontologie" qui deviendrait ainsi Possible.
Merleau-Ponty avait commence la publication de cette
entreprise de fondation d'une histoire dans Les A ventures
de 1a dia1eotique (955), et en poursuivait l'approfondisse-

t seuls les Resumes donnaient
ment dans ses cours, don
,
d'
verte par hasard,
"
Ceci jusqu'a la ecou,
,
jusque-Ia une Idee.
"
d'etudiants, suffisamment bIen
de notes dactylographlees
« Ie concept de Nature".
remiers cours sur
,
_
prises, des deux P,
,
' I bibliotheque de I Ecole nor
' t ' t deposees a a
d
Ces notes e alen
la forme de eux
' ,
de Saint-Cloud sous
, ,
male superleure ote indiquant qu 'ils avaient ete repertocahiers, avec une c
t aucun nom ne figurait pour
ries en 1958. Malheureuseme~ ,
yant effectue ce travail
permettre d'identifier les audlteurs a
de retranscription.
' L Conoept de Nature, etait
h ' r intitule e
d L'Idee de Nature,
Le premier ca Ie ,
8 f uillets et Ie secon ,
constitue 'de7110f uillets
e
, f'
par
OlS difficilement lisibles, ,comme
comprenalt
e
,
a hie effectuee sur papler cars'il s'agissait d'une dacty~o~ p
t de la bibliotheque,
' Ie demenagemen
bone. Mais, depUIs
ts aient disparu, et ce ne
'
e ces documen
,
'd'ocre qualite qUI nous
il semble bIen qu
t i e s d'assez me 1
sont que deux pho ocop
1 la pensee du philosophe y
En depit de ce a,
sont parvenues.
"
ff'samment fidele pour que
' de manlere su 1
,
t'
etait restituee
, cipe d'une publIca IOn
t acceptat Ie prm
Mme Merleau-Pon y
II convient toutefois d'aJoude notes de ooups.
II du
sous la forme
bl des notes personne es
. d' tif que l'ensem e
,
1
ter a titre m lOa'
, a'Ia
B'bliotheque
natIOna
e.
'desormalS
I
,
philosophe est depose
,
dant etre surmonte
b t cle devalt cepen
Un dernier 0 s ~
,
disposions d'aucune
I mesure ou nous ne
,
puisque, dans a ,
ee Ie mouvement d ent
de la troisieme ann ,
note d'auditeur
I
't d ne pas etre suffisammen
h rche risqual e
t
semble de la rec e
' t t e difficulte que son
C' st 'pour palller ce
'I r
perceptible.
e
de Merleau-Ponty, malgre eu
publiees ici les propr:s. notel~USif et parfois indechiffrable,
caractere souvent hatlf, a
des cours et dont il ne se
'dig' es en vue
,
notes simplement re e
,
College de France,
ports parce qu au
, ,
servait que comme s u P .
ensee se faisait «evene' dit Claude Lefort, la p
comme I a
ole d'enseignement.
ment" al'epreuve ~e la pa: 1956-1957) est etablie d'apres
La premiere partIe (annee
u consulter les notes
' t mais nous avons p
f'
de retrouver les
Ie cahier d'etudlan ,
d Merleau-Ponty, a m
I
personnelles e
,
's la plupart du temps ma
' d s ce cahler mal
,
auteurs cites an
't it possible les citatIOns, ou
., t lorsque cela e a
,
957
orthographIes e ,
.
la seconde partie 0
_
En ce qUI concerne
h'
leur reference.
d
notes du second ca ler
d ' osions que es
,
1958), nous ne ISP
tes preparatoires du phlloelques rares no
L
d'etudiant et de qu
f
de bibliographies. a
'II ent sous la orme
,
sophe essentle em
tituee pour les ral'
' ( 1959-1960) est cons
,
troisieme partIe
I s notes personnelles
sons indiquees precedemment, des seu e

1 4
1 6

de Merleau-Ponty. Nous avons sUivi, pour leur etablissement, les conventions habituelles: un mot illisible, ou un
groupe de mots, est note ainsi: [?]; un mot douteux est
sUivi d'un point d'interrogation mis entre parentheses: (?).
Enfin, il nous a semble utile de joindre en annexe les Resumes de cours de ces trois annees. Nous remercions Ie College de France et les Editions Gallimard de nous avoir donne
l'autorisation de les reproduire.
Notre travail a consiste a. corriger les erreurs contenues
dans les notes d'etudiants (orthographe des I noms, confusions de termes, etc.) et a. retablir les citations, en indiQuant en bas de page les references exactes. Nous n'avons
rien aJoute de notre chef et, lorsqu'une transition d'une
phrase a semble necessaire, comme cela a ete Ie cas une ou
deux fois, nous l'avons empruntee aux notes memes de Merleau-Ponty. C'est Ie cas, par exemple, de la phrase de transition qUi acheve Ie cours de la seconde annee.
Sa pensee se faisait en se confrontant a. une autre pensee se faisant, s'efforcait de se developper pour son propre
compte a. l'occasion d'une rencontre avec ce qUi, dans la
seconde, questionnait. Loin de chercher a. demeler ou a.
expliquer, au sens propre, les « commentaires) de MerleauPonty s'inscrivent dans un dialogue grace auquel la pensee
pouvait atteindre Son expression. Ce n'est donc pas en historien de la philosophie ou en historien des sciences qu'il
interroge, c'est en philosophe, etant donne que la philosophie, selon lUi, « habite l'histoire et la vie, mais qu'elle voudrait s'installer en leur centre, au point ou elles sont
avenement, sens naissant)) (Lepon ins,ug'urs,le).
Nous remercions tres sincerement Mme Merleau-Ponty
pour les encouragements qu'elle nous a prodigues tout au
long de cette entreprise, et pour l'aide irremplacable qu'elle
nous a apportee dans l'etablissement des notes de la troisieme annee.
Nos remerciements s'adressent egalement a. Mira Koller,
pour sa patiente collaboration, ainsi qU'a Mme Simone
Debout, pour son soutien constant et amical.

LE CONCEPT
DE NATURE
1956-1957

,
I

INTRODUCTION

Peut-on valablement etudier la notion de Nature? N'est-elle
pas autre chose que Ie produit d'une histoire au cours de
laquelle elle a acquis une serie d'acceptions qui ont fini par
la rendre inintelligible? N'est-il pas bien vain de chercher
dans un sens unique Ie secret du mot? Ne tombe-t-on pas
sous la critique de Valery lorsqu'il disait, a peu pres, que la
philosophie n'est que l'habitude de reflechir sur des mots, en
supposant que chaque mot a un sens I, ce qui est illusoire
puisque chaque mot a connu des glissements de sens. Il faudrait s'attacher a l'histoire des meprises sur Ie sens du mot.
Mais ces changements ont-ils ete fortuits, n'y aurait-il pas
un quelque chose qu~ a toujours ete vise, s'il n'a pas ete
exprime, par ceux qui employaient les mots? Ne faut-il pas
reconnaitre au langage une vie qui ne serait ni fortuite, ni
un developpement logique immanent? Pour cette raison
2
Lachelier, dans une note du Vocabulaire philoSophique , est
contre l'emploi des mots precis: « Les mots d'une langue ne
sont pas des jetons et ils ant eux-memes une "cpual~". ))
Recherchons Ie sens primordial, non lexical, toujours vise
par les gens qui parlent de « Nature I). En grec, Ie mot
cc Nature» vient du verbe cpum, qui fait allusion au vegetal i Ie
mot latin vient de nascor, naitre, vivre; il est preleve sur Ie
premier sens, plus fondamental. Il Y a nature partout ou il y
a une vie qui a un sens, mais au, cependant, il n'y a pas de
pensee i d'ou la parente avec Ie vegetal: est nature ce qui a
un sens, sans que ce sens ait ete pose par la pensee. C'est
l'autoproduction d'un sens. La Nature est donc differente
1. Allusion Ii. P. Valery, Uon8ord et lss ph11osophes, CEuvres, I, Plel&de, p. 1234 sq.
Voo8obul8oire technique et critique de 180 philosophie, par Andre Lalande, PUF,

a.

p.670.

1 9

d'une simple chose; elle a un interieur, se determine du
dedans; d'ou. 1'0Pposition de « naturel» a « accidentel ». Et
cependant la Nature est differente de l'homme; elle n'est pas
instituee par lUi, elle s'oppose ala coutume, au discours.
Est Nature Ie primordial, c'est~a-dire Ie non-construit, Ie
non-institue; d'ou. l'idee d'une eternite de la Nature (eternel
retour), d'une solidite. La Nature est un objet enigmatique,
un objet qUi n'est pas tout a fait objet; elle n'est pas tout a
fait devant nous. Elle est notre sol, non Patl ce qUi est
devant, mais ce qUi noua porte.

j

n

PREMIERE

PARTIE

ETUDE DES VARIATIONS
DU CONCEPT DE NATURE

,

I.

L

CHAPITRE

LELEMENT FINALISTE
DU CONCEPT DE NATURE
CHEZ ARISTOTE
ET LES STOICIENS

On opere sur Ie sens primordial des variations d'acception.
Aristote insiste sur l'idee d'une orientation vel'S un type, un
ordre, un destin. Ainsi, quand Aristote dit I que la nature
des corps legers est de monter, une idee de destination
qualitative est attachee a la Nature. Le mouvement dans
l'espace (montee) est secondaire. Ce qui compte, c'est la
parente entre Ie corps leger et Ie haut, en tant que region
qualitativement definie. La Nature totale est ainsi divisee en
regions qualitativement definies, lieux de certains phenomenes naturels (pheno:qenes sublunaires); elle est la realisation, plus ou moins ,bien reussie, de cette destination
qualitative des corps.
Le sens stolcien du mot « nature)) est assez proche: c'est
l'idee d'une sympathie, d'une action a distance entre les
parties du monde, l'idee du Destin, d'une liaison (et non
d'une connexion des causes).
Mais il n'y a pas d'etude de ces elements car, pour les
reintroduire, il faut les transformer. Le retour au dynamisme ne peut etre un retour au stolcisme.
Cette definition, depassee, n'a pas ete neanmoins sans
importance. Les concepts aristoteliciens sont encore presents au sein de la Renaissance. Bruno, souligne Ie pere
Lenoble2, prelude aux Temps modernes en entrevoyant
1. Allueion au traite Du Gie1, IV, I, 308 a 16 sq.: ,De par leur nature propre, certainee choeee ee portent invariablement loin du centre et d'autree ee dirigent invariablement vere lui. De ce qui e'eloigne du centre, je die qu'il ee porte vere Ie haut et, de
ce qui gagne Ie centre, je die qu'U ee porte vere Ie bas... Ainel done, par leger abeolu,
noue entendons ce qui ee porte vere Ie haut, (trB.d. P. Moraux, Lee Bellee Lettree).
a. Cf. R. Lenoble, ,L'evolution de l'ldee de Nature du XVI' au XVIII' eiecle', Revue de
metaphysique et de morale, 1953, nOl-2, article developpe dane l'ouvrage poethume
du mllme auteur, HistoJre de l'idee de Nature, Albin Miohel, coll. ,L'evolutlon de l'hu-

manite', 1969.

23

l'ldee d'une infinite du Monde et d'
,
Possibles mal'S .
une pluralite des Mondes
, oependant il pa 1
r e enoore d'une Ame du
Monde. C'est que la N a t '
ure reste enoor ' t ·
,
de l'homme Avant 1
e e rOlte, ala mesure
.
e XVIB sieole
'
Theophraste pour savoir Ie
' on se borne a reoopier
XVIB sieole, on d€mombre 1 3~~mbr~ des espeoes. A la fin du
en oompte 18 000.
espeoes; en 1682, John Ray

CHAPITRE

2

LA NATURE,
COMME , IDEE
'"
D'UN ETRE TOUT EXTERIEUR,
,
FAIT DE PARTIES EXTERIEURES,
EXTERIEUR
A L'HOMME
,
'"
ET A LUI-MEME,
COMME PUR OBJET
A. ORIGINE DE CETTE CONCEPTION

C'est une oonoeption plus reoente, avec laquelle nous
n'avons pas oesse de nous expliquer.
Neanmoins, son origine est tres anoienne. On la trouve
ohez Luoreoe, et Goldsohmidt! a insiste sur l'isolement de
l'atome. Chaque paroelle d'etre est une totalite olose sur son
propre « denuement ». II y a une parente entre l'idee d'atome
et l'individualisme. II n'y a pas de sooiete naturelle; la
sooiete est une ore~tion utilitaire (Diogene Laeroe 2). II ne
faut dono pas s'en ,meIer. De meme, Epioure ne reoonnatt
pas de sentiments ~aturels entre les parents et les enfants.
Mais la Renaissano~ n'aimait pas oet aspeot, et lui a prefere
Ie oonoept d' Alma Mater.
Ce ne sont pas les deoouvertes soientifiques qui ont provoque Ie ohangement de l'idee de Nature. C'est Ie ohangement
de l'idee de Nature qui a permis oes deoouvertes. C'est ainsi
une oonoeption qualitative du' Monde qui a empeohe Kepler
d'admettre la loi de la gravitation universelle. II lui a manque de substituer, a la Nature divisee en regions qualitativement distinotes, une Nature ou l'Etre est partout et toujours
homogene (Koyre 3).
Ce n'est pas non plus pour refuter l'idee de finalite que
Desoartes et Newton posent la nouvelle idee de Nature. La
finalite, ohez eux, n'est pas rejetee, mais sublimee en Dieu.

1. Of. V. Goldschmidt, Le Systeme stoJ"aien et l'idee de temps, Vrin, 1963, st l'article
• Epicure. dans l'ouvrage dirlge par M. Merlea.u-Ponty, Les Philosophes celebres, L.
Mazenod, 1966.
a. Cf. D10gens Ls.iirce, Vies et doatrines des philosophes, GF, livre X, Epicure.
3. Cf. A. Koyre, La Revolution 8ostronomique, Herma.nn, 1961.

26

U'l'

ju::::::e~~':n:es~edans l'idee

d'infini, due a la tradition

dedouble en u
.
partir de ce moment, la Nature se
que se refu . n naturan~ et un nature. C'est alors en Dieu
L
gle tout ce qUI pouvait etre interieur a la Nature
e sens se refugie dans 1
.
e naturant; Ie nature devient pro-

dUit, pure exteriorite.

'u:

Neanmoins, a partir du moment ou. '
,. ,
creation infinie l '
1 on pense 1 Idee de
mais tentante
sCls~i~n devient non pas obligatoire

xue siecle (Ave~roes~:o:~i~nl'~::u;a:,s-n:t~ra~a date du
pas pour role d
.'
u eo-c retienne n'avait
rata Ie mot Nate poser cette scission. Dans la Natura natumas' d'annexer ~~:~st conserve; ce qui permet a saint Tho.
1 ee grecque de Nature II
phIlosophies de la N
aura deux
a ure ' l'une t
pour '
d'ecrlre
. Y la
« l'etat d
t
Nature
e na ure» avant Ie 'h'
'
peche 0' 1 B'
pec e, une autre pour apres Ie
, u e len et la Nature
ensemble.
ne peuvent etre poses
deC'est
N t Descartes qUi v a poser, Ie premier, la nouvelle idee
a ure, en tirant les consequences de l'idee de Dieu.
B. PREMIERE IDEE DE LA NATURE
CHEZ DESCARTES

Si Dieu est pense comme infini 0
en lui les attributs d'
: n ne peut plus distinguer
tinrl'''es il faud' 't une maniere ultime; s'ils etaient dis0""
,
ral que l'un
-t 1
volonte et l'entendem
. prl e pas sur l'autre; la
Qu'en resulte-t-il pou:n~ C::;:~::~e~t :sormais identiques.
e onde produit par un
Dieu d'une tell
lite. Rien de e nature. est constitue dans l'ordre de la finaeffets sont d:~n~~eavDeleculproduit n'est imprevu de lUi, les
es causes En c
prevu a une cohesion' .
'. , e sens, Ie Monde
finalite et peut-etre pe~s~ls e~t cdonstl~ue dans l'ordre de la
eon es fms (Laporte 2).
.
.
Mals, Sl Ie Monde est' .
n'exprime pas ce
.
emmemment finaliste, la finalite
qUI se passe en Dieu E D'
.
moyens sont indiscernables 1
. n leu, fIns et
, eur accord va de s'D'
poursuit pas de f'ms, car en lui il n'
" 01. . leu ne
,
y a pas d anterlOrite du
Tout sur les part.
les, pas d'ecart e t 1
.
(these du pere Gibieuf) L
t n ~e es fms et les moyens
. e mo de fmalite
g
sens que pour l'hom
d
ne arde plus de
me, ans la mesure ou. il voit une har1. C:. article «Nature" sous-partie • Nature
bulalre Lals.nde, op. cit., p. 673: «E ressl~aturs.nte' et • Nature naturee" du Voes.slecle ds.ns les traductlons latines d'AXP
~ n qui parait avoll' pris nalsss.nce au XI!"
8 Cf J L
verro"s.'
. . . aporte,« L'idee de finalite chez Deses.
phie, 1926. Version legerement clifferente d
rtes', Revue d'histoire de Is. philosocartes, PDF, 1946.
B.llB J. Laporte, Le Rs.tionallsme de Des-

monie du Monde. Or l'homme ne peut embrasser l'harmonie
interne du Monde, car il ne peut saisir que des parties,
jamais Ie Tout. II ne peut embrasser Ie Monde « collective I).
II s'ensuit que Dieu, u'ayant pas besoin de voir l'harmonie
du Monde, est par-dela la finalite, et que l'homme, ne pouvant pas la voir, est en deea. La finalite chez Descartes
devient une notion sans emploi. L'idee de finalite, comme
choix entre divers possibles, n'a plUS d'applicabilite car elle
ne peut exprimer ce qui se passe en Dieu, ce que voit
l'homme (these de Gilson l ).
D'ou. il s'ensuit que la Nature est, a l'image de Dieu, sinon
infinie du moins indefinie; elle perd son interieur; elle est
la realisation exterieure d'une rationalite qui est en Dieu.
Finalite et causalite ne se distinguent plus, et cette indistinction s'exprime dans l'image de la « machine », qui mele
un mecanisme et un artificialisme. II faut un artisan j en ce
sens, une telle idee est anthropomorphique.
La Nature devient donc synonyme d'existence en soi, sans
orientation, sans interieur. Elle n'a plus d'orientation. Ce
qu'on pensait comme orientation est mecanisme. La division
apparente de la Nature devient imaginative et ne resulte
que des lois. Comme la Nature est partes extra partes, seul
Ie Tout existe vraiment. L'idee de Nature comme exteriorite
entraine immediatement l'idee de Nature comme systeme de
lois. La figure du Mop.de resulte automatiquement du jeu
des lois de la matiere, au point meme que, si Dieu avait
cree un chaos, Ie jeu ~es loiS aurait du conduire ce chaos a
prendre la figure du Monde tel qu'il est. « Je fis voir quelles
etaient les lois de la nature; et, sans appuyer mes raisons
sur aucun principe que sur les perfections infinies de Dieu,
je tachai a demontrer toutes celles dont on eut pu avoir
quelque doute, et a faire voir qu'elles sont telles qu'encore
que Dieu aurait cree plusieurs mondes, il n'y en saurait
avoir aucun ou. elles manquassent d'etre observees. Apres
cela, je montrai comment la plus grande part de la matiere
de ce chaos devait, en suite de ces lois, se disposer et s'arranger d'une certaine faeon qui la rendait semblable a nos
cieux »(Disoours, V 2 ). Si Dieu est infini, il en resulte certaines lois, loiS de tout Monde possible. La Nature, c'est
l'autofonctionnement des lois qui derivent de l'idee d'infini.
Or, quand on admet que l'existence du Monde est contingente, suspendue a un acte createur, alors, une fois posee

.

1. Cf. E. Gilson, La LJberte ohez Descartes et Is. theologie, Alcs.n, 1913, premiere partie, chap. 3. Reedite chez Vrln en 1982.
8. DiscoUl's de Is. methode, V, A. T. p. 43, M. Alquie, t. 1, p. 616-616.

26
27

l'existence d'un Monde, l'essence de ce Monde derive, de
fa~on n~cessaire et intelligible, de l'infinite de Dieu. II y a
adequatIon complete de ce Monde et du possible' d'ou. il
s'ensuit qu'il n'est plus besoin de l'idee de finali~e c'esta-dire de l'idee d'une force luttant contre une c~rtaine
contingence des choses, pour les ramener a l'ordre, ce qui
~uppos~ soit l'idee d'une matiere desordonnee qui sera
mformee par la finalite, soit l'idee d'un ordre causal ne
constituant pas une determination rigoureuse p'e l'ordre et
ayant besoin d'etre compUlte (Leibniz). La Nature comme
systeme de lois rend la presence de forces qUi lui soient
interieures superflue j l'interiorite est toute en Dieu.
Leibniz, reflechissant sur cette idee, remarque:
« Son Dieu [celui de Descartes] fait tout ce qUi est faisable
et passe, suivant un ordre necessaire et fatal, par toutes les
combinaisons possibles: mais a cela suffisait la seule necesSi:e de. l,a matiere, ou plut6t son Dieu n'est rien que cette
necesslte, ou ce principe de la necessite agissant dans la
matiere comme il peut 1. »
Laporte 2 repond a cela que Ie passage du chaos a l'ordre
n'est pas effectue historiquement, c'est un passage qui est
presente comme quelque chose qUi aurait pu se faire. Mais
peu importe que Dieu ait anticipe ou non Ie resultat de
l'ex~rci~~ spontane des lois du mouvement j de toute faQon,
la ,f~nahte de Dieu reste faible. Si l'on imaginait que Dieu ait
cree une autre Nature, Descartes repondrait qu'etant donne
les lois de la Nature, eternelles, Ie resultat aurait ete une
sorte de conflit qUi aurait abouti finalement au Monde que
nous avons sous les yeux.
La coupure etablie par Leibniz entre Ie Monde et Dieu
n'est pas telle. Dieu ne realise pas tout Ie possible j mais
cette coupure ne peut pas etre absolue, car il y a des raisons du choix: Ie meilleur possible. Ce qUi signifie que Ie
~onde, realise est celui qUi possede Ie plus de plenitude.
C est la un probleme de minimum et de maximum mais qUi
n'a ete resolu que par une sorte de mecaniq~e divine»
grace a laquelle Ie possible Ie plus lourd est passe a l'acte.
L'effort pour distinguer Dieu et la matiere grace au fosse
de l'entendement infini de Dieu et de ces possibles est donc
nuance par la presence de raisons justifiant la realisation
du choix, qUi sont intrinseques au Monde en question, et
non plus voulues par Dieu. En cela Leibniz, pas plus que
C(

:~e~~'l~~~~z,
8. Art. oM.

28

Phllosophisohe Sohriften, IV, ed. Gerhardt, p. 299, Dims, Hildeshelm,

Descartes, ne rElUssit absolument a separer Dieu et la
matiere.
Malebranche aussi a commente ce texte de Descartes;
mais, en voulant Ie dMendre, il n'a fait qu'accentuer l'orientation de Descartes vers Ie spinozisme:
ee Descartes savait que pour bien comprendre la nature des
choses, il fallait les considerer dans leur origine et dans
leur naissance, qu'il fallait toujours commencer par celles
qui sont les pluS simples, et aller d'abord au principe: qu'il
ne fallait point se mettre en peine si Dieu avait forme ses
ouvrages peu a peu par les voies les plus simples, ou s'illes
avaient produits tout d'un coup: mais de quelque maniere
que Dieu les eilt formes, que pour les bien connaltre il fallait les considerer d'abord dans leurs principes, et prendre
garde seulement dans la suite, si ce qu'on avait pense s'accordait avec ce que Dieu avait fait. II savait que les lois de
la Nature par lesquelles Dieu conserve tous ses ouvrages
dans l'ordre et la situation ou. ils subsistent, sont les memes
lois que celles par lesquelles il a pu les former et les arranger: car 11 est evident a tous ceux qui considerent les
choses avec attention, que si Dieu n'avait pas arrange tout
d'un coup tout son ouvrage de la maniere qu'il se serait
arrange avec Ie temps, tout l'ordre de la nature se renverserait, puisque les lois de la conservation seraient
contraires a l'ordre q.e la premiere creation. 8i tout l'univers demeure dans l'()rdre ou. nous Ie voyons, c'est que les
lois des mouvements !qui Ie conservent dans cet ordre, eussent ete capables de l'y mettre. Et si Dieu les avait mis dans
un ordre different de celui ou. elles se fussent mises par ces
lois du mouvement, toutes choses se renverseraient et se
mettraient par la force de ces lois dans l'ordre ou. nous les
voyons presentement 1. »
C'est pour nous que la genese possible doit se presenter
comme elle se presente chez Descartes, mais cela n'est pas
valable en soi. Telle est la premiere partie de l'argumentation de Malebranche. Mais, dans la deuxieme partie, Malebranche insiste sur Ie fait que les lois de la Nature assurent
Ie maintien du Monde. Cela prouve que les memes lois ont
pu conduire a ce Monde. Autrement, s'il y avait eu d'autres
lois a l'origine, Ie Monde serait different j or il ne l'est pas
de fait, et il ne peut l'etre de droit. Car sans cela Dieu ne
saurait pas ce qu'il fait, et il se conduirait comme un
1. Malebranohe, De 1a Reoherohe de 1/1, Verite, VI, II' partie, ohap. 4, Plelade,
ed. G. Radls-Lewls, p. 671-672.

29

l

enfant. Malebranche presente la these de Descartes comme
une affirmation de la genese « ideale») du Monde, en allant
du simple au complexe; puis il declare que cette genese
ideale produit ce Monde-ci; d'ou. il suit que la genese reelle
procede selon les lois ideales decouvertes par Ie philosophe.
Ne faut-il pas alors renverser la these de la creation continuee? Affirmer que l'existence du Monde est contingente a
chaque instant, comme elle l'aete a l'origine, n'est-ce pas
dire, aussi bien, que l'acte createur se renouv elle a chaque
instant, ou qu'il n'y a pas plus de creation a chaque instant
qu'il n'y en a eu a l'origine? Le Monde qUi, a chaque instant, continue d'etre, s'il continue d'etre, doit etre tel qu'il
est.
II y a la, tout ensemble, l'affirmation d'une contingence et
d'une necessite egalement radicales.
Descartes admet donc que Dieu aurait pu creer Ie Monde
tout autrement que je Ie pense, « comme un horloger industrieux peut faire deux montres qUi marquent les memes
heures en meme faQon, et entre lesquelles il n'y ait aucune
difference en ce qUi parait a l'exterieur, qUi n'aient toutefois rien de semblable en la composition de leurs roues:
ainsi il est certain que Dieu a une infinite de moyens, par
chacun desquels il peut avoir fait que toutes les choses de
ce monde paraissent telles que maintenant elles paraissent,
sans qu'il soit possible a l'esprit humain de connaitre lequel
de ces moyens il a voulu employer ales faire)) (Prinoipes de
1a philosophie, IV" Partie, art. 204), mais nous avons une
oertitude morale que les choses se sont ainsi passees, certitude comparable a celIe du decrypteur qUi arrive a donner
un sens coherent a un passage assez long (IV, art. 205);
nous en avons meme une (( certitude plus que morale I), qUi
est la certitude que Dieu est (( souverainement bon et la
source de toute verite I), certitude qUi s'etend a tout ce qui
est demontre, aux mathematiques et a la physique (Prinoipes, IV, art. 206). L'ordre est ici de droit; pas besoin
d'une finalite pour remettre les choses en ordre.
II y a donc la du spinozisme en ce que:
• la finalite est l'exercice de la pensee infinie de Dieu',
• la Nature est comme Dieu, un etre qUi est tout ce qu'il
peut etre, absolue positivite, elle est essence meme, sinon
elle n'aurait pu etre. L'experience n'a qu'un role auxiliaire
en physique, elle nous aide a ne pas nous perdre en route
mais elle ne sert jamais de preuve. Quand on oppose a Des~
cartes des arguments experimentaux, il repond que c'est
comme si on voulait faire voir avec une mauvaise equerre

que les angles d'un -~riangle ne sont pas egaux a deux
droits; sa physique est deduite, comme sa geometrie. La
nature exterieure serait, en consequence, synonyme de la
nature simple dont parlent les Regulae, et dont elles semblent presenter tous les caracteres (cf. Montesquieu:
(( La nature d'un gouvernement est ce qui Ie fait etre tell »).
La realite possede un certain quid, a partir de quoi tout ce
qui lui appartient peut etre tire.
Descartes va donc vers un positivisme spinoziste. Par
exemple, dans sa critique de la definition aristotelicienne du
mouvement (qui finit par faire du mouvement un repos, en
Ie definissant par sa fin: Ie lieu naturel). Nulle part, dit
Descartes, on ne trouve une chose qui ait pour fin sa disparition. II y a la l'idee que l'essence se pose d'elle-meme. De
meme qu'il y a inertie en physique (Ie mouvement rectiligne
uniforme se reduisant a soi-meme), de meme il y a une
espece d'inertie ontique de l'essence. Pas de principe qui, de
l'interieur, conduit ce qui est au non-etre. Ge qui est en tant
que cela est, est vrai. Surgissement d'un etre qu'on appelle
Ie Monde et qui ne peut pas ne pas etre un etre vrai. Donc
l'idee de la Nature resulte de la priorite donnee a l'infini
sur Ie fini. Aussi entrera-t-elle en crise des que cette priorite sera remise en cause.
Gette pensee qui s'installe dans Ie positif, et qui ne voit
dans Ie negatif qu'une absence, s'epanouira avec Ie spinozisme. Ainsi Spinoza fonde-t-il l'idee que Ie oonatus enveloppe un temps ind,~fini sur Ie Theoreme 4 du Livre III:
(( Gette proposition e,st evidente par elle-meme. En effet, la
definition de toute Chose, quelle qu'elle soit, affirme l'existence de cette chose, mais ne la nie pas; autrement dit, elle
pose l'essence de lachose, mais ne la supprime pas 2 .» Et
cette idee, vraie du fini, est d'abord verifiee par l'etre de
l'infini: l'essence de toute chose est sa (( tendance a perseverer dans l'etre », (( parce qu'elle est la marque de sa participation a la vie eternelle de l'Etre unique », dit Brunschvicg 3
(cf. aussi la Lettre XII a Meyer, ou. Spinoza parle de la
(( puissance infinie de l'existence ou de l'etre »). D'ou. l'absence de degre dans l'Etre. La Nature ne comporte pas de
faiblesse en son tissu.
(( Et comme une horloge, composee de roues et de contre1. Montesquieu, L'Espl'it des lois, III, 1.
,
s'agit de la Demonstration de la Proposition III du Livre III de 1 Ethique de
Splnoza dont Ie texte est d1reotement traduit pal' Merleau-Ponty.
3. L. B~sOhViog, Les Ets.pes de Is. philosophle mathems.tlque, reed. Blanohard,
1972, p. 146.

a. n

30

_

3 1

----------

-

poids, n'observe pasmoins exactement toutes les lois de la
nature, lorsqu'elle est mal faite, et qu'elle ne montre pas
bien les heures, que lorsqu'elle satisfait entierement au
desir de l'ouvrier; de meme aussi, si je considere Ie corps
de l'homme comme etant une machine tellement batie et
composee d'os, de nerfs, de muscles, de veines, de sang et
de peau, qu'encore bien qu'll n'y eut en lui aucun esprit, 11
ne laisserait pas de se mouvoir en toutes les memes faeons
qu'll fait a. present, lorsqu'll ne se ineut point Ilar la direction de sa volonte, ni par cons~quent par l'aide de l'esprit,
mais seulement par la disposition de ses organes, je reconnais facllement qu'll serait aussi naturel a. ce corps , etant ,
par exemple, hydropique, de souffrir la secheresse du
gosier, qui a coutume de signifier a. l'esprit Ie sentiment de
la soif, et d'etre dispose par cette secheresse a. mouvoir ses
nerfs et ses autres parties, en la faeon qUi est requise pour
boire, et ainsi d'augmenter son mal et se nuire a. soi-meme ,
qu'll lui est naturel, lorsqu'll n'a aucune indisposition,
d'etre porte a. boire pour son utilite par une semblable
secheresse de gosier. Et quoique, regardant a. l'usage auquel
l'horloge a ete destinee par son ouvrier, je puisse dire
qu'elle se detourne de sa nature, lorsqu'elle ne marque pas
bien les heures; et qu'en meme faeon, considerant la
machine du corps humain comme ayant ete formee de Dieu
pour avoir en soi tous les mouvements qui ont coutume d'y
etre, j'aie sujet de penser qu'elle ne suit pas l'ordre de sa
nature, quand son gosier est sec, et que Ie boire nuit a. sa
conservation; je reconnais toutefois que cette derniere
faeon d'expliquer la nature est beaucoup differente de
l'autre. Car celle-ci n'est autre chose qu'une simple denomination, laquelle depend entierement de ma pensee, qui compare un homme malade et une horloge mal faite, avec l'idee
d'un homme sain et d'une horloge bien faite, et laquelle ne
signifie rien qUi se retrouve en la chose dont elle se dit·, au
lieu que, par l'autre faeon d'expliquer la nature, j'entends
quelque chose qui se rencontre veritablement dans les
choses, et partant qui n'est point sans quelque verite III
(Descartes, Sixieme Meditation).
L'orientation du corps vivant est due a. la pensee de l'organisateur, et ne repand en rien a. l'orientation des tissus.
C'est pourquoi Descartes elimine tout predicat de valeur, et
ne conserve de l'idee de Nature que l'idee d'un agencement
I. Desoartes, Meditations touohant la Premiere philosophiB Meditation sixieme
'
,

A. T. p. 67-68, lid. Alqule, t. 2, p. 497-498.

interne des organes. La Nature, c'est ce qui a des proprietes
intrinseques constitutives, a. l'egard desquelles tout ce que
l'observateur peut introduire est exterieur.
De meme chez Spinoza: « Rien n'arrive dans la Nature que
l'on puisse attribuer a. un vice de celle-ci, car la Nature est
toujours la meme; partout elle est une et sa force est toujours la meme et aussi sa puissance d'action, c'est-a.-dire
que les lois et les regles de la Nature ... sont toujours et partout les memes I.)} II n'y a pas de manque dans la Nature, Ie
manque supposant un sujet Ie denoneant et regrettant l'absence d'une chose. Pour comprendre la nature des choses,
la methode est partout la meme. Cette homogeneite de la
Nature, qui semble pourtant contredite par l'originalite des
corps humains comme totalites (d'ou l'existence d'un Livre
special sur les affections humaines), s'etend en fait en lui.
L'homme n'est pas « un Empire dans un Empire)} (ibid.).
Certes, ces affections ont des proprietes determinees, aussi
dignes de notre connaissance que les proprietes de toutes
les autres choses quelconques, mais elles resultent « de la
meme necessite de la Nature)} (ibid.). L'idee naIve d'un
monde primordial, anterieur a. la fabrication humaine, est
exprimee par les cartesiens dans l'idee d'une productivite
infinie de la Nature, qui est tout ce qui peut etre, par l'idee
d'une permanence de la Nature.
I

C. LA SECONDE
.
INSPIRATION CARtEsIENNE

La Nature, jusqu'ici, c'etait la Nature telle qu'elle s'offrait a.
l'entendement pur, telle que la lumiere naturelle la concevait. Or, a. cote de cet acces au monde possible par l'idee
d'etendue intelligible, Descartes maintient l'originalite d'un
monde effectivement reel, d'une etendue realisee. Comme Ie
dira Malebranche a. Dortous de Mairan: « Le pied cube
d'etendue est bien une partie d'une plus grande etendue;
mais 11 n'en est pas la modification 2 • )} En face de cette etendue realisee, Ie sujet va avoir un rapport tout autre qu'avec
l'etendue intelligible. Quand on passe au monde tel qu'll est
connu par les sens, on a une deuxieme phllosophie de la
Nature.
Lorsque nous pensons l'espace, nous pensons une unite

I. Spinoza, Ethique, PrMaae au livre III, traduotion de Merleau-Ponty.
B. Malebranohe, GorrespondanoB avec J.J. Dortous de Mairan, ed. J. Moreau, Vrin,
1947, p. 119. Cite egalement dans La. Struoture du oomportement, p. 212.

32
33

6

-----------------------'-~
spirituelle (cf. Geometrie, 1637); lorsque nous Ie voyons,
nous nous trouvons en face de parties juxtaposees. Le mode
d'action, dans cette etendue reelle, ne peut etre que Ie mouvement: d'ou Ie mecanisme cartesien. Spinoza, au contraire
ne connait pas cette opposition entre l'etendue reelle e~
l'etendue pensee. Le rapport entre les deux termes est un
rapport tout autre; c'est un rapport intrinseque, une correlation entre l'idee et son ideat. L'idee de l'espace intelligible
et l'idee de l'espace per<;;m ne sont separees que par une difference d'ideation, plus ou moins finie. Aussi Ie mecanisme
ne se retrouve-t-il pas Chez Spinoza: Ie mathematisme enveloppe tout. Les actions physiques ne sont plus reduites a
des transports de mouvements, mais a des relations intelligibles. Le possible et l'actuel sont equivalents.
Ce realisme est-il une survivance? Certes, Ie mecanisme
cartesien, au sens etroit d'explication du monde par des
machines simples, est sans avenir scientifique. Mais il est
interessant dans la mesure ouil traduit une resistance a
une idealisation du monde. Nous ne sommes pas en relation
avec des correlats de pensee, mais avec des realites. Realite
~rreducti~le des trois pieds d'etendue, realite qUi ne peut
etre comprise par l'esprit pur. C'est deja ce que Kant exprimera en disant qu'il y a dans les objets de l'espace quelque
chose qUi resiste au pur entendement. Au regard de l'entendement pur, Ie sensible apparait comme privation; ce n'est
que l'abstraction du decoupe, du non-etre, dira Spinoza.
Mais en un autre sens, Ie non-etre, la non-pensee, est. Ce
qui est du negatif pour l'intelligence est du positif pour la
vie. II yale point de vue du compose humain, dans lequel
va se manifester l'existant actuel, et en particulier mon
corps. Au regard du compose ame-corps, c'est une erreur de
la Nature que l'hydropique ait envie de boire. II y a deux
faQons de comprendre l'homme, une double nature de
l'homme: ma nature au sens large, comme etant l'entendement pur et tout ce qu'il conQoit; et ma nature au sens restreint, au sens de compose ame-corps. Quels rapports vont
s'etablir entre ces deux natures?
Le changement de perspective s'aperQoit nettement dans
les Meditations. Dans les Meditations 1 a 3, Descartes prend
la lumiere naturelle comme terme de reference' dans les
Meditations 3 a 6, c'est l'inclination naturelle' qUi nous
pousse a croire a l'existence du monde exterieur de mon
'
~orps. L' espace y prend un sens tout different. Ce corps
que
J appelle « mien)) appelle un nouveau type d'espace qui n'est
plus partes extra partes, ni etendue spirituelle comme un
34

tableau: je suis mon corps. Quoi qu'il en soit de la nature
exterieure, on trouve au niveau de l'homme au moins une
nature qui ne presente pas Ie caractere d'objet, qui est pour
nous. Le changement d'ordre est tres caracteristique. Descartes s'accorde des raisonnements qu'il se refusait explicitement au niveau des trois premieres Meditations. Ainsi la
pression qu'exerce sur nous Ie monde actuel est un argument valable de l'existence du monde actuel au niveau des
trois dernieres Meditations, alors qu'il avait ete recuse
comme douteux dans les trois premieres.
Comment ce renversement du critere est-il possible? Comment, au nom de l'evidence, accorder une valeur a ce qui
est obscur, sans entrer dans une contradiction? Si cela n'est
pas possible, la philosophie se voit coupee en deux.
Gueroult 1 essaie de resoudre ce probleme. La lumiere
naturelle nous enseigne des evidences indubitables. Tout ce
que les idees claires et distinctes nous enseignent est de
l'etre; mais il reste, dans nos idees, un surplus. Ce surplus
n'est pas un dementi a l'egard des idees claires, car il peut
etre pense par l'entendement:
« Pour dire qu'une chose est infinie, on doit avoir quelque
raison qui la fasse connaitre telle, ce qu'on ne peut avoir
que de Dieu seul; mais pour dire qu'elle est indefinie, il suffit de n'avoir point de raison par laquelle on puisse prouver
qu'elle ait des bornes ... N'ayant donc aucune raison pour
prouver, et meme ne pouvant concevoir que Ie monde ait
des bornes, je Ie nonime indefini. Mais je ne puis nier pour
cela qu'il n'en ait pe:ut-etre quelques-unes qui sont connues
de Dieu, bien qu'ellas me soient incomprehensibles: c'est
pourquoi je ne dis pas absolument qu'il est infini 2 •
Cette autre chose n'est pas Ie contraire des trois premieres Meditations, elle n'est donc pas impossible.
Mais alors la definition de la verite change. Alors qu'on
affirmait que ne pouvait etre vrai que ce que je comprends,
on dit maintenant que sont vraies des choses que je ne puis
comprendre.
A cela, Gueroult replique que l'existence du monde exterieur n'est pas moins evidente que l'existence de Dieu.
Certes, elle ne peut etre connue que par son intermediaire,
mais elle est aussi certaine. C'est seulement une verite
moins immediate, plus eloignee, dans la chaine des raisons,
I)

1. M. Gueroult, DesOB.I'tBs selon l'ordre des raisons, 2 volumes, Aubler, 1963.
8. Desoartes, Lettre tl. Ghanut du 6 ju1n 1647, (Euvres philosophiques de Descartes,
edition F. Alquie, t. m, Garnier, p. 736-737.

36

I

mais aussi certaine, si l'on remssit a ne pas perdre Ie fil.
L'existence du monde actuel suppose sans doute une evidence d'un autre ordre, mais cet ordre n'est pas radicalement autre, parce qu'il continue d'appartenir a la chaine
des raisons. II y a bien deux zones de verite, la zone du
vrai absolu et la zone de cequi n'est pas faux et qui, etant
non faux, peut etre affirme pour vrai. Au positivisme succede une negation de la negation. Mais, grace a la garantie
divine, Descartes obeit bien a l'ordre des raisons. Pour Ie
dire comme Gueroult, son rationalisme reste rigoureux,
meme s'il n'est pas absolu l . C'est la meme exigence de
clarte et de distinction qui nous pousse a passer du premier
type d'evidence au second. Celui-ci nous donne un temoignage certain, non rationnel, mais capable d'etre reconnu
par la Raison. C'est Ie meme principe qui nous pousse a
invoquer tour a tour la lumiere naturelle et l'inclination
naturelle. La seule erreur consiste a croire qu'elles s'appliquent a un meme domaine, a une meme region: c'est la
meme erreur chez Descartes de sophistiquer [siol Ie sentiment par l'intelligence et l'intelligence par Ie sentiment
(voyez la critique de Descartes par Pascal sur ce point).
Mais peut-il y avoir ainsi deux regions du clair et du distinct? Impossible de les juxtaposer. II y a une extraordinaire difficulte a penser a la fois selon Ie premier et selon
Ie second ordre. II est difficile de concevoir l'ame et Ie corps
comme une seule et meme chose, en meme temps que de les
penser comme des choses distinctes. Cependant, l'union et
la distinction sont requises toutes les deux, or elles sont
impensables toutes les deux en meme temps.
Mais, dira-t-on, on peut du moins les penser separement.
Or est-ce si sur? La difficulte consiste a revenir au contenu
authentique du sentiment. Un sentiment peut-il etre authentique? Le mot « authentique II n'est-il pas reserve a l'entendement? La confusion des deux domaines, a laquelle
Gueroult et Descartes nous demandent de ne pas ceder, estelle evitable si Ie sentiment est pris tel qu'il se donne, c'esta-dire comme confus, a la fois et indissolublement etat vecu
et connaissance?
Cette difficulte a saisir la nature authentique du sentiment, on la retrouve dans la theorie de l'ame et du corps.
L'union doit etre reelle, un melange, une contamination. II
faut admettre un nouvel etre qui ne soit ni un esprit ni uhe
1. Op. ait., t. 2, p. 299: .La ratlonallsme de Desoartes est dono rlgoureux non en
tant qu'll est absolu... •
'

l_--,-36

bete. Mais la qualite sensible se derobe a la lumiere naturelle. Comment saisir alors Ie subjectif-objectif de la Sixieme
Meditation? Cette difficulte est illustree par ce que Descartes dit de notre corps avec une evidence aveuglante. Descartes s'efforce d'admettre Ie second ordre de rapport, sans
renoncer au premier ordre. II pose Ie corps comme exteriorite par rapport a tout autre corps, et comme different de
tous les autres corps. L'ame et Ie corps deviennent l'un
pour l'autre moyen et fin. Par cet entrelacs de finalite, des
rapports d'une nouvelle sorte s'etablissent dans Ie corps.
L'unite du corps humain est autre que celIe du corps.
« Notre corps, en tant que corps humain, demeure toujours
Ie meme numero pendant qu'il est uni avec la meme ame.
Et meme, en ce sens-la, il est indivisible: car, si on coupe
un bras ou une jambe a un homme, nous pensons bien que
son corps est divise, en prenant Ie nom de corps en la premiere signification, mais non pas en Ie prenant en la
deuxieme; et nous ne pensons pas que celui qui a un bras
ou une jambe coupee, soit moins homme qu'un autre l • I)
Cette unite du corps est due a la presence de l'ame; elle ne
se retrouve pas dans la divisibilite du corps animal. Va-t-on
vers un corps trans-spatial qui est, du corps, ce qui cependant n'est pas du corps?
Mais a regarder Ie texte de pres, on ne peut pas admettre
ces suggestions. Comtnent alors, en effet, envisager qu'une
partie de mon corps: soit pure matiere, et que l'autre soit
substance psycholOglque? Comment envisager une extension de l'ame? On ne peut prendre cette expression que
dans un sens limite, comme la non-impossibilite, pour cette
ame, de coexister en deux endroits differents. Aux yeux de
l'ame, c'est une quasi-spatialisation, mais aux yeux de
l'ame seulement. Ce ne sont que des pens~es. On peut dire
que l'ame chausse Ie corps, COmme Ie pied chausse la chaussure. La chaussure est faite mecaniquement, mais donne
l'impression qu'elle est faite pour Ie pied 2 •
Mais une nouvelle difficulte en resulte alors: comment
maintenir la specificite du corps humain s'il est une
machine? Ne faut-il pas qu'il soit non seulement anime par
l'ame, mais que cette indivisibilite soit deja dans Ie corps?
Or c'est a quoi repugne l'idee d'etendue reelle.
D'ou. l'essai par Descartes de comprendre l'unite, non plus
du point de vue de l'ame, mais du point de vue du corps,
1. Desaartes, Lettl'e au Peps Mssland du 9 fevrler 1646, op. ait., p. 648.
Cf. Gueroult, op. ait., t. II, p. 181.

a.

37

bref, de l'exterieur. De ce point de vue, l'indivisible union
de l'ame et du corps ne s'etend plus a. tout Ie corps, mais a.
un seul point: la glande pineale.
Mais, dans les deux cas, les deux mythes sont egalement
insuffisants, peu clairs et peu distincts. Ce qui manque,
c'est une commune mesure.
Ce que Descartes dit du corps humain semble donc marquer une rupture avec sa conception de la Nature. D'ou. la
necessite dans laquelle se trouve Descartes de conferer a. la
matiere du corps des attributs qUi ne sont p~s seulement
ceme de l'etendue, mais avec la difficulte de lui donner des
attributs de l'ame.
Descartes repousse la these materialiste, parce qu'entre
mon corps et mon ame il y a une relation particuliere de
moyen a. fin. Ainsi dans la perception naturelle: Ie degre de
convergence des yeux fait un «jugement naturel l )). II ne
s'agit pas la. d'un acte de l'entendement. Tout est institue
par la Nature de telle sorte que,quand j'ai telle disposition
de mes muscles, j'ai une vision normale de l'objet (cf.
La Dioptrique de Descartes). La pensee, dans cette perception de la distance, se met au service du corps, fonctionne
d'apres la disposition de la machine nerveuse. Le corps
devient Ie moyen de l'ame. De meme la douleur, qUi atteste
qu'une finalite a ete scellee entre l'ame et Ie corps. Le corps
est destine a. servir d'instrument a. l'ame. D'ou. les nouvelles
proprietes du corps: indivisibilite et unite fonctionnelle.
Descartes comprend de nouveau l'ame comme «la forme du
corps 2 )). Nous sommes loin de l'ascese cartesienne qUi avait
rejete les corps hors de nous.
Seulement, cet effort ne peut pas etre pousse trop loin,
sinon on renoncerait a. la division posee au depart. Le corps
unifie n'est pas Ie corps lUi-meme, mais mon corps pense
par l'ame. C'est l'ame qUi prete la finalite a. mon corps;
mais, considere en lUi-meme, Ie corps reste un corps. II n'y
a pas de finalite genetique: Ie corps humain se fabrique
comme tout Ie reste, mecaniquement. II n'y a pas de veritable extension de l'ame dans l'espace: «L'esprit n'a pas
besoin d'avoir des parties pour oonoevoir les parties du
corps 3. )) L'unite du corps n'est qu'une conception. Ainsi la
I. Cf. ce concept chez Malebra.nche, et Merleau-Ponty, L'Unlon de I'arne et du corps
chez MaJebre.nche, Blre.n et Bergson, Notes recuelllles et redigees par Jean Deprun

chap. 4, Vrln, 1968.
.,
Par exemple, Lettre Ii Mesland, 1646 ou 1646, A. T. IV, p. 346 M. Alqule
p. 630: • L'unite numerique du corps d'un homme ne depend pas de sa ~atiere mai~
de sa forme, qui est l'ame. •
'
3. Cf. M. Gueroult, op. oit., t. II, p. 188. Boullgne par Merleau-Ponty.

a.

38

description des hommes automates dans les Meditations
demeure-t-elle vraie. C'est parce que je juge, par projection,
de mon oogito hors de moi, qu'il y a, pour moi, des autres.
Le corps d'autrui reste corps. C'est surtout pour soi-meme
que Ie corps devient autre chose que simple etendue j
comme on Ie voit, Ie melange ne va pas tres loin. Descartes
renonce a. rendre reellement compte de l'unite du corps.
L'unite ne venant que de l'ame, ne vaut plus pour l'animal,
et ecarte par-la. une veritable union substantielle de l'ame et
du corps. Pour que celle-ci soit realisee, il faudrait en effet
non seulement que l'ame se figurat qu'elle descend dans Ie
corps, mais il faudrait aussi que Ie corps entre dans l'ame.
Or cela est impossible pour Descartes. D'ou. l'absence
d'union veritable: il n'y a qu'une simple juxtaposition. Le
corps n'est-il pas alors, comme Ie pense Spinoza, un mode
de mon entendement pur? Si la philosophie de Descartes
doit demeurer distincte du spinozisme, il faut que Ie probleme soit resolu autrement que par cette solution apparente. De fait, Descartes reste indecis: il ne tranche pas
entre la double forme de la liaison ame-corps: pour moi,
l'ame habite tout Ie corps, pour autrui, l'ame habite Ie corps
en un point (Ie point asymetrique de ce qUi ressemble Ie
plus a. l'ame). Finalement, il rejette Ie probleme, a. cause de
sa position. On ne peut pas concevoir Ie compose: d'ou. l'irrationalisme de la vie, comme contrepoids du rationalisme
rigoureux, qui ne peut! etre qu'analyse.
CONCLUSION

Tel est Ie sens constitutif de l'idee de Nature: ce qu'est la
Nature decoule des proprietes du Dieu infini, c'est-a.-dire
une fois qu'on a pense la Nature du point de vue du naturant. On constate Ie reste: Ie. vecu, l'ordre de la teleologie.
Le rejet de la teleologie apparait ici pour la premiere fois
inoperant du point de vue de l'homme. La finalite, c'est
l'homme. Le concept de Nature reste intact.

CHAPITRE

•

3

LA CONCEPTION HUMANISTE
DE LA NATURE

objets symetriques I). Nous devons nous installer dans une
experience.
Cela vaut aussi pour Ie MoL II n'y a pas de COIncidence de
moi-meme avec moi-meme. Le Moi est une intuition empirique indeterminee. Je ne possede ni la cle du monde, ni
celIe de mon MoL Ce que je saisis n'est qu'une Ersoheinung 2 • Je ne peux saisir l'unite du Moi que dans ses productions.
II y a une facticite de l'experience de moi-meme et du
monde. II semble que toute connaissance repose sur une
constitution qui m'est particuliere. Au premier abord, Ie
renversement copernicien peut apparaitre comme un renversement vers une psychologie. Ce n'est pas la. Ie sens
principal. Mais il est indique par les theses de l' Esthetique
transoendantale (cf. Ie mot de « constitution ))3).

A. LES IDEES DE KANT

Bj LE SUJET COMME ABSOLU

Chez Descartes, l'humanisme apparaissait comme une
tache, au milieu d'un monde intelligible lumineux. Chez
Kant, au contraire, l'humanisme apparait au centre: c'est
Ie sujet humain qUi porte l'Etre.
1. Le double sens
du renversement copernicien

Le renversement copernicien peut avoir deux sens:
A) LE SENS ANTHROPOLOGIQUE

A partir du moment ou l'on fait reposer l'Etre sur l'homme,
on ne peut plus partir de la notion d'Etre. Un tel concept,
considere en lui-meme, est vide. II ne prend sens pour nous
que par l' Erfahrung, qui est experience sensible. L'existence
n'est pas un predicat j on ne peut pas s'installer dans
l'Etre: il faut en circonscrire Ie sens a. l'aide d'une experience. L'Etre n'a de sens que particularise par une intuition sensible. Cet ordre apparait comme une particularite
contingente de la « constitution humaine I). II Y a deux elements en nous: la passivite et la spontaneite. La passivite
indique notre finitude, quelque chose qui n'est pas connu a.
l'avance. D'ou l'opposition entre un pouvoir de pensee possible, qUi va tres loin, et une pensee aotuelle, tres limitee.
Notre entendement est discursif, c'est-a.-dire qu'il reeoit Ie
multiple sur lequel il porte, mais qu'il ne Ie cree pas. II y a
dans notre experience un apport brut (cf. Ie paradoxe des
40

Mais s'il n'y a que des phenomenes humains, il n'y a plus
rien d'autre, par consequent, comme terme de reference. Ce
relativisme, s'il est pris au serieux, finit par se renverser.
Ces phenomenes, auxquels j'ai acces, sont une construction,
mais celle-ci n'est pas arbitraire; je puis y revenir, m'y
referer. L' Ersoheinung n'est pas un Sohein, ce phenomene
n'est pas une apparence. Je porte en moi la possibilite d'un
« objet I), comme terme tie reference. Ce « rapport a. un objet II
est caracteristique de la conscience. A partir du moment ou
l'objet n'est que ce q-de je pereois, il n'y a aucun risque de
doute sceptique, dans: la mesure ou il est entendu que cet
objet est Ie seul qui pUisse avoir un sens pour moi, et ou il
est coextensif a. tout ce qu'on peut appeler verite et Etre.
Ma subjectivite apparait comme pouvoir d'ordonnance,
capacite de donner des lois, de poser l'idee d'un monde
auquel je puisse me referer a. travers ma propre duree.
En ce sens, Ie renversement copernicien n'est nullement
un retour a. l'homme comme fait fortuit, mais a. l'homme
comme pouvoir de construire. Le retour a. l'homme apparait
comme Ie retour a. un naturant qui est en nous. Sans doute
Kant ne va-t-il pas jusqu'a. l'idee d'un naturant createur
absolu, mais il va vers cette idee (c'est l'interpretation de

1. Cf. Kant, ProlBgomenes Ii toute metaphysique future qui pourra se presenter
oomme soience, § 13.

a. •Phlmomene', • manifestation '.

3. Cf.· par exemple Kant, Oritique de la. Raison pure, Esthetique tra.nsoenda.ntB.le,
CEuvres philosophiques, t. I, Plelade, par exemple p. 784 (AK ill 52), 789 (AK ill
66), 801 (AK ill 66).

41

Lachieze-Rey1). Par la, Kant retourne a une metaphysique
de l'Absolu, dans laquelle l'Absolu n'est plus pense comme
substance, mais comme sujet.
Ces deux sens sont inevitables. Le relativisme psychologique ne peut se maintenir. Au bout d'un certain temps, la
representation humaine devient synonyme d'Etre. De
meme, Ie relativisme transcendantal ne peut se couper
d'une reference avec laquelle commence toute connaissance.
II y a les deux sens chez Kant. A l'interieur du.contingent
humain (quid facti), il decouvre une puissance posante
(quid juris). L'homme est une facticite qui se donne a ellememe valeur de droit.
A ces deux sens du renversement copernicien, correspondent deux sens du mot (e Nature ».
a) au premier sens va correspondre un appauvrissement
du concept de Nature. Si nous decidons de considerer tout
cela comme une representation humaine, la Nature va apparaltre comme Inbegriff 2 des objets des sens. La Nature,
c'est ce que perQoit un etre sensible. C'est un simple correlatif de la perception. L'idee perd toute sa sauvagerie.
b) au second sens, la Nature sera la Nature telle que la
revele l'activite legislatrice de l'entendement: d'ou. les
NaturbegI'iffe. II y a un a priori de la Nature. La Nature
devient plus riche. La Nature qui existe en nous a l'etat de
plan comporte une structure solide, dont Kant a sans doute
surestime la solidite. Voyez la deduction des Premiers Principes de la Nature 3 , dans lesquels Kant, a partir des principes de l'entendement, s'efforce de rendre compte de tout
ce que Descartes, Newton et Leibniz ont pu introduire dans
la Nature. II cherche meme a deduire les combinaisons des
forces attractives et des forces repulsives, bien que, finalement, il conclue a un mystere. « Fantaisie constructiviste»,
dira Brunschvicg, qui signale ce « parallelisme bizarre de la
logique aristotelicienne et de la mecanique moderne »4.
Ce double sens du mot « Nature» constitue donc une equivoque. D'un cote, la Nature est quelque chose dont nous ne
pouvons rien dire qu'a travers nos sens. D'ou. l'agnosticisme
de cette idee. D'un cote comme de l'autre, il y a un fortuit

1. Cf. P. Laohieze-Rey, L'IdellJismekantien, Alean, 1931, reed. Vrln, 1972.
8. Cf. Kant, Oritique de la faoulte de juger, Introduotion, II, op. oit., p. 34: •. La
nature oo=e ensemble de taus les objets des sens,. L'expresslon est eitee dans le
Resume de eours de l'a.nnee 1966-1967, alnsi que dans Signes, p. 217.
3. CEuvres, Pleia.de, t. n, p. 347 sq.
4. Cf. L. Brunsohvieg, L'Experienee humaine et la oausllJitB physique, Alean, 1922,
Livre XI.

42

que nous ne pouvons pas connaltre. D'un autre cote, la
Nature est connue comme construotum: c'est Ie retour au
spinozisme. Toute la philosophie de Kant est un effort pour
unifier ces deux sens.
2. La Critique du jugement

La Critique du jugement est un effort pour relier ces deux
sens: Ie jugement fait Ie lien entre la receptivite et la spontaneite, entre l'entendement et la Raison.
Le jugement determinant se livre a une alternative dans
sa construction: c'est cela, ou alors il n'y a pas de monde.
II y a un risque, mais il faut necessairement Ie prendre.
« Etre ou ne pas etre, soi-meme et toutes choses, il faut choisir», comme dirait Lagneau 1.
Le (ejugement reflechissant», lui, n'a pas de regles. II
ne peut mettre l'homme en demeure de choisir. C'est la
reflexion qui choisit non pas des regles, rnais des maximes
qu'il nous est avantageux de suivre sans que nous y soyons
forces. Par la, grace aces jugements, on trouve dans les
objets des proprietes qui appellent une liaison autre qu'exterieure. II y aura ainsi une liaison entre les parties de l'etre
vivant, une liaison interieure qui donne un accord entre ma
perception et les exigences de la Raison. La faculte de juger,
c'est ce genre de reflexion par lequel je decouvre, au-dessus
des elements constit"';1ants, une nouvelle couche de proprietes, anthropomorphi4ues sans doute, qui se posent de faQon
extrinseque, mais qUi sont tout de meme posees par tout Ie
monde, que n'importe quelIe reflexion humaine est amenee
a poser. Tout entendement de la meme qualite que Ie notre
est amene a les poser. D'ou. la finalite apparente. Les proprietes que je confere a l'objet du jugement reflechissant, ce
sont des proprietes humaines. Par la, Ie jugement reste subjectif, mais cette subjectivite est celIe de tout homme. Nos
tendances s'accordent aux phenomenes. II y a la l'experience d'un « heureux hasard 2 ».
Kant pose alors Ie probleme suivant. L'idealisme constructeur n'avait pas besoin d'une critique du jugement puisqu'il
etait constructeur. Pour lui, il n'y a pas de probleme. Ou
bien l'Etre sera l'etre pour soi, ou bien il n'est pas tel, mais
alors il n'est rien pour moi. D'ou. l'egalite de l'Etre et de
l'etre pour soi. Avec la Critique du jugement, Kant reconnalt
1. J. La.gneau, Oelebres Le{!Ons et frs.g:ments, PDF, 1960, p. 162.
8. Kant, Oritique de la faouItB dejuger, tra.d. Phllonenko, Vrln, 1993, p. 46.

43

l

l

L

qu'il ne suffit pas de s'en tenir a. cet ultimatum. La solidarite du construit et du donne n'est pas tout, elle n'est pas
niee, mais il y a un peu de jeu. Le jugement est ainsi une
faculte dont l'accord avec les sens est un hasard heureux. Il
s'agit de fonder philosophiquement cet heureux hasard,
d'elaborer un statut de la finalite, pour pouvoir juger s'il
faut voir dans la Nature un simple mecanisme causal, ou un
mecanisme finalise.
Kant introduit une finalite 8. propos du (et nop. dans le)
concept de Nature. La final1Ul n'appartient pas aux etres
naturels, mais nous devons la penser a. leur propos. Dans
La Struoture de l'organisme, Goldstein 1 se refere implicitement a. Kant, lorsqu'il dit que la finalite n'a pas de domaine
(Gebiet), mais un terrain (Boden) dans la Nature.
Dans la geometrie, soutient Kant, lorsqu'un meme principe
resulte de conclusions paralleles, on est tente de parler de
finalite. En fait, je ne pense la. qu'a. un univers disjoint, a.
un univers mental d'essences, de proprietes. Mais dans le
lieu geometrique, par exemple, 1'unification des proprietes
n'a pas le resultat d'une finalite, car la multiplicite derive
du lieu de ma demonstration. Mais, dira-t-on, si le cercle est
un objet eXlstant, il s'agit alors d'un etre de la Nature; en
fait, c'est encore moi qui ai trace ce cercle, et ses proprietes
derivent de ma demonstration. Il y a un abus a. parler de
finalite dans ce cas; pour qu'il y ait finalite veritable, il
faut qu'il y ait interiorite des elements les uns par rapport
aux autres, et c'est la. une raison formelle de parler de
finalite.
Pour que la physique soit possible, il faut qu'il y ait une
conceptualisation croissante entre les lois qui sont enregistrees et les faits observes. L'entendement veut qu'une experience soit possible. Comment cette exigence regoit-elle une
satisfaction? Comment ces lois de la Nature se laissent-elles
coordonner en systeme? Il y a la. quelque chose d'anarchique dans le mode de calcul du savant. C'est un procede
de pensee reposant sur la conviction de pouvoir user d'analogie. Pourquoi, dit Kant, les lois se laissent-elles classer et
ne sont-elles pas reductibles les unes aux autres? Kant
admet qu'on a le droit d'escompter une telle harmonie dans
la Nature, mais ce n'est qu'une maxime: la Nature agit par
les lois les plus simples. Cette proposition est la plus
simple, mais c'est tout.

C'est dans les etres organises vivants que 1'on admet une
finalite, car un etre vivant est a. la fois cause et effet de luimeme. Le phenomene A est par le phenomene B, et le phenomene B est par le phenomene A; la causalite se dedouble
et se retourne. Mais ce dedoublement de la causalite veut
dire que nous ne sommes plus dans la causalite; les etres
naturels ont leur causalite interieure a. eux-memes, leur
propre legalite (Gesetzmassigkeit). Il y a un interieur dans
l'exterieur. Comment cela est-il possible? Si 1'on veut parler
d'un organisme, il faut prendre la totalite pour Erkenntnisgrund I. L'organisme n'est pas le resultat d 'un art; 1'idee
d'une technique de la Nature ne suffit pas parce que les
objets ouvres qui servent a. faire l'objet d'art operent sur la
matiere par la Nature. Dans l'organisme, l'outil est inherent
aux materiaux, les materiaux se donnant spontanement aux
outils (Naturvollkommenheit) 2. Or la finalite ne peut etre
donnee pour mode de production des phenomenes naturels ,
puisque 1'experience exige une causalite generalisee. Il y a
antinomie entre la causalite et la finalite. Les deux termes
(these et antithese) doivent etre consideres comme des
affirmations non du jugement determinant, mais du jugement reflechissant. Il est silr qu'un brin d'herbe 3 ne sera
jamais reduit par une analyse causale. Certes, celle-ci est
sans limite, mais elle ne peut atteindre ce qUi est Naturzweok 4 • La solution d$ l'antinomie est dans la limitation de
l'entendement humain, rien n'etant affirme dans PEtre.
Cette analyse rame1he le jugement, des phenomenes de la
Nature a. nos simples: facultes de connaitre. Si je veux eviter
l'affrontement des deux principes antithetiques (finalite et
causalite), il faut non plus se refuser a. une chose en
soi (dogmatisme), mais penser un autre fondement de la
Nature, en circonscrivant les phenomenes autour d'un intelleotus arohetypus qUi verrait le multiple de l'interieur. Pour
donner toute sa valeur a. la solution de l'antinomie, il ne
faut pas rester sur un plan agnostique, mais considerer
comme pensable une architectonique dans laquelle une telle
coupure entre causalite et finalite n'existerait pas, toutes
deux etant depassees dans une pensee productive en dehors
de l'entendement humain. Pour l'homme elles s'excluent ,
1. Fondement de oonnBJB88JlOe.
Perfeotion de Ia Nature.
3. Cf. Kant, Critique de Ia faouite de juger, § 76, p. 336: • Il est absurde pour

a.

les hommes... d'esperer qu'U surglra un jour quelque Newton qui pourralt falre
compr.endre ne seralt-oe que la produotlon d'un brln d'herbe d'apres des lois naturelles qu'auaune intention n'a ordonnees.•

1. K. Goldstein, La Struoture de l'organ.iBme, trad. E. Burokhardt et J. Kuntz, Gallimard, 1961, reed. coil.• Tel·.

4. Fin naturelle.

44

46

mais il faut se refuser a un ideal d'intelligibilite (Grund der
Vereinbarkeit). Ainsi Schelling prend-il son point de depart
dans Ie § 76 de la Critique du jugement. Schelling s'installera dans l'entendement intuitif. Mais pour Kant, nous ne Ie
possedons pas, nous ne pouvons Ie concevoir que negativement.
C'est du point de vue de la finalite que l'on percoit des
analogies dans les etres vivants. Kant prevoit la pensee
transformiste, mais il n'y voit qu'un bric-a-brac., On pense
selon la causalite. II est logique d'etablir des analogies entre
les especes (ressemblance). II faut peut-etre traduire cela
par un rapport de parente (idee d'evolution des especes),
mais cette derivation parentale n'est jamais une explication
a partir des especes memes. On peut introduire l'idee d'une
Urmutterl, d'une Urbild 2 de toutes les especes, et qui serait
l'espece humaine. Et les rapports de parente entre les
especes ne sont nullement decisifs, un rapport inverse
serait tout aussi possible.
La Nature nous donne une finalite dispersee (zerstreute).
C'est une demonologie, pleine de forces supranaturelles,
dont aucune n'est surnaturelle. Sur ce terrain de la connaissance, il faut etre polytheiste. Mais, d'un autre c6te, il n'y a
jamais de mode de production finaliste. Il n'y a pas de
matiere animee, car toute matiere est inerte, et si l'on
entend par finalite une puissance qui agit sur la Nature, ou
bien elle est deja organisee, d'ou en resulte un probleme, ou
bien elle ne l'est pas. C'est inextricable.
En essayant de penser la Nature suivant la finalit8, on n'a
que des concepts vagues. Pour donner un sens veritable ala
finalite, il faut revenir a l'homme. Mais il ne faut plus
prendre l'homme comme phenomene, il faut Ie prendre
comme noumene. Le veritable pays de la finalite, c'est
l'homme interieur: comme Endzweok 3 , comme « but final,.
de la Nature, en tant qu'il n'est pas Nature mais pure
liberte sans racine. Elle reprend Ie mouvement confus de la
Nature. C'est la position du devoir et de la liberte qui
acheve cette finalite en enlevant l'homme a la causalite
naturelle. Si je ne peux plus agir selon Ie devoir et la
liberte, il n'y a plus alors que demonologie et grouillement
de forces cosmiques.
La finalite ne tient devant la pensee que par la decision de

l'homme <;l'etre libre et moral. L'homme est antiphysis
(Freiheit l ), et acheve la Nature en s'y opposant, II l'acheve
en la faisant emerger dans un ordre qUi n'est pas Ie sien,
en la faisant passer dans un autre ordre. C'est une pensee
humaniste. L'homme reintroduit Ie concept de Nature finalisee, malgre la reduction cartesienne. Mais ce n'est que la
finalite de l'homme.
Apres avoir evoque la possibilite d'un entendement suprasensible, la conclusion de Kant est strictement humaniste.
Kant oppose l'homme au cosmos, et fait reposer dans l'aspect contingent de l'homme, la liberte, tout ce qu'il y a de
finalite.
B. LES IDEES DE BRUNSCHVICG

Brunschvicg confronte Kant et la science post-kantienne. II
en conclut qu'il faut abandonner l'idee d'une structure a
priori de l'entendement. II n'est plus question d'un systeme
des principes de la Nature, acquis a titre definitif, et comme
cadre de toute Nature. Aucune limite ne doit etre posee a
l'activite de l'entendement spontane, qUi devient, chez
Brunschvicg, une sorte de Protee.
Toute une serie de clivages kantiens vont alors disparaitre: Ie clivage entre apodictique et empirique, jugement
reflechissant et jugement determinant, forme et matiere,
possible et reel, necessaire et contingent. Toutes ces distinctions s'effacent e~ sont mediatisees. Brunschvicg definit
l'entendement par la negativite. Pour lui, il n'y a plus de
concepts (causalite, espace, temps, etc.), mais uniquement
des jugements.
Par cette reforme, il elimine l'anthropo-theologie kantienne, comme appel a la prise de conscience de la liberte,
entrainant Dieu et la finalite. Pour Brunschvicg, l'humanisme est radical. Tout est construit et donne a la fois. Le
decalage kantien entre Ie donne et Ie construit n'existe plus,
comme n'existe plus Ie decalage entre la theorie et la pratique, la Nature et la Liberte, car il etait lie au premier
decalage, a la discursivit8 de la connaissance et a la categoricite de l'acte de liberte. II y a autant de liberte dans la
science que dans la morale, la morale est aussi categorique
que la science. L'humanisme devient homogene.
D'ou ces consequences:

1. Mere orJg1naire.
8. Modele. Mot a. mot, Image origlnalre.
3. Cf. Kant, op. ait., § 84 (M. Phllonenko tradult par' but ultlme' dans sa nouvelle

traduction).

46

1. Liberte.

47

1. La notion d'espace

~

l

l

II Y a des difficultes chez Kant, parce que l'espace est
d'abord la maniere dont nous som:r:nes affectes, un donne
brut de notre constitution humaine; ensuite, il est non plus
contingence mais necessite intrinseque, synonyme de la possibilite d'une constitution d'un objet pour nous. II a alors
une signification ontologique, puisque, sans lui, ill n'y a pas
d'Etre, Kant hesite donc entre la facticit~ et l'idealite du
concept d'espace, et entre les deux interpretations il n'y a
pas de conciliation possible.
D'apres Brunschvicg, ces difficultes proviennent de ce que
Kant a cru a la possibilite de parler de l'espace, de saisir
l'espace dans une intuition pure, de former une « intuition
formelle n. Au moins idealement, il y a lieu, pour Kant, de
distinguer les choses et l'espace, de distinguer dans l'espace
Ie contenant et Ie contenu.
Pour Brunschvicg, meme idealement, il n'y a d'espace que
peuple I: « La philosophie du jugement echappe aux antinomies ou, plus exactement, les antinomies lui echappent,
parce qU'au'lieu de considerer l'espace geometrique comme
un tout donne que l'analyse resoudrait en ses elements, elle
se place a l'origine de l'action qui engendre l'espace 2 ••) La
notion d'espace est Ie signe d'une tension, c'est une experience charnelle prolongee par notre pensee au-dela de ses
propres limites. « Notre corps est l'instrument du travail par
lequel nous ordonnons l'horizon de notre vie quotidienne, et
il demeure Ie centre de reference par rapport auquel se
determinent les dimensions fondamentales de l'espace. La
diversite d'orientation qui empeche de superposer les triangles diedres manifeste un hie irreductible, la limitation
imposee a l'effort d'intellectualisation par les conditions de
la vie organique 3. »
C'est parce qu'on pose une intuition spatiale fermee sur soi
qu'on en est venu a poser des alternatives ou les savants se
sont empetres. « Du moment que l'intuition spatiale cesse de
se fermer sur soi, imposant et commandant un type unique,
exclusif, de representation de l'univers, Ie physicien cesse
d'etre ballotte de l'absolu newtonien, qui est contradictoire
en soi, a la relativite cartesienne, qui ne devait pas se reve1. Cf, L. Brunsohviog, L'Experienoe humaine et 18. 08.usalite physique, op. oit" V' partie, Livre xvn, ohap, 47, Le Peuplement de l'espaoe.
a. Ibid., p. 479.
3. Ibid.

48

ler moins embarrassante ; car elle oblige a concevoir un
espace depourvu de tout point d'attache, de toute base de
reference, a partir de quoi s'opere la mesure: l'espace de la
relativite absolue, qui etait constitue pour permettre
la mesure veritable et qui pourtant la rend effectivement
impossible, Or, si l'on s'est condamne a l'alternative insoluble de l'espace absolument absolu et de l'espace absolument relatif, c'est d'abord parce qu'on a deracine l'espace de
l'activite coordinatrice, que l'homme est sans doute capable
d'etendre a l'infini, mais qui a dans l'organisme son origine,
son centre de perspective. L'espace est relatif a notre corps
et, relativement a ce corps, il est un donne I. »
De meme, une telle solution nous debarrassera d'une autre
alternative decevante: faut-il concevoir la matiere etendue
comme s'etendant a l'infini, ou reduire l'espace a la matiere
finie? Mais il faut se refuser a concevoir l'espace comme un
contenant. L'espace n'est ni fini, ni infini. Et il est indefini
parce qu'il n'est jamais pose devant un sujet a-spatial.
2. La notion de temps

La encore, c'est la meme equivoque: Ie temps estdefini par
Kant comme un moule temporel dans lequel notre experience
est installee de force. Mais Ie temps est aussi defini comme
« Ie fait d'aller dans up. sens, comme un neuve va d'amont en
ava12 .). II est pense selon sa qualite propre; on ne peut pas
se Ie representer con}me un concept. Notre pensee vit d'une
experience du temps qui n'est pas reductible a une evidence
intellectuelle: il n'y a pas de possibilite de saisir Ie temps.
ee La science, en tant qu'elle adjoint aux principes de la theorie des faits specifiquement historiques, comporte une verite
qui n'a pas seulement pour objet Ie temps, canalise en
quelque sorte et defini par la regularite de son nux, comme
Ie temps absolu de Newton et de d'Alembert. Elle a une
verite qui nait du temps, non encore apprivoise et capte,
rendu a la spontaneite de son cours nature1 3 • »
3. Le concept de causalite

Derriere l'idee commune de causalite, il y a l'idee d'une
connexion claire entre l'antecedent et Ie consequent s'ope-

1. Ibid., p. 487-488.
Ibid., p. 602, Ii. propos de la deuxieme Analogte de l'experienoe.
3. Ibid., p. 610, Ii. propos de Cournot.

a.

49

l
~

l

l

rant selon une regIe, et finalement l'idee de la 10i, de regIe
de la Nature. Descartes, Kant et Comte pensent l'existence
de rapports eternels, comme fondements par lesquels les
chases sont determinees de faQon immuable, comme s'il
etait possible de saisir dans l'histoire Ie moment au il n'y
aurait plus d'histoire.
Cournot est Ie premier a. saisir Ie probleme, par sa distinction fameuse entre deux sortes de sciences, les "sciences
cosmologiques », qui comportent une i' donnee hist?rique », et
les «sciences physiques », qui component une «donnee thearique II I. «L'objet des sciences cosmologiques est une description de faits actuels, consideres comme Ie resultat de faits
anterieurs, qui se sont produits successivement les uns les
autres, et qu'on explique les uns par les autres, en remontant ainsi jusqu'a. des faits pris pour point de depart, qu'il
faut admettre sans explication, faute de connaitre les faits
anterieurs qui les expliqueraient
Les sciences physiques
(physique, chimie, cristallographie), au contraire, sont des
sciences, non du monde, mais de la Nature: «Le propre des
sciences physiques est de relier en systeme des verites
immuables et des lois permanentes, qui tiennent a. l'essence
des chases QU aux qualites indelebiles dont il a plu a. la puissance supreme de douerles chases auxquelles elles donnaient l'existence 3 .» Mais Cournot gardait une preference
pour Ie second type de ces sciences «auxquelles s'applique
en toute rigueur ce que les Anciens disaient de la science en
gelneral: qu'elle n'a jamais pour objet Ie particulier, au l'individue1 4 I).
Pour Brunschvicg, au cantraire, toute science est une donnee historique. Il n'y a pas de sciences qui atteignent des
lois eternelles, il n'y a pas de regne de la 10i, ni de physique
pure au de mecanique pure. Tout ce que nous appelons lois
eternelles est lie a. des circonstances particulieres a. l'histoire de la Terre. Cournot, dans son Traite de l'enohafne2.))

ment des idees fondamentales dans les soienoes et dans
l'histoire, en donne lui-meme un exemple:

«Une pierre abandonnee a. elle-meme tombe actuellement a.
la surface de la terre: Ie principe que les lois de la Nature
sont constantes suffit-il pour nous autoriser a. conclure que
cette pierre tomberait de meme et avec la meme vitesse si
1. Ibid., p. 513.
Ibid., p. 512.

a.

n

s'agit d'une citation de Cournot tlree du TI'aite de l'enohaJnement
des idees fondamentsJes dans 1es soienoes et dans l'histoiI'e, § 181, 1861, reed.
CEuvres oomp1iJtes, t. ill, Vrln, 1981.
3. Ibid.
4. Ibid.

l'on recidivait l'experience dans Ie meme lieu au bout d'un
temps quelconque? Point du tout; car, si la vitesse de rotation de la terre allait en croissant avec Ie temps, il pourrait
arriver une epoque au l'intensite de la force centrifuge
balancerait celIe de la gravite, puis la surpasserait. Aussi
ne s'agit-il pas la. d'une experience de physique pure, mais
d'une experience qui est influencee par certaines donnees
cosmologiques. L'experience de Cavendish [qui reussit a.
mettre en evidence l'attraction de corps pesants I] n'est
point dans Ie meme cas, du mains d'apres l'idee que, dans
l'etat de nos connaissances scientifiques, nous nous formons
de la loi de la gravitation universelle; et voila. pourquoi
nous sommes autorises a. porter a. l'egard de cette experience un jugement tout different. Supposez que des observations ulterieures viennent donner en cela un dementi a.
nos theories scientifiques et qu'il faille revenir a. des idees
cartesiennes, en attribuant les apparences de l'attraction
entre les corps ponderables a. la pression d'un certain fluide
qUi pourrait etre inegalement distribue dans les espaces
celestes: dans cette hypothese, aujourd'hui si improbable,
l'experience de Cavendish pourrait donner des nombres
variables, selon que notre systeme solaire se transporterait
dans des regions au Ie fluide dont il s'agit serait inegalement accumule. On verrait reparaitre dans l'interpretation
de cette experience If!' donnee cosmologique 2. ))
Or, loin d'etre improbable, cette hypothese s'est imposee
avec celIe de la relayivite generalisee.
Toute loi, tout rapport necessaire est necessairement lie a.
une configuration hlstorique. Cournot repugnait a cette idee,
parce que c'etait donner Ie pas au hasard sur la Raison.
Mais si l'on pense, avec Cournot d'ailleurs, que « Ie mot de
hasard n'est pas une cause substantielle, mais une idee », et
que «cette idee est celIe de. la combinaison entre plusieurs
systemes de causes au de faits qui se developpent, chacun
dans leur serie propre, independamment les uns des
autres 3)), il faut bien voir que la fortuite est dans Ie mot ,
mais non dans l'idee. Aussi Brunschvicg prefere-t-il parler
de «synchronisme 4 ». Ce synchronisme exclut l'idee de series
causales pures dont chacune serait une connexion fondee
sur la nature des chases, c'est-a.-dire sur un principe. Nous
1. AJoute par Merleau-Ponty.
Gp. oit., § 183-184, cite par Brunschvicg, p. 514 .
. 3. F!xpositJon de 1a theoI'ie des ohanoes et des probabllites, 1843, CEuvres oomp1iJtes
I, Vrln, 1984. Cite par Brunschvicg, p. 516.
'
4. Gp. oit., p. 616.

a.

6 I
50

I

I

l

IL

ne pouvons detacher de l'ensemble cosmologique qui nous
est donne ee une serie de causes independantes qui manifesteraient, chacune dans sa serie, leur caractere essentiel, sans
que du fait de leur rencontre dilt jamais sortir une consequence qui introduirait une inflexion brusque dans Ie cours
des choses. Or cette conception qui subordonnerait la destinee de l'univers a une harmonie preetablie, a une raison
predeterminante, nous avons essaye de montrer qu'elle
etait etrangere a l'esprit du determinisme scientifique,
I
lequel se contente de suivre at d'enregistrer Ie jeu, non tout
a fait imprevisible, mais du moins original en ses manifestations perpetuellement renouvelees, du synchronisme universel l I). ee La loi est une entite 2», et, comme entite, elle
n'est jamais superieure au fait. Cette superiorite de la loi,
son caractere categorique, vient du sens juridique de ce
mot, mais n'a pas sa place dans la science; Ie determinisme
n'est nullement solidaire d'un ordre cosmique. Cette idee,
qui a domine la science, d'Aristote a Cournot, doit etre eliminee: il n'y a pas d'harmonie dans Ie dispositif causal:
« Les lois ne sont jamais donnees en elles-memes, en dehors
de leur relation a un mode particulier de la duree ou. elles
interferent avec d'autres lois. Elles seront verifiees, non
dans leurs effets isoles, mais parce que leurs consequences
particulieres en seront conjuguees avec les consequences
tirees de ces autres lois, de maniere a se soumettre au verdict de l'experience, ainsi que Duhem y a insiste, l'ensemble
du systeme que forme leur combinaison 3. » II y a une verite
de l'ensemble, qui ne signifie pas une verite du detail.
Ces analyses de Brunschvicg ont pour effet de lier les lois
a des circonstances historiques. Dans les diverses branches
de la physique pure s'introduisent « un certain nombre de
coefficients obtenus par voie experimentale, qui sont lies a
la structure telle quelle de notre monde 4». II y a un coefficient de facticite attache a notre monde. Les lois ne fondent
pas ces coefficients, ce sont eux qui fondent les lois.
Cette conclusion, deja esquissee par Cournot, invite a ne
pas chercher « l'unite de la science dans l'idee de Nature 6 »,
en entendant par la, comme Ie voulait Cournot, « un systeme
de causes comparables aux idees archetypes qui sont avant
la creation concentrees dans l'entendement du demiurge; ce

1.
8.
3.
40.

Ibid.,
Ibid.,
Ibid.,
Ibid.,
B. Ibid.,

62

p.
p.
p.
p.
p.

621.
636.
617.
613.
616.

qui conduit a releguer les relations, au nom de la necessite
d'un ordre intelligible, dans un espace ideal et dans ce
temps intemporel dont M. Bergson a fait si justement la
critique. La base de l'unite c'est ce que Cournot designait
comme l'idee du monde, c'est-a.-dire l'ensemble des effets
produits par les actions et les reactions que la theorie est
obligee de considerer chacune a part, mais qu'elle prend
chaque fois, avec une mesure determinee de coefficients
empiriques, de faQon a ce qu'elle puisse atteindre la combinaison synthetique qui est destinee a representer l'apparence totale que presentent les choses, et qui se verifiera
par la cOIncidence avec les donnees de la realite, dans les
limites de l'etendue et de l'exactitude de nos moyens d'observation 1 ». Dans un cas, on a Ie presuppose cartesien
d'une realite construite suivant des lois, dans l'autre cas,
on se la presente suivant des synchronismes dans lesquels
on essaie de chercher des lois qui n'y preexistent pas.
Si, par exemple, survient un evenement extraordinaire,
nous nous mettons en quete d'une situation perturbatrice
qui permettrait de conserver les anciens principes; mais
nous ne pouvons pas postuler que les memes conditions produisent les memes effets. Par exemple: les perturbations
d'Uranus pouvaient s'expliquer par l'action d'une planete
inconnue et l'experience verifiera cette hypothese. Dans ce
cas, un usage positifl du principe de causalite etait possible,
mais il ne l'est plufl pour les perturbations, en apparence
semblables, de Mercure, d'ou. la possibilite de la theorie
I
d'Einstein. Nous nepouvons jamais nous installer dans les
principes. II n'y a pas de determinisme apodictique, mais un
determinisme de fait, opaque, que Brunschvicg exprime
sous la forme suivante: ee L'univers existe 2 • »
Doit-on alors, avec Boutroux, se poser la question de la
contingence des lois de 1a Nature 3 ? A cela Poincare avait
repondu que « nous ne pouvons rien savoir du passe qu'a la
condition d'admettre que les lois n'ont pas change; si nous
l'admettons, la question est insoluble, de meme que toutes
celles qui se rapportent au passe 4 ». Brunschvicg est du cote
de Poincare. Nous devons supposer valables toutes les lois,
mais il est legitime de poser la question. « L'ombre de la
question se reflete en quelque sorte sur chacune de nos
1. Ibid., p. 616-619.
8. Ibid., p. 619.
3. Of. E. Boutroux, De Ill. contingence des lois de 18, Nature, 1674, reed. Vrin.
40. H. Poincare, L'Evo1ution des lois, In DernlBres pensees, Flammarion, 1913, cite

par Brunschvlcg, p. 622.

63

l

affirmations, elle fixe d'une faeon plus precise sa teneur de
verite 1. II Nous ne pouvons pas substituer a la connaissance
des lois autre chose que notre connaissance scientifique;
mais la question de Boutroux nouS permet de ne voir dans
celle-ci qu'une expression approchee du systeme du monde.
A premiere vue, il semble donc que les purifications que
Brunschvicg fait subir a la pensee kantienne ne font qu'accentuer Ie caractere humaniste et idealiste de cette pensee.
1°) Tout d'abord, l'humanisme de Brunschvic/J est plus
total. Chez Kant, la distinction entre l'entendement, dont la
legislation est inconditionnee, et la sensibilite, qui est une
donnee de fait, amenait a supposer une origine commune de
ces deux facultes dans un entendement intuitif. En invoquant cette idee, on pourrait etre amene a penser que les
antinomies, qUi pour l'esprit humain sont toutes deux
fausses, sont, dans Ie fond des choses, toutes deux vraies.
Chez Brunschvicg, au contraire, Ie demembrement de l'idee
de Nature, entendue comme systeme de principes et de lois,
fait disparaitre Ie contraste entre l'element a priori et l'element a posteriori de la Nature. II n'y a plus lieu de distinguer ce qui nous apparalt et la verite totale, et cela aussi
bien hors de' nous qu'en nous. II n'y a pas de decalage entre
ce que je sais de moi-meme et ce que je suis. L'activite mentale de l'esprit est rigoureusement adherente a elle-meme. II
n'y a plus de decalage entre la Nature et la Liberte. Ce sont
bien des concepts contraires, mais ce sont aussi des
concepts correlatifs, Toute nature est posee par la liberte;
la liberte n'est que l'affirmation d'une nature. II n'y a pas a
chercher de mediation entre ces deux termes: ils n'ont de
sens que l'un par l'autre.
Ainsi, tout ce qui restait de velleite metaphysique chez
Kant disparalt chez Brunschvicg. L'humanisme y est total.
20) D'autre part, l'idealisme est assoupli. II n'y a pas de
principes a l'abri d'un remaniement, 11 n'y a pas de limite a
la liberte de construction. Bien que les constructions de la
science doivent se rattacher a notre representation du
monde, 11 n'y a pas lieu de se presser. Une theorie peut rester des annees sans se rattacher a notre experience du
monde.
Mais, pour etre assoupli, il n'en est que plus total, plus
complet. Certes, l'idee de contingence doit etre au coour de
notre pensee, et nous devons insister sur cet element qui
demeure a l'horizon de la science, mais il n'en reste pas
1. Gp, ait., p. 622.

64

i.

moins que les lois sont les seuls elements dont nous puissions faire du reel, elles sont un mur derriere lequel 11 n'y a
rien, meme a penser. L'univers est tout entier immanent a
notre esprit.
Si l'on se demande de quel droit on extrapole vers Ie passe
et l'avenir, cette question n'a pas de sens j car cet au-dela,
nous ne pouvons en avoir l'idee que par les lois de la science.
(( II ne s'agit pas d'appliquer a des temps non donnes ce qUi
a ete verifie pour des temps donnes; 11 s'agit de constituer
ces temps non donnes a l'aide d'une contexture du temps
que four nit Ie controle experimental des relations auxquelles aboutissent les combinaisons des calculs et des
observations. Par exemple, si nous isolons la numerotation
arithmetique des annees et la determination des phenomenes astronomiques, nous pouvons nous demander si la
prediction d'une eclipse totale de soleil visible a Paris en
l'annee 1961 sera confirmee j mais, en fait, la determination des annees a venir et la prevision des orbites solaire,
lunaire et terrestre, tout cela fait partie d'un meme systeme de lois ou, si l'on prefere une notion moins ambigue,
de conditions cosmiques 1. II
Brunschvicg reprend l'idee selon laquelle l'univers, c'est
l'objet construit. Notre connaissance de l'Egypte, ce n'est
pas l'histoire de l'Egypte qui nous la donne, c'est I'histoire
de l'egyptologie 2.
I
L'idealisme de Brunschvicg est donc total. II est different
de celui de Kant, en ;ce sens qu'11 n'a pas de contenu positif,
mais cette pensee, Cl;ui est negation, est coextensive a toute
espece d'etre.
Mais ces conclusions sont-elle definitives? Cet idealisme
plus souple, plus complet, est-il la signification ultime des
travaux de Brunschvicg? Cet idealisme assoupli, qui
renonce a distinguer Ie transoendantal de l'empirique, qui
elimine toute question du fondement, du Realgrund, ne metil pas en lumiere certaines experiences qUi sont impensables dans Ie cadre d'un idealisme?
Dans certains de ses textes, Brunschvicg insiste sur la
specificite du reel, et parle de la necessite des attaohes primordiales de l'homme a l'espaoe. Ne reconnalt-11 donc pas, a
l'horizon de la construction ph11osophique, un secteur d'etre
qui ne serait pas une illusion? L'etre construit de la science
ne presuppose-t-11 pas un etre pereu par Ie corps?
1. Ibid" p. 606.
Ibid., p. 622.

a.

56

De meme, Brunschvicg insiste sur la notion de champ.
"Abstraitement, Ie champ s'insere entre les notions
mathematiques d'espace et de temps et les notions physiques de substance et de causalite~ Dans Ie concret, il remplace les unes et les autres ... Pour la pensee contemporaine,
la coordination des phenomenes se fait indivisiblement par
l'espace et Ie temps ... Et ce systeme n'est pas un systeme
purement formel, dont la mathematique donnerait, dans
l'abstrait, une definition a la fois unique et univoQue. Il est
determine par les conditions dans lesquelles l'homme est
place pour la mesure "invariante" des phenomenes naturels, inflechie dans Ie sens de ce qui est a mesurer, sous la
poussee des reactions experimentales 1. »
Cette notion est-elle pensable dans Ie cadre d'un idealisme
qui ne connait que Ie construit? Le champ est-il un
constructeur? N' a-t-il pas une propriete particuliere? La
relation qu'il entretient avec l'homme n'est pas la pure
relation sujet-objet puisque celui qui pense Ie champ en fait
partie.
Enfin, Brunschvicg ne s'accommode pas de l'idee de
Nature , comme
ensemble de relations necessaires qui engen,
dreraient la realite, mais il pose l'idee de Monde, comme
rencontre de synchronismes, et il fait par la appel a un
nouveau type de subjectivite et d'objectivite que l'idealisme
ignore. Il semble alors que Brunschvicg, par son idealisme,
ait tente de masquer l'originalite de ces idees nouvelles.
Apres avoir parle des attaches de l'homme a l'espace, il
qualifie Ie corps de "donnees sensibles, zoologiquement
humaines2 ». Mais comment reduire Ie corps a un simple
donne animal et lui donner en meme temps cette fonction
d'initiation a l'espace?
Apres avoir revolutionne la notion de champ, Brunschvicg
donne la definition de Lachelier, dans une lettre de celui-ci a
Seailles, comme etant leur definition valable de l'idealisme:
"L'idealisme ne consiste pas seulement a croire que les
phenomenes ne peuvent exister que dans une conscience:
apres l'esthetique transcendantale, cela ne fait plus question j il consiste a croire que les phenomenes ne sont donnes, meme dans une conscience, qu 'au moment et dans 1a
mesure ou elle se les donne, qu'ils ne sont, en d'autres
termes, que des representations aotuelles, et non des phenomenes en soi j en nombre, par consequent, toujours actuelle-

1. Ibid., p. 636.
a. Ibid., p. 644-646.

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ment fini, et cependant virtuellement infini, puisque notre
imagination nous ouvre sur Ie passe, comme sur l'espace
qui nous entoure, des perspectives sans bornes, et que
notre entendement nous force meme a approfondir toujours
davantage ces perspectives, dans Ie vain espoir d'arriver a
dater et a situer d'une maniere absolue Ie moment et Ie lieu
ou nous sommes, tandis qu'il faudrait, au contraire, partir
de ce moment et de ce lieu pour projeter regressivement Ie
monde dans l'espace, et l'histoire dans Ie passe 1. »
Mais cette definition laisse alors tomber une partie de ce
qui constitue ma notion du Monde. La notion de l'univers ne
subit-elle pas autre chose que mon ioi et mon maintenant, a
savoir Ie champ de ma representation?
On retrouve la meme discordance dans la notion de
Monde. Apres avoir introduit cette notion, Brunschvicg la
remplace par celIe d'univers. Le Monde implique un rapport
subjectif-objectif, tandis que l'univers est 'un objet pur, inaccessible a un entendement pur. L'univers se definit par la
rigoureuse connexion de ses parties. "Ce qui arrive, grace
au determinisme interne qui relie les unes aux autres les
pieces du systeme des choses et conduit, selon l'expression
de d'Alembert, a Ie considerer comme un fait unique, c'est
l'univers tel que nous Ie creons par un double mouvement
de progression et de regression 2.» Mais cette notion d'univers peut-elle etre ~quivalente a la notion pre-objective du
monde, comme ouve,rture a des synchronismes inattendus?
Brunschvicg oscill~ entre ces deux conceptions du monde
et de l'univers. Mai~ ne depasse-t-il pas la notion purement
idealiste de l'univers lorsqu'il la rapproche de la conception
stolcienne de l'univers, affirmant une certaine "tenue»